Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 21
Il arrivait qu'André fît visite à Christophe, sans aller voir son frère; et Christophe s'en étonnait: car il n'existait pas grande sympathie entre lui et André. Celui-ci ne parlait guère que pour se plaindre de quelqu'un ou de quelque chose,--ce qui était lassant; et quand Christophe parlait, André ne l'écoutait pas. Aussi Christophe ne cherchait-il plus à lui cacher que ses visites lui paraissaient oiseuses; mais l'autre n'en tenait pas compte; il ne semblait pas s'en apercevoir. Enfin Christophe saisit le mot de l'énigme, un jour qu'il remarqua que son visiteur était penché à la fenêtre, et beaucoup plus occupé de ce qui se passait dans le jardin du bas que de ce qu'il lui disait. Il le lui fit observer; et André n'eut pas de peine à convenir qu'en effet il connaissait Mlle Chabran, et qu'elle était pour quelque chose dans les visites qu'il faisait à Christophe. Et, sa langue se déliant, il avoua qu'il avait pour la jeune fille une vieille amitié, et peut-être quelque chose de plus: la famille Elsberger était liée depuis longtemps avec celle du commandant; mais après avoir été très intimes, la politique les avait séparées; et depuis, elles ne se voyaient plus. Christophe ne cacha point qu'il trouvait cela idiot. Ne pouvait-on penser, chacun à sa guise, et continuer de s'estimer? André protesta de sa liberté d'esprit; mais il excepta de sa tolérance deux ou trois questions, sur lesquelles, selon lui, il n'était pas permis d'avoir un avis différent du sien; et il nomma la fameuse Affaire. Là-dessus, il déraisonna, comme c'est l'usage. Christophe connaissait l'usage: il n'essaya point de discuter; mais il demanda si cette Affaire ne unirait pas un jour, ou si sa malédiction devait s'étendre jusqu'à la fin des temps, sur les enfants des enfants de nos petits-enfants. André se mit à rire; et, sans répondre à Christophe, il fit un éloge attendri de Céline Chabran, accusant l'égoïsme du père, qui trouvait naturel qu'elle se sacrifiât à lui.
--Que ne l'épousez-vous, dit Christophe, si vous l'aimez et si elle vous aime?
André déplora que Céline fût cléricale. Christophe demanda ce que cela voulait dire. L'autre répondit que cela signifiait: pratiquer la religion, s'inféoder à un Dieu et à ses bonzes.
--Et qu'est-ce que cela peut vous faire?
--Cela me fait que je ne veux pas que ma femme soit à un autre qu'à moi.
--Comment! Vous êtes jaloux même des idées de votre femme? Mais vous êtes plus égoïste encore que le commandant!
--Vous en parlez à votre aise! est-ce que vous prendriez, vous, une femme qui n'aimerait pas la musique?
--Cela m'est arrivé déjà!
--Comment peut-on vivre ensemble, si l'on ne pense pas de même?
--Laissez donc votre pensée tranquille! Ah! mon pauvre ami, toutes les idées ne comptent guère, quand on aime. Qu'ai-je à faire que la femme que j'aime aime, comme moi, la musique? Elle est, pour moi, la musique! Quand on a, ainsi que vous, la chance de trouver une chère fille qu'on aime et qui vous aime, qu'elle croie tout ce qu'elle veut, et croyez tout ce que vous voudrez! Au bout du compte, toutes vos idées se valent; et il n'y a qu'une vérité au monde: c'est de s'aimer.
--Vous parlez en poète. Vous ne voyez pas la vie. Je connais trop de ménages, qui ont eu à souffrir de cette désunion d'esprit.
--C'est qu'ils ne s'aimaient pas assez. Il faut savoir ce qu'on veut.
--La volonté ne peut pas tout. Quand je voudrais épouser Mlle Chabran, je ne le pourrais pas.
--Je voudrais bien savoir pourquoi!
André parla de ses scrupules: sa situation n'était pas faite; pas de fortune; peu de santé. Il se demandait s'il avait le droit de se marier. Grande responsabilité... Ne risquait-il pas de faire le malheur de celle qu'il aimait, et le sien,--sans parler des enfants à venir?... Il valait mieux attendre,--ou renoncer.
