Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 7
D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression? De la pensée? Oui, ils en mettaient partout,--partout, également. Ils eussent trouvé de la pensée dans un chausson de laine, aussi bien--pas plus, pas moins,--que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart, l'essentiel de la musique était--assurait-il--le volume du son, le bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en mesure.--Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de compliment, un brevet de bonne santé.
Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe, et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait tous les droits de crier à l'injustice: il avait pris bien garde de ne se mêler à aucune bataille d'art; il se tenait prudemment en dehors de toute question brûlante; et de peur de se tromper, il applaudissait tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir!... D'applaudir les méchantes œuvres?--C'eût été déjà fort! Mais Christophe allait plus loin: ce qu'il lui reprochait le plus d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres.
--«Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez tant d'enthousiasme que cela?... Allons donc! Vous prouvez justement le contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes, qui ont été faites, comme disait Mozart, «pour les longues oreilles». Là, donnez-vous-en à cœur joie: les braiments sont prévus; ils font partie du concert.--Mais après la _Missa Solemnis_ de Beethoven!... Malheureux!... C'est le Jugement Dernier, vous venez de voir se dérouler le _Gloria_ affolant, comme une tempête sur l'océan, vous avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin: le vol furieux de l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et réjouis, vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!... Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris, rien, rien, absolument rien! Les souffrances d'un artiste sont pour vous un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un Beethoven. Vous crieriez: «_Bis!_» à la Crucifixion. Un demi-dieu se débat, toute une vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une heure, votre badauderie!...»
Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe; mais il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité:
«_Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est, il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect._»
S'il en fût resté là! ... Mais, emporté par son élan, il dépassa le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité:--la Critique. Il bombarda ses confrères. L'un d'eux s'était permis d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à programme, à vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie. Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant, gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait l'ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, le rappeler à l'ordre et aux principes, le mit hors de lui:
--«L'ordre! L'ordre!--s'écria-t-il--vous ne connaissez pas d'autre ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi.»
Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un certain temps, il lui administra une correction magistrale.
La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des rebuffades: ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence, et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus, certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une), ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions suivies;--(ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un adversaire mieux armé: encore qu'un journaliste ait la faculté spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son adversaire, et même sans les avoir lus);--mais une longue expérience leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que faire même semblant de discuter: il fallait affirmer, ou mieux encore, nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence directe de la loi de la pesanteur: il est plus facile de faire tomber une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques, injurieuses, se répétant, chaque jour, en bonne place, avec une obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre absurdes; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville, et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être répétée.
Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité, c'était en guise d'avertissement; on ne cherchait pas à l'engager à fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de Christophe: on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint, quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire: il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins, et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au sérieux, et il reprocha a Christophe de compromettre la Revue. Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints, trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète: il dit qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées. Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses relations; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés, fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques: ils étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible, c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne: ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative, pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui désigneraient.--Point. Christophe n'écoutait rien: il n'avait égard à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà, leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations: Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent: Christophe se fâcha, mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari: ce lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire, sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu timbré, il ne l'en aimait que mieux:--(il avait besoin de trouver ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.)--Il continua donc, avec Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres.
Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti musical le plus avancé du pays.
Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes, un _Wagner-Verein_, qui représentait les idées neuves contre le clan conservateur.--Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle étaient accueillies,--sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus discuter,--toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit wagnérien. Aussi, les _Wagner-Vereine_ auraient-ils eu une tâche utile à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples; et, de même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un seul, les _filiales_ de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus, admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages: musique, poésie, drame et métaphysique.
