Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 40

Chapter 403,714 wordsPublic domain

Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre. Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux; mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la lumière d'or du _Bon Samaritain_; les figures d'épouvante dans l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il sentait comme un roc: «_la mort n'y mord_»...--Mais le roc était de nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales, timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait, avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu, haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le combat contre les diables... «_Und wenn die Welt voll Teufel wär, und wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr..._» («Et quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...»)

Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait, s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur, s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de J. S. Bach.

Tandis qu'il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre l'étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience qu'on ouvrait la porte de sa chambre, et qu'une femme entrait, une bougie à la main. Il crut que c'était encore une hallucination. Il voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin en loin, une vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu'on avait soulevé son oreiller, qu'on lui avait mis une couverture sur les pieds, qu'il avait sur le dos quelque chose qui le brûlait; ou il voyait, assise au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin, qui l'ausculta. Christophe n'entendait pas ce qu'on disait; mais il devina qu'on parlait de le porter à l'hôpital. Il essaya de protester, de crier qu'il ne voulait pas, qu'il voulait mourir ici, seul; mais il ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le comprit pourtant: car elle prit sa défense, et elle le calma. Il s'épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu'il put formuler une phrase suivie, au prix d'efforts inouïs, il le lui demanda.. Elle lui répondit qu'elle était sa voisine de mansarde, qu'elle l'avait entendu gémir de l'autre côté du mur, et qu'elle s'était permis d'entrer, pensant qu'il avait besoin d'aide. Elle le pria respectueusement de ne pas se fatiguer à parler. Il lui obéit. Au reste, il était brisé par l'effort qu'il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son cerveau continuait de travailler, rassemblant péniblement ses souvenirs épars. Où donc l'avait-il vue?... Il finit par se rappeler: oui, il l'avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était domestique, elle se nommait Sidonie.

Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu'elle le vît. Elle était petite, la figure sérieuse, le front bombé, les cheveux relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles et de forte ossature, le nez court, les yeux bleu-clair, au regard doux et obstiné, les lèvres grosses et serrées, le teint anémié, l'air humble, concentré, un peu raidi. Elle s'occupait de Christophe, avec un dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir jamais de la réserve d'une domestique qui n'oublie pas la différence de classes.

Peu à peu cependant, lorsqu'il alla mieux et qu'il put causer avec elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidoine à lui parler un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours; il y avait certaines choses (on le voyait), qu'elle ne disait pas. Elle avait un mélange d'humilité et de fierté. Christophe apprit qu'elle était bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait avec beaucoup de discrétion; mais Christophe n'eut pas de peine à deviner qu'il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, par orgueil; et elle ne manquait jamais de lui envoyer une partie de l'argent de son mois; mais elle n'était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus jeune, qui se préparait à un examen d'institutrice, et dont elle était très fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle s'acharnait au travail, d'une façon entêtée.

--«Est-ce qu'elle avait une bonne place?» lui demandait Christophe.

--«Oui; mais elle pensait à la quitter.»

--«Pourquoi? Est-ce qu'elle avait à se plaindre de ses maîtres?»

--«Oh! non. Ils étaient très bons pour elle.»

--«Est-ce qu'elle ne gagnait pas assez?»

--«Si...»

Il ne comprenait pas bien; il essayait de comprendre, il l'encourageait à parler. Mais elle n'avait rien à lui raconter que sa vie monotone, la peine qu'on avait à gagner sa vie, elle n'y insistait point: le travail ne l'effrayait pas, il lui était un besoin, presque un plaisir. Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant: l'ennui. Il le devinait. Peu à peu, il lisait en elle, avec l'intuition d'une grande sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que rendait plus pénétrante le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue par la chère maman. Il voyait, comme s'il l'avait vécue, cette existence morne, malsaine, contre nature,--l'existence ordinaire, que la société bourgeoise impose aux domestiques:--des maîtres pas méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs jours, sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures, des heures, dans l'étouffante cuisine, dont la lucarne, encombrée par un garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses joies, quand on lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une lueur de désir et d'espoir, sans intérêt à rien.--Le plus mauvais moment pour elle était quand ses maîtres s'en allaient à la campagne. Ils ne l'emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois, mais ne lui payaient pas son voyage pour retourner au pays; ils la laissaient libre d'y aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison à peu près abandonnée. Elle n'avait pas envie de sortir, elle ne causait même pas avec les autres domestiques, qu'elle méprisait un peu à cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n'allait pas s'amuser: elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine, ou dans sa chambre, d'où par-dessus les cheminées elle apercevait le sommet d'un arbre, dans un jardin d'hôpital. Elle ne lisait pas, elle essayait de travailler, elle s'engourdissait, elle s'ennuyait, elle pleurait d'ennui; elle avait un pouvoir singulier de pleurer, indéfiniment: c'était son plaisir. Mais quand elle s'ennuyait trop, elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur mort. Puis, elle se secouait; ou la vie revenait d'elle-même. Elle pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter; elle dormait. Les jours passaient...

Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d'elle-même. Elle n'était pas sans voir et sans juger ses maîtres, les soucis que se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite, l'intérêt qu'ils prenaient à un tableau, a un morceau de musique, à un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des domestiques provinciaux, qui n'admirent que ce qu'ils ne comprennent pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces bavardages, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et ennuyeuses par surcroît, qui prennent une si grande place dans ces existences mensongères. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer silencieusement la vie réelle, avec laquelle elle était aux prises, aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, où tout semble fabriqué par l'ennui. Au reste, elle n'en était pas révoltée. C'était ainsi: c'était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens et les sots. Elle disait:

--Faut de tout, pour faire un monde.

Christophe s'imaginait qu'elle était soutenue par sa foi religieuse; mais un jour, elle dit, à propos des autres, plus riches et plus heureux:

--Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.

--Quand donc? demanda-t-il. Après la révolution sociale?

--La révolution? dit-elle. Oh! bien, il passera de l'eau sous le pont, avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même.

--Alors, quand est-ce qu'on sera pareils?

--Après la mort, bien sûr! Il ne reste rien de personne.

Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n'osa pas lui dire:

--Est-ce que ce n'est pas affreux, en ce cas, si l'on n'a qu'une vie, qu'elle soit comme la vôtre, tandis qu'il y a d'autres gens qui sont heureux?

Mais elle sembla avoir deviné ce qu'il pensait; elle continua, avec un flegme résigné et un peu ironique:

--Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas tirer le gros lot. On est mal tombé: tant pis!

Elle ne songeait même pas à chercher hors de France (comme on le lui avait offert en Amérique) une place qui lui rapportât davantage. L'idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait:

--C'est partout que les pierres sont dures.

Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons intellectuelles de vivre, et pourtant une tenace vitalité,--de ce peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et soumis, qui n'aime pas beaucoup la vie, mais qui y tient, et qui n'a pas besoin d'encouragements factices pour garder son courage.

Christophe, qui ne le connaissait pas encore, s'étonnait de trouver chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait son attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que tout, son robuste sens moral, qui ne s'appuyait sur rien. Il n'avait vu jusque-là les gens du peuple français qu'à travers les romans naturalistes et les théories des petits hommes de lettres contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la Révolution, aimaient à se représenter l'homme de la nature comme un animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices... Il découvrait avec surprise l'intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n'était pas une affaire de morale; c'était une affaire d'instinct et de fierté. Elle avait son orgueil aristocratique. Car c'est une sottise de croire que qui dit: peuple, dit: populaire. Le peuple a ses aristocrates, de même que la bourgeoisie a ses âmes de la plèbe. Des aristocrates, c'est-à-dire des êtres qui ont des instincts, un sang peut-être, plus purs que les, autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce qu'ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minorité; mais, même tenus à l'écart, on sait bien qu'ils sont les premiers; et leur seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints de se modeler sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque village, chaque groupement d'hommes est, dans une certaine mesure, ce que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu'ils sont, l'opinion est, ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement anarchique des majorités, à l'heure actuelle, ne changera rien à cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.--De tout ce que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi rien, et ne cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et malpropre des journaux ne l'atteignait pas plus que les nouvelles politiques. Elle ne savait même pas qu'il y eût des Universités Populaires; et, si elle l'avait su, il est probable qu'elle ne s'en serait pas plus souciée que d'aller au sermon. Elle faisait son métier, et pensait ses pensées; elle ne s'inquiétait pas de penser celles des autres. Christophe lui en fit ses compliments.

--Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? dit-elle. Je suis comme tout le monde. Vous n'avez donc pas vu de Français?

--Voilà un an que j'habite au milieu d'eux, dit Christophe; et je n'en ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu'à s'amuser, ou à singer ceux qui s'amusent.

--Bien oui, dit Sidonie. Vous n'avez vu que des riches. Les riches, c'est partout les mêmes. Vous n'avez encore rien vu.

--Si fait, dit Christophe. Je commence.

Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne l'impression d'une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres d'un jour, et qui ne passe pas.

Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.

