Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 10
Enfin, Christophe le remarqua, dans un salon ami, où ils se trouvèrent un soir. Olivier se tenait loin de lui, et il ne disait rien; mais il le regardait. Et sans doute qu'Antoinette, ce soir-là, était avec Olivier: car Christophe la vit dans les yeux d'Olivier; et ce fut son image, brusquement évoquée, qui le fit venir, à travers tout le salon, vers le messager inconnu, qui lui apportait, comme un jeune Hermès, le salut triste et doux de l'ombre bienheureuse.
[Footnote 1: _La Révolte._]
[Footnote 2: _La Foire sur la Place._]
DANS LA MAISON
PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
_AUX AMIS DE JEAN-CHRISTOPHE_
_Depuis des années, J'ai si bien pris L'habitude de causer mentalement avec mes amis absents, connus et inconnus, que J'éprouve aujourd'hui le besoin de le faire à voix haute. Je serais un ingrat, si je ne les remerciais pour tout ce que je leur dois. Depuis que j'ai commencé d'écrire cette longue histoire de_ Jean-Christophe, _c'est avec et pour eux que j'écris. Ils m'ont encouragé, suivi avec patience, réchauffé de leur sympathie. Si j'ai pu leur faire quelque bien, ils m'en ont fait beaucoup plus. Mon ouvrage est le fruit de nos pensées unies._
_Lorsque j'ai débuté, je n'osais pas espérer que nous serions plus d'une poignée d'amis: mon ambition ne dépassait pas la maison de Socrate. Mais, d'année en année, j'ai senti davantage combien nous étions de frères à aimer les mêmes choses, à souffrir des mêmes choses, en province comme à Paris, hors de France comme en France. J'en ai eu la preuve, quand parut le volume, où Christophe décharge sa conscience--et la mienne,--en disant son mépris pour_ La Foire sur la Place. _Aucun de mes livres n'a éveillé un écho plus immédiat. C'est qu'il n'était pas seulement ma voix, mais celle de mes amis. Ils savent bien que Christophe est à eux autant qu'à moi. Nous avons mis en lui beaucoup de notre âme commune._
* * *
_Puisque Christophe leur appartient, je dois à ceux qui me lisent quelques explications sur le volume que je leur présente aujourd'hui. Pas plus que dans_ La Foire sur la Place, _ils ne trouveront ici d'aventures de roman, et la vie du héros y semble interrompue._
_Il me faut exposer les conditions où j'ai entrepris l'ensemble de mon œuvre._
_J'étais isolé. J'étouffais, comme tant d'autres en France, dans un monde moral ennemi; je voulais respirer, je voulais réagir contre une civilisation malsaine, contre une pensée corrompue par une fausse élite, je voulais dire à cette élite: «Tu mens, tu ne représentes pas la France.»_
_Pour cela, il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs, qui eût l'âme assez haute pour avoir le droit de parler, et la voix assez forte pour se faire entendre. J'ai bâti patiemment ce héros. Avant de me décider à écrire la première ligne de l'ouvrage, je l'ai porté en moi, dix ans; Christophe ne s'est mis en route que quand j'avais déjà reconnu pour lui la route jusqu'au bout; et tels chapitres de_ La Foire sur la Place, _tels volumes de la fin de_ Jean-Christophe[3], _ont été écrits avant_ L'Aube, _ou en même temps. La vision de la France, qui se reflète en Christophe et en Olivier, avait, dès le début, sa place marquée dans ce livre. Il n'y faut donc pas voir une déviation de l'œuvre, mais une halte prévue, en cours de route, une de ces grandes terrasses de la vie, d'où l'on contemple la vallée que l'on vient de traverser et l'horizon lointain vers lequel on va se remettre en marche._
_Il est clair que je n'ai jamais prétendu écrire un roman, dans ces derniers volumes_ (La Foire sur la Place _et_ Dans la Maison), _pas plus que dans le reste de l'ouvrage. Qu'est-ce donc que cette œuvre? Un poème?--Qu'avez-vous besoin d'un nom? Quand vous voyez un homme, lui demandez-vous s'il est un roman ou un poème? C'est un homme que j'ai créé. La vie d'un homme ne s'enferme point dans le cadre d'une forme littéraire. Sa loi est en elle; et chaque vie a sa loi. Son régime est celui d'une force de la nature. Certaines vies humaines sont des lacs tranquilles, d'autres de grands deux clairs où voguent les nuages, d'autres des plaines fécondes, d'autres des cimes déchiquetées._ Jean-Christophe _m'est apparu comme un fleuve; je l'ai dit, dès les premières pages.--Il est, dans le cours des fleuves, des zones où ils s'étendent, semblent dormir, reflétant la campagne qui les entoure, et le ciel. Ils n'en continuent pas moins de couler et changer; et parfois, cette immobilité feinte recouvre un courant rapide, dont la violence se fera sentir plus loin, au premier obstacle. Telle est l'image de ce volume de_ Jean-Christophe. _Et maintenant que le fleuve s'est longuement amassé, absorbant les pensées de l'une et de l'autre rives, il va reprendre son cours vers la mer,--où nous allons tous._
_R. R._
Janvier 1909.
