Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 16
Le spectacle de la France cachée achevait de bouleverser toutes ses idées sur le caractère français. Au lieu d'un peuple gai, sociable, insouciant et brillant, il voyait des esprits concentrés, isolés, enveloppés d'une apparence d'optimisme, comme d'une buée lumineuse, mais baignant dans un pessimisme profond et serein, possédés d'idées fixes, de passions, intellectuelles, des âmes inébranlables, qu'il eût été plus facile de détruire que de changer. Ce n'était là sans doute qu'une élite française; mais Christophe se demandait où elle avait puisé ce stoïcisme et cette foi. Olivier lui répondit:
--Dans la défaite. C'est vous, mon bon Christophe, qui nous avez reforgés. Ah! ce n'a pas été sans douleur. Vous ne vous doutez pas de la sombre atmosphère, où nous avons grandi, dans une France humiliée et meurtrie, qui venait de voir la mort, et qui sentait toujours peser sur elle la menace meurtrière de la force. Notre vie, notre génie, notre civilisation française, la grandeur de dix siècles,--nous savions qu'elle était dans la main d'un conquérant brutal, qui ne la comprenait point, qui la haïssait au fond, et qui, d'un moment à l'autre, pouvait achever de la broyer pour jamais. Et il fallait vivre pour ces destins! Songe à ces petits Français, nés dans des maisons en deuil, à l'ombre de la défaite, nourris de ces pensées découragées, élevés pour une revanche sanglante, fatale et peut-être inutile: car, si petits qu'ils fussent, la première chose dont ils avaient pris conscience, c'était qu'il n'y a pas de justice, il n'y a pas de justice en ce monde: la force écrase le droit! De pareilles découvertes laissent l'âme d'un enfant dégradée ou grandie pour jamais. Beaucoup s'abandonnèrent; ils se dirent: «Puisque c'est ainsi, pourquoi lutter? pourquoi agir? Rien n'est rien. N'y pensons pas. Jouissons.»--Mais ceux qui ont résisté sont à l'épreuve du feu; nulle désillusion ne peut atteindre leur foi: car, dès le premier jour, ils ont su que sa route n'avait rien de commun avec celle du bonheur, et que pourtant on n'a pas le choix, il faut la suivre: on étoufferait ailleurs. On n'arrive pas, du premier coup, à cette assurance. On ne peut pas l'attendre de garçons de quinze ans. Il y a des angoisses avant, et des larmes versées. Mais cela est bien, ainsi. Il faut que cela soit ainsi...
«_Ô Foi, vierge d'acier... Laboure de ta lance le cœur foulé des races!..._»
Christophe serra en silence la main d'Olivier.
--Cher Christophe, dit Olivier, ton Allemagne nous a fait bien souffrir.
Et Christophe s'excusait presque, comme s'il en était cause.
--Ne t'afflige pas, dit Olivier, souriant. Le bien qu'elle nous a fait, sans le vouloir, est plus grand que le mal. C'est vous qui avez fait reflamber notre idéalisme, c'est vous qui avez ranimé chez nous les ardeurs de la science et de la foi, c'est vous qui avez fait couvrir d'écoles notre France, c'est vous qui avez surexcité les puissances de création d'un Pasteur, dont les seules découvertes ont suffi à combler la rançon de guerre de cinq milliards, c'est vous qui avez fait renaître notre poésie, notre peinture, notre musique; c'est à vous que nous devons le réveil de la conscience de notre race. On est récompensé de l'effort qu'on a dû faire de préférer sa foi au bonheur: car on a pris ainsi le sentiment d'une telle force morale, parmi l'apathie du monde, qu'on finit par ne plus douter, même de la victoire. Si peu que nous soyons, vois-tu, mon bon Christophe, et si faibles que nous paraissions,--une goutte d'eau dans l'océan de la force allemande,--nous croyons que ce sera la goutte d'eau qui colorera l'océan. La phalange macédonienne enfoncera les massives armées de la plèbe européenne.
Christophe regarda le chétif Olivier, dont les regards brillaient de foi:
--Pauvres petits Français débiles! Vous êtes plus forts que nous.
