Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 5
Et ils le méprisaient de les laisser faire; car ils savaient très bien qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient, comme partout et toujours,--par le fait de la différence de leur race, qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation railleuse,--ils étaient les esprits les plus avancés, les plus sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés, qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire un coup d'État, ou dé réclame, à partir bruyamment en guerre contre une idole du jour,--qui commençait à branler,--ils avaient soin de ne pas brûler leurs vaisseaux: en cas de danger, ils se rembarquaient. Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne,--quand elle était finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât; les Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les nouveaux _Davidsbündler_, c'était à faire croire qu'ils auraient pu être terribles, s'ils avaient voulu:--mais ils ne voulaient pas. Ils préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.
Christophe se trouva mal à l'aise dans ce milieu. Ils parlaient surtout de femmes et de chevaux; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient compassés. Adalbert s'exprimait d'une voix blanche et lente, avec une politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secrétaire de la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l'air brutal, voulait toujours avoir raison; il tranchait surtout, n'écoutait jamais ce qu'on lui répondait, semblait mépriser l'opinion de l'interlocuteur et, encore plus, l'interlocuteur. Goldenring, le critique d'art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement clignotants derrière de larges lunettes,--pour imiter sans doute les peintres qu'il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait silencieusement, mâchonnait des lambeaux de phrases qu'il n'achevait jamais, et faisait des gestes vagues dans l'air avec son pouce. Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, une figure fine et fatiguée, au nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et la chronique mondaine. Il disait des choses très crues, d'une voix caressante; il avait de l'esprit, méchant, souvent ignoble.--Tous ces jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient: c'est le suprême luxe, quand on possède tout, de nier la société; car on se dégage ainsi de ce qu'on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir détroussé un passant, lui dirait: «Que fais-tu encore ici? Va-t'en! Je n'ai plus besoin de toi.»
Christophe, dans ce groupe, n'éprouvait de sympathie que pour Mannheim. C'était assurément le plus vivant des cinq; il s'amusait de tout ce qu'il disait et de tout ce qu'on disait; bégayant, bredouillant, ânonnant, ricanant, disant des coq-à-l'âne, il n'était pas capable de suivre un raisonnement, ni de savoir au juste ce qu'il pensait lui-même; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce fût, et sans l'ombre d'ambition. À la vérité, il n'était pas très franc: il jouait toujours un rôle; mais c'était innocemment, et cela ne faisait de tort à personne. Il s'emballait pour toutes les utopies baroques--généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop moqueur pour y croire tout à fait; il savait garder son sang-froid, même dans ses emballements, et il ne se compromettait jamais dans l'application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte: c'était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour l'instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas d'être bon, naturellement; il voulait paraître bon; il professait la bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l'activité sèche et dure des siens et contre le rigorisme, le militarisme, le philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste, bouddhiste,--il ne savait trop lui-même,--apôtre d'une morale molle et désossée, indulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui ne cachait point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucoup moins aux vertus,--une morale qui n'était qu'un traité du plaisir, une association libertine de complaisances mutuelles, qui s'amusait à ceindre l'auréole de la sainteté. Il y avait là une petite hypocrisie qui ne sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui aurait pu même être franchement écœurante, si elle s'était prise au sérieux. Mais elle n'y prétendait pas; elle s'amusait d'elle-même. Ce christianisme polisson n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à quelque autre marotte,--n'importe laquelle: celle de la force brutale, de l'impérialisme, des «lions qui rient».--Mannheim se donnait la comédie; il se la donnait de tout son cœur; il endossait tour à tour tous les sentiments qu'il n'avait pas, avant de redevenir un bon vieux Juif comme les autres, avec tout l'esprit de sa race. Il était très sympathique et extrêmement agaçant.
Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie, un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit,--et beau, avec cela: une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que Christophe l'admirait.--Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui. Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami, le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.
