Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 2
Olivier, maladif, avait une inclination au mysticisme. Il lui semblait parfois ne plus exister. Crédule et tendre, il avait besoin d'un appui; il goûtait dans la confession une jouissance douloureuse, le bienfait de se confier à l'invisible Ami, dont les bras vous sont toujours ouverts, à qui on peut tout dire, qui comprend et qui excuse tout; il savourait la douceur de ce bain d'humilité et d'amour, d'où l'âme sort toute pure, lavée et reposée. Il lui était si naturel de croire, qu'il ne comprenait pas comment on pouvait douter; il pensait qu'on y mettait de la méchanceté, ou que Dieu vous punissait. Il faisait des prières en cachette pour que son père fût touché de la grâce; et il eut une grande joie, un jour que, visitant avec lui une église de campagne, il le vit faire un signe de croix. Les récits de l'Histoire Sainte s'étaient mêlés en lui aux merveilleuses histoires de Rübezahl, de Gracieuse et Percinet, et du calife Haroun-al-Raschid. Quand il était petit, il ne doutait pas plus de la vérité des unes que des autres. Et, de même qu'il n'était pas sûr de ne pas connaître Schacabac aux lèvres fendues, et le barbier babillard, et le petit bossu de Casgar, de même que, lorsqu'il se promenait, il cherchait des yeux dans la campagne le pic noir qui porte dans son bec la racine magique du chercheur de trésors, Chanaan et la Terre Promise devenaient, par la vertu de son imagination d'enfant, des localités bourguignonnes ou berrichonnes. Une colline du pays, toute ronde, avec un petit arbre au sommet comme un vieux plumet défraîchi, lui semblait la montagne où Abraham avait élevé le bûcher. Et un gros buisson mort, à la lisière des chaumes, était le Buisson ardent, que les siècles avaient éteint. Même quand il ne fut plus tout petit, et quand son sens critique commençait à s'éveiller, il aimait à se bercer encore des légendes populaires qui enguirlandent la foi; et il y trouvait tant de plaisir que, sans être tout à fait dupe, il s'amusait à l'être. C'est ainsi que, pendant longtemps, il guetta, le samedi saint, le retour des cloches de Pâques, qui sont parties pour Rome, le jeudi d'avant, et qui reviennent dans les airs, avec de petites banderoles. Il avait fini par se rendre compte que ce n'était pas vrai; mais il n'en continuait pas moins de lever le nez au ciel, quand il les entendait sonner; et, une fois, il eut l'illusion--tout en sachant parfaitement que cela ne pouvait pas être--d'en voir une disparaître au-dessus de la maison, avec des rubans bleus.
Il avait un impérieux besoin de se baigner dans ce monde de légende et de foi. Il fuyait la vie. Il se fuyait lui-même. Maigre, pâle, chétif, il souffrait d'être ainsi, il ne pouvait supporter de se l'entendre dire. Il portait en lui un pessimisme natif, qui lui venait de sa mère sans doute, et qui avait trouvé un terrain favorable chez cet enfant maladif. Il n'en avait pas conscience: il croyait que tout le monde était comme lui; et ce petit bonhomme de dix ans, pendant ses récréations, au lieu de jouer dans le jardin, s'enfermait dans sa chambre, et, en grignotant son goûter, il écrivait son testament.
Il écrivait beaucoup. Il s'acharnait a écrire son journal, chaque soir en cachette,--il ne savait pourquoi, car il n'avait rien à dire que des niaiseries. Écrire était chez lui une manie héréditaire, ce besoin séculaire du bourgeois de province française,--la vieille race indestructible,--qui, chaque jour, écrit pour soi, jusqu'au jour de sa mort, avec une patience idiote et presque héroïque, les notes détaillées de ce qu'il a, chaque jour, vu, dit, fait, entendu, bu, pensé et mangé. Pour soi. Pour personne autre. Personne ne le lira jamais: il le sait; et lui-même ne se relit jamais.
