Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 37

Chapter 373,827 wordsPublic domain

Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses œuvres dans les concerts, il trouva porte close. On avait déjà bien assez à faire de jouer--ou de ne pas jouer--les œuvres des jeunes musiciens français. On n'avait pas de place pour un Allemand inconnu.

Christophe ne s'entêta point à faire des démarches. Il s'enferma chez lui, et se remit à écrire. Peu lui importait que les gens de Paris l'entendissent ou non. Il écrivait pour son plaisir, et non pour réussir. Le vrai artiste ne s'occupe pas de l'avenir de son œuvre. Il est comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient joyeusement des façades de maisons, sachant que dans dix ans il n'en resterait rien. Christophe travaillait donc en paix, attendant des temps meilleurs, quand lui vint un secours inattendu.

Christophe était alors attiré par la forme dramatique. Il n'osait pas s'abandonner librement au flot de son lyrisme intérieur. Il avait besoin de le canaliser en des sujets précis. Et, sans doute, est-il bon pour un jeune génie qui n'est pas encore maître de soi, qui ne sait même pas encore ce qu'il est exactement, de se fixer des limites volontaires où enfermer son âme qui se dérobe à lui. Ce sont les écluses nécessaires qui permettent de diriger le cours de la pensée.--Malheureusement, il manquait à Christophe un poète; il était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la légende ou dans l'histoire.

Parmi les visions qui flottaient en lui depuis quelques mois, étaient des images de la Bible.--La Bible, que sa mère lui avait donnée comme compagne d'exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu'il ne la lût point dans un esprit religieux, l'énergie morale, ou, pour mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui était une fontaine, où, le soir, il lavait son âme nue, salie par les fumées et les boues de Paris. Il ne s'inquiétait pas du sens sacré du livre; mais ce n'en était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de nature sauvage et d'individualités primitives, qu'il y respirait. Il buvait ces hymnes de la terre dévorée de foi, des montagnes palpitantes, des cieux exultants, et des lions humains.

Une des figures du livre, pour qui il avait une tendresse, était David adolescent. Il ne lui prêtait pas l'ironique sourire de gamin de Florence, ni la tension tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient donnés à leurs œuvres sublimes: il ne les connaissait pas. Il voyait son David comme un pâtre poétique, au cœur vierge, où dormait l'héroïsme, un Siegfried du Midi, de race plus affinée, plus harmonieux de corps et de pensée.--Car il avait beau se révolter contre l'esprit latin: cet esprit s'infiltrait en lui. Ce n'est pas seulement l'art qui influe sur l'art, ce n'est pas seulement la pensée, c'est tout ce qui nous entoure:--les êtres et les choses, les gestes et les mouvements, les lignes et la lumière. L'atmosphère de Paris est bien forte: elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que toute autre, une âme germanique est capable de résister: elle se drape en vain dans son orgueil national, elle est, de toutes les âmes d'Europe, la plus prompte à se dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà commencé, à son insu, de prendre à l'art latin une sobriété, une clarté du cœur, et même, dans une certaine mesure, une beauté plastique, qu'elle n'aurait pas eues sans cela. Son _David_ l'attestait.

Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül; et il l'avait conçue comme un tableau symphonique, à deux personnages.

Sur un plateau désert, dans une lande de bruyères en fleurs, le petit pâtre était couché, et rêvait au soleil. La sereine lumière, le bourdonnement des êtres, le doux frémissement des herbes, les grelots argentins des troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient la rêverie de l'enfant inconscient de ses divines destinées. Indolemment, il mêlait sa voix et les sons d'une flûte au silence harmonieux; ce chant était d'une joie si calme, si limpide que l'on ne songeait même plus, en l'entendant, à la joie ou à la douleur, mais qu'il semblait que c'était ainsi, que ce ne pouvait être autrement... Soudain, de grandes ombres s'étendaient sur la lande; l'air se taisait; la vie semblait se retirer dans les veines de la terre. Le chant de flûte, seul, tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi dément, rongé par le néant, s'agitait comme une flamme qui se dévore, et que tord l'ouragan. Il suppliait, injuriait, défiait le vide qui l'entourait, et qu'il portait en lui. Et lorsque, à bout de souffle, il tombait sur la lande, reparaissait dans le silence le sourire du chant du pâtre, qui ne s'était pas interrompu. Alors Saül, écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait, en silence, près de l'enfant couché; en silence, il le contemplait; il s'asseyait près de lui et posait sa main fiévreuse sur la tête du berger. David, sans se troubler, se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa tête sur les genoux de Saül, et reprenait sa musique. L'ombre du soir tombait; David s'endormait, en chantant; et Saül pleurait. Et, dans la nuit étoilée, s'élevait de nouveau l'hymne de la nature ressuscitée, et le chant de grâces de l'âme convalescente.