La première chose dont il s'inquiéta fut de rembourser à Sidonie les dépenses qu'elle avait faites pour lui, pendant qu'il était malade. Dans l'impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour chercher de l'ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht: il demandait qu'on voulût bien lui faire une avance d'argent sur son prochain travail. Avec son mélange étonnant d'indifférence et de bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la réponse,--quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie, n'acceptant qu'un peu de lait et de pain qu'elle le forçait à prendre, et qu'il se reprochait ensuite, parce qu'il ne l'avait pas gagné: après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se faire aimer, même en faisant du bien. C'était, du reste, qu'en faisant du bien, il n'aimait pas.

Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l'après-midi, et le soir. Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit; elle s'occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le délabrement de son linge, sans le dire, elle l'emportait chez elle, pour le raccommoder. Insensiblement, s'était glissé dans leurs relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue; elle se mettait à la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s'efforçait de tromper son besoin d'affection familiale, dont on souffre bien plus, quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec Sidonie qu'avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses chagrins d'artiste. Elle le plaignait doucement, avec un peu d'ironie pour ces tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère, et lui faisait du bien.

Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation railleuse, que «ce n'était pas permis, quand on est domestique: cela complique trop les choses. Et puis, il faut bien tomber dans son choix, et ce n'est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent vous faire la cour, quand vous avez de l'argent; ils mangent votre argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop d'exemples autour d'elle: elle n'était pas tentée de faire de même.»--Elle ne disait pas qu'elle avait eu un mariage manqué: son «futur» l'avait laissée, quand il avait vu qu'elle donnait tout ce qu'elle gagnait aux siens.--Christophe la voyait jouer maternellement dans la cour avec les enfants d'une famille qui habitait la maison. Quand elle les rencontrait seuls dans l'escalier, il lui arrivait de les embrasser avec passion. Christophe l'imaginait à la place d'une des dames qu'il connaissait: elle n'était point sotte, elle n'était pas plus laide qu'une autre; il se disait qu'à leur place, elle eût été mieux qu'elles. Tant de puissances de vie enterrées, sans que personne s'en souciât! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent la terre, et qui prennent, au soleil, la place et le bonheur des autres!...

Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop affectueux pour elle; il se faisait câliner, comme un grand enfant.

Sidonie, certains jours, avait l'air abattue; mais il l'attribuait à sa tâche. Une fois, au milieu d'un entretien, elle se leva brusquement, et quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu'à l'ordinaire, elle interrompit ses visites pour quelque temps; et, quand elle revint, elle ne lui parla plus qu'avec contrainte. Il se demandait en quoi il avait pu l'offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec vivacité qu'il ne l'avait offensée en rien; mais elle continua de s'éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu'elle partait: elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes froids et guindés, elle le remercia des bontés qu'il lui avait témoignées, lui exprima les souhaits qu'elle formait pour sa santé et pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si étonné de ce brusque départ qu'il ne sut que dire; il essaya de connaître les motifs qui l'y déterminaient: elle répliqua, d'une manière évasive. Il lui demanda où elle allait se placer: elle évita de répondre; et, pour couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de la porte, il lui tendit la main; elle la serra un peu vivement; mais sa figure ne se démentit pas; et, jusqu'au bout, elle garda son air raide et glacé. Elle s'en alla.

Il ne comprit jamais pourquoi.

L'hiver s'éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n'était pas guéri. Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui se cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui l'empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner de s'en aller sur la Côte d'Azur, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu'il sortit! S'il n'était pas allé chercher son dîner, ce n'était pas son dîner qui serait venu le chercher.--On lui ordonnait aussi des drogues qu'il n'avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander conseil aux médecins: c'était de l'argent perdu; et puis, il se sentait toujours mal à l'aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se comprendre: deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et un peu méprisante pour ce pauvre diable d'artiste, qui prétendait être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille par le fleuve de la vie. Il était humilié d'être regardé, palpé, tripoté par ces hommes. Il avait honte de son corps malade. Il pensait:

--Comme je serai content, lorsqu'_il_ mourra!

Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de raisons de souffrir, Christophe supportait son sort patiemment. Jamais il n'avait été si patient. Il s'en étonnait lui-même. La maladie est bienfaisante, souvent. En brisant le corps, elle affranchit l'âme; elle la purifie: dans les nuits et les jours d'inaction forcée, se lèvent des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le soleil de la santé. Qui n'a jamais été malade ne s'est connu jamais tout entier.

La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle l'avait dépouillé de ce qu'il y avait de plus grossier dans son être. Il sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie nous empêche d'entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de fièvre, dont les moindres souvenirs s'étaient gravés en lui, il vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt, chaude, douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les magiques reflets d'un soleil invisible. Et bien qu'il ne crût point, il savait qu'il n'était point seul: un Dieu le tenait par la main, le menait où il fallait qu'il vînt. Il se confiait à lui comme un petit enfant.