La musique lui était, comme la foi, un abri contre la lumière trop vive du jour. Tous deux, le frère et la sœur, étaient musiciens de cœur,--surtout Olivier, qui tenait ce don de sa mère. Au reste, il s'en fallait que leur goût fût excellent. Personne n'eût été capable de le former, dans cette province où l'on n'entendait, en fait de musique, que la fanfare locale qui jouait des pas redoublés, ou--dans ses bons jours--des pots-pourris d'Adolphe Adam, l'orgue de l'église qui exécutait des romances, et les exercices de piano des demoiselles de la bourgeoisie, qui tapotaient sur des instruments mal accordés quelques valses et polkas, l'ouverture du _Calife de Bagdad_, ou de _la Chasse du jeune Henri_, et deux ou trois sonates de Mozart, toujours les mêmes, et toujours avec les mêmes fausses notes. Cela faisait partie du programme invariable des soirées, quand on recevait du monde. Après dîner, ceux qui avaient des talents étaient priés de les faire valoir: ils refusaient d'abord, en rougissant, puis finissaient par céder aux instances de l'assemblée; et ils exécutaient leur grand morceau par cœur. Chacun admirait alors la mémoire de l'artiste et son jeu «perlé».
Cette cérémonie, qui se renouvelait presque à chaque soirée, gâtait pour les deux enfants tout le plaisir du dîner. Encore, quand ils avaient h jouer à quatre mains leur _Voyage en Chine_ de Bazin, ou leurs petits morceaux de Weber, ils étaient sûrs l'un de l'autre, ils n'avaient pas trop peur. Mais quand il fallait jouer seul, c'était un supplice. Antoinette, comme toujours, était la plus brave. Cela l'ennuyait mortellement; mais comme elle savait qu'il n'y avait pas moyen d'y échapper, elle en prenait son parti, allait s'asseoir au piano, d'un petit air décidé, et galopait son _rondo_, à la diable, bredouillant des passages, à d'autres pataugeant, s'interrompant, tournant la tête, disant avec un sourire:
--Ah! je ne me souviens plus... puis, reprenant bravement, quelques mesures plus loin, et allant jusqu'au bout. Après, elle ne cachait pas son contentement d'avoir fini; et, quand elle revenait à sa place au milieu des compliments, elle riait, en disant:
--J'en ai fait, des fausses notes!...
Mais Olivier était d'humeur moins facile. Il ne pouvait supporter de s'exhiber en public, d'être le point de mire de toute une société. C'était déjà pour lui une souffrance de parler, quand il y avait du monde. Jouer, surtout pour des gens qui n'aimaient pas la musique--(il le voyait très bien),--que la musique ennuyait même, et qui vous faisaient jouer seulement par habitude, lui semblait une tyrannie, contre laquelle il tentait de s'insurger en vain. Il refusait obstinément. Certains soirs, il se sauvait; il allait se cacher dans une chambre noire, dans le corridor, et jusqu'au grenier, malgré sa peur des araignées. Sa résistance rendait les insistances plus vives et plus narquoises; les objurgations des parents s'y mêlaient, agrémentées de quelques claques, quand l'esprit de révolte soufflait trop impertinemment. Et il devait toujours finir par jouer,--naturellement, en dépit du bon sens. Ensuite, il souffrait, la nuit, d'avoir mal joué, parce qu'il aimait vraiment la musique.
Le goût de la petite ville n'avait pas toujours été aussi médiocre. On se souvenait d'un temps, où l'on faisait d'assez bonne musique de chambre, chez deux ou trois bourgeois. Mme Jeannin parlait souvent de son grand-père, qui raclait du violoncelle avec passion, et qui chantait des airs de Gluck, de Dalayrac et de Berton. Il y en avait encore un gros cahier à la maison, ainsi qu'une liasse d'airs italiens. Car l'aimable vieillard était comme M. Andrieux, dont Berlioz disait: «Il _aimait bien_ Gluck.» Et il ajoutait avec amertume: «Il _aimait bien_ aussi Piccinni».--Peut-être aimait-il mieux Piccinni. En tout cas, les airs italiens l'emportaient de beaucoup en nombre, dans la collection du grand-père. Ils avaient été le pain musical du petit Olivier. Nourriture peu substantielle, et un peu analogue aux sucreries de province, dont on bourre les enfants: elles affadissent le goût, démolissent l'estomac, et risquent d'enlever pour toujours l'appétit pour des aliments plus sérieux. Mais la gourmandise d'Olivier ne pouvait être mise en cause. D'aliments plus sérieux, on ne lui en offrait pas. Il n'avait pas de pain, il mangeait du gâteau. C'est ainsi que, par la force des choses, Cimarosa, Paesiello, et Rossini devinrent les nourriciers de ce petit garçon mélancolique et mystique, dont la tête tournait un peu, en buvant l'_Asti spumante_, que lui versaient, au lieu de lait, ces pères Silènes hilares et effrontés, et les deux petites Bacchantes sautillantes de Naples et de Catane, au sourire ingénu et lascif, avec une jolie larme dans les yeux: Pergolèse et Bellini.