Christophe, en écrivant cette scène, ne s'était occupé que de sa propre joie; il n'avait pas songé aux moyens d'exécution; et surtout, il ne lui serait pas venu à l'idée qu'elle put être représentée. Il la destinait aux concerts, pour le jour où les concerts daigneraient l'accueillir.

Un soir qu'il en parlait à Achille Roussin, et que, sur sa demande, il avait essayé de lui en donner une idée, au piano, il fut bien étonné de voir Roussin prendre feu et flamme pour l'œuvre, déclarant qu'il fallait qu'elle fût jouée sur une scène parisienne, et qu'il en faisait son affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit, quelques jours après, que Roussin prenait la chose au sérieux; et son étonnement toucha à la stupeur, lorsqu'il apprit que Sylvain Kohn, Goujart, et Lucien Lévy-Cœur lui-même, s'y intéressaient. Il lui fallait admettre que les rancunes personnelles de ces gens cédaient à l'amour de l'art: cela le surprenait bien. Le moins empressé à faire jouer son œuvre, c'était lui. Elle n'était pas faite pour le théâtre: c'était un non-sens de l'y donner. Mais Roussin fut si insistant, Sylvain Kohn si persuasif, et Goujart si affirmatif, que Christophe se laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie d'entendre sa musique!

Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes s'empressaient à lui plaire. Justement, un journal organisait une matinée de gala au profit d'une œuvre de bienfaisance. Il fut convenu qu'on y jouerait le David. On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs, Roussin prétendait avoir trouvé pour le rôle de David l'interprète idéal.

Les répétitions commencèrent. L'orchestre se tira assez bien de la première lecture, quoiqu'il fût peu discipliné, à la façon française. Le Saül avait une voix un peu fatiguée, mais honorable; et il savait son métier. Pour le David, c'était une belle personne, grande, grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et vulgaire, qui s'étalait lourdement avec des trémolos de mélodrame et des grâces de café-concert. Christophe fit la grimace. Dès les premières mesures qu'elle chanta, il fut évident pour lui qu'elle ne pourrait conserver le rôle. À la première pause de l'orchestre, il alla trouver l'impresario, qui s'était chargé de l'organisation matérielle du concert, et qui, avec Sylvain Kohn, assistait à la répétition. Ce personnage, le voyant venir, lui dit, le visage rayonnant:

--Eh bien, vous êtes content?

--Oui, dit Christophe, je crois que cela s'arrangera. Il n'y a qu'une chose qui ne va pas: c'est la chanteuse. Il faudra changer cela. Dites-le-lui gentiment; vous avez l'habitude... Il vous sera bien facile de m'en trouver une autre.

L'impresario eut l'air stupéfait; il regarda Christophe, comme s'il ne savait pas si Christophe parlait sérieusement; et il dit:

--Mais ce n'est pas possible!

--Pourquoi ne serait-ce pas possible? demanda Christophe.

L'impresario échangea un coup d'œil avec Sylvain Kohn, narquois, et il reprit:

--Mais elle a tant de talent!

--Elle n'en a aucun, dit Christophe.

--Comment!... Une si belle voix!

--Elle n'en a aucune.

--Et puis, une si belle personne!

--Je m'en fous.

--Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en riant.

--J'ai besoin d'un David, et d'un David qui sache chanter; je n'ai pas besoin de la belle Hélène, dit Christophe.

L'impresario se frottait le nez avec embarras:

--C'est bien ennuyeux, bien ennuyeux,... dit-il. C'est pourtant une excellente artiste... Je vous assure! Elle n'a peut-être pas tous ses moyens aujourd'hui. Vous devriez encore essayer.

--Je veux bien, dit Christophe; mais c'est du temps perdu.

Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à aller jusqu'au bout: il devenait nerveux; ses observations à la chanteuse, d'abord froides mais polies, se faisaient sèches et coupantes, en dépit de la peine évidente qu'elle se donnait afin de le satisfaire, et des œillades qu'elle lui décochait pour conquérir ses bonnes grâces. L'impresario, prudemment, interrompit la répétition, au moment où les affaires menaçaient de se gâter. Pour effacer le mauvais effet des observations de Christophe, il s'empressait auprès de la chanteuse et lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque Christophe, qui assistait à ce manège, avec une impatience non dissimulée, lui fit signe impérieusement de venir, et dit:

--Il n'y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette personne. C'est désagréable, je le sais; mais ce n'est pas moi qui l'ai choisie. Arrangez-vous comme vous voudrez.

