Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 36

Chapter 363,689 wordsPublic domain

Roussin n'était pas un des pires. Combien d'autres dans le parti «faisaient» du socialisme ou du radicalisme,--on ne pouvait même pas dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n'allait pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection! Ces gens avaient l'air de croire en une société nouvelle. Peut-être y avaient-ils cru jadis; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu'à vivre sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope était au service d'un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de l'avenir étaient sacrifiés à l'égoïsme de l'heure présente. On démembrait l'armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux électeurs. Ce n'était point l'intelligence qui manquait: on se rendait compte de ce qu'il eût fallu faire, mais on ne le faisait point, parce qu'il en eût coûté trop d'efforts. On voulait arranger sa vie et celle de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas de l'échelle, c'était la même morale du plus de plaisir possible avec le moins d'efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient l'exemple de l'anarchie, où l'on voyait une politique incohérente poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l'un après l'autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient l'armée afin de l'épurer, des ministres de la marine qui soulevaient les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient l'horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendait de l'État qu'il le pourvût de fonctions, de pensions, de décorations; et l'État, en effet, ne manquait pas d'en arroser sa clientèle: la curée des honneurs et des charges était offerte aux fils, aux neveux, aux petits-neveux, aux valets du pouvoir; les députés se votaient des augmentations de traitement: un gaspillage effréné des finances, des places, des titres, de toutes les ressources de l'État.--Et, comme un sinistre écho de l'exemple d'en haut, le sabotage d'en bas: les instituteurs enseignant la révolte contre la patrie, les employés des postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers des usines jetant du sable et de l'émeri dans les engrenages des machines, les ouvriers des arsenaux détruisant des arsenaux, des navires incendiés, le gâchage monstrueux du travail par les travailleurs,--la destruction non pas des riches, mais de la richesse du monde.

Pour couronner l'œuvre, une élite intellectuelle s'amusait à fonder en raison et en droit ce suicide d'un peuple, au nom des droits sacrés au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et du mal, s'apitoyait devant la personne «irresponsable et sacrée» des criminels, capitulait devant le crime et lui livrait la société.

Christophe pensait:

--La France est soûle de liberté. Après avoir déliré, elle tombera ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.

Ce qui blessait le plus Christophe dans cette démagogie, c'était de voir les pires violences politiques froidement accomplies par des hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l'action âpre qu'ils déchaînaient, ou qu'ils autorisaient. Il semblait qu'il y eût en eux deux éléments contradictoires: un caractère inconsistant, qui ne croyait à rien, et une raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans vouloir rien écouter. Christophe se demandait comment la bourgeoisie paisible, les catholiques, les officiers qu'on harcelait de toutes les façons, ne les jetaient pas par la fenêtre. Comme il ne savait rien cacher, Roussin n'eut pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à rire, et dit:

--Sans doute, c'est ce que vous ou moi, nous ferions, n'est-ce pas? Mais il n'y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres, qui ne sont pas capables de prendre le moindre parti énergique; ils ne sont bons qu'à récriminer. Une aristocratie gâteuse, abrutie par les clubs, prostituée aux Américains et aux Juifs, qui, pour prouver son modernisme, s'amuse du rôle insultant qu'on lui prête dans les romans et les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend rien, qui ne veut rien comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement, sans résultat pratique,--qui n'a qu'une passion: dormir, sur son sac aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent, ou même de ceux qui travaillent: car cela la dérange que les autres se remuent, tandis qu'elle pionce!... Si vous connaissiez ces gens là, vous finiriez par nous trouver sympathiques...

Mais Christophe n'éprouvait qu'un grand dégoût pour les uns et pour les autres: car il ne pensait point que la bassesse des persécutés fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il avait souvent rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et maussade, que lui dépeignait Roussin,

... _l'anime triste di coloro, Che visser senza infamia e senza lodo_...

Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient d'être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur droit d'en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point. Des milliers de fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément. Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains; une presse socialiste, en extase devant les rois en visite; des âmes de domestiques, aplaties devant les titres, les galons, les décorations: pour les tenir, il n'y avait qu'à leur jeter en pâture un os à ronger, ou la Légion d'Honneur. Si un roi eût promis d'anoblir tous les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été royalistes.

Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier était anéanti; le second était banni ou suspect; le troisième, repu de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui maintenant se levait, menaçant et jaloux, il n'était pas difficile encore d'en avoir raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente traitait les hordes barbares, qu'elle n'avait plus la force d'expulser de ses frontières: elle les enrôlait; ils devenaient bientôt ses meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient socialistes, attiraient sournoisement, annexaient les plus intelligents de l'élite ouvrière; ils décapitaient de leurs chefs le parti des prolétaires, s'infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les gorgeaient d'idéologie bourgeoise.

Un spécimen curieux de ces tentatives d'annexion du peuple par la bourgeoisie était, en ce temps-là, les Universités Populaires. C'étaient de petits bazars de connaissances confuses de _omni re scibili._ On prétendait y enseigner, comme disait un programme, «toutes les branches du savoir, physique, biologique, sociologique: astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie, psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique, logique, etc.» De quoi faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole.

Certes, il y avait eu à l'origine, il y avait encore dans certaines d'entre elles un idéalisme sincère, un besoin de dispenser à tous la vérité, la beauté, la vie morale, qui avait de la grandeur. Ces ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s'entasser dans les salles de conférences étouffantes, et dont la soif de savoir était plus forte que la fatigue, offraient un spectacle touchant. Mais, comme on avait abusé des pauvres gens! Pour quelques vrais apôtres, intelligents et humains, pour quelques bons cœurs, mieux intentionnés qu'adroits, combien de sots, de bavards, d'intrigants, écrivains sans lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs, pianistes et critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits! Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus achalandés étaient naturellement les vendeurs d'orviétan, les discoureurs philosophiques, qui remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis social au bout.

Les Universités Populaires servaient aussi de débouché pour un esthétisme ultra-aristocratique: gravures, poésies, musique décadentes. On voulait l'avènement du peuple pour rajeunir la pensée et pour régénérer la race. Et l'on commençait par lui inoculer tous les raffinements de la bourgeoisie! Il les prenait avec avidité, non parce qu'ils lui plaisaient, mais parce qu'ils étaient bourgeois. Christophe, qui avait été amené à une de ces Universités Populaires par Mme Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre _la Bonne Chanson_ de Gabriel Fauré et l'un des derniers quatuors de Beethoven. Lui qui n'était arrivé à l'intelligence des dernières œuvres de Beethoven qu'après bien des années, par un lent acheminement de son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à l'un de ses voisins:

--Mais est-ce que vous comprenez cela?

L'autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit:

--Bien sûr! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien que vous?

Et, pour prouver qu'il avait compris, il bissa une fugue, en regardant Christophe, d'un air provocant.

Christophe se sauva, consterné; il se disait que ces animaux-là avaient réussi à empoisonner jusqu'aux sources vives de la nation: il n'y avait plus de peuple.

--Peuple vous-même! comme disait un ouvrier à l'un de ces braves gens qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant bourgeois que vous!

Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d'Orient, aux teintes chaudes, un peu passées, s'étendait au-dessus de la ville assombrie, Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d'or ciselée de la Sainte-Chapelle, l'épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré des maisons. De l'autre côté de l'eau, le Louvre déroulait sa façade royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son désert majestueux, la coupole d'or sombre planait, comme une symphonie de victoires lointaines. Et l'Arc de Triomphe ouvrait sur la colline, telle une marche héroïque, l'enjambée surhumaine des légions impériales.

Et Christophe eut soudain l'impression d'un géant mort, dont les membres immenses couvraient la plaine. Le cœur serré d'effroi, il s'arrêta, contemplant les fossiles gigantesques d'une espèce fabuleuse, disparue de la terre, et dont toute la terre avait entendu sonner les pas,--la race, casquée du dôme des Invalides, et ceinturée du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille bras de ses cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde les deux pieds triomphants de l'Arche Napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait aujourd'hui Lilliput.

