Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 20

Chapter 203,729 wordsPublic domain

Il ne niait rien, aucune force de vie. Pour lui, toutes les Écritures, anciennes et modernes, religieuses et laïques, de Moïse à Berthelot, étaient certaines, étaient divines, étaient l'expression de Dieu. L'Écriture sainte en était seulement l'exemplaire le plus riche, comme l'Église était l'élite la plus haute des frères unis en Dieu; mais ni l'une ni l'autre n'enfermait l'esprit dans une vérité immobile. Le christianisme, c'était Christ vivant. L'histoire du monde n'était que l'histoire de l'agrandissement perpétuel de l'idée de Dieu. La chute du Temple juif, la ruine du monde païen, l'échec des Croisades, le soufflet de Boniface VIII, Galilée qui rejeta la terre dans l'espace vertigineux, les infiniment petits plus puissants que les grands, la fin des royautés et celle des Concordats, tout cela désorientait pour un temps les consciences. Les uns s'attachaient désespérément à ce qui tombait; les autres prenaient une planche, au hasard, et allaient à la dérive. L'abbé Corneille se demandait seulement: «Où sont les hommes? Où est ce qui les fait vivre?» Car il croyait: «Où est la vie, est Dieu.»--Et c'est pourquoi il avait de la sympathie pour Christophe.

De son côté, Christophe avait plaisir à réentendre la belle musique, qu'est une grande âme religieuse. Elle éveillait en lui de lointains et profonds échos. Par ce sentiment de réaction perpétuelle, qui, chez les natures vigoureuses, est un instinct de vie, l'instinct même de la conservation, le coup de rame qui rétablit l'équilibre menacé et imprime à la barque un nouvel élan,--l'excès du doute et l'écœurement du sensualisme parisien avaient, depuis deux ans, ressuscité Dieu dans le cœur de Christophe. Non pas qu'il crût en lui. Il le niait. Mais il en était plein. L'abbé Corneille lui disait, en souriant, que comme le bon géant, son patron, il portait Dieu, sans le savoir.

--D'où vient alors que je ne le voie pas? demandait Christophe.

--Vous êtes comme des milliers d'autres: vous le voyez, tous les jours, sans vous douter que c'est lui. Dieu se révèle à tous, sous des formes diverses,--aux uns, dans leur vie ordinaire, comme à saint Pierre en Galilée,--aux autres, (à votre ami M. Watelet), ainsi qu'à saint Thomas, dans les plaies et dans les misères à guérir,--à vous, dans la dignité de votre idéal: _Noli me tangere_... Un jour, vous le reconnaîtrez.

--Jamais je n'abdiquerai, dit Christophe. Je suis libre.

--Vous n'en êtes que davantage avec Dieu, répliquait tranquillement le prêtre.

Mais Christophe n'admettait pas qu'on fît de lui un chrétien malgré lui. Il se défendait avec une ardeur naïve, comme s'il pouvait y avoir la moindre importance à ce qu'on attachât à ses pensées une étiquette, ou bien une autre. L'abbé Corneille l'écoutait avec un peu d'ironie ecclésiastique, à peine perceptible, et beaucoup de bonté. Il avait une patience inaltérable, qui reposait sur l'habitude de sa foi. Les épreuves de l'Église actuelle l'avaient trempée; tout en jetant sur lui une grande mélancolie, et bien qu'elles l'eussent fait passer par de douloureuses crises morales, elles ne l'atteignaient pas, au fond. Certes, il était cruel de se voir opprimé par ses chefs, ses démarches épiées par les évêques, guettées par les libres penseurs qui cherchaient à exploiter ses pensées, à se servir de lui contre sa foi, également incompris et traqué par ses coreligionnaires et par les ennemis de sa religion. Impossible de résister: car il faut se soumettre. Impossible de se soumettre, du cœur: car on sait que l'autorité se trompe. Angoisse de ne pas parler. Angoisse de parler et d'être faussement interprété. Sans compter les autres âmes dont on est responsable, ceux qui attendent de vous un conseil, une aide, et que l'on voit souffrir... L'abbé Corneille souffrait pour eux et pour lui, mais il se résignait. Il savait combien peu comptent les jours d'épreuves, dans la longue histoire de l'Église.--Seulement, à se replier dans sa résignation muette, il s'anémiait lentement, il prenait une timidité, une peur de parler, qui lui rendait pénible la moindre démarche, et peu à peu l'enveloppait d'une torpeur de silence. Il s'y sentait tomber avec tristesse, mais sans réagir. La rencontre de Christophe lui fut d'un grand secours. La juvénile ardeur, l'intérêt affectueux et naïf que son voisin lui témoignait, ses questions parfois indiscrètes, lui faisait du bien. Christophe le forçait à rentrer dans la compagnie des vivants.