Christophe haussa les épaules:
--Belle façon d'aimer! Si elle aime, elle sera heureuse de se dévouer. Et quant aux enfants, vous, Français, vous êtes ridicules. Vous voudriez n'en lâcher dans la vie que si vous êtes sûrs d'en faire de petits rentiers dodus, qui n'aient rien à souffrir... Que diable! cela ne vous regarde pas; vous n'avez qu'à leur donner la vie, l'amour de la vie, et le courage delà défendre. Le reste... qu'ils vivent, qu'ils meurent... c'est le sort de tous. Vaut-il donc mieux renoncer à vivre, que courir les chances de la vie?
La robuste confiance qui émanait de Christophe, pénétrait son interlocuteur, mais ne le décidait point. Il disait:
--Oui, peut-être...
Mais il en restait là. Il semblait, comme les autres, frappé d'une incapacité de vouloir et d'agir.
Christophe entreprit le combat contre cette inertie, qu'il retrouvait chez la plupart de ses amis Français, bizarrement accouplée à une activité laborieuse et très souvent fiévreuse. Presque tous ceux qu'il voyait, dans les divers milieux bourgeois, étaient des mécontents. Presque tous avaient le même dégoût pour les maîtres du jour et pour leur pensée corrompue. Presque tous, la même conscience triste et fière de l'âme trahie de leur race. Et ce n'était pas le fait de rancunes personnelles, l'amertume d'hommes et de classes vaincus, évincés du pouvoir et de la vie active, fonctionnaires révoqués, énergies sans emploi, vieille aristocratie retirée sur ses terres et se cachant pour mourir, comme un lion blessé. C'était un sentiment de révolte morale, sourd, profond, général: on le rencontrait partout, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'Université, dans les bureaux, dans tous les rouages vitaux de la machine gouvernementale. Mais ils n'agissaient point. Ils étaient découragés d'avance; ils répétaient:
--Il n'y a rien à faire.
Et, détournant peureusement des choses tristes leur pensée, leurs propos, ils cherchaient un refuge dans la vie domestique.
S'ils ne s'étaient retirés que de l'action politique! Mais même dans le cercle de son action journalière, chacun de ces honnêtes gens se désintéressait d'agir. Ils toléraient des promiscuités avilissantes avec des misérables qu'ils méprisaient, mais contre qui ils se gardaient d'engager la lutte, la jugeant inutile. Pourquoi ces artistes par exemple, ces musiciens que connaissait Christophe, supportaient-ils sans protester l'effronterie des Scaramouches de la presse, qui leur faisaient la loi? Il y avait là des ânes bâtés, dont l'ignorance _in omni re scibili_ était proverbiale, et qui n'en étaient pas moins investis d'une autorité souveraine _in omni re scibili._ Ils ne se donnaient même pas la peine d'écrire leurs articles, ni leurs livres; ils avaient des secrétaires, de pauvres gueux affamés, qui eussent vendu leur âme, s'ils en avaient possédé une, pour du pain et des filles. Ce n'était un secret pour personne, à Paris. Et cependant, ils continuaient de trôner, ils traitaient de haut en bas les artistes. Christophe en criait de rage, quand il lisait certaines de leurs chroniques.
--Oh! les lâches! disait-il.
--À qui en as-tu? demandait Olivier. Toujours à quelques drôles de la Foire sur la Place?
--Non. Aux honnêtes gens. Les gredins font leur métier; ils mentent, ils pillent, ils volent, ils assassinent. Mais les autres,--ceux qui les laissent faire, tout en les méprisant, je les méprise mille fois davantage. Si leurs confrères de la presse, si les critiques probes et instruits, si les artistes, sur le dos desquels ces Arlequins s'escriment, ne les laissaient faire, en silence, par timidité, par peur de se compromettre, ou par un honteux calcul de ménagements réciproques, par un pacte secret conclu avec l'ennemi, pour rester à l'abri de ses coups,--s'ils ne les laissaient se parer de leur patronage et de leur amitié, cette puissance effrontée tomberait sous le ridicule. C'est la même faiblesse, dans tous les ordres de choses. J'ai rencontré vingt braves gens qui m'ont dit d'un individu: «C'est un drôle.» Il n'y en avait pas un, qui ne lui donnât du «cher confrère», et ne lui serrât la main.--«Ils sont trop!» disent-ils.--Trop de pleutres, oui. Trop de lâches honnêtes gens.