_PREMIÈRE PARTIE_
J'ai un ami!... Douceur d'avoir trouvé une âme, où se blottir au milieu de la tourmente, un abri tendre et sûr où l'on respire enfin, attendant que s'apaisent les battements d'un cœur haletant! N'être plus seul, ne devoir plus rester armé toujours, les yeux toujours ouverts et brûlés par les veilles, jusqu'à ce que la fatigue vous livre à l'ennemi! Avoir le cher compagnon, entre les mains duquel on a remis tout son être,--qui a remis en vos mains tout son être. Boire enfin le repos, dormir tandis qu'il veille, veiller tandis qu'il dort. Connaître la joie de protéger celui qu'on aime et qui se confie à vous comme un petit enfant. Connaître la joie plus grande de s'abandonner à lui, de sentir qu'il tient vos secrets, qu'il dispose de vous. Vieilli, usé, lassé de porter depuis tant d'années la vie, renaître jeune et frais dans le corps de l'ami, goûter avec ses yeux le monde renouvelé, étreindre avec ses sens les belles choses passagères, jouir avec son cœur de la splendeur de vivre... Souffrir même avec lui... Ah! même la souffrance est joie, pourvu qu'on soit ensemble!
J'ai un ami! Loin de moi, près de moi, toujours en moi. Je l'ai, je suis à lui. Mon ami m'aime. Mon ami m'a. L'amour a nos âmes en une âme mêlées.
La première pensée de Christophe, en s'éveillant le lendemain de la soirée chez les Roussin, fut pour Olivier Jeannin. Il fut pris aussitôt du désir irrésistible de le revoir. Il se leva et sortit. Huit heures n'étaient pas sonnées. La matinée était tiède et un peu accablante. Un jour d'avril précoce: une buée d'orage se traînait sur Paris.
Olivier habitait au bas de la montagne Sainte-Geneviève, dans une petite rue, près du Jardin des Plantes. La maison était à l'endroit le plus étroit de la rue. L'escalier s'ouvrait au fond d'une cour obscure, et exhalait des odeurs malpropres et variées. Les marches, aux tournants raides, avaient une inclinaison vers le mur, sali d'inscriptions au crayon. Au troisième, une femme, aux cheveux gris défaits, avec une camisole qui bâillait, ouvrit la porte en entendant monter, et la referma brutalement quand elle vit Christophe. Plusieurs logements par palier; à travers les portes mal jointes, on entendait des enfants se bousculer et piailler. C'était un grouillement de vies sales et médiocres, entassées dans des étages bas, autour d'une cour nauséabonde. Christophe, dégoûté, se demandait quelles convoitises avaient pu attirer tous ces êtres ici, loin des champs qui ont au moins de l'air pour tous, et quels profits ils pouvaient bien tirer de ce Paris où ils se condamnaient à vivre dans un tombeau.
Il était arrivé à l'étage d'Olivier. Une corde nouée servait de sonnette. Christophe la tira si vigoureusement qu'au bruit quelques portes, de nouveau, s'entre-bâillèrent sur l'escalier. Olivier ouvrit. Christophe fut frappé de l'élégance simple, mais soignée, de sa mise; et ce soin qui, en toute autre occasion, lui eût été peu sensible, lui fit ici une surprise agréable; au milieu de cette atmosphère souillée, cela avait quelque chose de souriant et de sain. Tout de suite, il retrouva son impression de la veille devant les yeux clairs d'Olivier. Il lui tendit la main. Olivier, effrayé, balbutiait:
--Vous, vous ici!...
