Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 19

Chapter 193,778 wordsPublic domain

Lévy-Cœur, le cou serré dans une haute cravate, était mis avec une recherche qui faisait contraste avec la négligence de son adversaire. Après lui, descendirent le comte Bloch, un sportsman connu par ses maîtresses, sa collection de ciboires anciens, et ses opinions ultra-royalistes,--Léon Mouey, autre homme à la mode, député par littérature, et littérateur par ambition politique, jeune, chauve, rasé, figure hâve et bilieuse, le nez long, les yeux ronds, crâne d'oiseau,--enfin, le docteur Emmanuel, type de sémite très fin, bienveillant et indifférent, membre de l'Académie de médecine, directeur d'un hôpital, célèbre par de savants livres et par un scepticisme médical, qui lui faisait écouter avec une compassion ironique les doléances de ses malades, sans rien tenter pour les guérir.

Les nouveaux venus saluèrent courtoisement. Christophe répondit à peine, mais remarqua avec dépit l'empressement de ses témoins et les avances exagérées qu'ils firent aux témoins de Lévy-Cœur. Jullien connaissait Emmanuel, et Goujart connaissait Mouey; et ils s'approchèrent, souriants et obséquieux. Mouey les accueillit avec une froide politesse, et Emmanuel avec son sans-façon railleur. Quant au comte Bloch, resté près de Lévy-Cœur, d'un regard rapide il venait de faire l'inventaire des redingotes et au linge de l'autre camp, et il échangeait avec son client de brèves impressions bouffonnes, presque sans ouvrir la bouche,--calmes et corrects tous deux.

Lévy-Cœur attendait, très à l'aise, le signal du comte Bloch qui dirigeait le combat. Il considérait l'affaire comme une simple formalité. Excellent tireur, et connaissant parfaitement la maladresse de son adversaire, il n'aurait eu garde d'abuser de ses avantages et de chercher à l'atteindre, au cas bien improbable où les témoins n'eussent pas veillé à l'innocuité de la rencontre: il savait qu'il n'est pire sottise que de donner l'apparence de victime à un ennemi, qu'il est beaucoup plus sûr d'éliminer sans bruit. Mais Christophe, sa veste jetée, sa chemise ouverte sur son large cou et ses poignets robustes, attendait, le front baissé, les yeux durement fixés sur Lévy-Cœur, toute son énergie ramassée sur soi-même; la volonté du meurtre était implacablement inscrite sur tous les traits de son visage; et le comte Bloch, qui l'observait, pensait qu'il était heureux que la civilisation eût supprimé, autant que possible, les risques du combat.

Après que les deux balles eurent été échangées, de part et d'autre, naturellement sans résultat, les témoins s'empressèrent, félicitant les adversaires. L'honneur était satisfait.--Mais non Christophe. Il restait là, le pistolet à la main, ne pouvant croire que ce fût fini. Volontiers, il eût admis, comme au tir de la veille, que l'on restât à se fusiller jusqu'à ce qu'on mît dans le but. Quand il entendit Goujart lui proposer de tendre la main à son adversaire, qui chevaleresquement s'avançait à sa rencontre avec son sourire éternel, cette comédie l'indigna. Rageusement, il jeta son arme, bouscula Goujart, et se précipita sur Lévy-Cœur. On eut toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer le combat, à coups de poing.

Les témoins s'étaient interposés, tandis que Lévy-Cœur s'éloignait. Christophe se dégagea de leur groupe, et, sans écouter leurs rires et leurs objurgations, il s'en alla à grands pas vers le bois, en parlant haut et faisant des gestes furieux. Il ne s'apercevait pas qu'il avait laissé sur le terrain son veston et son chapeau. Il s'enfonça dans la forêt. Il entendit ses témoins l'appeler, en riant; puis, ils se lassèrent, et ne s'inquiétèrent plus de lui. Un roulement de voitures qui s'éloignaient lui apprit bientôt qu'ils étaient partis. Il resta seul, au milieu des arbres silencieux. Sa fureur était tombée. Il se jeta par terre, et se vautra dans l'herbe.