--Eh! que veux-tu qu'on fasse?
--Faites votre police, vous-mêmes! Qu'attendez-vous? Que le ciel se charge de vos affaires? Tiens, regarde, en ce moment. Voici trois jours que la neige est tombée. Elle encombre vos rues, elle fait de votre Paris un cloaque de boue. Que faites-vous? Vous vous récriez contre votre administration, qui vous laisse dans l'ordure. Mais vous, essayez-vous d'en sortir? Qu'à Dieu ne plaise! Vous vous croisez les bras. Aucun n'a le cœur de dégager seulement le trottoir devant sa maison. Personne ne fait son devoir, ni l'État, ni les particuliers: l'un et l'autre se croient quittes, en s'accusant mutuellement. Vous êtes tellement habitués par vos siècles d'éducation monarchique à ne rien faire par vous-mêmes que vous avez toujours l'air de bayer aux corneilles, dans l'attente d'un miracle. Le seul miracle possible, ce serait que vous vous décidiez à agir. Vois-tu, mon petit Olivier, vous avez de l'intelligence et des vertus à revendre; mais le sang vous manque. À toi tout le premier. Ce n'est ni l'esprit, ni le cœur qui est malade chez vous. C'est la vie. Elle s'en va.
--Qu'y faire? Il faut attendre qu'elle revienne.
--Il faut vouloir qu'elle revienne. Il faut vouloir! Et pour cela, d'abord, il faut faire rentrer chez vous l'air pur. Quand on ne veut pas sortir de sa maison, au moins faut-il que sa maison soit saine. Vous l'avez laissé empester par les miasmes de la Foire. Votre art et votre pensée sont aux deux tiers adultérés. Et votre découragement est tel que vous ne songez pas à vous en indigner, à peine à vous en étonner. Quelques-uns même de ces absurdes braves gens, intimidés, finissent par se persuader que ce sont eux qui ont tort, et que ce sont les charlatans qui ont raison. N'ai-je pas rencontré, à ta revue _Esope_, où vous faites profession de n'être dupes de rien, de ces pauvres jeunes gens, qui se persuadent qu'ils aiment un art qu'ils n'aiment point? Ils s'intoxiquent, sans plaisir, par servile moutonnerie: et ils meurent d'ennui dans leur mensonge!
Christophe passait au milieu des incertains, comme le vent qui secoue les arbres endormis. Il n'essayait pas de leur inculquer sa pensée; il leur soufflait l'énergie de penser par eux-mêmes. Il disait:
--Vous êtes trop humbles. Le grand ennemi, c'est le doute neurasthénique. On peut, on doit être tolérant et humain. Mais il est interdit de douter de ce qu'on croit bon et vrai. Ce qu'on croit, on doit le défendre. Quelles que soient nos forces, il nous est interdit d'abdiquer. Le plus petit, en ce inonde, a un devoir, à l'égal du plus grand. Et--(ce qu'il ne sait pas)--il a aussi un pouvoir. Ne croyez pas que votre révolte isolée soit vaine! Une conscience forte, et qui ose s'affirmer, est une puissance. Vous avez vu plus d'une fois, dans ces dernières années, l'État et l'opinion forcés de compter avec le jugement d'un brave homme, qui n'avait d'autres armes que sa force morale, affirmée publiquement, avec ténacité...
Et si vous vous demandez à quoi bon se donner tant de peines, à quoi bon lutter, à quoi bon?... eh bien, sachez-le:--Parce que la France meurt, parce quel'Europe meurt,--parce que notre civilisation, l'œuvre admirable édifiée, au prix de souffrances millénaires, par notre humanité, s'engloutira, si nous ne luttons. La Patrie est en danger, notre Patrie européenne,--et plus que toutes, la vôtre, votre petite patrie française. Votre apathie la tue. Elle meurt dans chacune de vos énergies qui meurent, de vos pensées qui se résignent, de vos bonnes volontés stériles, dans chaque goutte de votre sang, qui se tarit, inutile... Debout! Il faut vivre! Ou, si vous devez mourir, vous devez mourir debout.
Mais le plus difficile n'était pas encore de les amener à agir: c'était de les amener a agir ensemble. Là-dessus, ils étaient intraitables. Ils se boudaient les uns les autres. Les meilleurs étaient les plus obstinés. Christophe en avait un exemple dans sa maison. M. Félix Weil, l'ingénieur Elsberger, et le commandant Chabran vivaient entre eux sur un pied d'hostilité muette. Et pourtant, sous des étiquettes différentes de partis ou de races, ils voulaient tous trois la même chose.
