Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 15

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Tous ces gens-là vivaient côte à côte, dans la maison au jardin fermé, abrités des souffles du monde, hermétiquement clos même les uns aux autres. Seul, Christophe, avec son besoin d'expansion et son trop-plein de vie, les enveloppait tous, sans qu'ils le sussent, de sa vaste sympathie, aveugle et clairvoyante. Il ne les comprenait pas. Il n'avait pas les moyens de les comprendre. Il lui manquait l'intelligence psychologique d'Olivier. Mais il les aimait. D'instinct, il se mettait à leur place. Lentement montait en lui, par mystérieux effluves, la conscience obscure de ces vies voisines et lointaines, l'engourdissement de douleur de la femme en deuil, le silence stoïque des pensées orgueilleuses: du prêtre, du juif, de l'ingénieur, du révolutionnaire; la flamme pâle et douce de tendresse et de foi qui, sans bruit, consumait les deux cœurs des Arnaud; l'aspiration naïve de l'homme du peuple vers la lumière; la révolte refoulée et l'action inutile que l'officier étouffait en lui; et le calme résigné de la jeune fille, qui rêvait à l'ombre des lilas. Mais cette musique silencieuse des âmes, Christophe était le seul à la pénétrer; ils ne l'entendaient pas; chacun s'absorbait dans sa tristesse et dans ses rêves.

Tous travaillaient d'ailleurs, et le vieux savant sceptique, et l'ingénieur pessimiste, et le prêtre, et l'anarchiste, et tous ces orgueilleux, ou ces découragés. Et, sur le toit, le maçon chantait.

Autour de la maison, Christophe trouvait, chez les meilleurs, la même solitude morale,--même quand ils se groupaient.

Olivier l'avait mis en relations avec une petite revue, où il écrivait. Elle se nommait _Esope_, et avait pris pour devise cette citation de Montaigne:

«_On mit Æsope en vente avec deux autres esclaves. L'acheteur s'enquit du premier ce qu'il sçavoit faire; celuy-là, pour se faire valoir, respondit monts et merveilles; le deuxiesme en respondit autant de soy ou plus. Quand ce fut à Æsope, et qu'on lui eut aussi demandé ce qu'il sçavoit faire:--Rien, fit-il, car ceux-cy ont tout préoccupé; ils sçavent tout._»

Pure attitude de réaction dédaigneuse contre «l'impudence», comme disait Montaigne, «de ceux qui font profession de savoir et leur outrecuidance démesurée!» Les prétendus sceptiques de la revue: _Esope_ avaient, au fond, la foi la mieux trempée. Mais aux yeux du public, ce masque d'ironie offrait, naturellement, peu d'attraits; il était fait pour dérouter. On n'a le peuple avec soi que quand on lui apporte des paroles de vie simple, claire, vigoureuse, et certaine. Il aime mieux un robuste mensonge qu'une vérité anémique. Le scepticisme ne lui agrée que lorsqu'il recouvre quelque bon gros naturalisme, ou quelque idolâtrie chrétienne. Le pyrrhonisme dédaigneux dont s'enveloppait l'_Esope_, ne pouvait être entendu que d'un petit nombre d'esprits,--«_alme sdegnose_»,--qui connaissaient leur solidité cachée. Cette force était perdue pour l'action.

Ils n'en avaient cure. Plus la France se démocratisait, plus sa pensée, son art, sa science semblaient s'aristocratiser. La science, abritée derrière ses idiomes spéciaux, au fond de son sanctuaire, et sous un triple voile, que seuls les initiés avaient le pouvoir d'écarter, était moins accessible qu'au temps de Buffon et des Encyclopédistes. L'art,--celui, du moins, qui avait le respect de soi et le culte du beau,--n'était pas moins hermétique; il méprisait le peuple. Même parmi les écrivains moins soucieux de beauté que d'action, parmi ceux qui donnaient le pas aux idées morales sur les idées esthétiques, régnait souvent un étrange esprit aristocratique. Ils paraissaient plus occupés de conserver en eux la pureté de leur flamme intérieure que de la communiquer aux autres. On eût dit qu'ils ne tenaient pas à faire vaincre leurs idées, mais seulement à les affirmer.