Aubert, l'ouvrier électricien, se rencontra avec lui chez Christophe. Il fit un haut-le-corps, quand il vit le prêtre. Il eut peine à cacher sa répulsion. Même quand ce premier sentiment fut vaincu, il lui en resta un malaise, à se trouver avec cet homme enjuponné, qui était pour lui un être indéfinissable. Toutefois, le plaisir qu'il avait à causer avec des gens bien élevés l'emporta sur son anticléricalisme. Il était surpris du ton affable qui régnait entre M. Watelet et l'abbé Corneille; il ne l'était pas moins de voir un prêtre démocrate, et un révolutionnaire aristocrate: cela renversait toutes ses idées reçues. Il cherchait vainement dans quelles catégories il pourrait les classer; car il avait besoin de classer les gens, pour les comprendre. Il n'était pas facile de trouver un compartiment où ranger la paisible liberté de ce prêtre, qui avait lu Anatole France et Renan, et qui en parlait tranquillement, avec justice et justesse. En matière de science, l'abbé Corneille avait pour règle de se laisser conduire par ceux qui savaient, plus que par ceux qui commandaient. Il honorait l'autorité; mais elle n'était pas, pour lui, du même ordre que la science. Chair, esprit, charité: les trois ordres, les trois degrés de l'échelle divine, l'échelle de Jacob.--Naturellement, le brave Aubert était bien loin de soupçonner un tel état d'esprit. L'abbé Corneille disait doucement à Christophe que Aubert lui rappelait des paysans français, qu'il avait vus. Une jeune Anglaise leur demandait son chemin. Elle leur parlait anglais. Ils écoutaient sans comprendre. Puis, ils parlaient français. Elle ne comprenait pas. Alors, ils la regardaient avec pitié, hochaient la tête, et disaient, en reprenant leur travail:

--C'est-y-malheureux, tout de même! Une si belle fille!...

Dans les premiers temps, Aubert, intimidé par la science et les manières distinguées du prêtre et de M. Watelet, se tut, buvant leur conversation. Peu à peu, il s'y mêla, cédant au plaisir naïf qu'il avait à s'entendre parler. Il étala son idéologie vague. Les deux autres l'écoutaient poliment, avec un petit sourire intérieur. Aubert, ravi, ne s'en tint pas là; il usa, et bientôt il abusa de l'inépuisable patience de l'abbé Corneille. Il lui lut ses élucubrations. Le prêtre écoutait, résigné; cela ne l'ennuyait pas trop: car il écoutait moins les paroles que l'homme. Et puis, comme il disait à Christophe, qui le plaignait:

--Bah! j'en entends bien d'autres!

Aubert était reconnaissant à M. Watelet et à l'abbé Corneille; et tous trois, sans beaucoup s'inquiéter de se comprendre mutuellement, arrivaient à s'aimer, sans trop savoir pourquoi. Ils étaient surpris de se trouver si proches l'un de l'autre. Ils ne l'eussent jamais pensé.--Christophe les unissait.

