Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 4
Le public se réveillait un peu: il attendait la chanteuse,--il était accoutumé à l'applaudir. Dans cet océan d'œuvres nouvelles, où il errait sans boussole, elle lui était une certitude, une terre connue et solide, où il ne risquait pas de se perdre. Christophe discerna leur pensée; et il eut un mauvais rire. La chanteuse n'eut pas moins conscience de l'attente du public: Christophe le vit à ses airs de reine, quand il vint l'avertir que c'était son tour. Ils se dévisagèrent avec hostilité. Au lieu de lui offrir le bras, Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer seule. Elle passa, furieuse. Il la suivait, d'un air ennuyé. Aussitôt qu'elle parut, la salle lui fit une ovation: c'était un soulagement; les visages s'éclairaient, le public s'animait, toutes les lorgnettes étaient en joue. Sure de son pouvoir, elle attaqua les _Lieder_, à sa manière, bien entendu, et sans tenir aucun compte des observations que Christophe lui avait faites la veille. Christophe, qui l'accompagnait, blêmit. Il prévoyait cette rébellion. Au premier changement qu'elle fît, il tapa sur le piano, et dit avec colère:
--Non!
Elle continua. Il lui soufflait dans le dos, d'une voix sourde et furieuse:
--Non! Non! Ce n'est pas cela!... Pas cela!...
Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait entendre, mais dont l'orchestre ne perdait rien, elle s'obstinait, ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d'orgue. Lui, n'en tenait pas compte et allait de l'avant: ils finirent par avoir une mesure d'écart. Le public ne s'en apercevait pas: depuis longtemps, il avait admis que la musique de Christophe n'était pas faite pour paraître agréable ni juste; mais Christophe, qui n'était pas de cet avis, faisait des grimaces de possédé; il finit par éclater. Il s'arrêta net, au milieu d'une phrase:
--Assez! cria-t-il à pleins poumons.
Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta, à son tour.
--Assez! répéta-t-il sèchement.
Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes, il dit, d'un ton glacial:
--Recommençons!
Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient; elle songea à lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard, comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par l'autorité de Christophe:--elle recommença. Elle chanta tout le cycle de _Lieder_, sans changer une nuance, ni un mouvement: car elle sentait qu'il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l'idée d'un nouvel affront.
Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient pas les _Lieder_ qu'il applaudissait;--(elle en eût chanté d'autres qu'il eût applaudi de même)--c'était la chanteuse célèbre et vieillie sous le harnois: il savait qu'il pouvait admirer, en toute sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée; mais il trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano.
Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence; elle était trop troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment, s'enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d'heure, elle se soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était accumulé: crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées, imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi, lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui: c'était la _Festmarsch_ de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler: il acclama Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert.
On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour,--cette petite ville de province, cancanière et ennuyée,--ne perdirent aucun détail de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent pas d'allusion à l'incident; mais ils furent d'accord pour exalter l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de renseignement, les _Lieder_ qu'elle avait chantés. Sur les autres œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de chose près dans tous les journaux: «... Science du contrepoint. Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être original...»--Suivait un paragraphe sur la véritable originalité, celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de Lœwe, de Schubert, de Brahms, «ceux qui sont originaux sans avoir pensé à l'être».--Puis on passait par une transition naturelle à la nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du _Nachtlager von Granada_ de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de «cette délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour».
En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les critiques le mieux disposés, une incompréhension totale;--chez ceux qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise;--enfin, dans le grand public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé à ses propres pensées, le grand public ne pense rien.
Christophe fut atterré.
Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises, du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à l'impertinent jeune homme.--Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder: ils se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut savoir leur véritable pensée: les plus sincères lui opposèrent ses œuvres précédentes, ses sottises des débuts.--Plus d'une fois par la suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses œuvres anciennes,--et cela, par les mêmes gens qui, quelques années avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient nouvelles: c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait; il poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien! il l'admettait; cela lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne l'était plus à vingt; et il espérait bien n'en pas rester là, changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient arrêter la vie!... L'intéressant, dans ses compositions d'enfance, n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer!... Non, ils n'avaient rien compris jamais à ce qu'il était, jamais ils ne l'avaient aimé; ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun avec les médiocres, non ce qui était _lui_, vraiment: leur amitié n'était qu'un malentendu...
Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens, incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur tête débile: il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps. L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est recouverte de la crasse des ans.
Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il était _présent_, et qu'on le comprît quand il était _passé._ Il préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas, jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire comprendre, de s'expliquer, de discuter; c'était peine perdue: il eût fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût allemand. Toute possibilité lui en manquait: ce n'était pas en quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre personne; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite le public à l'entendre...
Et juste, à point nommé, son étoile--sa mauvaise étoile--vint lui en offrir les moyens.
Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis; mais tous étaient froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu détourner l'entretien; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher un calembour. Mais Christophe n'entendait pas; il continuait de plus belle; et Krause se désolait:
--Qu'a-t-il besoin de dire tout cela? Que le bon Dieu le bénisse! On peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable!
Le plus curieux, c'est que «ces choses», lui aussi, les pensait; du moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe réveillaient en lui bien des doutes; mais il n'avait pas le courage d'en convenir,--moitié par peur de se compromettre, moitié par modestie, par défiance de soi.
Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz: tout était sur le même plan; il n'y avait pas de plus et de moins dans son admiration: il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin vital; il souffrait, quand on voulait le limiter.
Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher: d'instinct, c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix; son âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes. C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se mentait,--en parfaite innocence. Il y a des «Brahmines» qui croient retrouver en leur dieu le souffle des génies passés: ils aiment Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux: c'était Brahms qu'il aimait en Beethoven.
Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait mourir à plat ventre, comme il avait vécu: c'était sa position naturelle; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce qui était officiel, consacré, «arrivé»; et il était hors de lui qu'on voulut l'empêcher de lécher la poussière.
Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres; et il disait des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands.
À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire. Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit, allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe, attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d'un accès convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe, embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger, bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot qu'il cherchait,--un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient barrir l'auditoire.
Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la salle, allait passer le seuil, in fut abordé par le jeune homme qui avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la permission de se présenter:
--Franz Mannheim.
Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation, et il le félicita de la _maestria_ avec laquelle il avait pulvérisé ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda, heureux, un peu méfiant:
--C'est sérieux? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi?
L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait:
--Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas? Vous êtes de mon avis?
--Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me plaise,--(ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire),--c'est la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas trop mauvais goût...
--Hé! hé!--fit Christophe, sceptique, flatté tout de même,--ce n'est pas là une preuve.
--Vous êtes difficile... Bon!... Je pense comme vous: ce n'est pas là une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles qu'on veut que nous admirions, «_cet éternel Hier, qui a toujours été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait loi aujourd'hui...!_»
Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller:
«_. . . . . . . . . . . . . . Das ewig Gestrige Das immer war und immer wiederkehrt..._»
--Et lui, tout le premier!--s'interrompit-il au milieu de sa récitation.
--Qui? demanda Christophe.
--Le pompier qui a écrit cela!
Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait:
--Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on procédât a un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât rien subsister de tout ce qui était avant.
--C'est un peu radical, dit Christophe, souriant.
--Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop; il faudrait dire: trente... Et encore!... Mesure d'hygiène. On ne garde pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie, quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal. Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté: côté des vivants; côté des morts.
--Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.
--Mais non, mais non! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il y a des vivants qui sont plus morts que les morts.
--Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore jeune.
--Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes... Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais une seconde fois. Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en Allemagne. Mort aux vieux!
Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se donnait beaucoup de mal pour les discuter; il sympathisait en partie avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux, il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de ses principes. L'orgueilleux Christophe, à qui tant de gens ne pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure éducation,--quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué à se voir pris au sérieux; il fut mis en joie par la peine que prenait Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre; et tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que Christophe lui attribuait: il le trouvait ridicule et charmant.
Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui. Mannheim le prit familièrement par le bras:
--Vous avez un moment?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public?
--Si je ne ferais pas mieux? Si je voudrais?... Parbleu! Et où voulez-vous que j'écrive? Vous êtes bon, vous!...
--Voilà: j'ai à vous proposer...Nous avons, quelques amis et moi:--Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien Ehrenfeld,--nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de la ville: le _Dionysos._ ... (Vous connaissez certainement?)... Nous vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale?
Christophe était confus d'un tel honneur: il mourait d'envie d'accepter; il craignait seulement de n'en être pas digne: il ne savait pas écrire.
--Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce n'est rien d'être un artiste: un artiste, c'est celui qu'on peut siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire: «Sifflez-moi cet homme-là!» Toute la salle se décharge sur lui de l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur pâtée, peu importe laquelle! Elles avaleront tout.
Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire:
--Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue! Chacun de nous est libre.
Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses amis. Ils l'accueillirent avec cordialité.
À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches: Mannheim, fils d'un banquier; Goldenring, d'un propriétaire de vignobles renommés; Mai, d'un directeur d'établissement métallurgique; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace, attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié: ils persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient beau faire des folies: ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait: mais il ne possédait rien; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des «Polymètres», dans le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très longs et très courts, où les points, les doubles et triples points, les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les allitérations et que les répétitions--d'un mot, d'une ligne, d'une phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les langues. Il prétendait faire en vers--(on n'avait jamais su pourquoi)--du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique, qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et sec, naïf et dandy; ses vers laborieux affectaient une négligence cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise. Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les mépriser.