Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 22

Chapter 223,775 wordsPublic domain

Deux étages au-dessous de l'appartement de Christophe et d'Olivier, habitait, comme on l'a vu, une jeune femme de trente-cinq ans, Mme Germain, veuve depuis deux ans, qui avait perdu l'année précédente sa petite fille, âgée de sept à huit ans. Elle vivait avec sa belle-mère. Elles ne voyaient personne. De tous les locataires de la maison aucun n'avait eu moins de rapports avec Christophe. À peine s'ils s'étaient rencontrés; jamais ils ne s'étaient adressé la parole.

C'était une femme grande, maigre, assez bien faite, de beaux yeux bruns, opaques, inexpressifs, où s'allumait, par moments, une flamme morne et dure, dans une figure jaune de cire, les joues plates, la bouche crispée. La vieille Mme Germain était dévote, et passait ses journées à l'église. La jeune femme s'isolait jalousement dans son deuil. Elle ne s'intéressait à rien. Elle s'entourait des reliques et des images de sa petite fille; et, à force de les fixer, elle ne la voyait plus; les images mortes tuaient l'image vivante. Elle ne la voyait plus; et elle s'obstinait; elle voulait, elle voulait penser uniquement à elle: ainsi, elle avait fini par ne plus pouvoir même penser à elle; elle avait achevé l'œuvre de la mort. Alors, elle restait là, glacée, le cœur pétrifié, sans larmes, la vie tarie. La religion ne lui était pas un secours. Elle pratiquait, mais sans amour, par conséquent sans foi vivante; elle donnait de l'argent pour des messes, mais elle ne prenait aucune part active à des œuvres; toute sa religion reposait sur cette pensée unique: la revoir! Le reste, que lui importait? Dieu? Qu'avait-elle à faire de Dieu? La revoir!... Et elle était loin d'en être sûre. Elle voulait le croire, elle le voulait durement, désespérément; mais elle en doutait... Elle ne pouvait supporter de voir d'autres enfants; elle pensait:

--Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas morts?

Il y avait, dans le quartier, une petite fille qui, de taille, de démarche, ressemblait à la sienne. Quand elle la voyait de dos avec ses petites nattes, elle tremblait. Elle se mettait à la suivre; et quand la petite se retournait, et qu'elle voyait que ce n'était pas _elle_, elle avait envie de l'étrangler. Elle se plaignait que les petites Elsberger, cependant bien tranquilles, comprimées par leur éducation, fissent du bruit, à l'étage au-dessus; et dès que les pauvres enfants trottinaient dans leur chambre, elle envoyait sa domestique réclamer le silence. Christophe qui la rencontra, une fois qu'il rentrait avec les fillettes, fut saisi du regard dur qu'elle leur jeta.

Un soir d'été que cette morte vivante s'hypnotisait dans son néant, assise dans l'obscurité, près de sa fenêtre, elle entendit jouer Christophe. Il avait l'habitude de rêver, au piano, à cette heure. Cette musique l'irrita, en troublant le vide où elle s'engourdissait. Elle ferma la fenêtre avec colère. La musique la poursuivit jusqu'au fond de la chambre. Mme Germain ressentit pour elle une haine. Elle eût voulu empêcher Christophe de jouer; mais elle n'en avait aucun droit. Chaque jour, maintenant, à la même heure, elle attendait, avec une impatience irritée, que le piano commençât; et lorsqu'il tardait, son irritation n'en était que plus vive. Elle devait, malgré elle, suivre jusqu'au bout la la musique; et quand la musique était finie, elle avait peine à retrouver son apathie.--Et, un soir qu'elle était tapie dans un coin de sa chambre obscure, et qu'à travers les cloisons et la fenêtre fermée, lui arrivait la musique lointaine, elle fut prise d'un frisson, et la source des larmes de nouveau jaillit en elle. Elle rouvrit la fenêtre; et désormais, elle écoutait, en pleurant. La musique était une pluie, qui pénétrait goutte à goutte son cœur desséché, et qui le ranimait. Elle revoyait le ciel, les étoiles, la nuit d'été; elle sentait poindre, comme une lueur bien pâle encore, un intérêt à la vie, une sympathie humaine. Et la nuit, pour la première fois depuis des mois, l'image de sa petite fille lui reparut en rêve.--Car le plus sûr chemin qui nous rapproche de nos morts, ce n'est pas de mourir, c'est de vivre. Ils vivent de notre vie, et meurent de notre mort.