L'impresario s'inclina, d'un air ennuyé, et dit, avec indifférence:

--Je n'y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin.

--En quoi cela regarde-t-il M. Roussin? demanda Christophe. Je ne veux pas l'ennuyer de ces affaires.

--Cela ne l'ennuiera pas, dit Sylvain Kohn, ironique.

Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.

Christophe alla au-devant de lui. Roussin, d'excellente humeur, s'exclamait:

--Eh quoi! déjà fini? J'espérais entendre encore une partie. Eh bien, mon cher maître, qu'est-ce que vous en dites? Êtes-vous satisfait?

--Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez vous remercier...

--Du tout! Du tout!

--Il n'y a qu'une seule chose qui ne peut pas marcher.

--Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce que vous soyez content.

--Eh bien, c'est la chanteuse. Entre nous, elle est exécrable.

Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il dit, d'un air sévère:

--Vous m'étonnez, mon cher.

--Elle ne vaut rien, rien du tout, continua Christophe. Elle n'a ni voix, ni goût, ni métier, pas l'ombre de talent. Vous avez de la chance de ne pas l'avoir entendue tout à l'heure!...

Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à Christophe, et dit, d'un ton cassant:

--Je connais Mlle de Sainte-Ygraine. C'est une artiste de grand talent. J'ai la plus vive admiration pour elle. Tous les gens de goût, à Paris, pensent comme moi.

Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit offrir son bras à l'actrice et sortir avec elle. Comme il restait stupéfait, Sylvain Kohn, qui avait suivi la scène avec délices, lui prit le bras, et lui dit, en riant, tandis qu'ils descendaient l'escalier du théâtre:

--Mais vous ne savez donc pas qu'elle est sa maîtresse?

Christophe comprit. Ainsi, c'était pour elle, ce n'était pas pour lui que l'on montait la pièce! Il s'expliqua l'enthousiasme de Roussin, ses dépenses, l'empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain Kohn qui lui contait l'histoire de la Sainte-Ygraine: une divette de music-hall, qui, après s'être exhibée avec succès dans des petits théâtres de genre, avait été prise de l'ambition, commune à beaucoup de ses pareilles, de se faire entendre sur une scène plus digne de son talent. Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à l'Opéra, ou à l'Opéra Comique; et Roussin, qui ne demandait pas mieux, avait trouvé dans la représentation du _David_ une occasion de révéler sans risques au public parisien les dons lyriques de la nouvelle tragédienne, dans un rôle qui n'exigeait presque aucune action dramatique, et qui mettait en pleine valeur l'élégance de ses formes.

Christophe écouta l'histoire jusqu'au bout; puis il se dégagea du bras de Sylvain Kohn, et il éclata de rire. Il rit, il rit longuement. Quand il eut fini de rire, il dit:

--Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L'art ne compte pas pour vous. Ce sont toujours des questions de femmes. On monte un opéra pour une danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de Monsieur un tel, ou de Madame une telle. Vous ne pensez qu'à vos cochonneries. Voyez-vous, je ne vous en veux pas: vous êtes ainsi, restez ainsi, si cela vous plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous: nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Bonsoir.

Il le quitta; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin qu'il retirait sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la lui faisaient reprendre.

Ce fut la rupture avec Roussin et avec tout son clan. Les conséquences s'en firent immédiatement sentir. Les journaux avaient mené un certain bruit autour de la représentation projetée, et l'histoire de la brouille du compositeur avec son interprète ne manqua pas de faire jaser. Un directeur de concerts eut la curiosité de donner l'œuvre dans une de ses matinées du dimanche. Cette bonne fortune fut un désastre pour Christophe. L'œuvre fut jouée--et sifflée. Tous les amis de la chanteuse s'étaient donné le mot pour administrer une leçon à l'insolent musicien; et le reste du public, que le poème symphonique avait ennuyé, s'associa complaisamment au verdict des gens compétents. Pour comble de malchance, Christophe avait eu l'imprudence, afin de faire valoir son talent de virtuose, d'accepter de se faire entendre, au même concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre. Les dispositions malveillantes du public, retenues dans une certaine mesure, pendant l'exécution du _David_, par le désir de ménager les interprètes, se donnèrent libre champ, quand il se trouva en présence de l'auteur en personne,--dont le jeu n'était pas d'ailleurs trop correct. Christophe, énervé par le bruit de la salle, s'interrompit brusquement au milieu du morceau; et, regardant, d'un air goguenard, le public qui s'était tu soudain, il joua: «_Malbrough s'en va-t-en guerre!_»--et dit insolemment:

--Voilà ce qu'il vous faut.