Peu après, Mooch arrivait à l'auberge. Il était, depuis le matin, à la poursuite de Christophe. On lui dit que son ami était dans les bois. Il se mit à sa recherche. Il battit les taillis, il l'appela à tous les échos, et il revenait bredouille, quand il l'entendit chanter; il s'orienta d'après la voix, et il finit par le trouver dans une petite clairière, les quatre fers en l'air, se roulant comme un veau. Lorsque Christophe le vit, il l'interpella joyeusement, il l'appela «son vieux Moloch», il lui raconta qu'il avait troué son adversaire, de part en part, comme un tamis; il le força à jouer à saute-mouton avec lui, il le força à sauter; et il lui assénait des tapes énormes, en sautant. Mooch, bon enfant, s'amusait presque autant que lui, malgré sa maladresse.--Ils revinrent à l'auberge, bras dessus, bras dessous, et ils reprirent à la gare voisine le train pour Paris.

Olivier ignorait tout. Il fut surpris de la tendresse de Christophe: il ne comprenait rien à ces revirements. Le lendemain seulement, il apprit par les journaux que Christophe s'était battu. Il en fut presque malade, en pensant au danger que Christophe avait couru. Il voulut savoir pourquoi ce duel. Christophe se refusait à parler. À force d'être harcelé, il dit, en riant:

--Pour toi.

Olivier ne put en tirer une parole de plus. Mooch raconta l'histoire. Olivier, atterré, rompit avec Colette, et supplia Christophe de lui pardonner son imprudence. Christophe, incorrigible, lui récita un vieux dicton français, en l'arrangeant malignement à sa façon pour faire enrager le bon Mooch, qui assistait, tout heureux, au bonheur des deux amis:

--Mon petit, cela t'apprendra à te méfier...

_De fille oiseuse et languarde, De Juif patelin papelard, D'ami fardé. D'ennemi familier, Et de vin éventé_,

_Libera nos, Domine!_

L'amitié était retrouvée. La menace de la perdre, qui l'avait effleurée, ne faisait que la rendre plus chère. Les légers malentendus s'étaient évanouis; les différences mêmes entre les deux amis étaient un attrait de plus. Christophe embrassait dans son âme l'âme des deux patries, harmonieusement unies. Il se sentait le cœur riche et plein; cette abondance heureuse se traduisait, comme à l'ordinaire chez lui, par un ruisseau de musique.

Olivier s'en émerveillait. Avec son excès de critique, il n'était pas loin de croire que la musique, qu'il adorait, avait dit son dernier mot. Il était hanté de l'idée maladive qu'à un certain degré du progrès succède fatalement la décadence; et il tremblait que le bel art, qui lui faisait aimer la vie, ne s'arrêtât tout d'un coup, tari, bu par le sol. Christophe s'égayait de ces pensées pusillanimes. Par esprit de contradiction, il prétendait que rien n'avait été fait avant lui, que tout restait à faire. Olivier lui alléguait l'exemple de la musique française, qui semble parvenue à un point de perfection et de civilisation finissante, au delà duquel il n'y a plus rien. Christophe haussait les épaules:

--La musique française?... Il n'y en a pas eu encore... Et pourtant, que de belles choses vous avez à dire, dans le monde! Il faut que vous ne soyez guère musiciens, pour ne vous en être pas avisés. Ah! si j'étais Français!...

Et il lui énuméra tout ce qu'un Français pourrait écrire:

--Vous vous guindez à des genres qui ne sont pas faits pour vous, et vous ne faites rien de ce qui répond à votre génie. Vous êtes le peuple de l'élégance, de la poésie mondaine, de la beauté dans les gestes, les pas, les attitudes, la mode, les costumes, et vous n'écrivez plus de ballets, vous qui auriez pu créer un art inimitable de la danse poétique...--Vous êtes le peuple du rire intelligent, et vous ne faites plus d'opéras-comiques, ou vous laissez ce genre a des sous-musiciens. Ah! si j'étais Français, j'orchestrerais Rabelais, je ferais des épopées bouffes...--Vous êtes un peuple de romanciers, et vous ne faites pas de romans en musique: (car je ne compte pas pour tels les feuilletons de Gustave Charpentier). Vous n'utilisez pas vos dons d'analyse des âmes, votre pénétration des caractères. Ah! si j'étais Français, je vous ferais des portraits en musique... (Veux-tu que je te crayonne la petite, assise en bas, dans le jardin, sous les lilas?)... Je vous écrirais du Stendhal pour quatuor à cordes...--Vous êtes la première démocratie de l'Europe, et vous n'avez pas de théâtre du peuple, pas de musique du peuple. Ah! si j'étais Français, je mettrais en musique votre Révolution: le 14 juillet, le 10 août, Valmy, la Fédération, je mettrais le peuple en musique! Non pas dans le genre faux des déclamations wagnériennes. Je veux des symphonies, des chœurs, des danses. Pas de discours! J'en suis las. Silence aux mots! Brosser à larges traits, en de vastes symphonies avec chœurs, d'immenses paysages, des épopées Homériques et Bibliques, le feu, la terre et l'eau et le ciel lumineux, la fièvre qui gonfle les cœurs, la poussée des instincts, des destins d'une race, le triomphe du Rythme, empereur du monde, qui asservit les millions d'hommes et qui lance leurs armées à la mort... La musique partout, la musique dans tout! Si vous étiez musiciens, vous auriez de la musique pour chacune de vos fêtes publiques, pour vos cérémonies officielles, pour vos corporations ouvrières, pour vos associations d'étudiants, pour vos fêtes familiales... Mais, avant tout, avant tout, si vous étiez musiciens, vous feriez de la musique pure, de la musique qui ne veut rien dire, de la musique qui n'est bonne à rien, â rien qu'à réchauffer, à respirer, à vivre. Faites-moi du soleil! _Sat prata_... (comment est-ce que tu dis cela en latin?)... Il a assez plu chez vous. Je m'enrhume dans votre musique. On ne voit pas clair: rallumez vos lanternes... Vous vous plaignez aujourd'hui des _porcherie_ italiennes, qui envahissent vos théâtres, conquièrent votre public, vous mettent à la porte de chez vous? C'est votre faute! Le public est fatigué de votre art crépusculaire, de vos neurasthénies harmoniques, de votre pédantisme contrapuntique. Il va où est la vie, grossière ou non,--la vie! Pourquoi vous en retirez-vous? Votre Debussy est un grand artiste; mais il vous est malsain. Il est complice de votre torpeur. Vous auriez besoin qu'on vous réveillât rudement.

--Tu veux nous administrer du Strauss?

--Pas davantage. Celui-là achèverait de vous démolir. Il faut avoir l'estomac de mes compatriotes pour supporter ces intempérances de boisson. Et ils ne les supportent même pas... La _Salomé_ de Strauss!... Un chef-d'œuvre... Je ne voudrais pas l'avoir écrit... Je songe à mon pauvre vieux grand-père et à mon oncle Gottfried, lorsqu'ils me parlaient, sur quel ton de respect et d'amour attendri, du bel art des sons!... Disposer de ces divines puissances, et en faire un tel usage!... Un météore incendiaire! Une Ysolde, prostituée juive. La luxure douloureuse et bestiale. La frénésie du meurtre, du viol, de l'inceste, du crime, qui gronde au fond de la décadence allemande... Et, chez vous, le spasme du suicide voluptueux, qui râle dans votre décadence française... Ici, la bête; et là, la proie. Où, l'homme?... Votre Debussy est le génie du bon goût; Strauss, le génie du mauvais. Le premier est bien fade. Le second, bien déplaisant. L'un est un étang d'argent, qui se perd dans les roseaux et qui dégage un arôme de fièvre. L'autre, un torrent bourbeux... ah! le relent de bas italianisme, de néo-Meyerbeer, les ordures de sentiment qui roulent sous cette écume!... Un chef-d'œuvre odieux! Salomé, fille d'Ysolde... Et de qui Salomé sera-t-elle mère, à son tour?

--Oui, dit Olivier, je voudrais être d'un demi-siècle en avant. Il faudra bien que cette course à l'abîme finisse, d'une façon ou de l'autre: que le cheval s'arrête, ou qu'il tombe. Alors, nous respirerons. Dieu merci, la terre ne cessera pas de fleurir, avec ou sans musique. Qu'avons-nous à faire de cet art inhumain!... L'Occident se brûle... Bientôt... Bientôt... Je vois d'autres lumières qui se lèvent, du fond de l'Orient.