Elle ne chercha pas à rencontrer Christophe. Mais elle l'entendait passer dans l'escalier avec les fillettes; et elle se tenait cachée derrière la porte, pour épier le babillage enfantin, qui lui remuait le cœur.

Un jour, elle allait sortir, elle entendit les petits pas trottinants, qui descendaient l'escalier, avec un peu plus de tapage que d'habitude, et l'une des voix d'enfants, qui disait à la petite sœur:

--Ne fais pas tant de bruit, Lucette, tu sais, Christophe a dit, à cause de la dame qui a du chagrin.

Et l'autre assourdit ses pas et se mit à parler tout bas. Alors, Mme Germain n'y tint plus: elle ouvrit la porte, elle saisit les enfants, elle les embrassa avec violence. Elles eurent peur; l'une des fillettes se mit à crier. Elle les lâcha, et elle rentra.

Depuis, quand elle les rencontrait, elle essayait de leur sourire, d'un sourire crispé,--(elle avait perdu l'habitude...)--elle leur adressait de brusques paroles d'affection, auxquelles les enfants intimidées répondaient par des chuchotements oppressés. Elles continuaient d'avoir peur de la dame, plus peur qu'auparavant; et lorsqu'elles passaient devant sa porte, maintenant, elles couraient de crainte qu'elle ne les attrapât. Elle, de son côté, se cachait pour les voir. Elle avait honte. Il lui semblait qu'elle volait à sa petite morte un peu de l'amour, auquel celle-ci avait droit, tout entier. Elle se jetait à genoux et lui demandait pardon. Mais maintenant que l'instinct de vivre et d'aimer était réveillé, elle n'y pouvait plus rien, il était le plus fort.

Un soir,--Christophe rentrait,--il remarqua un désordre inaccoutumé dans la maison. On lui apprit que M. Watelel venait de mourir subitement, d'une angine de poitrine. Christophe fut pénétré de compassion, à la pensée de l'enfant, qui se trouvait abandonnée. On ne connaissait aucun parent à M. Watelet, et il y avait tout lieu de croire qu'il la laissait à peu près sans ressources. Christophe monta, quatre à quatre, et entra dans l'appartement du troisième, dont la porte était ouverte. Il trouva l'abbé Corneille auprès du mort, et la petite fille en larmes, qui appelait son papa; la concierge essayait maladroitement de la consoler. Christophe prit l'enfant dans ses bras, il lui dit des mots tendres. La petite s'accrocha désespérément à lui; il voulut l'emporter de l'appartement; mais elle s'y refusa. Il resta avec elle. Assis près de la fenêtre, dans le jour qui déclinait, il continuait de la bercer dans ses bras. L'enfant se calmait peu à peu; elle s'endormit, au milieu de ses sanglots. Christophe la déposa sur son lit, et il tâchait gauchement de défaire les lacets de ses petits souliers. C'était la tombée de la nuit. La porte de l'appartement était restée ouverte. Une ombre entra, avec un frôlement de jupe. Aux derniers reflets décolorés du jour, Christophe reconnut les yeux fiévreux de la femme en deuil. Debout au seuil de la chambre, elle dit, la gorge serrée:

--Je viens... Voulez-vous... Voulez-vous me la donner?

Christophe lui prit la main. Mme Germain pleurait. Puis, elle s'assit au chevet du lit. Après un moment, elle dit:

--Laissez-moi la veiller...

Christophe remonta à son étage, avec l'abbé Corneille. Le prêtre, un peu gêné, s'excusait d'être venu. Il espérait, disait-il avec humilité, que le mort ne saurait le lui reprocher: ce n'était pas comme prêtre, c'était comme ami qu'il était là.