M. Weil et le commandant auraient eu beaucoup de raisons pour s'entendre. Par un de ces contrastes fréquents chez les hommes de pensée, M. Weil, qui ne sortait pas de ses livres et vivait uniquement de la vie de l'esprit, était passionné de choses militaires. «_Nous sommes tous de lopins_», disait le demi-Juif Montaigne, appliquant à tous les hommes ce qui est vrai de certaines races d'esprits, comme celle à qui appartenait M. Weil. Ce vieil intellectuel avait le culte de Napoléon. Il s'entourait des écrits et des souvenirs où revivait le rêve empanaché de l'épopée impériale. Comme tant d'autres de son époque, il était ébloui par les lointains rayons de ce soleil de gloire. Il refaisait les campagnes, il livrait les batailles, discutait les opérations; il était de ces stratèges en chambre, pullulant dans les Académies et dans les Universités, qui expliquent Austerlitz et corrigent Waterloo. Il était le premier à railler cette «Napoléonite», son ironie s'en égayait; mais il n'en continuait pas moins à se griser de ces belles histoires, comme un enfant qui joue; à certains épisodes, il avait la larme à l'œil: quand il remarquait cette faiblesse, il se tordait de rire, en s'appelant vieille bête. À vrai dire, c'était moins le patriotisme que l'intérêt romanesque et l'amour platonique de l'action, qui le rendait Napoléonien. Pourtant, il était excellent patriote, plus attaché à la France que beaucoup de Français autochtones. Les antisémites français font une mauvaise action et une sottise, en décourageant par leurs soupçons injurieux les sentiments français des Juifs établis en France. En dehors des raisons qui font que toute famille s'attache nécessairement, au bout d'une ou deux générations, au sol où elle s'est fixée, les Juifs ont des raisons spéciales d'aimer le peuple qui représente en Occident les idées les plus avancées de liberté intellectuelle. Ils l'aiment d'autant plus qu'ils ont contribué à le faire ainsi, depuis cent ans, et que cette liberté est en partie leur œuvre. Comment donc ne la défendraient-ils pas contre les menaces de toute réaction féodale? C'est faire le jeu de l'ennemi, que tâcher--comme le voudraient une bande de fous criminels,--de briser les liens qui attachent à la France ces Français d'adoption.
Le commandant Chabran était de ces patriotes malavisés, que leurs journaux affolent, en leur représentant tout immigré en France comme un ennemi caché, et qui, avec un esprit naturellement accueillant, s'obligent à suspecter, haïr, renier les destinées généreuses de la race, qui est le confluent des races. Il se croyait donc tenu d'ignorer le locataire du premier, quoiqu'il eût été bien aise de le connaître. De son côté, M. Weil aurait eu plaisir à causer avec l'officier; mais il connaissait son nationalisme, et il le méprisait doucement.
Christophe avait moins de raisons encore que le commandant de s'intéresser à M. Weil. Mais il ne pouvait souffrir l'injustice. Aussi rompait-il des lances pour M. Weil, quand Chabran l'attaquait.
Un jour que le commandant déblatérait, ainsi qu'à l'ordinaire, contre l'état des choses, Christophe lui dit:
--C'est votre faute. Vous vous retirez tous. Quand les choses ne vont pas en France, selon votre fantaisie, vous démissionnez avec éclat. On dirait que vous mettez votre point d'honneur à vous déclarer vaincus. On n'a jamais vu perdre sa cause avec autant d'entrain. Voyons, commandant, vous qui avez fait la guerre, est-ce que c'est une façon de se battre?
--Il n'est pas question de se battre, répondit le commandant, on ne se bat pas contre la France. Dans les luttes comme celles-ci, il faudrait parler, discuter, voter, se frotter à des tas de fripouilles: cela ne me va pas.
--Vous êtes bien dégoûté! En Afrique, vous en avez vu d'autres!
--Parole d'honneur, c'était moins dégoûtant. Et puis, on pouvait toujours leur casser la gueule! D'ailleurs, pour se battre, il faut des soldats. J'avais mes tirailleurs là-bas. Ici, je suis seul.