--Laisse-moi tranquille avec ton Orient! dit Christophe. L'Occident n'a pas dit son dernier mot. Crois-tu que j'abdique, moi? J'en ai encore pour des siècles. Vive la vie! Vive la joie! Vive le combat contre notre destin! Vive l'amour, qui gonfle le cœur! Vive l'amitié, qui réchauffe notre foi,--l'amitié, plus douce que l'amour! Vive le jour! Vive la nuit! Gloire au soleil! _Laus Deo_, au Dieu du rêve et de l'action, au Dieu qui créa la musique! Hosannah!...

Là-dessus, il se mit à sa table, et écrivit tout ce qui lui passait par la tête, sans plus penser à ce qu'il venait de dire.

Christophe était alors dans un équilibre parfait de toutes les forces de son être. Il ne s'embarrassait pas de discussions esthétiques sur la valeur de telle ou telle forme musicale, ni de recherches raisonnées pour créer du nouveau; il n'avait même pas besoin de se mettre en peine pour trouver des sujets à traduire en musique. Tout lui était bon. Le flot de musique s'épanchait, sans que Christophe sût quel sentiment il exprimait. Il était heureux, voilà tout, heureux de se répandre, heureux de sentir battre en lui le pouls de la vie universelle.

Cette joie et cette plénitude se communiquaient à son entourage.

La maison au jardin fermé était trop petite pour lui. Il y avait bien l'échappée sur le parc du couvent voisin, avec la solitude de ses grandes allées et ses arbres centenaires; mais c'était trop beau pour durer. On était en train de construire, en face de la fenêtre de Christophe, une maison à six étages, qui supprimait la vue et achevait le blocus autour de lui. Il avait l'agrément d'entendre grincer des poulies, gratter des pierres, et clouer des planches, tous les jours, du matin au soir. Il retrouva, parmi les ouvriers, son ami le couvreur, avec qui il avait fait connaissance naguère, sur le toit. Ils échangeaient de loin des signes d'intelligence. Même, l'ayant rencontré dans la rue, il le mena chez le marchand de vin, et ils burent ensemble, à l'étonnement d'Olivier, un peu scandalisé. Il s'amusait du bagout drolatique de l'homme et de son inaltérable bonne humeur. Mais il ne l'en maudissait pas moins, lui et sa bande d'industrieux animaux, qui élevaient un barrage devant sa maison, et lui volaient sa lumière. Olivier ne se plaignait pas trop; il s'accommodait d'un horizon muré: c'était comme le poêle de Descartes, d'où la pensée comprimée jaillit vers le ciel libre. Mais Christophe avait besoin d'air. Confiné dans cet étroit espace, il se dédommageait, en se mêlant aux âmes de ceux qui l'entouraient. Il les buvait. Il les mettait en musique. Olivier lui disait qu'il avait l'air d'un amoureux.

--Si je l'étais, répondait Christophe, je ne verrais plus rien, je n'aimerais plus rien, rien ne m'intéresserait, en dehors de mon amour.

--Alors, qu'est-ce que tu as?

--Je suis bien portant, j'ai faim.

--Heureux Christophe! soupirait Olivier, tu devrais bien nous passer un peu de ton appétit.

La santé est contagieuse,--comme la maladie. Le premier à en éprouver le bienfait fut Olivier. La force était ce qui lui manquait le plus. Il se retirait du monde, parce que les vulgarités du monde l'écœuraient. Avec une vaste intelligence et des dons artistiques peu communs, il était trop délicat pour faire un grand artiste. Le grand artiste n'est pas un dégoûté; la première loi pour tout être sain, est de vivre: d'autant plus impérieuse, quand il est un génie: car il vit davantage. Olivier fuyait la vie; il se laissait flotter dans un monde de fictions poétiques sans corps, sans chair, sans réalité. Il était de cette élite, qui, pour trouver la beauté, a besoin de la chercher dans les temps qui ne sont plus, ou dans ceux qui n'ont jamais été. Comme si la boisson de vie n'était pas aussi enivrante, aujourd'hui qu'autrefois! Mais les âmes fatiguées répugnent au contact direct de la vie; elles ne la peuvent supporter qu'à travers le voile de mirages que tisse l'éloignement du passé et les paroles mortes de ceux qui furent autrefois des vivants.--L'amitié de Christophe arrachait Olivier peu à peu à ces Limbes de l'art. Le soleil s'infiltrait dans les retraites de son âme.