Sans qu'il l'eût cherché, Christophe avait acquis une petite notoriété dans les milieux parisiens, où Sylvain Kohn et Goujart l'avaient introduit. L'originalité de sa figure, qu'on apercevait toujours, avec l'un ou l'autre de ses deux amis, aux premières des théâtres et aux concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de sa personne, de sa tenue, de ses manières brusques et gauches, les boutades paradoxales qui parfois lui échappaient, son intelligence mal dégrossie, mais large et robuste, et les récits romanesques que Sylvain Kohn avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses démêlés avec la police et sur sa fuite en France, l'avaient désigné à la curiosité oisive et affairée de ce grand salon d'hôtel cosmopolite, qu'est devenu le Tout-Paris. Tant qu'il se tint sur la réserve, observant, écoutant, tâchant de comprendre, avant de se prononcer, tant qu'on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de n'avoir pu rester en Allemagne. Surtout, les musiciens français étaient touchés, comme d'un hommage qui leur était rendu, de l'injustice des jugements de Christophe sur la musique allemande:--(il s'agissait, à la vérité, de jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n'eût plus souscrit aujourd'hui: quelques articles publiés naguère dans une Revue allemande, et dont les paradoxes avaient été répandus et amplifiés par Sylvain Kohn).--Christophe intéressait, et il ne gênait point; il ne prenait la place de personne. Il n'eût tenu qu'à lui d'être un grand homme de cénacle. Il n'avait qu'à ne rien écrire, ou le moins possible, surtout à ne rien faire entendre de lui, et à alimenter d'idées Goujart et ses pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un mot fameux,--en l'arrangeant un peu:

«_Mon verre n'est pas grand; mais je bois_... dans celui des autres.»

Une forte personnalité exerce son rayonnement surtout sur les jeunes gens, plus occupés de sentir que d'agir. Il n'en manquait pas autour de Christophe. C'étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté, sans but, sans raison d'être, qui ont peur de la table de travail, peur de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui s'éternisent dans un fauteuil, qui errent d'un café à une salle de théâtre, cherchant tous les prétextes pour ne pas rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à face. Ils venaient, s'installaient, traînaient pendant des heures, dans ces conversations insipides, d'où l'on sort avec une dilatation d'estomac, écœurés, saturés, et pourtant affamés, avec le besoin et le dégoût à la fois de continuer. Ils entouraient Christophe, comme le barbet de Gœthe, les «larves à l'affût», qui guettent une âme à happer, pour se raccrocher à la vie.

Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de parasites. Mais Christophe n'aimait pas jouer à l'idole. Il était horripilé d'ailleurs par la prétentieuse bêtise de ses admirateurs, qui trouvaient dans ce qu'il faisait des intentions saugrenues, Renaniennes, Nietzschéennes, Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il n'était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait l'action pour but. Il observait, pour comprendre; et il voulait comprendre, pour agir. Libre de préjugés, il s'informait de tout, étudiait dans la musique toutes les formes de pensée et les ressources d'expression des autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui lui paraissaient vraies, il en faisait sa proie. À la différence de ces artistes français qu'il étudiait, ingénieux inventeurs de formes nouvelles, qui s'épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs inventions en chemin, il cherchait beaucoup moins à innover dans la langue musicale qu'à la parler avec plus d'énergie; il n'avait point le souci d'être rare, mais celui d'être fort. Cette énergie passionnée s'opposait au génie français de finesse et de mesure. Elle avait le dédain du style pour le style. Les meilleurs artistes français lui faisaient l'effet d'ouvriers de luxe. Un des plus parfaits poètes parisiens s'était amusé lui-même à dresser «la liste ouvrière de la poésie française contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou ses soldes»; et il énumérait «les lustres de cristal, les étoffes d'Orient, les médailles d'or et de bronze, les guipures pour douairières, les sculptures polychromes, les faïences à fleurs», qui sortaient de la fabrique de tel ou tel de ses confrères. Lui-même se représentait, «dans un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de vieilles tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors d'usage».--Cette conception de l'artiste, comme d'un bon ouvrier, attentif uniquement à la perfection du métier, n'était pas sans beauté. Mais elle ne satisfaisait pas Christophe; tout en reconnaissant sa dignité professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de vie qu'elle recouvrait. Il ne concevait pas qu'on écrivît pour écrire. Il ne disait pas des mots, il disait--il voulait dire--des choses

_Ei dice cose, e voi dite parole_...