--Ô bonne défaite, répétait Olivier. Béni soit le désastre! Nous ne le renierons pas! Nous sommes ses enfants.
_DEUXIÈME PARTIE_
La défaite reforge les élites; elle fait le tri des âmes; elle met de côté ce qu'il y a de pur et fort; elle le rend plus pur et plus fort. Mais elle précipite la chute des autres, ou brise leur élan. Par là, elle sépare le gros du peuple, qui tombe, de l'élite qui continue sa marche. L'élite le sait, et elle en souffre; même chez les plus vaillants, il y a une mélancolie secrète, le sentiment de leur impuissance et de leur isolement. Et le pire,--séparés du corps de leur peuple, ils sont aussi séparés entre eux. Chacun lutte, pour son compte. Ceux qui sont forts ne pensent qu'à se sauver. _Ô homme, aide-toi toi-même!_... Ils ne songent pas que la virile maxime veut dire: _Ô hommes, aidez-vous!_ À tous manquent la confiance, l'expansion de sympathie et le besoin d'action commune que donne la victoire d'une race, le sentiment de la plénitude, du passage au zénith.
Christophe et Olivier en savaient quelque chose. Dans ce Paris, rempli d'âmes faites pour les comprendre, dans cette maison peuplée d'amis inconnus, ils étaient aussi seuls que dans un désert d'Asie.
La situation était rude. Leurs ressources, presque nulles. Christophe avait tout juste les travaux de copies et de transcriptions musicales, commandés par Hecht. Olivier avait imprudemment donné sa démission de l'Université, dans la période de découragement qui avait suivi la mort de sa sœur et qu'avait encore accru une expérience douloureuse d'amour dans le monde de Mme Nathan:--(il n'en avait jamais parlé à Christophe, car il avait la pudeur de ses peines; un de ses charmes était qu'il conservait toujours un peu de mystère intime, même avec ses plus intimes).--Dans cet affaissement moral où il avait faim de silence, sa tâche de professeur lui était devenue intolérable. Il n'avait aucun goût pour ce métier, où il faut s'étaler, dire tout haut sa pensée, où l'on n'est jamais seul. Le professorat de lycées exige, pour avoir quelque noblesse, une vocation d'apostolat, qu'Olivier ne possédait point; et le professorat de Facultés impose un contact perpétuel avec le public, qui est douloureux aux âmes éprises de solitude, comme celle d'Olivier. Deux ou trois fois, il avait dû parler en public: il en avait éprouvé une humiliation singulière. Cette exhibition sur une estrade lui était odieuse. Il voyait le public, il le sentait, comme avec des antennes, il le savait composé, en majorité, de désœuvrés qui cherchaient uniquement à se désennuyer; et le rôle d'amuseur officiel n'était pas de son goût. Mais surtout, cette parole du haut de la chaire déforme la pensée; si l'on n'y prend garde, elle risque d'entraîner à un cabotinisme dans les gestes, la diction, l'attitude, la façon de présenter les idées,--dans la mentalité même. La conférence est un genre qui oscille entre deux écueils: la comédie ennuyeuse et le pédantisme mondain. Cette forme de monologue à haute voix, en présence de centaines de personnes inconnues et muettes, ce vêtement tout fait, qui doit aller à tous et qui ne va à personne, est, pour un cœur d'artiste un peu sauvage et fier, quelque chose d'intolérablement faux. Olivier, qui sentait le besoin de se concentrer et de ne rien dire qui né fût l'expression intégrale de sa pensée, laissa donc le professorat, où il avait eu tant de peine à entrer; et n'ayant plus sa sœur pour le retenir sur la pente de ses songeries, il se mit à écrire. Il avait la naïve croyance qu'ayant une valeur artistique, cette valeur ne pouvait manquer d'être reconnue, sans qu'il fît rien pour cela.