Il en était pourtant dans le nombre, qui se mêlaient d'art populaire. Entre les plus sincères, les uns jetaient dans leurs œuvres des idées anarchistes, destructrices, des vérités à venir, lointaines, qui seraient peut-être bienfaisantes dans un siècle, ou dans vingt, mais qui, pour le moment, corrodaient, brûlaient l'âme; les autres écrivaient des pièces amères, ou ironiques, sans illusions, très tristes. Christophe en avait les jarrets coupés, pour deux jours, après les avoir lues.

--Et vous donnez cela au peuple? demandait-il, apitoyé sur ces pauvres gens, qui venaient pour oublier leurs maux pendant quelques heures, et à qui l'on offrait ces lugubres divertissements. Il y a de quoi le mettre en terre!

--Sois tranquille, répondait Olivier, en riant. Le peuple ne vient pas.

--Il fait fichtrement bien! Vous êtes fous. Vous voulez donc lui enlever tout courage à vivre?

--Pourquoi? Ne doit-il pas apprendre à voir, comme nous, la tristesse des choses, et à faire pourtant son devoir sans défaillance?

--Sans défaillance? J'en doute. Mais à coup sûr, sans plaisir. Et l'on ne va pas loin, quand on a tué dans l'homme le plaisir de vivre.

--Qu'y faire? On n'a pas le droit de fausser la vérité.

--Mais on n'a pas non plus celui de La dire tout entière à tous.

--Et c'est toi qui parles? Toi qui ne cesses pas de réclamer la vérité, toi qui prétends l'aimer plus que tout au monde!

--Oui, la vérité pour moi et pour ceux qui ont les reins assez forts pour la porter. Mais pour les autres, c'est une cruauté et une bêtise. Je le vois maintenant. Dans mon pays, cela ne me serait jamais venu à l'idée; là-bas, en Allemagne, ils n'ont pas, comme chez vous, la maladie de la vérité: ils tiennent trop à vivre; ils ne voient, prudemment, que ce qu'ils veulent voir. Je vous aime de n'être pas ainsi: vous êtes braves, vous y allez franc jeu. Mais vous êtes inhumains. Quand vous croyez avoir déniché une vérité, vous la lâchez dans le monde, sans vous inquiéter si, comme les renards de la Bible, à la queue enflammée, elle ne va pas mettre le feu au monde. Que vous préfériez la vérité à votre bonheur, je vous en estime. Mais au bonheur des autres... halte-là! Vous en prenez trop à votre aise. Il faut aimer la vérité plus que soi-même, mais son prochain plus que la vérité.

--Faut-il donc lui mentir?

Christophe lui répondit par les paroles de Gœthe:

--«_Nous ne devons exprimer parmi les vérités les plus hautes que celles qui peuvent servir au bien du monde. Les autres, nous devons les garder en nous; semblables aux douces lueurs d'un soleil caché, elles répandront leur lumière sur toutes nos actions._»

Mais ces scrupules ne touchaient guère ces écrivains français. Ils ne se demandaient point si l'arc qu'ils tenaient à la main lançait «_l'idée ou la mort_» ou toutes les deux ensemble. Ils manquaient d'amour. Quand un Français a des idées, il veut les imposer aux autres. Quand il n'en a pas, il le veut tout de même. Et quand il voit qu'il ne le peut, il se désintéresse d'agir. C'était la raison principale pour laquelle cette élite s'occupait peu de politique. Chacun s'enfermait dans sa foi, ou dans son manque de foi.