Le lendemain matin, lorsque Christophe revint, il trouva la fillette au cou de Mme Germain, avec la confiance naïve qui livre sur-le-champ ces petits êtres à ceux qui ont su leur plaire. Elle consentit à suivre sa nouvelle amie... Hélas! elle avait oublié déjà son père adoptif. Elle montrait la même affection à sa nouvelle maman. Ce n'était pas très rassurant. L'égoïsme d'amour de Mme Germain le voyait-il?... Peut-être. Mais qu'importe? Il faut aimer. Le bonheur est là...

Quelques semaines après l'enterrement, Mme Germain emmena l'enfant à la campagne, loin de Paris. Christophe et Olivier assistaient au départ. La jeune femme avait une expression de joie secrète, qu'ils ne lui connaissaient pas. Elle ne faisait aucune attention à eux. Cependant, au moment de partir, elle remarqua Christophe, elle lui tendit la main, et lui dit:

--Vous m'avez sauvée.

--Qu'est-ce qu'elle a, cette folle? demanda Christophe, étonné, tandis qu'ils remontaient l'escalier.

À peu de jours de là, il reçut par la poste une photographie qui représentait une petite fille inconnue, assise sur un tabouret, ses menottes sagement croisées sur ses genoux, et qui le regardait de ses yeux clairs et mélancoliques. Au-dessous, il y avait ces mots écrits:

«Ma petite morte vous remercie.»

Ainsi passait entre tous ces gens un souffle de vie nouvelle. Là-haut, dans la mansarde du cinquième, brûlait un foyer de puissante humanité, et ses rayons pénétraient lentement la maison.

Mais Christophe ne s'en apercevait point. C'était bien lent pour lui.

--Ah! soupirait-il, est-il donc impossible de faire fraterniser tous les braves gens, de toute foi, de toute classe, qui ne veulent pas se connaître? N'y a-t-il aucun moyen?

--Que veux-tu? dit Olivier, il faudrait une tolérance mutuelle et une force de sympathie, qui ne peuvent naître que de la joie intérieure,--joie d'une vie saine, normale, harmonieuse,--joie d'un utile emploi de son activité, du sentiment que l'on sert à quelque chose de grand. Pour cela, il faudrait un pays qui fût dans une période de grandeur, ou--(ce qui vaut mieux encore)--d'acheminement à la grandeur. Et il faudrait aussi--(les deux vont ensemble)--un pouvoir qui sût mettre en œuvre toutes les énergies, un pouvoir intelligent et fort, qui fût au-dessus des partis. Or, il n'est de pouvoir au-dessus des partis que celui qui tire sa force de soi, et non de la multitude, celui qui n'essaie pas de s'appuyer sur des majorités anarchiques, mais qui s'impose à tous par les services rendus: général victorieux, dictature de Salut public, suprématie de l'intelligence... Que sais-je? Cela ne dépend pas de nous. Il faut que l'occasion naisse, et les hommes qui sachent la saisir; il faut du bonheur et du génie. Attendons et espérons! Les forces sont là: forces de la foi, de la science, du travail de la vieille France et de la France nouvelle, de la plus grande France... Quelle poussée ce serait, si le mot était dit, le mot magique qui lancerait toutes ces forces unies! Ce mot, ce n'est ni toi, ni moi, qui pouvons le dire. Qui le dira? La victoire, la gloire?... Patience! L'essentiel, c'est que tout ce qui est fort dans la race se recueille, ne se détruise pas, ne se décourage pas avant l'heure. Bonheur et génie ne viennent qu'aux peuples qui ont su les mériter par des siècles de patience, de labeur et de foi.

--Qui sait? dit Christophe. Ils viennent souvent plus tôt qu'on ne croit,--au moment où on les attend le moins. Vous tablez trop sur les siècles. Préparez-vous! Ceignez vos reins! Ayez toujours vos souliers à vos pieds et votre bâton en votre main... Car vous ne savez pas si le Seigneur ne passera point devant la porte, cette nuit.

Il passa bien près, cette nuit. L'ombre de son aile toucha le seuil de la maison.