Christophe, tout occupé de saisir cette âme aimable dans la nudité de son trouble fugitif, se contenta de sourire sans répondre. Poussant Olivier devant lui, il entra dans l'unique pièce qui servait de chambre à coucher et de cabinet de travail. Un étroit lit de fer était appuyé au mur, près de la fenêtre; Christophe remarqua la pile d'oreillers dressée sur le traversin. Trois chaises, une table peinte en noir, un petit piano, des livres sur les rayons, remplissaient la chambre. Elle était exiguë, basse de plafond, mal éclairée; et pourtant, elle avait comme un reflet de la limpidité des yeux qui l'habitaient. Tout était propre, bien rangé, comme si la main d'une femme y avait passé; et quelques roses dans une carafe faisaient entrer un peu de printemps entre les quatre murs, ornés de photographies de vieux peintres florentins.
--Ainsi, vous êtes venu, vous êtes venu me voir? répétait Olivier avec effusion.
--Dame! il le fallait bien, dit Christophe. Vous, vous ne seriez pas venu.
--Croyez-vous? dit Olivier.
Puis, presque aussitôt:
--Oui, vous avez raison. Mais ce n'est pas faute d'y avoir pensé.
--Qu'est-ce qui vous arrêtait?
--Je le désirais trop.
--Voilà une belle raison!
--Mais oui, ne vous moquez pas. J'avais peur que vous ne le désiriez pas autant.
--Je me suis bien inquiété de cela, moi! J'ai eu envie de vous voir, et je suis venu. Si cela vous ennuie, je le verrai bien.
--Il faudra que vous ayez de bons yeux.
Ils se regardèrent en souriant.
Olivier reprit:
--J'ai été sot, hier. Je craignais de vous avoir déplu. C'est une vraie maladie que ma timidité: je ne puis plus rien dire.
--Ne vous plaignez pas. Il y a assez de gens qui parlent, dans votre pays; on est trop heureux d'en rencontrer un qui se taise de temps en temps, fût-ce par timidité, c'est-à-dire malgré lui.
Christophe riait, enchanté de sa malice.
--Alors, c'est pour mon silence que vous me faites visite?
--Oui, c'est pour votre silence, pour la qualité de votre silence. Il y en a de toutes sortes: j'aime le vôtre, voilà tout.
--Comment avez-vous fait pour avoir quelque sympathie pour moi! Vous m'avez à peine vu.
--Cela, c'est mon affaire. Je ne suis pas long à faire mon choix. Quand je vois passer dans la vie un visage qui me plaît, je suis vite décidé; je me mets à sa poursuite; il faut que je le rejoigne.
--Il ne vous arrive jamais de vous tromper dans ces poursuites?
--Souvent.
--Peut-être vous trompez-vous encore, cette fois.
--Nous verrons bien.
--Oh! je suis perdu, alors! Vous me glacez. Il me suffit de penser que vous m'observez, pour que le peu de moyens que j'ai m'abandonne.
Christophe regardait, avec une curiosité affectueuse, cette figure impressionnable, qui rosissait et pâlissait, d'un instant à l'autre. Les sentiments y passaient comme des nuages sur l'eau.
--Quel petit être nerveux! pensait-il. On dirait une femme.
Il lui toucha doucement le genou.
--Allons, dit-il, croyez-vous que je vienne armé contre vous? J'ai horreur de ceux qui font de la psychologie, aux dépens de leurs amis. Tout ce que je veux, c'est le droit pour tous deux d'être libres et sincères, de se livrer à ce qu'on sent, franchement, sans fausse honte, sans crainte de s'y enfermer pour jamais, sans peur de se contredire,--le droit d'aimer maintenant, et de n'aimer plus, la minute d'après. N'est-ce pas plus viril et plus loyal, ainsi?
Olivier le regarda avec sérieux, et répondit:
--Il n'y a point de doute. Cela est plus viril, et vous êtes fort. Mais moi, je ne le suis guère.