Il fut bien détrompé. Impossible de rien publier. Il avait un amour jaloux de la liberté, qui lui inspirait l'horreur de tout ce qui y porte atteinte et qui le faisait vivre à part, plante étouffée, entre les blocs des églises politiques dont les associations ennemies se partageaient le pays et la presse. Il n'était pas moins à l'écart de toutes les coteries littéraires et rejeté par elles. Il n'avait là, il n'y pouvait avoir aucun ami. Il était rebuté par la dureté, la sécheresse, l'égoïsme de ces âmes d'intellectuels (à part le très petit nombre qu'entraîne une vocation réelle, ou qu'absorbe une recherche scientifique passionnée). C'est une triste chose qu'un homme, qui a atrophié son cœur, au profit de son cerveau,--quand le cerveau n'est pas grand. Nulle bonté, et une intelligence comme un poignard dans le fourreau: ou ne sait jamais si elle ne vous égorgera pas. Il faut rester perpétuellement armé. Nulle amitié possible qu'avec les bonnes gens, qui aiment les belles choses, sans y chercher leur profit,--ceux qui vivent en dehors de l'art. Le souffle de l'art est irrespirable pour la plupart des hommes. Seuls, les très grands y peuvent vivre, sans perdre l'amour, qui est la source de la vie.
Olivier ne pouvait compter que sur lui seul. C'était un appui bien précaire. Toute démarche lui coûtait. Il n'était pas disposé à s'humilier, dans l'intérêt de ses œuvres. Il rougissait de voir la cour obséquieuse, que faisaient bassement les jeunes auteurs à tel directeur de théâtre, bien connu, qui abusait de leur lâcheté pour les traiter comme il n'eût pas osé traiter ses domestiques. Olivier en était incapable, quand il se fût agi de sa vie. Il se contentait d'envoyer ses manuscrits par la poste, ou de les déposer au bureau du théâtre ou de la revue: ils y restaient des mois sans qu'on les lût. Le hasard fit pourtant qu'un jour il rencontra un de ses anciens camarades de lycée, un aimable paresseux, qui lui avait gardé une reconnaissance admirative, pour la complaisance et la facilité avec laquelle Olivier lui faisait ses devoirs d'école; il ne connaissait rien à la littérature; mais il connaissait les littérateurs, ce qui valait beaucoup mieux; et même, riche et mondain, il se laissait, par snobisme, discrètement exploiter par eux. Il dit un mot pour Olivier au secrétaire d'une grande revue dont il était actionnaire: aussitôt on déterra et lut un des manuscrits ensevelis; et, après bien des tergiversations--(car si l'œuvre semblait avoir quelque valeur, le nom de l'auteur n'en avait aucune, étant d'un inconnu),--on se décida à l'accepter. Quand il apprit cette bonne nouvelle, Olivier se crut au bout de ses peines. Il ne faisait que commencer.
Il est relativement facile de faire recevoir une œuvre, à Paris; mais c'est une autre affaire pour qu'elle soit publiée. Il faut attendre, attendre pendant des mois, au besoin toute la vie, si l'on n'a pas appris le talent de courtiser les gens, ou de les assommer, de se faire voir de temps en temps aux petits-levers de ces petits monarques, de leur rappeler qu'on existe et qu'on est résolu à les ennuyer, tout le temps qu'il faudra. Olivier ne savait que rester chez lui; et il s'épuisait, dans l'attente. Tout au plus, écrivait-il des lettres, auxquelles on ne répondait pas. D'énervement, il ne pouvait plus travailler. Absurde! mais cela ne se raisonne point. Il attendait chaque courrier, assis devant sa table, l'esprit noyé dans une souffrance irritée; il ne sortait que pour jeter un regard d'espoir, aussitôt déçu, dans son casier à lettres, en bas, chez le concierge; il se promenait sans voir, et il n'avait d'autre pensée que de revenir; et quand l'heure de la dernière poste était passée, quand le silence de sa chambre n'était plus troublé que par les pas brutaux de ses voisins au-dessus de sa tête, il étouffait dans cette indifférence. Un mot de réponse, un mot! Se pouvait-il qu'on lui refusât cette aumône? Celui qui la lui refusait ne se doutait pas du mal qu'il lui faisait. Chacun voit le monde à son image. Ceux dont le cœur est sans vie voient l'univers desséché; et ils ne songent guère aux frémissements d'attente, d'espoir et de souffrance, qui gonflent les jeunes poitrines; ou, s'ils y pensent, ils les jugent froidement, avec la lourde ironie d'un corps rassasié.