À la suite d'événements insignifiants en apparence, les relations entre la France et l'Allemagne s'étaient brusquement aigries. En trois jours, on en vint des rapports habituels de bon voisinage au ton provocant qui précède la guerre. Cela ne pouvait surprendre que ceux qui vivaient dans l'illusion que la raison gouverne le monde. Mais ils étaient nombreux en France; et ce fut chez beaucoup une stupeur de voir, du jour au lendemain, se déchaîner la violence gallophobe de la presse d'outre-Rhin. Certaines de ces feuilles qui, dans les deux pays, s'arrogent le monopole du patriotisme, parlent au nom de la nation, et dictent à l'État, parfois avec la complicité secrète de l'État, la politique qu'il doit suivre, lançaient à la France des ultimatum outrageants. Un conflit s'était élevé entre l'Allemagne et l'Angleterre; et l'Allemagne n'accordait pas à la France le droit de n'y pas prendre parti; ses insolents journaux la sommaient de se déclarer pour l'Allemagne, ou sinon menaçaient de lui faire payer les premiers frais de la guerre; ils prétendaient arracher son alliance par la peur, et la traitaient d'avance en vassale battue et contente,--pour tout dire, en Autriche. On reconnaissait là l'orgueilleuse démence de l'impérialisme allemand, soûl de ses victoires, et l'incapacité totale de ses hommes d'État à comprendre les autres races, en leur appliquant à toutes la même commune mesure qui fait loi pour eux: la force, raison suprême. Naturellement, sur une vieille nation, riche de siècles de gloire et de suprématie sur l'Europe, que l'Allemagne n'avait jamais connus, cette brutale sommation avait l'effet contraire à celui que l'Allemagne en attendait. Elle faisait cabrer son orgueil assoupi; la France frémissait, delà base à la cime; et les plus indifférents en criaient de colère.

La masse de la nation allemande n'était pour rien dans ces provocations: les braves gens de tous les pays ne demandent qu'à vivre en paix; et ceux d'Allemagne sont particulièrement pacifiques, affectueux, désireux d'être en bons termes avec tous, plus portés à admirer les autres et à les imiter qu'à les combattre. Mais on ne demande pas leur avis aux braves gens; et ils ne sont pas assez hardis pour le donner. Ceux qui n'ont pas pris la virile habitude de l'action publique sont fatalement condamnés à en être les jouets. Ils sont l'écho éclatant et stupide, qui répercute les cris hargneux de la presse et les défis des chefs, et qui en fait _la Marseillaise_ ou la _Wacht am Rhein._

C'était un coup terrible pour Christophe et Olivier. Ils étaient si habitués à s'aimer qu'ils ne concevaient plus pourquoi leurs pays ne faisaient pas de même. Les raisons de cette hostilité persistante, brusquement réveillée, leur échappaient à tous deux, et surtout à Christophe, qui, en sa qualité d'Allemand, n'avait aucun motif d'en vouloir à un peuple, que son peuple avait vaincu. Il était choqué de l'insupportable orgueil de quelques-uns de ses compatriotes; il s'associait, dans une certaine mesure, à l'indignation des Français contre cette sommation à la Brunswick; mais il ne comprenait pas bien pourquoi la France ne se prêtait pas, après tout, à devenir l'alliée de l'Allemagne. Les deux pays lui semblaient avoir tant de raisons profondes d'être unis, tant de pensées communes, et de si grandes tâches à accomplir ensemble, qu'il se fâchait de les voir s'obstiner à ces rancunes stériles. Ainsi que tous les Allemands, il regardait la France comme la principale coupable du malentendu: car, s'il consentait à admettre qu'il fût pénible pour elle de rester sur le souvenir d'une défaite, il ne voyait pourtant là qu'une question d'amour-propre, qui devait s'effacer devant les intérêts plus hauts de la civilisation et de la France elle-même. Jamais il ne s'était donné la peine de réfléchir au problème de l'Alsace-Lorraine. À l'école, il avait appris à considérer l'annexion de ces pays comme un acte de justice, qui avait fait rentrer, après des siècles de sujétion étrangère, une terre allemande dans la patrie allemande. Aussi, tomba-t-il de son haut, quand il découvrit que son ami la regardait comme un crime. Il n'avait pas encore causé de ces choses avec lui, tant il était convaincu qu'ils étaient d'accord; et maintenant, il voyait Olivier, dont il savait la bonne foi et la liberté d'intelligence, lui dire, sans passion, sans colère, avec une tristesse profonde, qu'un grand peuple pouvait bien renoncer à se venger d'un tel crime, mais qu'il ne pouvait y souscrire sans se déshonorer.