Bien des essais avaient été tentés pour combattre cet individualisme et former des groupements; mais la plupart de ces groupes avaient immédiatement versé dans des parlotes littéraires, ou des factions ridicules. Les meilleurs s'annihilaient mutuellement. Il y avait là quelques hommes excellents, pleins de farce et de foi, qui étaient faits pour rallier et guider les bonnes volontés faibles. Mais chacun avait son troupeau et ne consentait pas à le fondre avec celui des autres. Ils étaient ainsi une poignée de petites revues, unions, associations, qui avaient toutes les vertus morales, hors une: l'abnégation; car aucune ne voulait s'effacer devant les autres; et, se disputant ainsi les miettes d'un public de braves gens, peu nombreux et encore moins fortunés, elles végétaient quelque temps, exsangues, affamées; et elles tombaient enfin, pour ne plus se relever, non sous les coups de l'ennemi, mais--(le plus lamentable!)--sous leurs propres coups. Les diverses professions,--hommes de lettres, auteurs dramatiques, poètes, prosateurs, professeurs, instituteurs, journalistes,--formaient une quantité de petites castes, elles-mêmes subdivisées en castes plus petites, dont chacune était fermée aux autres. Nulle pénétration mutuelle. Il n'y avait unanimité sur rien en France, qu'à des instants très rares où cette unanimité prenait un caractère épidémique, et, généralement, se trompait: car elle était maladive. L'individualisme régnait dans tous les ordres de l'activité française: aussi bien dans les travaux scientifiques que dans le commerce, où il empêchait les négociants de s'unir, d'organiser des ententes patronales. Cet individualisme n'était pas abondant et débordant, mais obstiné, replié. Être seul, ne devoir rien aux autres, ne pas se mêler aux autres, de peur de sentir son infériorité en leur compagnie, ne pas troubler la tranquillité de son isolement orgueilleux: c'était la pensée secrète de presque tous ces gens qui fondaient des revues «à côté», des théâtres «à côté», des groupes «à côté»; revues, théâtres, groupes n'avaient le plus souvent d'autre raison d'être que le désir de n'être pas avec les autres, l'incapacité de s'unir aux autres dans une action ou une pensée commune, la défiance des autres, quand ce n'était pas l'hostilité des partis, qui armait les uns contre les autres les hommes les plus dignes de s'entendre.

Même lorsque des esprits qui s'estimaient se trouvaient associés à une même tâche, comme Olivier et ses camarades de la revue _Esope_, ils semblaient toujours rester, entre eux, sur le qui-vive; ils n'avaient point cette bonhomie expansive, si commune en Allemagne, où elle devient facilement encombrante. Dans ce groupe de jeunes gens, il en était un surtout[4] qui attirait Christophe, parce qu'il devinait en lui une force exceptionnelle: c'était un écrivain de logique inflexible, de volonté tenace, passionné d'idées morales, intraitable dans sa façon de les servir, prêt à leur sacrifier le monde entier et lui-même; il avait fondé et il rédigeait presque à lui seul une revue pour les défendre; il s'était juré d'imposer à la France et à l'Europe l'idée d'une France pure, libre et héroïque; il croyait fermement que le monde reconnaîtrait un jour qu'il écrivait une des pages les plus intrépides de l'histoire de la pensée française;--et il ne se trompait pas. Christophe eût désiré le connaître davantage et se lier avec lui. Mais il n'y avait pas moyen. Quoique Olivier eût souvent affaire avec lui, ils se voyaient très peu, et seulement pour affaires; ils ne se disaient rien d'intime; tout au plus échangeaient-ils quelques idées abstraites; ou plutôt--(car, pour être exact, il n'y avait pas échange, et chacun gardait ses idées)--ils monologuaient ensemble, chacun de son côté. Cependant, c'étaient là des compagnons de lutte, et qui savaient leur prix.

Cette réserve avait des causes multiples, difficiles à discerner, même à leurs propres yeux. D'abord, un excès de critique, qui voit trop nettement les différences irréductibles entre les esprits, et un excès d'intellectualisme qui attache trop d'importance à ces différences; un manque de cette puissante et naïve sympathie qui a besoin, pour vivre, d'aimer, de dépenser son trop-plein d'amour. Peut-être aussi, l'écrasement de la tâche, la vie trop difficile, la fièvre de pensée, qui, le soir venu, ne laisse plus la force de jouir des entretiens amicaux. Enfin, ce sentiment terrible, qu'un Français craint de s'avouer, mais qui gronde souvent au fond de lui: _qu'on n'est pas de la même race_, qu'on est de races différentes, établies à des âges différents sur le sol de France, et qui, tout en étant alliées, ont peu de pensées communes, et ne doivent pas trop y songer, dans l'intérêt commun. Et, par-dessus tout, la passion enivrante et dangereuse de la liberté: quand on y a goûté, rien qu'on ne lui sacrifie! Cette libre solitude est d'autant plus précieuse qu'on a dû l'acheter par des années d'épreuves. L'élite s'y est réfugiée, pour échapper à l'asservissement des médiocres. C'est une réaction contre la tyrannie des blocs religieux ou politiques, des poids énormes qui écrasent l'individu, en France: la famille, l'opinion, l'État, les associations occultes, les partis, les coteries, les écoles. Imaginez un prisonnier qui aurait, pour s'évader, à sauter par-dessus vingt murailles qui l'enserrent. S'il parvient jusqu'au bout, sans s'être cassé le cou, il faut qu'il soit bien fort. Rude école pour la volonté libre! Mais ceux qui ont passé par là, en gardent, toute leur vie, le dur pli, la manie de l'indépendance, et l'impossibilité de se fondre jamais avec les autres.