Après une période de repos où il n'avait été occupé qu'à absorber un monde nouveau, l'esprit de Christophe fut pris brusquement du besoin de créer. L'antagonisme qui s'accusait entre Paris et lui, centuplait sa force, en stimulant sa personnalité. C'était un débordement de passions, qui demandaient impérieusement à s'exprimer. Elles étaient de toute sorte; par toutes, il était sollicité avec la même ardeur. Il lui fallait forger des œuvres, où se décharger de l'amour qui lui gonflait le cœur, et aussi de la haine; et de la volonté, et aussi du renoncement, et de tous les démons qui s'entrechoquaient en lui, et qui avaient un droit égal à vivre. À peine s'était-il soulagé d'une passion dans une œuvre,--(quelquefois, il n'avait même pas la patience d'aller jusqu'à la fin de l'œuvre)--qu'il se jetait dans une passion contraire. Mais la contradiction n'était qu'apparente: s'il changeait toujours, toujours il restait le même. Toutes ses œuvres étaient des chemins différents qui menaient au même but; son âme était une montagne: il en prenait toutes les routes; les unes s'attardaient à l'ombre, en leurs détours moelleux; les autres montaient arides, âprement au soleil; toutes conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la cime. Amour, haine, volonté, renoncement, toutes les forces humaines, portées au paroxysme, touchent à l'éternité, déjà y participent. Chacun la porte en soi: le religieux et l'athée, celui qui voit partout la vie, et celui qui la nie partout, et celui qui doute de tout et de la vie et de la négation,--et Christophe, dont l'âme embrassait tous ces contraires à la fois. Tous les contraires se fondent en l'éternelle Force. L'important pour Christophe était de réveiller cette Force en lui et dans les autres, de jeter des brassées de bois sur le brasier, de faire flamber l'Éternité. Une grande flamme s'était levée dans son cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se croyait libre de toute foi, et il n'était tout entier qu'une torche de foi.

Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l'ironie française. La foi est un des sentiments que pardonne le moins une société raffinée: car elle l'a perdu. Dans l'hostilité sourde ou railleuse de la plupart des hommes pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup l'amère pensée qu'eux-mêmes furent ainsi, qu'ils eurent ces ambitions et ne les réalisèrent point. Ceux qui ont renié leur âme, ceux qui avaient en eux une œuvre, et ne l'ont pas accomplie, pensent:

--Puisque je n'ai pu faire ce que j'avais rêvé, pourquoi le feraient-ils, eux? Je ne veux point qu'ils le fassent.

Combien d'Heddas Gabier parmi les hommes! Quelle sourde malveillance qui cherche à annihiler les forces neuves et libres, quelle science pour les tuer par le silence, par l'ironie, par l'usure, par le découragement,--et par quelque séduction perfide, au bon moment!...

Le type est de tous les pays. Christophe le connaissait, pour l'avoir rencontré en Allemagne. Contre cette espèce de gens il était cuirassé. Son système de défense était simple: il attaquait, le premier; dès leurs premières avances, il leur déclarait la guerre; il contraignait ces dangereux amis à se faire ses ennemis. Mais si cette franche politique était la plus efficace à sauvegarder sa personnalité, elle l'était beaucoup moins à lui faciliter sa carrière d'artiste. Christophe recommença ses errements d'Allemagne. C'était plus fort que lui. Une seule chose avait changé: son humeur, qui était fort gaie.