Ils eurent beaucoup de peine à se comprendre. Les raisons historiques qu'Olivier alléguait des droits de la France à revendiquer l'Alsace comme une terre latine, ne firent aucune impression sur Christophe; il en existait d'aussi fortes pour prouver le contraire: l'histoire fournit à la politique tous les arguments dont elle a besoin, pour la cause qu'il lui plaît.--Christophe fut beaucoup plus touché par le côté, non plus seulement français, mais humain, du problème. Les Alsaciens étaient-ils ou non Allemands, là n'était pas la question. Ils ne voulaient pas l'être; et cela seul comptait. Qui donc a le droit de dire: «Ce peuple est à moi: car il est mon frère»? Si son frère le renie, quand ce serait à tort, le tort retombe sur celui qui ne sut pas se faire aimer, et qui n'a aucun droit à prétendre l'attacher à son sort. Après quarante ans de violences, de vexations brutales ou déguisées, et même de services réels, rendus par l'exacte et intelligente administration allemande, les Alsaciens persistaient a ne pas vouloir être Allemands. Et, quand leur volonté lassée eût fini par céder, rien ne pouvait effacer les souffrances des générations contraintes à s'exiler de la terre natale, ou, plus douloureusement encore, ne pouvant en partir et contraintes à y subir un joug qui leur était odieux, le vol de leur pays et l'asservissement de leur peuple.

Christophe avouait naïvement qu'il n'avait jamais envisagé cet aspect de la question; et il ne laissait pas d'en être troublé. Un honnête Allemand apporte à la discussion une bonne foi, que n'a pas toujours l'amour-propre passionné d'un Latin, si sincère qu'il soit. Christophe ne pensait pas à s'autoriser de l'exemple des crimes semblables qui avaient été accomplis, à toutes les époques de l'histoire, par toutes les nations. Il avait trop d'orgueil pour chercher ces excuses humiliantes; il savait qu'à mesure que l'humanité s'élève, ses crimes sont plus odieux, car ils sont entourés de plus de lumière. Mais il savait aussi que si la France était victorieuse à son tour, elle ne serait pas plus modérée dans la victoire que ne l'avait été l'Allemagne, et qu'à la chaîne des crimes s'ajouterait un anneau. Ainsi s'éterniserait le conflit tragique, où le meilleur de la civilisation européenne menaçait de se perdre.

Si angoissante que fût la question pour Christophe, elle l'était plus encore pour Olivier. Ce n'était pas assez de la tristesse d'une lutte fratricide entre les deux nations les mieux faites pour s'associer. En France même, une partie de la nation s'apprêtait à lutter contre l'autre partie. Depuis des années, les doctrines pacifistes et antimilitaristes se répandaient, propagées à la fois par les plus nobles et les plus vils de la nation. L'État les avait longtemps laissé faire, avec le dilettantisme énervé qu'il apportait à tout ce qui ne touchait point à l'intérêt immédiat des politiciens; et il ne pensait pas qu'il y aurait eu moins de danger à soutenir franchement la doctrine la plus dangereuse, qu'à la laisser cheminer dans les veines de la nation et y ruiner la guerre, tandis qu'on la préparait. Cette doctrine parlait aux libres intelligences, qui rêvaient de fonder une Europe fraternelle, unissant ses efforts, en vue d'un monde plus juste et plus humain. Et elle parlait aussi au lâche égoïsme de la racaille, qui ne voulait point risquer sa peau, pour qui que ce fût, pour quoi que ce fût.--Ces pensées avaient atteint Olivier et beaucoup de ses amis. Une ou deux fois, Christophe avait assisté, dans sa maison, à des entretiens qui l'avaient stupéfié. Le bon Mooch, qui était farci d'illusions humanitaires, disait, les yeux brillants, avec une grande douceur, qu'il fallait empêcher la guerre, et que le meilleur moyen était d'exciter les soldats à la révolte: qu'ils tirent sur leurs chefs! Il se faisait fort d'y réussir. L'ingénieur Elie Elsberger lui répondait, avec une froide violence, que, si la guerre éclatait, lui et ses amis ne partiraient pas pour la frontière, avant d'avoir réglé leur compte aux ennemis intérieurs. André Elsberger prenait le parti de Mooch. Christophe tomba, un jour, dans une scène terrible entre les deux frères. Ils se menaçaient l'un l'autre de se faire fusiller. Malgré le ton de plaisanterie qui faisait passer ces paroles meurtrières, on avait le sentiment qu'ils ne disaient rien qu'ils ne fussent décidés à accomplir. Christophe considérait avec étonnement cette absurde nation, qui est toujours prête à se suicider pour des idées... Des fous. Des fous logiques. Chacun ne voit que son idée, et veut aller jusqu'au bout, sans se déranger d'un pas. Et, naturellement, ils s'annihilent l'un l'autre. Les humanitaristes font la guerre aux patriotes. Les patriotes font la guerre aux humanitaristes. Pendant ce temps, l'ennemi vient, et écrase à la fois la patrie et l'humanité.