Il avait d'innocentes alliées dans les trois enfants, les deux petites Elsberger, et la fillette adoptive de M. Watelet. Il était devenu leur ami. Il avait peine de l'isolement où elles vivaient. À force de parler à chacune de la petite voisine inconnue, il leur donna le désir irrésistible de se voir. Elles s'adressaient des signaux par les fenêtres; elles échangeaient des mots furtifs dans l'escalier. Elles firent tant, secondées par Christophe, qu'elles obtinrent la permission de se rencontrer au Luxembourg. Christophe, heureux du succès de son astuce, alla les y voir, la première fois qu'elles furent ensemble; il les trouva gauches, empruntées, ne sachant que faire d'un bonheur si nouveau. Il les dégela en un instant, il inventa des jeux, des courses, une chasse; il y fit sa partie avec autant de passion que s'il avait dix ans; les promeneurs jetaient un coup d'œil amusé sur ce grand garçon, qui courait en poussant des cris, et tournait autour des arbres, poursuivi par trois petites filles. Et comme les parents, toujours soupçonneux, se montraient peu disposés à ce que ces parties au Luxembourg se renouvelassent souvent,--(car ils ne pouvaient les surveiller d'assez près)--Christophe trouva moyen de faire inviter les enfants à jouer dans le jardin même de la maison, par le commandant Chabran, qui habitait au rez-de-chaussée.

Le hasard l'avait mis en relations avec lui:--(le hasard sait trouver ceux qui savent s'en servir).--La table de travail de Christophe était près de sa fenêtre. Le vent emporta quelques feuilles de musique dans le jardin d'en bas. Christophe courut les chercher, nu-tête, débraillé, comme il était. Il pensait avoir affaire à un domestique. Ce fut la jeune fille qui lui ouvrit. Un peu interloqué, il lui exposa l'objet de sa visite. Elle sourit, et le fit entrer; ils allèrent dans le jardin. Après qu'il eut ramassé ses papiers, il s'esquivait, et elle le reconduisait, quand ils se croisèrent avec l'officier qui rentrait. Le commandant regarda, d'un œil surpris, cet hôte hétéroclite. La jeune fille le lui présenta, en riant.

--Ah! c'est vous, le musicien? dit l'officier. Charmé! Nous sommes confrères.

Il lui serra la main. Ils causèrent, sur un ton d'ironie amicale, des concerts qu'ils se donnaient l'un à l'autre, Christophe sur son piano, le commandant sur sa flûte. Christophe voulait partir; mais l'autre ne le lâchait plus; et il s'était lancé dans des développements à perte de vue sur la musique. Brusquement, il s'arrêta, et dit:

--Venez voir mes canons.

Christophe le suivit, se demandant de quel intérêt pouvait bien être son opinion sur l'artillerie française. L'autre lui montra, triomphant, des canons musicaux, des tours de force, des morceaux qu'on pouvait lire en commençant par la fin, ou bien à quatre mains, en jouant l'un la page à l'endroit, l'autre la page à l'envers. Ancien Polytechnicien, le commandant avait toujours eu le goût de la musique; mais ce qu'il aimait surtout en elle, c'était le problème; elle lui semblait--(ce qu'elle est en effet, pour une part)--un magnifique jeu de l'esprit; et il s'ingéniait à poser et résoudre des énigmes de constructions musicales, plus extravagantes et plus inutiles les unes que les autres. Naturellement, il n'avait pas eu beaucoup de temps, au cours de sa carrière, pour cultiver sa manie; mais depuis qu'il avait pris sa retraite, il s'y donnait avec passion; il y dépensait l'énergie qu'il avait mise naguère à poursuivre à travers les déserts de l'Afrique les bandes de rois nègres, ou à échapper à leurs traquenards. Christophe s'amusa de ces charades, et il en posa, à son tour, une autre plus compliquée. L'officier fut ravi; ils joutèrent d'adresse: ce fut, de part et d'autre, une pluie de logogriphes musicaux. Après qu'ils eurent bien joué, Christophe remonta chez lui. Mais dès le matin suivant, il reçut de son voisin un problème nouveau, un véritable casse-tête, auquel le commandant avait travaillé, une partie de la nuit; il y répliqua; et la lutte continua, jusqu'au jour où Christophe, que cela finissait par assommer, se déclara battu: ce qui enchanta l'officier. Il regardait ce succès comme une revanche sur l'Allemagne. Il invita Christophe à déjeuner. La franchise de Christophe, qui trouva détestables ses compositions musicales, et qui poussa les hauts cris, quand Chabran commença à massacrer sur son harmonium un _andante_ de Haydn, acheva de le conquérir. Ils eurent, depuis, d'assez fréquents entretiens. Mais non plus sur la musique. Christophe trouvait un intérêt médiocre à écouter là-dessus des billevesées; aussi mettait-il de préférence la conversation sur le terrain militaire. Le commandant ne demandait pas mieux; la musique était, pour ce malheureux homme, une distraction forcée; au fond, il se rongeait.