Il jouait beaucoup de musique, tout seul, pour son plaisir. Il en était imprégné. Il ne cherchait pas à comprendre ce qu'il jouait, il en jouissait passivement. Personne ne songeait à lui faire apprendre l'harmonie; et lui-même ne s'en souciait pas. Tout ce qui était science et esprit scientifique était étranger à la famille, surtout du côté maternel. Ces hommes de loi, beaux esprits et humanistes, étaient perdus devant un problème. On citait, comme un phénomène, un membre de la famille,--un cousin éloigné,--qui était entré au Bureau des Longitudes. Encore disait-on qu'il en était devenu fou. La vieille bourgeoisie de province, d'esprit robuste et positif, mais assoupi par ses longues digestions et la monotonie des jours, est pleine de son bon sens; elle a une telle foi en lui qu'elle se fait fort de ne trouver aucune difficulté qu'il ne soit suffisant à résoudre; et elle n'est pas loin de considérer les hommes de science comme des espèces d'artistes, plus utiles que les autres, mais moins relevés, parce que du moins les artistes ne servent à rien; et cette fainéantise ne manque pas de distinction. Au lieu que les savants sont presque des ouvriers manuels,--(ce qui est déshonorant),--des contremaîtres plus instruits et un peu toqués; très forts sur le papier; mais, sortis de leur usine à chiffres, il n'y a plus personne! Ils n'iraient pas loin, s'ils n'avaient, pour les diriger, les gens de bon sens, qui possèdent l'expérience de la vie et des affaires.
Le malheur est qu'il n'est pas prouvé que cette expérience de la vie et des affaires soit aussi ferme que ces gens de bon sens voudraient se le faire accroire. C'est bien plutôt une routine, limitée à un très petit nombre de cas très faciles. Que survienne un cas imprévu, où il faut prendre parti promptement et vigoureusement, les voilà désarmés.
Le banquier Jeannin était de cette espèce. Tout était si bien prévu d'avance, tout se répétait si exactement dans le rythme de la vie de province qu'il n'avait jamais rencontré de difficultés sérieuses dans ses affaires. Il avait pris la succession de son père, sans aptitude spéciale pour ce métier; puisque tout avait bien marché depuis, il en faisait honneur à ses lumières naturelles. Il aimait à dire qu'il suffisait d'être honnête, appliqué, et d'avoir du bon sens; et il pensait transmettre sa charge à son fils, sans plus s'inquiéter des goûts de celui-ci que son père n'avait fait pour lui-même. Il ne l'y préparait point. Il laissait ses enfants pousser à leur gré, pourvu qu'ils fussent de braves petits, et surtout qu'ils fussent heureux: car il les adorait. Aussi, étaient-ils aussi mal préparés que possible à la lutte pour la vie: fleurs de serre. Mais ne devaient-ils pas toujours vivre ainsi? Dans leur molle province, dans leur famille riche, considérée, avec un père aimable, gai, cordial, entouré d'amis, jouissant d'une des premières situations du pays, la vie était si facile et riante!
Antoinette avait seize ans. Olivier allait faire sa première communion. Il s'engourdissait dans le bourdonnement de ses rêves mystiques. Antoinette écoutait chanter le voluptueux ramage de l'espérance enivrée, qui, comme le rossignol d'avril, remplit les cœurs printaniers. Elle jouissait de sentir son corps et son âme fleurissants, de se savoir jolie et de se l'entendre dire. Les éloges de son père, ses paroles imprudentes eussent suffi à lui tourner la tête.