Enfin, l'œuvre parut. Olivier avait tant attendu que cela ne lui fit aucun plaisir: chose morte pour lui. Toutefois, il espérait qu'elle serait encore vivante pour les autres. Il y avait là des éclairs de poésie et d'intelligence, qui ne pouvaient rester inaperçus. Elle tomba dans le silence.--Il fit encore un ou deux essais. Étant libre de tout clan, il trouva toujours le même silence, ou, mieux, de l'hostilité. Il n'y comprenait rien. Il avait cru bonnement que le sentiment naturel de chacun devait être la bienveillance, à l'égard d'une œuvre nouvelle, même si elle n'était pas très bonne. On devrait être reconnaissant à celui qui a voulu apporter aux autres un peu de beauté, de force, ou de joie. Or, il ne rencontrait qu'indifférence ou dénigrement. Il savait pourtant qu'il n'était pas le seul à sentir ce qu'il avait écrit, que d'autres le pensaient. Mais il ne savait pas que ces braves gens ne le lisaient pas, et qu'ils n'avaient aucune part à l'opinion littéraire. S'il s'en trouvait deux ou trois, sous les yeux desquels ses lignes étaient parvenues et qui sympathisaient avec lui, jamais ils ne le lui diraient; ils restaient cadenassés dans leur silence. De même qu'ils ne votaient pas, ils s'abstenaient de prendre parti en art; ils ne lisaient pas les livres, qui les choquaient; ils n'allaient pas au théâtre, qui les dégoûtait; mais ils laissaient leurs ennemis voter, élire leurs ennemis, faire un succès scandaleux et une bruyante réclame à des œuvres et à des idées, qui ne représentaient qu'une minorité impudente.
Olivier, ne pouvant compter sur ceux qui étaient de sa race d'esprit, puisqu'ils l'ignoraient, se trouva donc livré à la horde ennemie: à des littérateurs hostiles à sa pensée, et aux critiques qui étaient à leurs ordres.
Ces premiers contacts le firent saigner. Il était aussi sensible à la critique que le vieux Bruckner, qui n'osait plus faire jouer une œuvre, tant il avait souffert de la méchanceté de la presse. Il n'était même pas soutenu par ses anciens collègues, les universitaires, qui, grâce à leur profession, conservaient quelque sens de la tradition intellectuelle française, et qui auraient pu le comprendre. En général, ces excellentes gens, pliés à la discipline, absorbés dans leur tâche, un peu aigris par un métier ingrat, ne pardonnaient pas à Olivier de vouloir faire autrement qu'eux. En bons fonctionnaires, ils avaient tendance à n'admettre la supériorité du talent que quand elle se conciliait avec la supériorité hiérarchique.
Dans un tel état de choses, trois partis étaient possibles: briser les résistances par la force; se plier à des compromis humiliants; ou se résigner à n'écrire que pour soi. Olivier était incapable du premier, comme du second parti: il s'abandonna au dernier. Il donnait péniblement des répétitions pour vivre, et il écrivait des œuvres, qui n'ayant aucune possibilité de s'épanouir à l'air, s'étiolaient, devenaient chimériques, irréelles.
Christophe tomba comme un orage, dans cette vie crépusculaire. Il était indigné de la vilenie des gens et de la patience d'Olivier:
--Mais tu n'as donc pas de sang? cria-t-il. Comment peux-tu supporter une telle vie? Toi qui te sais supérieur à ce bétail, tu te laisses écraser par lui!