L'ingénieur Elsberger était aussi touché par la contagion de l'optimisme de Christophe. On ne remarquait pourtant pas un changement dans ses habitudes: elles étaient invétérées; et il ne fallait pas compter que son humeur devînt assez entreprenante, pour lui faire quitter la France et chercher fortune ailleurs. C'eût été trop demander. Mais il sortait de son atonie; il reprenait goût à des recherches, à des lectures, à des travaux scientifiques, qu'il avait laissés de côté depuis longtemps. On l'eût bien étonné, si on lui avait dit que Christophe était pour quelque chose dans ce réveil d'intérêt à son métier; et le plus étonné eût été certainement Christophe.

De toute la maison, ceux avec qui il se lia le plus vite furent le petit ménage du second. Plus d'une fois, en passant devant leur porte, il avait prêté l'oreille aux sons du piano, dont la jeune Mme Arnaud jouait avec goût, lorsqu'elle était seule. Là-dessus, il leur envoya des billets pour son concert. Ils l'en remercièrent avec effusion. Depuis, il allait de temps en temps chez eux, le soir. Jamais il n'avait pu réentendre la jeune femme: elle était trop timide pour jouer devant quelqu'un; même quand elle était seule, maintenant qu'elle savait qu'on pouvait l'entendre de l'escalier, elle mettait la sourdine. Mais Christophe leur faisait de la musique; et ils en causaient longuement. Les Arnaud apportaient à ces entretiens une jeunesse de cœur qui l'enchantait. Il ne croyait pas qu'il fût possible à des Français d'aimer tant la musique.

--C'est, disait Olivier, que tu n'as vu jusqu'ici que les musiciens.

--Je sais bien, répondait Christophe, que les musiciens sont ceux qui aiment le moins la musique; mais tu ne me feras pas croire que les gens de votre sorte soient légion en France.

--Quelques milliers.

--Alors, c'est une épidémie, une mode toute récente?

--Ce n'est pas une mode, dit Arnaud. «_Celuy, lequel oyant un doux accord d'instrumens ou la douceur de la voyx naturelle, ne s'en réjouist point, ne s'en esmeut point, et de teste en pied, n'en tressault point, comme doucement ravy, et si ne scay comment dérobé hors de soy, c'est signe qu'il a l'âme tortue, vicieuse, et dépravée, et duquel il se faut donner garde comme de celui qui n'est point heureusement né..._»

--Je connais cela, dit Christophe: c'est de mon ami Shakespeare.

--Non, dit Arnaud doucement, c'est de notre Ronsard, qui vivait avant lui. Vous voyez que la mode n'est pas d'hier, en France.

Qu'on aimât la musique en France étonnait encore moins Christophe que le fait qu'on y aimât, à peu de choses près, la même musique qu'en Allemagne. Dans le monde des artistes et des snobs parisiens, qu'il avait vus d'abord, il était de bon ton de traiter les maîtres allemands en étrangers de distinction, que l'on ne se refusait pas à admirer, mais qu'on tenait à distance: on ironisait volontiers la lourdeur d'un Gluck, la barbarie d'un Wagner; on leur opposait la finesse française. Et de fait, Christophe avait fini par douter qu'un Français pût comprendre les œuvres allemandes, à la façon dont on les exécutait en France. Il était revenu scandalisé d'une représentation de Gluck: ces ingénieux Parisiens ne s'étaient-ils pas avisés de maquiller le terrible vieux! Ils le paraient, ils l'enrubannaient, ils ouataient ses rythmes, ils attifaient sa musique de teintes impressionnistes, de perversités lascives... Pauvre Gluck! que restait-il de son éloquence du cœur, de sa pureté morale, de sa douleur toute nue? Était-ce qu'un Français ne pouvait les sentir?--Or, Christophe voyait maintenant l'amour profond et tendre de ses nouveaux amis pour ce qu'il y a de plus intime dans l'âme germanique, dans les vieux _lieder_, dans les classiques allemands. Et il leur demandait s'il n'était donc pas vrai que ces Allemands leur fussent des étrangers, et qu'un Français ne pût aimer que les artistes de sa race.