À côté de la solitude par orgueil, il y avait celle par renoncement. Que de braves gens en France, dont toute la bonté, la fierté, l'affection, aboutissaient à se retirer de la vie! Mille raisons, bonnes ou mauvaises, les empêchaient d'agir. Chez les uns, l'obéissance, la timidité, la force de l'habitude. Chez les autres, le respect humain, la peur du ridicule, la peur de se mettre en vue, de se livrer aux jugements de la galerie, d'entendre prêter à des actes désintéressés des mobiles intéressés. Celui-ci ne prenait point part à la lutte politique et sociale, celle-là se détournait des œuvres philanthropiques, parce qu'ils voyaient trop de gens qui s'en occupaient sans conscience ou sans bon sens, et parce qu'ils avaient peur qu'on ne les assimilât à ces charlatans et à ces sots. Chez presque tous, le dégoût, la fatigue, la peur de l'action, de la souffrance, de la laideur, de la bêtise, du risque, des responsabilités, le terrible: «_À quoi bon?_» qui anéantit la bonne volonté de tant de Français d'aujourd'hui. Ils sont trop intelligents--(d'une intelligence sans larges coups d'aile),--ils voient toutes les raisons pour et contre. Manque de force. Manque de vie. Quand on est très vivant, on ne se demande pas pourquoi l'on vit; on vit pour vivre,--parce que vivre est une fameuse chose!

Enfin, chez les meilleurs, un ensemble de qualités sympathiques et moyennes: une philosophie douce, une modération de désirs, un attachement affectueux à la famille, au sol, aux habitudes morales, une discrétion, une peur de s'imposer, de gêner, une pudeur de sentiment, une réserve perpétuelle. Tous ces traits aimables et charmants pouvaient se concilier, en certains cas, avec la sérénité, le courage, la joie intérieure; mais ils n'étaient pas sans rapports avec l'appauvrissement du sang, la décrue progressive de la vitalité française.

Le gracieux jardin d'en bas, au pied de la maison de Christophe et d'Olivier, au fond de ses quatre murs, était le symbole de cette petite France. C'était un coin de verdure, fermé au monde extérieur. Parfois, seulement, le grand vent du dehors, qui descendait en tourbillonnant, apportait à la jeune fille qui rêvait le souffle des champs lointains et de la vaste terre.

Maintenant que Christophe commençait à entrevoir les ressources cachées de la France, il s'indignait qu'elle se laissât opprimer par la canaille. Le demi-jour, où cette élite silencieuse s'enfonçait, lui était étouffant. Le stoïcisme est beau, pour ceux qui n'ont plus de dents. Lui, il avait besoin du grand air, du grand public, du soleil de la gloire, de l'amour de milliers d'âmes, d'étreindre ceux qu'il aimait, de pulvériser ses ennemis, de lutter et de vaincre.

--Tu le peux, dit Olivier, tu es fort, tu es fait pour vaincre, par tes vices--(pardonne!)--autant que par tes vertus. Tu as la chance de n'être pas d'un peuple trop aristocratique. L'action ne te dégoûte pas. Tu serais même capable, au besoin, d'être un homme politique!... Et puis, tu as le bonheur inappréciable d'écrire en musique. On ne te comprend pas, tu peux tout dire. Si les gens savaient le mépris pour eux qu'il y a dans ta musique, et ta foi en ce qu'ils nient, et cet hymne perpétuel en l'honneur de ce qu'ils s'évertuent à tuer, ils ne te pardonneraient pas, et tu serais si bien entravé, poursuivi, harcelé, que tu perdrais le meilleur de ta force à les combattre; quand tu en aurais eu raison, le souffle te manquerait pour accomplir ton œuvre; ta vie serait finie. Les grands hommes qui triomphent bénéficient d'un malentendu. On les admire, pour le contraire de ce qu'ils sont.