Il était en extase devant elle; il s'amusait de sa coquetterie, de ses œillades langoureuses à son miroir, de ses roueries innocentes et malignes. Il la prenait sur ses genoux, il la taquinait au sujet de son petit cœur, des conquêtes qu'elle faisait, des demandes en mariage qu'il prétendait avoir reçues pour elle; il les énumérait: des bourgeois respectables, tous plus vieux et plus laids les uns que les autres. Elle se récriait d'horreur, avec des éclats de rire, les bras passés autour du cou de son père, la figure blottie contre sa joue. Et il lui demandait quel serait l'heureux élu: si c'était M. le procureur de la République, dont la vieille bonne des Jeannin disait qu'il était laid comme les sept péchés capitaux, ou bien le gros notaire. Elle lui donnait de petites tapes pour le faire taire, ou lui fermait la bouche avec ses mains. Il baisait les menottes, et chantait, en la faisant sauter sur ses genoux, la chanson connue:
_Que voulez-vous, la belle? Est-ce un mari bien laid?_
Elle répondait, en pouffant, et lui nouant les favoris sous le menton, par le refrain:
_Plutôt joli que laid, Madame, s'il vous plaît._
Elle entendait bien faire son choix, elle-même. Elle savait qu'elle était, ou qu'elle serait très riche,--(son père le lui répétait sur tous les tons):--elle était «un beau parti». Les familles distinguées du pays, qui avaient des fils, la courtisaient déjà, disposant autour d'elle un réseau de petites flatteries et de ruses savantes, cousues de fil blanc, pour prendre le joli poisson d'argent. Mais le poisson risquait fort d'être pour eux un poisson d'avril; car la fine Antoinette ne perdait rien de leurs manèges, et elle s'en amusait: elle voulait bien se faire prendre; mais elle ne voulait pas qu'on la prît. Dans sa petite tête, elle avait déjà décidé qui elle épouserait.
La famille noble du pays--(il n'y en a généralement qu'une par pays: elle se prétend issue des anciens seigneurs de la province; et elle descend, le plus souvent, de quelque acheteur des biens nationaux, intendant du XVIIIe siècle, ou fournisseur des armées de Napoléon)--les Bonnivet, qui avaient, à deux lieues de la ville, un château avec des tours pointues aux ardoises luisantes, au milieu des grands bois, semés d'étangs poissonneux, faisaient des avances aux Jeannin. Le jeune Bonnivet était empressé auprès d'Antoinette. Beau garçon, assez fort et corpulent pour son âge, il ne faisait toute sa sainte journée que chasser, manger, boire, et dormir; il montait à cheval, savait danser, avait d'assez bonnes manières, et n'était pas beaucoup plus bête qu'un autre. Il venait de temps en temps du château à la ville, tout botté, à cheval, ou dans son tape-cul; il faisait visite au banquier, sous prétexte d'affaires; et parfois, il apportait une bourriche de gibier, ou un gros bouquet de fleurs pour ces dames. Il en profitait pour faire la cour à mademoiselle. Ils se promenaient dans le jardin. Il lui faisait des compliments gros comme le bras, et badinait agréablement, en frisant sa moustache, et faisant sonner ses éperons sur les dalles de la terrasse. Antoinette le trouvait charmant. Son orgueil et son cœur étaient délicieusement caressés. Elle s'abandonnnait à ces premières heures si douces d'amour enfantin. Olivier détestait le hobereau, parce qu'il était fort, lourd, brutal, qu'il riait d'un rire bruyant, qu'il avait des mains qui serraient comme des étaux, et une façon dédaigneuse de l'appeler toujours: «Petit...», en lui pinçant la joue. Il le détestait surtout,--sans le savoir,--parce que cet étranger aimait sa sœur: ... sa sœur, son bien à lui, à lui, et à nul autre!...
