Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 9

Chapter 93,613 wordsPublic domain

Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le devant de la loge; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point pour entendre une inconnue, ne lui prêtait aucune attention; et il ne se décidait à applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que Christophe grondait, et les appelait: «Ânes!»--d'une voix basse qui s'entendait à dix pas.

Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se rappela l'existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses extravagances.--Il ne se trompait pas: cette âme de jeune fille, que le hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une réserve presque maladive: il avait fallu qu'elle fût dans un état d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. C'avait été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité générale; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle entendait derrière son dos--(elle n'osait se retourner)--les sourdes imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à tout de sa part; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut glacée d'effroi: quelle excentricité n'allait-il pas encore faire? Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait instinctivement; elle avait peur de l'effleurer.

Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu, elle l'entendit lui dire avec bonhomie:

--Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas? Je vous demande pardon.

Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait tout à l'heure décidée à venir.

Il continua:

--Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était trop fort!... Cette femme, cette vieille femme!...

Il fit de nouveau une grimace de dégoût.

Elle sourit, et dit tout bas:

--Malgré tout, c'est beau.

Il remarqua son accent, et demanda:

--Vous êtes étrangère?

--Oui, fit-elle.

Il regarda sa modeste petite robe:

--Institutrice? dit-il.

Elle rougit, et dit:

--Oui.

--Quel pays?

Elle dit:

--Je suis Française.

Il fit un geste d'étonnement:

--Française? Je ne l'aurais jamais cru.

--Pourquoi? demanda-t-elle timidement.

--Vous êtes si... sérieuse! dit-il.

(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa bouche.)

--Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse.

Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux châtains. Il ne la voyait pas: il pensait à la belle actrice. Il répéta:

--C'est curieux que vous soyez Française!... Vraiment, vous êtes du même pays qu'Ophélie? On ne le croirait jamais.

Il ajouta, après un instant de silence:

--Comme elle est belle!

Sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien; mais elle n'en voulut pas à Christophe: car elle pensait comme lui. Il essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice; mais elle ne savait rien: on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de théâtre.

--Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français? demanda-t-il.

Il croyait plaisanter: il avait touché juste.

--Ah! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela me fait tant de bien! J'étouffe ici.

Il la regarda mieux, cette fois: elle crispait légèrement les mains et semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y avoir de blessant pour lui dans cette parole:

--Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis.

Il rit franchement:

--Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment raison. Il n'y a pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf!

Il leva les épaules, en aspirant l'air.

Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges voisines, on épiait leur conversation; et il le remarqua aussi avec colère. Ils s'interrompirent donc; et, en attendant la fin de l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était distrait: l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui, dans les actes suivants; et lorsque la belle actrice arriva à la scène de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé; il sentit qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse--(car il n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât),--et ne voulant pas se donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille: obscure et trépidante; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce. Voir le triomphe de Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas... Beau triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui voudrait être lui, après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et ridicule? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie; et l'amertume enivre...

Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même pas le nom.

Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades, tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour Le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur:

--Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? Comment est-ce qu'il se nomme?... Christophe... Christophe quoi?... Christophe Krafft?... Quel nom!

(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler les _r._)

--On dirait un juron...

(Elle en dit un.)

--Est-ce qu'il est jeune ou vieux?... Gentil?...--C'est bon, j'y vais.

Elle se remit à chanter:

«_Rien n'est plus doux que mon amour..._»

en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la porte s'ouvrit impétueusement; et Ophélie parut.

Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie. Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne cherchait pas à le cacher: la visite de Christophe et son enthousiasme la rendaient heureuse:--(elle n'était pas encore gâtée par les compliments).--Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir naïf qu'elle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand; au bout d'une heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent,--et souvent, ne l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait franchement, crûment, ce qu'elle pensait; elle jugeait tout, librement, d'un regard frais et neuf; on respirait en elle un peu de son mistral balayeur de brouillards. Elle était bien douée: sans culture et sans réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes; et puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était coquette, elle jouait des prunelles; il ne lui déplaisait point de montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert: elle eût aimé tourner la tête à Christophe; mais c'était pur instinct. Nul calcul, elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de ses camarades, les tracasseries de Jézabel,--(elle appelait ainsi la grande comédienne)--qui était attentive à ne pas la laisser briller. Il lui confia ses doléances sur les Allemands: elle battit des mains et fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire du mal de personne; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire; et, tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un, elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre aux gens du Midi: elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux cernés brillaient dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée.

Ils s'aperçurent tout à coup qu'il y avait plus d'une heure qu'ils causaient. Christophe proposa à Corinne--(c'était son nom de théâtre)--de venir la reprendre dans l'après-midi, pour la piloter à travers la ville. Elle fut enchantée de l'idée; et ils se donnèrent rendez-vous, aussitôt après le dîner.

À l'heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le petit salon de l'hôtel et tenait un cahier, qu'elle lisait tout haut. Elle l'accueillit avec ses yeux riants, sans s'interrompre de lire, jusqu'à ce qu'elle eût fini sa phrase. Puis, elle lui fit signe de s'asseoir sur le canapé, auprès d'elle:

--Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse mon rôle. J'en ai pour un quart d'heure.

Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l'ongle, en lisant très vite et au hasard, comme une petite fille pressée. Il s'offrit à lui faire réciter sa leçon. Elle lui donna le cahier, et se leva pour répéter. Elle ânonnait, ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant de se lancer dans la phrase suivante. Elle secouait la tête en récitant son rôle; ses épingles à cheveux tombaient, tout le long de la chambre. Quand un mot obstiné refusait d'entrer dans sa mémoire, elle avait des impatiences d'enfant mal élevée: il lui échappait un juron drôlatique, ou même d'assez gros mots,--un très gros et très court, dont elle s'apostrophait elle-même.--Christophe était surpris de son mélange de talent et d'enfantillage. Elle trouvait des intonations justes et émouvantes; mais, au beau milieu de la tirade où elle semblait mettre tout son cœur, il lui arrivait de dire des mots qui n'avaient aucun sens. Elle récitait sa leçon, comme un petit perroquet, sans s'inquiéter de ce que cela signifiait: et c'étaient alors des coq-à-l'âne burlesques. Elle ne s'en affectait point; quand elle s'en apercevait, elle riait à se tordre. À la fin, elle dit: «Zut!», elle lui arracha le cahier des mains, le lança à la volée dans un coin de la chambre, et dit:

--Vacances! L'heure est sonnée!... Allons nous promener!

Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par scrupule:

--Vous croyez que vous saurez?

Elle répondit avec assurance:

--Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait alors?

Elle passa dans sa chambre, pour mettre son chapeau. Christophe, en l'attendant, s'assit devant le piano et tapota quelques suites d'accords. De l'autre pièce, elle cria:

--Oh! qu'est-ce que c'est que cela? Jouez encore! Que c'est joli!

Elle accourut, en se piquant son chapeau sur la tête. Il continua. Quand il eut fini, elle voulut qu'il continuât encore. Elle s'extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les Françaises sont coutumières et qu'elles prodiguent aussi bien à propos de Tristan que d'une tasse de chocolat. Christophe riait: cela le changeait des exclamations énormes et emphatiques de ses Allemands. Deux exagérations contraires: l'une tendait à faire d'un bibelot une montagne, l'autre faisait d'une montagne un bibelot; celle-ci n'était pas moins ridicule que celle-là; mais elle lui semblait, pour l'instant, plus aimable, parce qu'il aimait la bouche d'où elle sortait.--Corinne voulut savoir de qui était ce qu'il jouait; et quand elle sut que c'était de lui, elle poussa des cris. Il lui avait bien dit, dans leur conversation du matin, qu'il était compositeur; mais elle n'y avait fait aucune attention. Elle s'assit auprès de lui et exigea qu'il jouât tout ce qu'il avait composé. La promenade fut oubliée. Ce n'était pas simple politesse de sa part: elle adorait la musique, et elle avait un instinct admirable, qui suppléait à l'insuffisance de son instruction. D'abord, il ne la prit pas au sérieux, et lui joua ses mélodies les plus faciles. Mais quand, par hasard, ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait davantage, il vit, sans qu'il lui en eût rien dit, que c'était celle aussi qu'elle préférait, il eut une joyeuse surprise. Avec le naïf étonnement des Allemands, quand ils rencontrent un Français qui est bon musicien, il lui dit:

--C'est curieux. Comme vous avez le goût bon! Je n'aurais jamais cru...

Corinne lui rit au nez.

Il s'amusa dès lors à faire choix d'œuvres de plus en plus difficiles à comprendre, pour voir jusqu'où elle le suivrait. Mais elle ne semblait pas déroutée par les hardiesses expressives; et, après une mélodie particulièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par douter, parce qu'il n'avait jamais réussi à la faire goûter en Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le supplia de recommencer, et, se levant, se mit à chanter les notes, de mémoire, sans presque se tromper! Il se retourna vers elle et lui saisit les mains, avec effusion:

--Mais vous êtes musicienne! cria-t-il.

Elle se mit à rire, et expliqua qu'elle avait débuté comme chanteuse dans un Opéra de province, mais qu'un impresario en tournées avait reconnu ses dispositions pour le théâtre poétique et l'avait poussée de ce côté. Il s'exclamait:

--Quel dommage!

--Pourquoi? fit-elle. La poésie est aussi une musique. Elle se fit expliquer le sens de ses _Lieder_; il lui disait les mots allemands, et elle les répétait avec une facilité simiesque, copiant jusqu'aux plissements de sa bouche et de ses yeux. Quand il s'agissait ensuite de chanter de mémoire, elle faisait des erreurs bouffonnes; et, quand elle ne savait plus, elle inventait des mots, aux sonorités gutturales et barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait pas de le faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d'entendre sa jolie voix, qui ne connaissait pas les roueries du métier et chantait un peu de la gorge, à la façon d'une petite fille, mais qui avait un je ne sais quoi de fragile et de touchant. Elle disait franchement ce qu'elle pensait. Bien qu'elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou n'aimait pas, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée. Chose curieuse, c'était dans les pages les plus classiques et les plus appréciées en Allemagne qu'elle se trouvait le moins à l'aise: elle faisait quelques compliments, par politesse; mais on voyait que cela ne lui disait rien. Comme elle n'avait pas de culture musicale, elle n'avait pas ce plaisir, que procure inconsciemment aux amateurs et même aux artistes le _déjà entendu_, et qui leur fait reproduire à leur insu, ou aimer dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules qu'ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle n'avait pas non plus le goût allemand pour la sentimentalité mélodieuse; (ou, du moins, sa sentimentalité était autre: il n'en connaissait pas encore les défauts); elle ne s'extasiait point sur les passages d'une fadeur un peu molle, qu'on préférait en Allemagne; elle n'apprécia point le plus médiocre de ses _Lieder_,--une mélodie qu'il eût voulu pouvoir détruire, parce que ses amis ne lui parlaient que de cela, trop heureux de pouvoir le complimenter pour quelque chose. L'instinct dramatique de Corinne lui faisait préférer les mélodies qui retraçaient avec franchise une passion précise: c'était aussi à celles-là qu'il attachait le plus de prix. Toutefois, elle manifestait son peu de sympathie pour certaines rudesses d'harmonies qui semblaient naturelles à Christophe: elle éprouvait un heurt; elle s'arrêtait devant, et demandait «si vraiment c'était comme ça». Quand il disait que oui, alors elle se décidait à sauter le pas difficile; mais ensuite, elle faisait une petite grimace de la bouche, qui n'échappait point à Christophe. Souvent, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la refaisait au piano.