--Peuh! fit Christophe, vous ne connaissez pas la lâcheté de vos maîtres. Je te croyais seul d'abord, je t'excusais de ne pas agir. Mais en réalité, vous êtes toute une armée, qui pensez de même. Vous êtes cent fois plus forts que ceux qui vous oppriment, vous valez mille fois mieux, et vous vous en laissez imposer par leur effronterie! Je ne vous comprends pas. Vous avez le plus beau pays, la plus belle intelligence, le sens le plus humain, et vous ne faites rien de tout cela, vous vous laissez dominer, outrager, fouler aux pieds par une poignée de drôles. Soyez vous-mêmes, que diable! N'attendez pas que le ciel vous aide, ou un Napoléon! Levez-vous, unissez-vous. À l'œuvre, tous! Balayez votre maison.

Mais Olivier, haussant les épaules, avec une lassitude ironique, dit:

--Se colleter avec eux? Non, ce n'est pas notre rôle, nous avons mieux à faire. La violence me répugne. Je sais trop ce qui arriverait. Les vieux ratés aigris, les jeunes serins royalistes, les apôtres odieux de la brutalité et de la haine s'empareraient de mon action, et la déshonoreraient. Voudrais-tu pas que je reprisse la vieille devise de haine: _Fuori Barbari!_ ou: _la France aux Français!_

--Pourquoi pas? dit Christophe.

--Non, ce ne sont pas là des paroles françaises. En vain les propage-t-on chez nous, sous couleur de patriotisme. Bon pour les patries barbares! La nôtre n'est point faite pour la haine. Notre génie ne s'affirme pas en niant ou détruisant les autres, mais en les absorbant. Laissez venir à nous et le Nord trouble et le Midi bavard...

--et l'Orient vénéneux?

--et l'Orient vénéneux: nous l'absorberons comme le reste; nous en avons absorbé bien d'autres! Je ris des airs triomphants qu'il prend et de la pusillanimité de certains de ma race. Il croit nous avoir conquis, il fait la roue sur nos boulevards, dans nos journaux, nos revues, sur nos scènes de théâtre, sur nos scènes politiques. Le sot! Il est conquis. Il s'éliminera de lui-même, après nous avoir nourris. La Gaule a bon estomac; en vingt siècles, elle a digéré plus d'une civilisation. Nous sommes à l'épreuve du poison... Libre à vous, Allemands, de craindre! Il faut que vous soyez purs, ou que vous ne soyez pas. Mais nous autres, ce n'est pas de pureté qu'il s'agit, c'est d'universalité. Vous avez un empereur, la Grande-Bretagne se dit un empire; mais en fait, c'est notre génie latin qui est impérial. Nous sommes les citoyens de la Ville-Univers. _Urbis. Orbis._

--Cela va bien, dit Christophe, tant que la nation est saine et dans la fleur de sa virilité. Mais un jour vient où son énergie tombe; alors, elle risque d'être submergée par l'afflux étranger. Entre nous, ne te semble-t-il pas que ce jour est venu?

--On l'a dit tant de fois depuis des siècles! Et toujours notre histoire a démenti ces craintes. Nous avons traversé de bien autres épreuves, depuis le temps de la Pucelle, où, dans Paris désert, des bandes de loups rôdaient. Le débordement d'immoralité, la ruée au plaisir, la veulerie, l'anarchie de l'heure présente ne m'effraient point. Patience! Qui veut durer, doit endurer. Je sais très bien qu'il y aura ensuite une réaction morale,--qui, d'ailleurs, ne vaudra pas mieux, et qui conduira probablement à des sottises pareilles: les moins bruyants à la mener ne seront pas ceux qui vivent aujourd'hui de la corruption publique!... Mais que nous importe? Ces mouvements n'effleurent pas le vrai peuple de France. Le fruit pourri ne pourrit pas l'arbre. Il tombe. Tous ces gens-là sont si peu de la nation! Que nous fait qu'ils vivent ou qu'ils meurent? Vais-je m'agioter pour former contre eux des ligues et des révolutions? Le mal présent n'est pas l'œuvre d'un régime. C'est la lèpre du luxe, les parasites de la richesse et de l'intelligence. Ils passeront.