--Ce ne sont pourtant pas les braves gens qui manquent.
--Où sont-ils?
--Partout.
--Eh bien, qu'est-ce qu'ils foutent alors?
--Ils font comme vous, ils ne font rien, ils disent qu'il n'y a rien à faire.
--Citez-m'en un, seulement.
--Trois si vous voulez, et dans votre maison.
Christophe nomma M. Weil,--(le commandant s'exclama),--et les Elsberger,--(il sursauta):
--Ce Juif, ces Dreyfusards?
--Dreyfusards? dit Christophe, eh bien, qu'est-ce que cela fait?
--Ce sont eux qui ont perdu la France.
--Ils l'aiment autant que vous.
--Alors, ce sont des toqués, des toqués malfaisants.
--Ne peut-on rendre justice à ses adversaires?
--Je m'entends parfaitement avec des adversaires loyaux, qui combattent à armes franches. La preuve, c'est que je cause avec vous, monsieur l'Allemand. J'estime les Allemands, tout en souhaitant de leur rendre un jour, avec usure, la raclée que nous en avons reçue. Mais les autres, les ennemis du dedans, non, ce n'est pas la même chose: ils usent d'armes malhonnêtes, d'idéologies malsaines, d'humanitarisme empoisonné...
--Oui, vous êtes dans l'esprit des chevaliers du moyen âge, quand ils se sont trouvés pour la première fois, en présence de la poudre à canon. Que voulez-vous? La guerre évolue.
--Soit! Mais alors, ne mentons pas, disons que c'est la guerre.
--Supposez qu'un ennemi commun menace l'Europe, est-ce que vous ne vous allieriez pas aux Allemands?
--Nous l'avons fait, en Chine.
--Regardez donc autour de vous! Est-ce que votre pays, est-ce que tous nos pays ne sont pas menacés dans l'idéalisme héroïque de leurs races? Est-ce qu'ils ne sont pas tous en proie aux aventuriers de la politique et de la pensée? Contre cet ennemi commun, ne devriez-vous pas donner la main à ceux de vos adversaires qui ont une vigueur morale? Comment un homme de votre sorte peut-il tenir si peu de compte des réalités? Voilà des gens qui soutiennent contre vous un idéal différent du vôtre! Un idéal est une force, vous ne pouvez la nier; dans la lutte que vous avez récemment engagée, c'est l'idéal de vos adversaires qui vous a battus. Au lieu de vous user contre lui, que ne l'employez-vous avec le vôtre, côte à côte, contre les ennemis de tout idéal, contre les exploiteurs de la patrie, contre les pourrisseurs de la civilisation européenne?
--Pour qui? Il faudrait s'entendre d'abord. Pour le triomphe de nos adversaires?
--Quand vous étiez en Afrique, vous ne vous inquiétiez pas de savoir si c'était pour le Roi, ou pour la République, que vous vous battiez. J'imagine que beaucoup d'entre vous ne pensaient guère à la République.
--Ils s'en foutaient.
--Bon! Et la France y trouvait son avantage. Vous conquériez pour elle, et pour vous. Eh bien, faites de même, ici! Élargissez le combat. Ne vous chicanez pas pour des futilités de politique ou de religion. Ce sont des niaiseries. Que votre race soit la fille aînée de l'Église, ou celle de la Raison, cela n'importe guère. Mais qu'elle vive! Tout est bien, qui exalte la vie. Il n'y a qu'un ennemi, c'est l'égoïsme jouisseur, qui tarit et souille les sources de la vie. Exaltez la force, exaltez la lumière, l'amour fécond, la joie du sacrifice. Et ne déléguez jamais à d'autres le soin d'agir pour vous. Agissez, agissez, unissez-vous! Allons!...
Et il se mit à taper sur le piano les premières mesures de la marche en _si bémol_ de la _Symphonie avec chœurs._
--Savez-vous, fit-il en s'interrompant, si j'étais un de vos musiciens, Charpentier ou Bruneau, (que le Diable emporte!) je vous mettrais ensemble, dans une symphonie chorale, _Aux armes, citoyens! l'Internationale, Vive Henri IV! Dieu protège la France!_--toutes les herbes de la Saint-Jean--(tenez, dans le genre de ceci...)--je vous ferais une de ces bouillabaisses, à vous emporter la bouche! Ça serait rudement mauvais,--(pas plus mauvais, en tout cas, que ce qu'ils font);--mais je vous réponds que ça vous flanquerait le feu au ventre, et qu'il faudrait bien que vous marchiez!