Cependant, la catastrophe arrivait. Tôt ou tard, il en vient une dans la vie de ces vieilles familles bourgeoises qui depuis des siècles sont incrustées dans le même carré de terre, et en ont épuisé tous les sucs. Elles sommeillent tranquillement, et se croient aussi éternelles que le sol qui les porte. Mais le sol est mort sous elles, et il n'y a plus de racines: il suffit d'un coup de pioche pour tout arracher. Alors, on parle de malechance, de malheur imprévu. Il n'y eût pas eu de malechance, si l'arbre eût été plus résistant; ou, du moins, l'épreuve n'eût fait que passer, comme une tourmente, qui arrache quelques branches, mais n'ébranle point l'arbre.
Le banquier Jeannin était faible, confiant, un peu vaniteux. Il aimait jeter de la poudre aux yeux, et confondait volontiers «être» avec «paraître». Il dépensait beaucoup, à tort et à travers, sans que ces gaspillages, à vrai dire, que les habitudes d'économie séculaire venaient modérer, par accès de remords,--(il dépensait un stère de bois, et lésinait sur une allumette),--vinssent sérieusement entamer son avoir. Il n'était pas non plus très prudent dans ses affaires. Il ne refusait jamais de prêter de l'argent à des amis; et ce n'était pas bien difficile d'être de ses amis. Il ne prenait même pas toujours la peine de se faire donner un reçu; il tenait un compte négligent de ce qu'on lui devait, et qu'il ne réclamait guère, si on ne le lui offrait point. Il comptait sur la bonne foi des autres, comme il entendait qu'on comptât sur la sienne. Il était d'ailleurs plus timide que ne l'eussent laissé croire ses manières rondes et sans façon. Jamais il n'eût osé éconduire certains quémandeurs indiscrets, ni manifester ses craintes au sujet de leur solvabilité. Il y mettait de la bonté et de la pusillanimité. Il ne voulait froisser personne, et il craignait un affront. Alors, il cédait toujours. Et, pour se donner le change, il le faisait avec entrain, comme si c'était lui rendre service que prendre son argent. Il n'était pas loin de le croire: son amour-propre et son optimisme lui persuadaient aisément que toute affaire qu'il faisait était une bonne affaire.
Ces façons d'agir n'étaient pas pour lui aliéner les sympathies des emprunteurs; il était adoré des paysans, qui savaient qu'ils pouvaient toujours avoir recours à son obligeance, et qui ne s'en faisaient point faute. Mais la reconnaissance des gens--voire des braves gens--est un fruit qu'il faut cueillir à temps.--Si on le laisse vieillir sur l'arbre, il ne tarde pas à moisir. Quand quelques mois étaient passés, les obligés de M. Jeannin s'habituaient à penser que ce service leur était dû; et même, ils avaient un penchant à croire que, pour que M. Jeannin eût manifesté tant de plaisir à les aider, il fallait qu'il y eût trouvé son intérêt. Les plus délicats se croyaient quittes--sinon de la dette, au moins de la reconnaissance--avec un lièvre qu'ils avaient tué, ou un panier d'œufs de leur poulailler, qu'ils venaient offrir au banquier, le jour de la foire du pays.
Comme jusqu'à présent il ne s'était agi, en définitive, que de petites sommes, et que M. Jeannin n'avait eu affaire qu'à d'assez honnêtes gens, il n'y avait pas eu grand inconvénient à cela: les pertes d'argent,--dont le banquier ne soufflait mot à qui que ce fût,--étaient minimes. Mais ce fut autre chose, du jour où M. Jeannin se trouva sur le chemin d'un intrigant, qui lançait une grande affaire industrielle, et qui avait eu vent de la complaisance du banquier et de ses ressources financières. Ce personnage aux manières importantes, qui était décoré de la Légion d'honneur, et se disait l'ami de deux ou trois ministres, d'un archevêque, d'une collection de sénateurs, de notoriétés variées du monde des lettres ou de la finance, et d'un journal omnipotent, sut merveilleusement prendre le ton autoritaire et familier, qui convenait à son homme. À titre de recommandation, il exhibait, avec une grossièreté qui eût mis en éveil quelqu'un de plus fin que M. Jeannin, les lettres de compliments banals qu'il avait reçues de ces illustres connaissances, pour le remercier d'une invitation à dîner, ou pour l'inviter à leur tour: car on sait que les Français ne sont jamais chiches de cette monnaie épistolaire, ni regardants à accepter la poignée de main et les dîners d'un individu qu'ils connaissent depuis une heure,--pourvu seulement qu'il les amuse et qu'il ne leur demande point leur argent. Encore en est-il beaucoup qui ne le refuseraient pas à leur nouvel ami, si d'autres faisaient de même. Et ce serait bien de la malechance pour un homme intelligent, qui cherche à soulager son prochain de l'argent qui l'embarrasse, s'il ne finissait par trouver un premier mouton qui consentît à sauter, pour entraîner les autres.--N'y eût-il pas eu d'autres moutons avant lui, M. Jeannin eût été celui-là. Il était de la bonne espèce porte-laine, qui est faite pour qu'on la tonde. Il fut séduit par les belles relations, par la faconde, par les flatteries de son visiteur, et aussi par les premiers bons résultats que donnèrent ses conseils. Il risqua peu, d'abord, et avec succès; alors, il risqua beaucoup; et puis, il risqua tout: non seulement son argent, mais celui de ses clients. Il se gardait de les en aviser: il était sûr de gagner; il voulait éblouir par les services rendus.