--Après vous avoir rongés.

--Avec une telle race, il est interdit de désespérer. Il y a en elle une telle vertu cachée, une telle force de lumière et d'idéalisme agissant qu'elles se communiquent même à ceux qui l'exploitent et la ruinent. Même les politiciens avides subissent sa fascination. Les plus médiocres, au pouvoir, sont saisis par la grandeur de son Destin; il les soulève au-dessus d'eux-mêmes; il leur transmet, de main en main, le flambeau; l'un après l'autre, ils reprennent la lutte sacrée contre la nuit. Le génie de leur peuple les entraîne; bon gré mal gré, ils accomplissent la loi du Dieu qu'ils nient, _Gesta Dei per Francos_... Cher pays, cher pays, jamais je ne douterai de toi! Et quand même tes épreuves seraient mortelles, ce me serait une raison de plus pour garder jusqu'au bout l'orgueil de notre mission dans le monde. Je ne veux point que ma France se renferme peureusement dans une chambre de malade, contre l'air du dehors. Je ne tiens pas à prolonger une existence souffreteuse. Quand on a été grand comme nous, il faut mourir plutôt que cesser de l'être. Que la pensée du monde se rue donc dans la nôtre! Je ne la crains point. Le flot s'écoulera, après avoir engraissé ma terre de son limon.

--Mon pauvre petit, dit Christophe, ce n'est pas gai, en attendant. Et où seras-tu, quand ta France émergera du Nil? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux lutter? Tu n'y risquerais rien de plus que la défaite, à laquelle tu te condamnes, toute ta vie.

--Je risquerais beaucoup plus que la défaite, dit Olivier. Je risquerais de perdre le calme de l'esprit; et c'est à quoi je tiens, plus qu'à la victoire. Je ne veux pas haïr. Je veux rendre justice même à mes ennemis. Je veux garder au milieu des passions la lucidité de mon regard, comprendre tout et tout aimer.

Mais Christophe, à qui cet amour de la vie, détaché de la vie, semblait peu différent de la résignation à mourir, sentait gronder en lui, comme le vieil Empédocle, un hymne à la Haine et à l'Amour frère de la Haine, l'Amour fécond, qui laboure et ensemence la terre, il ne partageait pas le tranquille fatalisme d'Olivier; et, moins confiant que lui dans la durée d'une race qui ne se défendait point, il eût voulu faire appel aux forces saines de la nation, à une levée en masse de tous les honnêtes gens de la France tout entière.

Comme une minute d'amour en dit plus sur un être que des mois passés à l'observer, Christophe en avait plus appris sur la France, après huit jours d'intimité avec Olivier, sans presque sortir de la maison, qu'après un an de courses errantes à travers Paris et de stage dans les salons intellectuels et politiques. Au sein de cette anarchie universelle où il se sentait perdre pied, l'âme de son ami lui était apparue comme «l'Ile de France»,--l'île de raison et de sérénité, au milieu de la mer. La paix intérieure, qui était en Olivier, frappait d'autant plus qu'elle n'avait aucun support intellectuel,--que les circonstances de sa vie étaient pénibles,--(il était pauvre, seul, et son pays semblait en décadence),--que son corps était faible, maladif, et livré à ses nerfs. Cette sérénité ne semblait pas le fruit d'un effort de volonté--(il avait peu de volonté);--elle venait des profondeurs de son être et de sa race. Chez bien d'autres, autour d'Olivier, Christophe apercevait la lueur lointaine de cette σωφροσύνη,--«le calme silencieux de la mer immobile»;--et lui qui savait le fond orageux et trouble de son âme, et que ce n'était pas trop de toutes les forces de sa volonté pour maintenir l'équilibre de sa puissante nature, il admirait cette harmonie voilée.