--Vous n'aimez pas cela? demandait-il.

Elle fronçait le nez.

--C'est faux, disait-elle.

--Non pas, faisait-il en riant, c'est vrai. Réfléchissez à ce qu'il dit. Est-ce que ce n'est pas juste, ici?

(Il montrait son cœur.)

Mais elle secouait la tête:

--Peut-être bien; mais c'est faux, là.

(Elle se tirait l'oreille.)

Elle se montrait aussi choquée par les grands sauts de voix de la déclamation allemande:

--Pourquoi est-ce qu'il parle si fort? demandait-elle. Il est tout seul. Est ce qu'il ne craint pas que ses voisins ne l'entendent? Il a l'air... (Pardon! vous ne vous fâcherez pas?)... il a l'air de héler un bateau.

Il ne se lâchait pas; il riait de bon cœur, et reconnaissait qu'il y avait là du vrai. Ces observations l'amusaient; personne ne les lui avait encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon d'un verre grossissant. Corinne demanda à Christophe d'écrire pour elle la musique d'une pièce, où elle parlerait sur l'accompagnement de l'orchestre, avec quelques phrases chantées de temps en temps. Il s'enflamma pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation scénique, que la voix musicale de Corinne lui semblait propre à surmonter; et ils firent des projets pour l'avenir.

Il n'était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent à sortir. À cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pouvait plus être question de se promener. Le soir, Corinne avait répétition au théâtre; personne n'y pouvait assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre dans l'après-midi du lendemain, pour faire la promenade projetée.

Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il trouva Corinne devant son miroir, juchée sur un haut tabouret, les jambes pendantes: elle essayait une perruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur à qui elle faisait des recommandations au sujet d'une boucle qu'elle voulait plus relevée. Tout en se regardant dans la glace, elle y regardait Christophe, qui souriait derrière son dos: elle lui tira la langue. Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna gaiement vers Christophe:

--Bonjour, ami! dit-elle.

Elle lui tendait la joue, pour qu'il l'embrassât. Il ne s'attendait pas à être si intime; mais il n'eut garde de n'en pas profiter. Elle n'attachait pas tant d'importance à cette faveur: c'était pour elle un bonjour comme un autre.

--Oh! je suis contente! dit-elle, ça ira, ça ira, ce soir.--(Elle parlait de sa perruque.)--J'étais si désolée! Si vous étiez venu, ce matin, vous m'auriez trouvée malheureuse comme les pierres.

Il demanda pourquoi.

C'était parce que le coiffeur parisien s'était trompé dans ses emballages, et qu'il lui avait mis une perruque qui ne convenait pas au rôle.

--Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêtement. Quand j'ai vu cela, j'ai pleuré, pleuré comme une Madeleine. N'est-ce pas, madame Désirée?

--Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m'a fait peur. Madame était toute blanche. Madame était comme morte.

Christophe rit. Corinne le vit dans la glace:

--Cela vous fait rire, sans cœur? dit-elle, indignée.

Elle rit aussi.

Il lui demanda comment avait été la répétition de la veille.--Tout avait très bien marché. Elle eût voulu seulement qu'on fît plus de coupures dans les rôles des autres, et qu'on n'en fît pas dans le sien... Ils causèrent si bien qu'une partie de l'après-midi y passa. Elle s'habilla, longuement; elle s'amusait à demander l'avis de Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élégance, et lui dit naïvement, dans son jargon franco-allemand, qu'il n'avait jamais vu personne d'aussi «luxurieux».--Elle le regarda d'abord, interloquée, puis poussa de grands éclats de rire.

--Qu'est-ce que j'ai dit? demanda-t-il. Ce n'est pas comme cela qu'il faut dire?

--Si! Si! cria-t-elle, en se tordant de rire. C'est justement cela.