Il exprimait gaillardement à qui voulait l'entendre ses critiques peu mesurées sur les artistes français: il s'attira ainsi beaucoup d'inimitiés. Il ne prenait même pas la précaution de se ménager, comme font les gens avisés, l'appui d'une petite coterie. Il n'eût pas eu de peine à trouver des artistes tout prêts à l'admirer, pourvu qu'il les admirât. Il y en avait même qui l'admiraient d'avance, à charge de revanche. Ils considéraient celui qu'ils louaient, comme un débiteur, auquel ils pouvaient, le moment venu, réclamer le remboursement de leur créance. C'était de l'argent bien placé.--C'était de l'argent mal placé, avec Christophe. Il ne remboursait rien. Bien pis, il avait l'effronterie de trouver médiocres les œuvres de ceux qui trouvaient bonnes les siennes. Ils en gardaient, sans le dire, une rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine occasion, de lui rendre la même monnaie.

Entre toutes les maladresses commises, Christophe eut celle de partir en guerre contre Lucien Lévy-Cœur. Il le trouvait partout sur sa route, et il ne pouvait cacher une antipathie exagérée pour cet être doux, poli, qui ne faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir plus de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus de mesure. Il le provoquait à des discussions; et, si insignifiant qu'en fût l'objet, elles prenaient toujours, par le fait de Christophe, une âpreté subite, qui étonnait l'auditoire. Il semblait que Christophe cherchât tous les prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-Cœur; mais jamais il ne pouvait l'atteindre. Son ennemi avait la suprême habileté, même quand son tort était le plus certain, de se donner le beau rôle; il se défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir le manque d'usages de Christophe. Celui-ci, qui d'ailleurs parlait mal le français, avec des mots d'argot, voire d'assez gros mots, qu'il avait sus tout de suite, et qu'il employait mal à propos, comme beaucoup d'étrangers, était incapable de déjouer la tactique de Lévy-Cœur; et il se débattait furieusement contre cette douceur ironique. Tout le monde lui donnait tort: car on ne voyait pas ce que Christophe sentait obscurément: l'hypocrisie de cette douceur, qui, se heurtant à une force qu'elle ne parvenait pas à entamer, travaillait à l'étouffer, sans éclat, en silence. Il n'était pas pressé, étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le temps: mais c'était pour détruire; Christophe, pour édifier. Lévy-Cœur n'eut pas de peine à détacher de Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme il l'avait peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide autour de lui.

Christophe s'en chargeait, de lui-même. Il ne contentait personne, n'étant d'aucun parti, ou mieux, étant contre tous. Il n'aimait pas les Juifs; mais il aimait encore moins les antisémites. Cette lâcheté des masses soulevées contre une minorité puissante, non parce qu'elle est mauvaise, mais parce qu'elle est puissante, cet appel aux bas instincts de jalousie et de haine, lui répugnait. Les Juifs le regardaient comme un antisémite, les antisémites comme un Juif. Quant aux artistes, ils sentaient en lui l'ennemi. Instinctivement, Christophe se faisait, en art, plus Allemand qu'il n'était. Par opposition avec la voluptueuse ataraxie de certaine musique parisienne, il célébrait la volonté violente, un pessimisme viril et sain. Quand la joie paraissait, c'était avec un manque de goût, une fougue plébéienne, bien faits pour révolter jusqu'aux aristocratiques patrons de l'art populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il n'était pas loin d'affecter, par réaction, une négligence apparente dans le style et une insouciance de l'originalité extérieure, qui devaient être très sensibles aux musiciens français. Aussi, ceux d'entre eux, à qui il communiqua ses œuvres, l'englobèrent-ils, sans y regarder de plus près, dans le mépris qu'ils avaient pour le wagnérisme attardé de l'école allemande. Christophe ne s'en souciait guère; il riait intérieurement, se répétant ces vers d'un charmant musicien de la Renaissance française,--adaptés à son usage:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Va, va, ne t'esbahy de ceux la qui diront: Ce Christophe n'a pas d'un tel le contrepoint, Il n'a pas de cestuy la pareille harmonie. J'ai quelque chose aussi que les autres n'ont point._