--Que veux-tu? disait Olivier, je ne sais pas me défendre, j'ai le dégoût de lutter avec ceux que je méprise; je sais qu'ils peuvent employer toutes les armes contre moi; et moi, je ne le puis pas. Non seulement je répugnerais à me servir de leurs moyens injurieux, mais j'aurais peur de leur faire du mal. Quand j'étais petit, je me laissais battre bêtement par mes camarades. On me croyait lâche, on pensait que j'avais peur des coups. J'avais beaucoup plus peur d'en donner que d'en recevoir. Quelqu'un me dit, un jour qu'un de mes bourreaux me persécutait: «Finis-en, une bonne fois, flanque-lui un coup de pied au ventre!» Cela m'a fait horreur. J'aimais mieux être battu.
--Tu n'as pas de sang, répétait Christophe. Avec cela, tes diables d'idées chrétiennes!... Votre éducation religieuse, en France, réduite au catéchisme; l'Évangile châtré, le Nouveau Testament affadi, désossé... Une bondieuserie humanitaire, toujours la larme à l'œil... Et la Révolution, Jean-Jacques, Robespierre, 48, et les Juifs par là-dessus!... Prends donc une bonne tranche de vieille Bible, bien saignante, chaque matin.
Olivier protestait. Il avait pour l'Ancien Testament une antipathie native. Ce sentiment remontait à son enfance, quand il feuilletait en cachette la Bible illustrée, qui était dans la bibliothèque de province, et qu'on ne lisait jamais--(il était même défendu aux enfants de la lire).--Défense bien inutile! Olivier ne pouvait garder le livre longtemps. Il le fermait, irrité, attristé; et ce lui était un soulagement de se plonger, après, dans l'_Iliade_ ou l'_Odyssée_, ou dans les _Mille et Une Nuits._
--Les dieux de l'_Iliade_ sont des hommes beaux, puissants, vicieux: je les comprends, dit Olivier, je les aime, ou je ne les aime pas; même quand je ne les aime pas, je les aime encore; j'en suis amoureux. Je baise, avec Patrocle, les beaux pieds d'Achille sanglant. Mais le Dieu de la Bible est un vieux Juif monomane, un fou furieux, qui passe son temps à gronder, menacer, hurler comme un loup enragé, délirer dans son nuage. Je ne le comprends pas, je ne l'aime pas, ses imprécations éternelles me cassent la tête, et sa férocité me fait horreur:
_Sentence contre Moab... Sentence contre Damas... Sentence contre Babylone... Sentence contre l'Égypte... Sentence contre le désert de la mer... Sentence contre la vallée de la vision..._
C'est un fou, qui se croit juge, accusateur public, et bourreau à lui seul, et qui prononce des arrêts de mort, dans la cour de sa prison, contre les fleurs et les cailloux. On suffoque de la ténacité de haine, qui remplit ce livre de ses cris de carnage...--«_le cri de la ruine,... le cri enveloppe la contrée de Moab; son hurlement va jusqu'en Eglazion; son hurlement va jusqu'en Béer..._»--De temps en temps, il se repose au milieu des massacres, des petits enfants écrasés, des femmes violées et éventrées; et il rit, du rire d'un soudard de l'armée de Josué, à table, après le sac d'une ville:
«_Et le Seigneur des armées fait à ses peuples un banquet de viandes grasses, de graisse moelleuse, un banquet de vins vieux, de vins vieux bien purifiés... L'épée du Seigneur est pleine de sang. Elle s'est rassasiée de la graisse des rognons de moutons..._»
Le pire, c'est la perfidie avec laquelle ce dieu envoie son prophète pour aveugler les hommes, afin d'avoir une raison pour les faire souffrir:
«_Va, endurcis le cœur de ce peuple, bouche ses yeux et ses oreilles, de peur qu'il ne comprenne, qu'il ne se convertisse et ne recouvre la santé.--Jacques à quand, Seigneur?--Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'habitants dans les maisons, et que la terre soit plongée dans la désolation..._»
Non, de ma vie, je n'ai vu un aussi méchant homme!...