C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence, la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les Juifs; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves pour la musique--(l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose illustre)--étaient israélites; et le brave homme était malheureux: car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis Dieu en croix; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique.--Le père de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de scrupules à prendre l'argent des Juifs; et il trouvait même cela très bien: mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les méprisait.--Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez rogues avec elle: pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n'en voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux, que Dieu avait damnés; elle s'attendrissait, en voyant passer la fille de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants:
--Une si belle personne!... De si jolis petits!... Quel malheur!... pensait-elle.
Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il dînerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de méchant contre les Juifs--(on dit du mal de tout le monde)--et qu'il y a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les chrétiens d'un autre.
Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population juive: les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées, aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient, comme des feux follets dansant sur les marais: des regards merveilleux, des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître, en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher l'élite de la société juive.
Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la nouveauté, et, même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré, Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré, elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l'expression était plus trouble, incertaine, composite; les yeux et les joues étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule de cette race, jetés confusément, des éléments multiples, disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur cernure bleuâtre.
Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer orientale.
Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard; rien ne semblait lui échapper, de cette âme chrétienne. Il le sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant. Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à son instinct de l'exercer,--surtout quand elle avait affaire à une proie aussi facile que Christophe.--Ce qui l'intéressait davantage, c'était de connaître son adversaire: (tout homme, tout inconnu était pour elle un adversaire,--avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait de pénétrer une âme, d'en peser la valeur--(elle y mettait autant d'attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses écus);--elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont la clef de l'âme, s'emparer des secrets: c'était sa façon de s'en rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire; et de sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet. Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de l'ennui.
Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la bouche: Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure devenait froide, les yeux indifférents; elle s'occupait du service et parlait au domestique, d'un ton glacial; il semblait qu'elle n'écoutât plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau; et trois ou quatre mots précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris.
Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe: elle connaissait les hâbleries de Franz; son ironie eut beau jeu, quand elle vit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et la distinction--(il semblait que Franz eût un don pour voir le contraire de l'évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un amusement paradoxal).--Mais, en étudiant mieux Christophe, elle reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait dit; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste et hardie: elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques; elle lui fit jouer du piano: elle n'aimait pas la musique, mais elle la comprenait; et elle reconnut l'originalité musicale de Christophe, bien que sa musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement louangeuses, montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe.
Christophe s'en aperçut; et il en fut fier; car il sentait le prix d'un tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le désir qu'il avait de la conquérir; et il y mettait une naïveté, qui faisait sourire ses trois hôtes: il ne parlait plus qu'à Judith, et pour Judith; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils n'avaient pas existé.
Franz le regardait parler; il suivait ses paroles, des lèvres et des yeux, avec un mélange d'admiration et de blague; et il pouffait, en échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur, qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer.
Lothar Mannheim,--un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui donnait l'impression d'une vitalité puissante,--avait, lui aussi, étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait reconnu sur-le-champ qu'il y avait «quelque chose» en ce garçon. Mais il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens: ce n'était pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point; il s'en vantait même:--(quand un homme de sa sorte avoue une ignorance, c'est pour en tirer vanité.)--Comme Christophe, de son côté, manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier, et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne se donnait même plus la peine de suivre la conversation; il s'en remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience.
Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith:
--Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de l'artiste?
Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit:
--Il est un peu braque; mais il n'est pas bête.
--Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, il peut réussir?
--Oui, je crois. Il est fort.
--Très bien,--dit Lothar, avec la logique magnifique des forts, qui ne s'intéressent qu'aux forts,--il faudra donc l'aider.
Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim. Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous deux,--elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu d'esprit,--se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence étaient pris: son cœur ne l'était point.--Pourquoi?--Il eût été assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.--Si Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément. Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,--certes un peu troublant;--mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds à la tête. Sa beauté même--ses gestes, ses mouvements, ses traits, les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur élégante,--était le reflet de son intelligence; son corps était modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix de l'amitié.
Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux. Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,--à sa façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines: c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher. Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.
Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli, et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine: Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.