Il se laissa entraîner à conter ses campagnes africaines. Gigantesques aventures, dignes de celles des Pizarre et des Cortès! Christophe voyait revivre avec stupéfaction cette épopée merveilleuse et barbare, dont il ne savait rien, que les Français eux-mêmes ignorent presque tous, et où, pendant vingt ans, se dépensèrent l'héroïsme, l'audace ingénieuse, l'énergie surhumaine d'une poignée de conquérants français, perdus au milieu du continent noir, entourés d'armées noires, dépourvus des moyens d'action les plus rudimentaires, agissant constamment contre le gré d'une opinion et d'un gouvernement épeurés, et conquérant à la France, en dépit de la France, un empire plus grand qu'elle. Une odeur de joie puissante et de sang montait de cette action, où surgissaient aux yeux de Christophe, des figures de modernes _condottieri_, d'aventuriers héroïques, imprévues dans la France d'aujourd'hui, et que la France d'aujourd'hui rougit de reconnaître: pudiquement, elle jette sur eux un voile. La voix du commandant sonnait gaillardement, en évoquant ces souvenirs; et il racontait avec une bonhomie joviale, et--(bizarrement intercalées, parmi ces récits épiques)--de sages descriptions des terrains géologiques, ces larges randonnées, et ces chasses humaines, où il était tour à tour le chasseur et le gibier, dans une partie sans merci.--Christophe l'écoutait, le regardait, et il avait compassion de ce bel animal humain, contraint à l'inaction, réduit à se dévorer en des jeux ridicules. Il se demandait comment il avait pu se résigner à ce sort. Il le lui demanda. Sur ses rancœurs, le commandant semblait peu disposé d'abord à s'expliquer avec un étranger. Mais les Français ont la langue longue, surtout lorsqu'il s'agit de s'accuser les uns les autres:

--Que voulez-vous que je foute, dit-il, dans leur armée d'aujourd'hui? Les marins font de la littérature. Les fantassins font de la sociologie. Ils font de tout, sauf de la guerre. Ils n'y préparent même plus, ils préparent à ne plus la faire; ils font la philosophie de la guerre... La philosophie de la guerre! Un jeu d'ânes battus, qui méditent sur les coups qu'ils recevront un jour!... Discutailler, philosophailler, non, ce n'est pas mon affaire. Autant rentrer chez moi, et fabriquer mes canons!

Il ne disait point, par pudeur, les pires de ses griefs: la suspicion jetée entre les officiers par l'appel aux délateurs, l'humiliation de subir les ordres insolents de politiciens ignares et malfaisants, la douleur de l'armée, employée aux basses besognes de police, aux inventaires d'églises, à la répression des grèves ouvrières, aux services des intérêts et des rancunes du parti au pouvoir--ces petits bourgeois radicaux et anticléricaux--contre le reste du pays. Et le dégoût de ce vieil Africain pour la nouvelle armée coloniale, recrutée en majeure partie dans les pires éléments de la nation, afin de ménager l'égoïsme des autres, qui refusent de prendre part à l'honneur et aux risques d'assurer la défense de «la plus grande France»,--la France d'au delà des mers...

Christophe n'avait pas à se mêler de ces querelles françaises: cela ne le regardait point; mais il sympathisait avec le vieil officier. Quoi qu'il pensât de la guerre, il estimait qu'une armée est faite pour produire des soldats, comme un pommier des pommes, et que c'est une aberration d'y greffer des politiciens, des esthètes et des sociologues. Toutefois, il ne comprenait pas que ce vigoureux homme cédât la place aux autres. C'est être son pire ennemi, que ne pas combattre ses ennemis. Il y avait chez tous les Français de quelque prix un esprit d'abdication, un renoncement singulier.--Christophe le retrouvait, plus touchant, chez la fille de l'officier.