--Mais enfin, demandait Christophe à André Elsberger, vous êtes-vous entendus avec les prolétaires des autres peuples?

--Il faut bien que quelqu'un commence. Ce sera nous. Nous avons toujours été les premiers. À nous de donner le signal!

--Et si les autres ne marchent pas?

Ils marcheront.

--Avez-vous des traités, un plan tracé d'avance?

--Pas besoin de traités! Notre force est supérieure à toutes les diplomaties.

--Ce n'est pas une question d'idéologie, mais de stratégie. Si vous voulez tuer la guerre, prenez à la guerre ses méthodes. Dressez votre plan d'opérations dans les deux pays. Convenez des mouvements, à telle date, en France et en Allemagne, de vos troupes alliées. Mais si vous vous en remettez au hasard, que voulez-vous qu'il en advienne? Le hasard d'un côté, d'énormes forces organisées de l'autre,--le résultat est certain: vous serez écrasés.

André Elsberger n'écoutait pas. Il haussait les épaules et se contentait de menaces vagues: il suffisait, disait-il, d'une poignée de sable au bon endroit, dans l'engrenage, pour briser la machine.

Mais autre chose est de discuter à loisir, d'une façon théorique, ou d'avoir à mettre ses pensées en pratique, surtout quand il faut prendre parti sur-le-champ... Heure poignante, où passe au fond des cœurs la houle! On croyait être libre, maître de sa pensée. Et voici qu'on se sent entraîné, malgré soi. Une obscure volonté veut contre votre volonté. Et l'on découvre alors le Maître inconnu, cette Force invisible, dont les lois gouvernent l'Océan humain...

Les intelligences les plus fermes, les plus sûres de leur foi, la voyaient se dissoudre, vacillaient, tremblaient de se décider, et souvent, à leur surprise, se décidaient dans un autre sens que celui qu'elles avaient prévu. Certains des plus ardents à combattre la guerre sentaient se réveiller, avec une soudaine violence, l'orgueil et la passion de la patrie. Christophe voyait des socialistes, et jusqu'à des syndicalistes révolutionnaires, qui étaient écartelés entre ces passions et ces devoirs ennemis. Dans les premières heures du conflit où il ne croyait pas encore au sérieux de l'affaire, il dit à André Elsberger, avec la maladresse allemande, que c'était le moment d'appliquer ses théories, s'il ne voulait pas que l'Allemagne prît la France. L'autre bondit, et répondit avec colère:

--Essayez un peu!... Bougres, qui n'êtes pas foutus de museler votre empereur et de secouer le joug, malgré votre sacro-saint Parti socialiste, avec ses quatre cent mille adhérents, et ses trois millions d'électeurs!... Nous nous en chargeons, nous autres! Prenez-nous! Nous vous prendrons...

À mesure que l'attente se prolongeait, la fièvre couvait chez tous. André était torturé. Savoir qu'une foi est vraie, et qu'on ne peut la défendre! Et se sentir atteint par cette épidémie morale, qui propage dans les peuples la puissante folie des pensées collectives, le souffle de la guerre! Elle travaillait tous ces hommes qui entouraient Christophe, et Christophe lui-même. Ils ne se parlaient plus. Ils se tenaient à l'écart les uns des autres.