L'entreprise sombra. Il l'apprit d'une façon indirecte par un de ses correspondants parisiens, qui lui disait un mot, en passant, du nouveau krach, sans se douter que Jeannin était une des victimes: car le banquier n'avait parlé de rien à personne; avec une inconcevable légèreté, il avait négligé--évité, semblait-il,--de prendre conseil auprès de ceux qui étaient capables de le renseigner: il avait tout fait en secret, infatué de son infaillible bon sens, et il s'était contenté des plus vagues renseignements. Il y a de ces aberrations dans la vie: on dirait qu'à certains moments, il faille absolument qu'on se perde: il semble qu'on ait peur que quelqu'un vous vienne en aide; on fuit tout conseil qui pourrait vous sauver, on se cache, on se hâte avec un empressement fébrile, afin de pouvoir faire le grand plongeon, tout à son aise.
M. Jeannin courut à la gare, et, le cœur broyé d'angoisse, il prit le train pour Paris. Il allait à la recherche de son homme. Il se flattait encore de l'espoir que les nouvelles étaient fausses, ou du moins exagérées. Il ne trouva point l'homme, et il eut confirmation du désastre, qui était complet. Il revint, affolé, cachant tout. Personne ne se doutait de rien encore. Il tâcha de gagner quelques semaines, quelques jours. Dans son incurable optimisme, il s'efforçait de croire qu'il trouverait un moyen de réparer, sinon ses pertes, celles qu'il avait fait subir à ses clients. Il essaya de divers expédients, avec une précipitation maladroite, qui lui eût enlevé toute chance de réussir, s'il en avait pu avoir. Les emprunts qu'il tenta lui furent partout refusés. Les spéculations hasardeuses, où, en désespoir de cause, il engagea le peu qui lui restait, achevèrent de le perdre. Dès lors, ce fut un changement complet dans son caractère. Il ne parlait de rien; mais il était aigri, violent, dur, horriblement triste. Encore, quand il était avec des étrangers, continuait-il à simuler la gaieté; mais son trouble n'échappait à personne: on l'attribuait à sa santé. Avec les siens, il se surveillait moins; et ils avaient remarqué tout de suite qu'il cachait quelque chose de grave. Il n'était plus reconnaissable. Tantôt il faisait irruption dans une chambre, et il fouillait un meuble, jetant sur le parquet tous les papiers sens dessus dessous, et se mettant dans des rages folles, parce qu'il ne trouvait rien, ou qu'on voulait l'aider. Puis, il restait perdu au milieu de ce désordre; et, quand on lui demandait ce qu'il cherchait, il ne le savait pas lui-même. Il ne paraissait plus s'intéresser aux siens; ou il les embrassait, avec des larmes aux yeux. Il ne dormait plus. Il ne mangeait plus.
Mme Jeannin voyait bien qu'on était à la veille d'une catastrophe; mais elle n'avait jamais pris aucune part aux affaires de son mari, elle n'y comprenait rien. Elle l'interrogea: il la repoussa brutalement; et elle, froissée dans son orgueil, n'insista plus. Mais elle tremblait, sans savoir pourquoi.