Je ne suis pas assez sot pour méconnaître la puissance du langage. Mais je ne puis séparer la pensée de la forme; et si j'admire parfois ce dieu juif, c'est à la façon dont j'admire un tigre. Shakespeare, enfanteur de monstres, n'a jamais réussi à enfanter un tel héros de la Haine,--de la Haine sainte et vertueuse. Ce livre est effrayant. Toute folie est contagieuse. Le péril de celle-ci est d'autant plus grand que sou orgueil meurtrier a des prétentions purificatrices. L'Angleterre me fait trembler, quand je pense que, depuis des siècles, elle s'en repait. J'aime à sentir entre elle et moi le fossé de la Manche. Je ne croirai jamais un peuple tout à fait civilisé, tant qu'il se nourrira de la Bible.
--Tu feras bien, en ce cas, d'avoir peur de moi, dit Christophe, car je m'en enivre. C'est la moelle des lions. Les cœurs robustes en sont nourris. L'Évangile, sans l'antidote de l'Ancien Testament, est un plat fade et malsain. La Bible est l'ossature des peuples qui veulent vivre. Il faut lutter, il faut haïr.
--J'ai la haine de la haine, dit Olivier.
--Si seulement tu l'avais! dit Christophe.
--Tu dis vrai, je n'en ai même pas la force. Que veux-tu? Je ne puis pas ne pas voir les raisons de mes ennemis. Je me répète le mot de Chardin: «De la douceur! De la douceur!»
--Diable de mouton! dit Christophe. Mais tu auras beau faire, je te ferai sauter le fossé, je te mènerai tambour battant.
En effet, il prit en main la cause d'Olivier, et se mit en campagne. Ses débuts ne furent pas très heureux. Il s'irritait au premier mot, et il faisait du tort à son ami, en le défendant; il s'en rendait compte, après, et se désolait de ses maladresses.
Olivier n'était pas en reste. Il bataillait pour Christophe. Il avait beau redouter la lutte et être doué d'une intelligence lucide et ironique, qui raillait les paroles et les actes excessifs: quand il s'agissait de défendre Christophe, il dépassait en violence tous les autres et Christophe. Il perdait la tête. En amour, il faut savoir déraisonner. Olivier ne s'en faisait pas faute.--Toutefois, il se montrait plus habile que Christophe. Ce garçon, intransigeant et maladroit pour lui-même, était capable de politique et presque de rouerie pour le succès de son ami; il dépensait une énergie et une ingéniosité admirables à lui gagner des partisans; il savait intéresser à lui des critiques musicaux et des Mécènes, qu'il eût rougi de solliciter pour lui-même.
Au bout du compte, ils avaient bien du mal à améliorer leur sort. Leur amour l'un pour l'autre leur faisait commettre beaucoup de sottises. Christophe s'endettait pour faire éditer en cachette un volume de poésies d'Olivier, dont on ne vendit pas un exemplaire. Olivier décidait Christophe à donner un concert, où il ne vint presque personne. Christophe, devant la salle vide, se consolait bravement avec le mot de Hændel: «Parfait! Ma musique en sonnera mieux...» Mais cette forfanterie ne leur rendait pas l'argent qu'ils avaient dépensé; et ils rentraient au logis, le cœur gros.
Parmi ces difficultés, le seul qui leur vînt en aide était un Juif d'une quarantaine d'années, nommé Taddée Mooch. Il tenait un magasin de photographies d'art; il s'intéressait à son métier, il y apportait beaucoup de goût et d'habileté; mais il s'intéressait à tant de choses, à côté, qu'il en négligeait son commerce. Quand il s'en occupait, c'était pour chercher des perfectionnements techniques, pour s'engouer de nouveaux procédés de reproductions, qui, malgré leur ingéniosité, réussissaient rarement et coûtaient beaucoup d'argent. Il lisait énormément et se tenait à l'affût de toutes les idées neuves en philosophie, en art, en science, en politique; il avait un flair surprenant pour découvrir les forces originales: on eût dit qu'il en subissait l'aimant caché. Entre les amis d'Olivier, isolés comme lui et travaillant chacun de son côté, il servait de lien. Il allait des uns aux autres; et par lui s'établissait entre eux, sans qu'ils en eussent conscience, un courant permanent d'idées.