--Ce n'est pas vrai! protestaient-ils. Ce sont nos critiques qui se permettent de parler en notre nom. Comme ils suivent toujours la mode, ils prétendent que nous la suivions aussi. Mais nous ne nous inquiétons pas plus d'eux qu'ils ne s'inquiètent de nous. Voilà de plaisants animaux qui veulent nous apprendre ce qui est, ou n'est pas français! À nous, Français de la vieille France!... Ils viennent nous enseigner que notre France est dans Rameau,--ou dans Racine,--et qu'elle n'est pas autre part! Comme si Beethoven, Mozart et Gluck ne venaient pas s'asseoir à notre foyer, veiller avec nous au chevet de nos aimés, partager nos peines, ranimer nos espoirs, ... comme s'ils n'étaient pas devenus de notre famille! Si l'on osait dire ce qu'on pense, ce serait bien plutôt tel artiste français, prôné par nos critiques parisiens, qui serait pour nous un étranger.

--La vérité, dit Olivier, c'est que, s'il y a des frontières en art, elles sont moins des barrières de races que des barrières de classes. Je ne sais pas s'il y a un art français et un art allemand; mais il y a un art des riches, et un art de ceux qui ne le sont pas. Gluck est un grand bourgeois, il est de notre classe. Tel artiste français, que je m'abstiendrai de nommer, n'en est point: bien qu'il soit né bourgeois, il a honte de nous, il nous renie; et nous, nous le renions.

Olivier disait vrai. Plus Christophe apprenait à connaître les Français, plus il était frappé des ressemblances entre les braves gens de France et ceux d'Allemagne. Les Arnaud lui rappelaient son cher vieux Schulz, avec son amour si pur, si désintéressé de l'art, son oubli de soi-même, sa dévotion au beau. Et il les aimait, en souvenir de lui.

En même temps qu'il constatait l'absurdité des frontières morales entre les bonnes gens des races différentes, Christophe vit l'absurdité des frontières entre les pensées différentes des bonnes gens d'une même race. Grâce à lui, et sans qu'il l'eût cherché, deux des hommes qui semblaient le plus loin de se comprendre, l'abbé Corneille et M. Watelet, firent connaissance.

Christophe leur empruntait des livres à tous deux, et, avec un sans-gêne qui choquait Olivier, il les prêtait de l'un à l'autre. L'abbé Corneille n'en était pas scandalisé: il avait l'intuition des âmes; et, sans en avoir l'air, il lisait dans celle de son jeune voisin ce qu'elle avait, à son insu, de religieux. Un volume de Kropotkine, emprunté à M. Watelet, et qu'ils aimaient tous trois, pour des raisons diverses, commença le rapprochement. Le hasard fit qu'un jour ils se trouvèrent ensemble, chez Christophe. Christophe craignait d'abord quelque parole désobligeante entre ses hôtes. Tout au contraire, ils se témoignèrent une courtoisie parfaite. Ils causèrent de sujets sans danger: de leurs voyages, de leur expérience des hommes. Et ils se découvrirent tous deux pleins de mansuétude, d'esprit évangélique, d'espérances chimériques, malgré toutes leurs raisons de désespérer. Ils se prirent l'un pour l'autre d'une sympathie, mêlée de quelque ironie. Sympathie très discrète. Jamais il n'était question entre eux du fond de leurs croyances. Ils se voyaient rarement, et ne le cherchaient point; mais quand ils se rencontraient, ils avaient plaisir à se voir.

Des deux, le moins indépendant n'était pas l'abbé Corneille. Christophe ne s'y fût pas attendu. Il apercevait peu à peu la grandeur de cette pensée religieuse et libre, ce puissant et serein mysticisme, sans fièvre, qui pénétrait toutes les pensées du prêtre, tous les actes de sa vie journalière, tout son spectacle de l'univers--qui le faisait vivre en Christ, ainsi que, d'après sa croyance, Christ avait vécu en Dieu.