Il riait de tout son cœur.
Le commandant riait, comme lui:
--Vous êtes un gaillard, monsieur Krafft. Dommage que vous ne soyez pas des nôtres!
--Mais je suis des vôtres! C'est le même combat, partout. Serrons les rangs!
Le commandant approuvait; mais les choses en restaient là. Alors, Christophe s'obstinait, remettant l'entretien sur M. Weil et sur les Elsberger. Et l'officier, qui n'était pas moins obstiné, reprenait ses éternels arguments contre les Juifs et contre les Dreyfusards.
Christophe s'en attristait. Olivier lui dit:
--Ne t'afflige pas. Un homme ne peut pas changer, d'un coup, l'esprit de toute la société. Ce serait trop beau! Mais tu fais déjà beaucoup, sans t'en douter.
--Qu'est-ce que je fais? dit Christophe.
--Tu es Christophe.
--Quel bien en résulte-t-il pour les autres?
--Un très grand. Sois seulement ce que tu es, cher Christophe! Ne t'inquiète pas de nous.
Mais Christophe ne s'y résignait point. Il continuait de discuter avec le commandant Chabran, et parfois violemment. Céline s'en amusait. Elle assistait à leurs entretiens, travaillant en silence. Elle ne se mêlait pas à la discussion; mais elle paraissait plus gaie; son regard avait plus d'éclat: il semblait qu'il y eût plus d'espace autour d'elle. Elle se mit à lire; elle sortit davantage; elle s'intéressait à plus de choses. Et un jour que Christophe bataillait contre son père à propos des Elsberger, le commandant la vit sourire; il lui demanda ce qu'elle pensait; elle répondit tranquillement:
--Je pense que M. Krafft a raison.
Le commandant, interloqué, dit:
--C'est un peu fort!... Enfin, raison ou tort, nous sommes bien comme nous sommes. Nous n'avons pas besoin devoir ces gens-là. N'est-ce pas, fillette?
--Mais si, papa, répondit-elle, cela me ferait plaisir.
Le commandant se tut, et feignit de n'avoir pas entendu. Il était beaucoup moins insensible à l'influence de Christophe qu'il ne voulait le paraître. Son étroitesse de jugement et sa violence ne l'empêchaient point d'avoir de la droiture et le cœur généreux. Il aimait Christophe, il aimait sa franchise et sa santé morale, il avait souvent le regret que Christophe fût un Allemand. Il avait beau s'emporter dans les discussions avec lui: il cherchait ces discussions; et les arguments de Christophe le travaillaient. Il se fût bien gardé de le reconnaître. Mais un jour, Christophe le trouva lisant attentivement un livre qu'il refusa de lui laisser voir. En reconduisant Christophe, Céline, seule avec lui, dit:
--Savez-vous ce qu'il lisait? Un livre de M. Weil.
Christophe fut heureux.
--Et qu'est-ce qu'il en dit?
--Il dit: «Cet animal!...» Mais il ne peut s'en détacher.
Christophe ne fit aucune allusion au fait, quand il revit le commandant. Ce fut celui-ci qui lui demanda:
--D'où vient que vous ne me rasez plus avec votre Juif?
--Parce que ce n'est plus la peine, dit Christophe.
--Pourquoi? demanda le commandant, agressif.
Christophe ne répondit pas, et s'en alla en riant.
Olivier avait raison. Ce n'est point par les paroles qu'on agit sur les autres. Mais par son être. Il est des hommes qui rayonnent autour d'eux une atmosphère apaisante, par leurs regards, leurs gestes, le contact silencieux de leur âme sereine. Christophe rayonnait la vie. Elle pénétrait doucement, doucement, comme une tiédeur de printemps, à travers les vieux murs et les fenêtres closes de la maison engourdie, elle ressuscitait des cœurs, que la douleur, la faiblesse, l'isolement rongeaient et desséchaient depuis des années, avaient laissés pour morts. Puissance des âmes sur les âmes! Celles qui la subissent et celles qui l'exercent l'ignorent également. Et pourtant, la vie du monde est faite des flux et des reflux, que régit cette force d'attraction mystérieuse.