--Je suis bien sûr que si, répondit Christophe; mais c'est d'une autre façon. Au reste, je viens justement pour vous aider à être fort, si vous voulez. Car ce que je viens de dire me permet d'ajouter, avec plus de franchise que je n'en aurais eu sans cela, que--sans préjuger du lendemain,--je vous aime.
Olivier rougit jusqu'aux oreilles. Immobilisé parla gêne, il ne trouva rien à répondre.
Christophe promenait ses regards autour de lui.
--Vous êtes bien mal logé. N'avez-vous pas d'autre chambre?
--Un cabinet de débarras.
--Ouf! on ne respire pas. Vous pouvez vivre ici?
--On s'y fait.
--Je ne m'y ferais jamais.
Christophe ouvrait son gilet, et respirait avec force.
Olivier alla ouvrir la fenêtre, tout à fait.
--Vous devez toujours être mal à l'aise dans une ville, monsieur Krafft. Moi, je ne cours pas le risque de souffrir de ma force. Je respire si peu que je trouve à vivre partout. Pourtant, il y a des nuits d'été qui sont pénibles, même pour moi. Je les vois venir avec crainte. Alors, je reste assis sur mon lit, et il me semble que je vais étouffer.
Christophe regarda la pile d'oreillers sur le lit, la figure fatiguée d'Olivier; et il le vit se débattre dans les ténèbres.
--Partez d'ici, dit-il. Pourquoi y restez-vous?
Olivier haussa les épaules, et répondit, d'un ton indifférent:
--Oh! ici ou ailleurs!...
Des souliers lourds marchaient au-dessus du plafond. À l'étage au-dessous, des voix aigres se disputaient. De minute en minute, les murs étaient ébranlés par le grondement de l'omnibus dans la rue.
--Et cette maison! continua Christophe. Cette maison qui transpire la saleté, la chaleur malpropre, l'ignoble misère, comment pouvez-vous rentrer tous les soirs là-dedans? Est-ce que cela ne vous décourage pas? Moi, il me serait impossible d'y vivre. J'aimerais mieux coucher sous un pont.
--J'en ai souffert aussi, les premiers temps. Je suis aussi dégoûté que vous. Quand j'étais enfant et qu'on me menait en promenade, rien que de passer dans certaines rues populeuses et sales, j'avais le cœur serré. Il me venait des terreurs baroques, que je n'osais dire. Je pensais: «S'il y avait en ce moment un tremblement de terre, je resterais mort ici, pour toujours»; et cela me paraissait le malheur le plus affreux. Je ne me doutais pas qu'un jour j'y habiterais, de mon gré, et que probablement j'y mourrais. Il a bien fallu devenir moins difficile. Cela me répugne toujours; mais je tâche de n'y plus penser. Quand je remonte l'escalier, je me bouche les yeux, les oreilles, le nez, tous les sens, je me mure en moi. Et puis, là-bas, regardez, par-dessus ce toit, je vois le haut des branches d'un acacia. Je me mets dans ce coin, de façon à ne rien voir d'autre; le soir, quand le vent les remue, j'ai l'illusion que je suis loin de Paris; la houle des grands bois ne m'a jamais paru si douce qu'à certaines minutes le froissement soyeux de ces feuilles dentelées.
--Oui, je me doute bien, dit Christophe, que vous rêvassez toujours; mais il est fâcheux d'user dans cette lutte contre les taquineries de la vie une force d'illusion qui devrait servir à créer d'autres vies.
--N'est-ce pas le sort de presque tous? Vous-même, ne vous dépensez-vous pas en colères et en luttes?
--Moi, ce n'est pas la même chose. Je suis né pour cela. Regardez mes bras, mes mains. C'est ma santé, de me battre. Mais vous, vous n'avez pas trop de force; cela se voit, de reste.
Olivier regarda mélancoliquement ses poignets maigres, et dit:
--Oui, je suis faible, j'ai toujours été ainsi. Mais qu'y faire? Il faut vivre.
--Comment vivez-vous?
--Je donne des leçons.
--Des leçons de quoi?
--De tout. Des répétitions de latin, de grec, d'histoire. Je prépare au baccalauréat. J'ai aussi un cours de morale dans une École municipale.
--Un cours de quoi?
--De morale.
--Quelle diable de sottise est-ce là? On enseigne la morale dans vos écoles?
Olivier sourit:
--Sans doute.