Elle se nommait Céline. Elle avait des cheveux fins, tirés à la chinoise, soigneusement peignés, qui découvraient le front haut et rond et l'oreille pointue, les joues maigres, le menton gracieux, d'une élégance rustique, de beaux yeux noirs, intelligents, confiants, très doux, des yeux de myope, le nez un peu gros, une petite mouche au coin de la lèvre supérieure, un sourire silencieux, qui lui faisait avancer gentiment, avec une aimable moue, la lèvre inférieure, un peu gonflée. Elle était bonne, active, spirituelle, mais d'une extrême incuriosité d'esprit. Elle lisait peu, ne connaissait aucun livre nouveau, n'allait jamais au théâtre, ne voyageait jamais--(cela ennuyait le père, qui avait trop voyagé autrefois),--ne prenait part à aucune œuvre de philanthropie mondaine--(son père les critiquait),--n'essayait point d'étudier--(il se moquait des femmes savantes),--ne bougeait guère de son carré de jardin, au fond des quatre grands murs, comme d'un énorme puits. Elle ne s'ennuyait pas trop. Elle s'occupait comme elle pouvait, et elle était résignée avec bonne humeur. Il s'exhalait d'elle et du petit cadre que toute femme se crée inconsciemment, en quelque lieu qu'elle se trouve, une atmosphère à la Chardin: ce tiède silence, ce calme des figures et des attitudes attentives--(un peu engourdies)--à leur tâche habituelle; la poésie de l'ordre quotidien, de la vie accoutumée, des pensées et des gestes prévus, prévus à la même heure et de la même façon, et qui n'en sont pas moins aimés, avec une pénétrante et tranquille douceur; cette sereine médiocrité des belles âmes bourgeoises: conscience, honnêteté, vérité, calmes travaux, calmes plaisirs, et pourtant poétiques. Une élégance saine, une propreté morale et physique: cela sent le bon pain, la lavande, la droiture, la bonté. Paix des choses et des gens, paix des vieilles maisons et des âmes souriantes...

Christophe, dont l'affectueuse confiance attirait la confiance, était devenu très ami avec elle; ils causaient assez librement; il finit même par lui poser des questions, auxquelles elle s'étonnait de répondre; elle lui disait des choses, qu'elle n'avait dites à aucun autre.

--C'est, expliquait Christophe, que vous ne me craignez pas. Il n'y a pas de risque que nous nous aimions: nous sommes trop bons amis, pour cela.

--Que vous êtes gentil! répondait-elle, en riant.

Sa saine nature répugnait, autant que celle de Christophe, à l'amitié amoureuse, cette forme de sentiment chère aux âmes équivoques, qui biaisent toujours avec ce qu'elles sentent. Ils étaient de bons camarades.

Il lui demanda un jour ce qu'elle pouvait bien faire, certaine après-midi qu'il la voyait, au jardin, assise sur un banc, son ouvrage sur ses genoux, se gardant d'y toucher, immobile pendant des heures. Elle rougit, et protesta que ce n'était pas pendant des heures, mais quelques minutes de temps en temps, un bon petit quart d'heure, «pour continuer son histoire».

--«Quelle histoire?»

--«L'histoire qu'elle se contait.»

--Vous vous contez des histoires! Oh! racontez-les-moi!

Elle lui dit qu'il était trop curieux. Elle lui confia seulement que c'étaient des histoires, dont elle n'était pas l'héroïne.

Il s'en étonna:

--À tant faire que se raconter des histoires, il me semble qu'il serait plus naturel de se raconter sa propre histoire embellie, de se rêver dans une vie plus heureuse.

--Je ne pourrais pas, dit-elle. Si je le faisais, cela me désespérerait.

Elle rougit de nouveau d'avoir livré un peu de son âme cachée; et elle reprit:

--Et puis, quand je suis au jardin, et qu'il m'arrive une bouffée de vent, je suis heureuse. Le jardin me paraît vivant. Et quand le vent est sauvage, qu'il vient de loin, il dit tant de choses!