Là-dessus, il se leva et partit.

Ce fut un beau tumulte. On criait qu'il avait insulté le public, et qu'il devait venir faire des excuses à la salle. Les journaux, le lendemain, exécutèrent avec ensemble l'Allemand grotesque, dont le bon goût parisien avait fait justice.

Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu. Christophe se retrouvait seul, une fois de plus, plus seul que jamais, dans la grande ville étrangère et hostile. Il ne s'en affectait plus. Il commençait à croire que c'était sa destinée, et qu'il resterait, toute sa vie, ainsi.

Il ne savait pas qu'une grande âme n'est jamais seule, que si dénuée qu'elle soit d'amis par la fortune, elle finit toujours par les créer, qu'elle rayonne autour d'elle l'amour dont elle est pleine, et qu'à cette heure même, où il se croyait isolé pour toujours, il était plus riche d'amour que les plus heureux du monde.

Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à quatorze ans, à qui Christophe avait donné des leçons, en même temps qu'à Colette. Elle était cousine germaine de Colette, et se nommait Grazia Buontempi. C'était une fillette au teint doré, rosissant délicatement aux pommettes, les joues pleines, d'une santé campagnarde, un petit nez un peu relevé, la bouche grande, bien fendue, à demi entrouverte, le menton rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement souriants, le front rond, encadré d'une profusion de cheveux longs et soyeux, qui descendaient, sans boucles, le long des joues, avec de légères et calmes ondulations. Une petite Vierge d'Andrea del Sarto, figure large, beau regard silencieux.

Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque toute l'année, à la campagne, dans une grande propriété du Nord de l'Italie: plaines, prairies, petits canaux. De la terrasse sur le toit, on avait à ses pieds des flots de vignes d'or, d'où émergeaient de place en place les fuseaux noirs des cyprès. Au delà, c'étaient les champs, les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs qui retournaient le sol, et les cris aigus des paysans à la charrue:

--_Ihi!... Fat innanz'!_...

Les cigales chantaient dans les arbres, et les grenouilles le long de l'eau. Et, la nuit, c'était l'infini du silence, sous la lune aux flots d'argent. Au loin, de temps en temps, les gardiens des récoltes, qui sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient des coups de fusil, pour avertir les voleurs qu'ils étaient réveillés. Pour ceux qui les entendaient, à demi-assoupis, ce bruit n'avait plus d'autre sens que le tintement d'une horloge pacifique, marquant au loin les heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un manteau moelleux aux vastes plis, sur l'âme.

Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie. On ne s'occupait pas beaucoup d'elle. Elle poussait tranquillement dans le beau calme qui la baignait. Nulle fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle aimait à flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le silence, comme une mouche sur un ruisseau d'été. Et parfois, brusquement, sans raison, elle se mettait à courir. Elle courait, comme un petit animal, la tête et le buste légèrement inclinés vers la droite, souplement, sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi les pierres, pour la joie de bondir. Elle causait avec les chiens, avec les grenouilles, avec les herbes, avec les arbres, avec les paysans, avec les bêtes de la basse cour. Elle adorait tous les petits êtres qui l'entouraient, et aussi les grands: mais avec ceux-ci elle se livrait moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était loin de la ville, isolée. Bien rarement passait sur la route poudreuse le pas traînant d'un grave paysan, ou d'une belle campagnarde, aux yeux lumineux dans la figure hâlée, marchant d'un rythme balancé, la tête haute, la poitrine en avant. Grazia vivait, des journées, seule, dans le parc silencieux; elle ne voyait personne; elle ne s'ennuyait jamais; elle n'avait peur de rien.

Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule dans la ferme déserte. Il s'arrêta, interdit, devant la petite fille couchée dans l'herbe, qui mangeait une longue tartine, en chantonnant une chanson. Elle le regarda tranquillement, et lui demanda ce qu'il voulait. Il dit:

--Donnez-moi quelque chose, ou je deviens méchant.

Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux souriants:

--Il ne faut pas devenir méchant.

Alors il s'en alla.

Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était un vieil Italien de bonne race, robuste, jovial, affectueux, mais un peu enfantin, et tout à fait incapable de diriger l'éducation de la petite. La sœur du vieux Buontempi, Mme Stevens, venue pour l'enterrement, fut frappée de l'isolement de l'enfant; pour la distraire de son deuil, elle décida de l'emmener pour quelque temps à Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi; mais quand Mme Stevens avait décidé quelque chose, il n'y avait plus qu'à se résigner: nul ne pouvait lui résister. Elle était la forte tête de la famille; et, dans sa maison de Paris, elle dirigeait tout: son mari, sa fille, et ses amants;--car elle menait de front ses devoirs et ses plaisirs: c'était une femme pratique et passionnée,--au reste, très mondaine et très agitée.

Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit d'adoration pour sa belle cousine Colette, qui s'en amusa. On conduisit dans le monde, on mena au théâtre la douce petite sauvageonne. On continuait de la traiter en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant, quand déjà elle ne l'était plus. Elle avait des sentiments qu'elle cachait, et dont elle avait peur: d'immenses élans de tendresse pour un objet, ou pour un être. Elle était amoureuse en secret de Colette: elle lui volait un ruban, un mouchoir; souvent, en sa présence, elle ne pouvait dire un seul mot; et quand elle l'attendait, quand elle savait qu'elle allait la voir, elle tremblait d'impatience et de bonheur. Au théâtre, lorsqu'elle voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon sourire, humble, affectueux, débordant d'amour; et son cœur se fondait, lorsque Colette lui adressait la parole. En robe blanche, ses beaux cheveux noirs défaits et bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout de ses longs gants, dans l'ouverture desquels elle fourrait le doigt par désœuvrement,--à tout instant, pendant le spectacle, elle se retournait vers Colette, pour quêter un regard amical, pour partager le plaisir qu'elle ressentait, pour dire de ses yeux bruns et limpides:

--Je vous aime bien.

En promenade, dans les bois, aux environs de Paris, elle marchait dans l'ombre de Colette, s'asseyait à ses pieds, courait devant ses pas, arrachait les branches qui auraient pu la gêner, posait des pierres au milieu de la boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui demanda son fichu, elle poussa un rugissement de plaisir,--(elle en fut honteuse après),--du bonheur que la bien-aimée s'enveloppât d'un peu d'elle, et le lui rendit ensuite, imprégné du parfum de son corps.

Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes, lues en cachette,--(car on continuait de lui donner des livres d'enfant),--qui lui causaient des troubles délicieux. Et, plus encore, certaines musiques, bien qu'on lui dît qu'elle n'y pouvait rien comprendre; et elle se persuadait qu'elle n'y comprenait rien;--mais elle était toute pâle et moite d'émotion. Personne ne savait ce qui se passait en elle, à ces moments.

En dehors de cela, elle était une fillette docile, étourdie, paresseuse, assez gourmande, rougissant pour un rien, tantôt se taisant pendant des heures, tantôt parlant avec volubilité, riant et pleurant facilement, ayant de brusques sanglots et un rire d'enfant. Elle aimait rire et s'amusait de petits riens. Jamais elle ne cherchait a jouer la dame. Elle restait enfant. Surtout, elle était bonne, elle ne pouvait souffrir de faire de la peine, et elle avait de la peine du moindre mot un peu fâché contre elle. Très modeste, s'effaçant toujours, toute prête à aimer et à admirer tout ce qu'elle croyait voir de beau et de bon, elle prêtait aux autres des qualités qu'ils n'avaient pas.

On s'occupa de son éducation, qui était très en retard. Ce fut ainsi qu'elle prit des leçons de piano avec Christophe.

Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa tante, où il y avait une société nombreuse. Christophe, incapable de s'adapter h aucun public, joua un interminable _adagio_, qui faisait bâiller tout le monde: quand cela semblait fini, cela recommençait; on se demandait si cela finirait jamais. Mme Stevens bouillait d'impatience. Colette s'amusait follement: elle dégustait le ridicule de la chose, et elle ne savait pas mauvais gré à Christophe d'y être, à ce point, insensible; elle sentait qu'il était une force, et cela lui était sympathique; mais c'était comique aussi; et elle se fût bien gardée de prendre sa défense. Seule, la petite Grazia était pénétrée jusqu'aux larmes par celte musique. Elle se dissimulait dans un coin du salon. À la fin, elle se sauva, pour qu'on ne remarquât point son trouble, et aussi parce qu'elle souffrait de voir qu'on se moquait de Christophe.