--Et il y a de quoi parler pendant plus de dix minutes?
--J'ai douze heures de cours par semaine.
--Vous leur apprenez donc à faire le mal?
--Pourquoi?
--Il ne faut pas tant parler pour savoir ce qu'est le bien.
--Ou pour ne le savoir point.
--Ma foi oui: pour ne le savoir point. Et ce n'est pas la plus mauvaise façon pour le faire. Le bien n'est pas une science, c'est une action. Il n'y a que les neurasthéniques, pour discutailler sur la morale; et la première de toutes les lois morales est de ne pas être neurasthénique. Diables de pédants! Ils sont comme des culs-de-jatte qui voudraient m'apprendre à marcher.
--Ce n'est pas pour vous qu'ils parlent. Vous, vous savez; mais il y en a tant qui ne savent pas!
--Eh bien, laissez-les, comme les enfants, se traîner à quatre pattes, jusqu'à ce qu'ils aient appris d'eux-mêmes. Mais sur deux pattes ou sur quatre, la première chose, c'est qu'ils marchent.
Il marchait à grands pas d'un bout à l'autre de la chambre, que moins de quatre enjambées suffisaient à mesurer. Il s'arrêta devant le piano, l'ouvrit, feuilleta les morceaux de musique, toucha le clavier, et dit:
--Jouez-moi quelque chose.
Olivier eut un sursaut:
--Moi! fit-il, quelle idée!
--Mme Roussin m'a dit que vous étiez bon musicien. Allons, jouez.
--Devant vous? Oh! dit-il, j'en mourrais.
Ce cri naïf, sorti du cœur, fit rire Christophe, et Olivier lui-même, un peu confus.
--Eh bien! dit Christophe, est-ce que c'est une raison pour un Français?
Olivier se défendait toujours:
--Mais pourquoi? Pourquoi voulez-vous?
--Je vous le dirai tout à l'heure. Jouez.
--Quoi?
--Tout ce que vous voudrez.
Olivier, avec un soupir, vint s'asseoir au piano, et, docile à la volonté de l'impérieux ami qui l'avait choisi, il commença, après une longue incertitude, à jouer le bel _Adagio en si mineur_, de Mozart. D'abord, ses doigts tremblaient et n'avaient pas la force d'appuyer sur les touches; puis, peu à peu, il s'enhardit; et, croyant ne faire que répéter les paroles de Mozart, il dévoila, sans le savoir, son cœur. La musique est une confidente indiscrète: elle livre les plus secrètes pensées. Sous le divin dessin de l'_Adagio_ de Mozart, Christophe découvrait les invisibles traits, non de Mozart, mais de l'ami inconnu qui jouait: la sérénité mélancolique, le sourire timide et tendre de cet être nerveux, pur, aimant, rougissant. Mais arrivé presque à la fin de l'air, au sommet où la phrase de douloureux amour monte et se brise, une pudeur insurmontable empêcha Olivier de poursuivre; ses doigts se turent, et la voix lui manqua. Il détacha ses mains du piano, et dit:
--Je ne peux plus...
Christophe debout derrière lui, se pencha, ses deux bras l'entourant, acheva sur le piano la phrase interrompue; puis il dit:
--Maintenant, je connais le son de votre âme.
Il lui tenait les deux mains, et le regarda en face, longuement. Enfin, il dit:
--Comme c'est étrange!... Je vous ai déjà vu... Je vous connais si bien et depuis si longtemps!
Les lèvres d'Olivier tremblèrent; il fut sur le point de parler. Mais il se tut.
Christophe le contempla, un instant encore. Puis, il lui sourit en silence, et sortit.