C'était précisément le cas du _Wagner-Verein_ de la ville.--Cependant, il y mettait des formes; il cherchait volontiers à enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne pouvaient rien faire seuls: ni chanter, ni se promener, ni boire. Il avait l'aversion de tout _Vereinswesen._ Mais, à tout prendre, il était mieux disposé pour un _Wagner-Verein_ que pour les autres _Vereine_: c'était au moins un prétexte à de beaux concerts; et bien qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait, semblait-il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait aussi injuste que lui pour Brahms et les «Brahmines». Il se laissa donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire: il connaissait tout le monde. Sans être musicien, il faisait partie du _Wagner-Verein._--Le comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques pointes irrespectueuses contre l'idole sainte; mais on avait préféré fermer les yeux là-dessus;--et, peut-être, ces premières attaques, assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe, avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe, flatté, accepta: il vint au _Wagner-Verein_; et, poussé par Mannheim, il s'y laissa inscrire.
À la tête du _Wagner-Verein_ étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait fait un Dictionnaire de Wagner,--_Wagner-Lexikon_,--permettant de savoir, à la minute, la pensée du maître _de omni re scibili_: ç'avait été la grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les _Bayreuther Blätter_ des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme latin, et spécialement français. Il proclamait la défaite définitive de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour, âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France: le comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très poli, et rougissant comme une demoiselle.--L'autre pilier du _Wagner-Verein_, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de produits chimiques, jusqu'à quarante ans; puis il avait tout planté là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de Bayreuth: on contait qu'il s'y était rendu à pied, de Munich, en sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge; toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus stupide que les autres. Trop peu sur de lui-même en musique pour se fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les interprétations que donnaient de Wagner les _Kapellmeister_ et les artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures, qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de ce fait, elles-mêmes sacrées.
Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils étaient hommes du monde, affables, assez instruits; et la conversation de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque: et les braques ne déplaisaient pas trop à Christophe: ils le changeaient de l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort, des «originaux», que dans le reste du troupeau. Car ces «originaux» sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des mouvements d'horlogerie.
Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour le contraire de ce qu'il était; et il n'était pas loin de regarder comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de chercher des rapprochements entre des phrases de ses _Lieder_ et des passages de la _Tétralogie_, qui n'avaient rien de commun que certaines notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses œuvres encastrée--côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un scholar wagnérien--entre deux blocs énormes de l'éternel Richard.
Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes; et, en définitive, rien ne comptait que les hommes: les idées étaient ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de servitude des générations à venir.--Christophe ne put se tenir d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques, d'aucune sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en arrière,--celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu. Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers à l'étrangler quand il était vivant:--en quoi il leur faisait tort. Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination; ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans; puis, comme la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la première montée il s'arrête époumonné; bien peu ont assez de souffle pour continuer leur route.
L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur sympathie était un marché: pour qu'ils fussent avec lui, il fallait qu'il fût avec eux; et il était trop évident que Christophe ne céderait rien de lui-même: il ne se laissait pas enrôler. On lui battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra moins d'empressement à accueillir ses œuvres; et certains commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe: d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu'on espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait, sinon par persuasion, du moins par lassitude.
Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui, il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était son ennemi. Après une soirée au _Wagner-Verein_, où il s'était heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien; et Mannheim accourut chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots, Christophe éclata:
--Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût effroyable des hommes; il m'est presque impossible d'en regarder un en face.
Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation de Christophe qu'à s'en donner le spectacle:
--Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n'est pas d'aujourd'hui: que s'est-il donc passé de nouveau?
--Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi: c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui agit d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que coûte; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit! Et tant pis pour moi! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux plus appartenir qu'à moi.
--Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef d'orchestre, d'un public, d'une claque...
Christophe criait:
--Non! non! non!...
Mais le dernier mot le fit bondir:
--Une claque! Tu n'as pas honte?
--Ne parlons pas de claque payée--(quoique ce soit, à vrai dire, le seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le mérite d'une œuvre).--Mais il faut toujours une claque, une petite coterie dûment stylée; chaque auteur a la sienne: c'est à cela que les amis sont bons.
--Je ne veux pas d'amis!
--Alors, tu seras sifflé.
--Je veux être sifflé!
Mannheim était aux anges.
--Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera pas.