Christophe apercevait, en dépit de sa réserve, le fond de mélancolie, que recouvraient sa bonne humeur et cette activité dont elle n'était pas dupe, qui ne menait à rien. Pourquoi ne cherchait-elle pas à s'affranchir? Elle eût été si bien faite pour une vie active et utile!--Elle alléguait l'affection de son père, qui n'entendait pas qu'elle se séparât de lui. En vain Christophe protestait que l'officier, vigoureux et énergique, n'avait pas besoin d'elle, qu'un homme de cette trempe pouvait rester seul, qu'il n'avait pas le droit de la sacrifier. Elle prenait la défense de son père; par un pieux mensonge, elle prétendait que ce n'était pas lui qui la forçait à rester, qu'elle n'aurait pu se décider à le quitter.--Et, dans une certaine mesure, elle disait vrai. Il semblait entendu, de toute éternité, pour elle, pour son père, pour tous ceux qui l'entouraient, que les choses devaient être ainsi et ne pouvaient être autrement. Elle avait un frère marié, qui trouvait naturel qu'elle se dévouât, à sa place, auprès du père. Lui-même n'était occupé que de ses enfants. Il les aimait jalousement, il ne leur laissait aucune initiative. Cet amour était pour lui, et surtout pour sa femme, une chaîne volontaire qui pesait sur leur vie, ligotait leurs mouvements; on eût dit que, du moment qu'on avait des enfants, la vie personnelle fût finie et qu'on dût renoncer pour toujours à son propre développement; cet homme actif, intelligent, encore jeune, calculait les années de travail qui lui restaient, avant de prendre sa retraite.--Ces excellentes gens se laissaient anémier par l'atmosphère d'affection familiale, si profonde en France, mais si étouffante. D'autant plus oppressive que ces familles françaises sont réduites au minimum: père, mère, un ou deux enfants. Amour frileux, peureux, ramassé sur lui-même, comme un avare qui serre sa poignée d'or.

Une circonstance fortuite, en intéressant davantage Christophe à Céline, lui montra ce resserrement des affections françaises, cette peur de vivre, et de prendre ce qui est son bien.

L'ingénieur Elsberger avait un frère cadet, de dix ans moins âgé, ingénieur comme lui. Brave garçon, ainsi qu'il y en a tant, de bonne famille bourgeoise, avec des aspirations artistiques: ils voudraient bien faire de l'art; mais ils ne voudraient pas compromettre leur situation bourgeoise. À la vérité, ce n'est point un problème très difficile; et la plupart des artistes d'à présent l'ont résolu sans risques. Encore faut-il le vouloir; et, de ce pauvre effort d'énergie, tous ne sont pas capables; ils ne sont pas assez sûrs de vouloir ce qu'ils veulent; et à mesure que leur situation bourgeoise devient plus assurée, ils s'y laissent couler, sans révolte et sans bruit. On ne saurait les en blâmer, s'ils étaient de bons bourgeois, au lieu de méchants artistes. Mais, de leur déception, il leur reste souvent un mécontentement secret, un _qualis artifex pereo_, qui se recouvre tant bien que mal de ce qu'on est convenu d'appeler de la philosophie, et qui leur gâte la vie, jusqu'à ce que l'usure des jours et les soucis nouveaux aient effacé la trace de la vieille amertume. Tel était le cas d'André Elsberger. Il eût voulu faire de la littérature; mais son frère, très entier dans ses façons de penser, avait voulu qu'il entrât, comme lui, dans la carrière scientifique. André était intelligent, passablement doué pour les sciences--ou les lettres,--indifféremment; il n'était pas assez sûr d'être un artiste, et il était trop sûr d'être un bourgeois; il s'était plié, provisoirement d'abord--(on sait ce que ce mot veut dire)--à la volonté de son frère; il était entré à Centrale, dans un rang pas très bon, en était sorti de même, et depuis, il faisait son métier d'ingénieur, avec conscience, mais sans aucun intérêt. Naturellement, il avait perdu ainsi le peu de ses dispositions artistiques; aussi n'en parlait-il qu'avec ironie.

--Et puis, disait-il,--(Christophe reconnaissait dans ce raisonnement la façon pessimiste d'Olivier)--la vie ne valait pas la peine qu'on se tourmentât pour une carrière ratée. Un mauvais poète de plus ou de moins!...

Les deux frères s'aimaient; ils avaient la même trempe morale; mais ils s'entendaient mal ensemble. Tous deux avaient été Dreyfusistes. Mais André, attiré par le syndicalisme, était antimilitariste; et Elie, patriote.