Le cœur rayonnant, il descendit l'escalier. Il croisa deux morveux très laids, qui montaient l'un une miche, l'autre une bouteille d'huile. Il leur pinça les joues amicalement. Il sourit au concierge renfrogné. Dans la rue, il marchait en chantant à mi-voix. Il se trouva au Luxembourg. Il s'étendit sur un banc à l'ombre, et ferma les yeux. L'air était immobile; il y avait peu de promeneurs. On entendait, affaibli, le bruit inégal d'un jet d'eau, et parfois le grésillement du sable sous un pas. Christophe se sentait une fainéantise irrésistible, il s'engourdissait comme un lézard au soleil; l'ombre était depuis longtemps partie de dessus son visage; mais il ne se décidait pas à faire un mouvement. Ses pensées tournaient en rond; il n'essayait pas de les fixer; elles étaient toutes baignées dans une lumière de bonheur. L'horloge du Luxembourg sonna; il ne l'écouta pas; mais, un instant après, il lui sembla qu'elle avait sonné midi. Il se releva d'un bond, constata qu'il avait flâné deux heures, manqué un rendez-vous chez Hecht, perdu sa matinée. Il rit, et regagna sa maison en sifflant. Il fit un _Rondo_ en canon sur le cri d'un marchand. Même les mélodies tristes prenaient en lui une allure réjouie. En passant devant la blanchisserie de sa rue, il jeta, comme d'habitude, un coup d'œil dans la boutique, et vit la petite roussotte, au teint mat, rosé par la chaleur, qui repassait, ses bras grêles nus jusqu'à l'épaule, son corsage ouvert; elle lui lança, comme d'habitude, une œillade effrontée; pour la première fois, ce regard glissa sur le sien, sans l'irriter. Il rit encore. Dans sa chambre, il ne retrouva aucune des préoccupations qu'il y avait laissées. Il jeta à droite, à gauche, chapeau, veste et gilet; et il se mit au travail, avec un entrain à conquérir le monde. Il reprit les brouillons musicaux, éparpillés de tous côtés. Sa pensée n'y était pas; il les lisait des yeux seulement; au bout de quelques minutes, il retombait dans la somnolence heureuse du Luxembourg, la tête ivre. Il s'en aperçut deux ou trois fois, essaya de se secouer; mais en vain. Il jura gaiement, et, se levant, il se plongea la tête dans sa cuvette d'eau froide. Cela le dégrisa un peu. Il revint s'asseoir à sa table, silencieux, avec un vague sourire. Il songeait:
--Quelle différence y a-t-il entre cela et l'amour?
Instinctivement, il s'était mis à penser bas, comme s'il avait eu honte. Il haussa les épaules:
--Il n'y a pas deux façons d'aimer... Ou plutôt, si, il y en a deux: il y a la façon de ceux qui aiment avec tout eux-mêmes, et la façon de ceux qui ne donnent à l'amour qu'une part de leur superflu. Dieu me préserve de cette ladrerie de cœur!
Il s'arrêta de penser, par une pudeur à poursuivre plus avant. Longtemps, il resta à sourire à son rêve intérieur. Son cœur chantait dans le silence:
--_Du bist mein, und nun ist das Meine meiner als jemals_...
(«Tu es à moi, et maintenant je suis à moi, comme je ne l'ai jamais été...»)
Il prit une feuille, et, tranquille, écrivit ce que son cœur chantait.
Ils décidèrent de prendre un appartement en commun. Christophe voulait qu'on s'installât tout de suite, sans s'inquiéter de perdre un demi-terme. Olivier, plus prudent, quoiqu'il n'aimât pas moins, conseillait d'attendre l'expiration de leurs loyers. Christophe ne comprenait pas ces calculs. Comme beaucoup de gens qui n'ont pas d'argent, il ne s'inquiétait pas d'en perdre. Il se figura qu'Olivier était encore plus gêné que lui. Un jour que le dénuement de son ami l'avait frappé, il le quitta brusquement, et revint deux heures après, étalant triomphant quelques pièces de cent sous qu'il s'était fait avancer par Hecht. Olivier rougit, et refusa. Christophe, mécontent, voulut les jeter à un Italien, qui jouait dans la cour. Olivier l'en empêcha, Christophe repartit, blessé en apparence, en réalité furieux contre lui-même de sa maladresse à laquelle il attribuait le refus d'Olivier. Une lettre de son ami vint mettre un baume sur sa blessure. Olivier lui écrivait ce qu'il ne pouvait lui exprimer de vive voix: son bonheur de le connaître et son émotion de ce que Christophe avait voulu faire pour lui. Christophe riposta par une lettre débordante et folle, qui rappelait celles qu'il écrivait, à quinze ans, à son ami Otto; elle était pleine de _Gemüt_ et de coq-à-l'âne; il y faisait des calembours en français et en allemand; et même, il les mettait en musique.