Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 35
Il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait beaucoup de ces gens en France. Les journaux politiques se livraient des combats, comme les héros d'Homère; ils publiaient journellement des appels à la guerre civile. Il est vrai que cela se passait en paroles, et que l'on en venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait pas de naïfs pour mettre en action la morale que les autres écrivaient. On assistait alors à de curieux spectacles: des départements qui prétendaient se séparer de la France, des régiments qui désertaient, des préfectures brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête de compagnies de gendarmes, des paysans armés de faux, faisant bouillir des chaudières pour défendre les églises, que des libres penseurs défonçaient, au nom de la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient dans les arbres pour parler aux provinces du Vin, soulevées contre les provinces de l'Alcool. Par-ci, par-là, ces millions d'hommes qui se montraient le poing, tout rouges d'avoir crié, finissaient tout de bon par se cogner. La République flattait le peuple; et puis, elle le faisait sabrer. Le peuple, de son côté, cassait la tête à quelques enfants du peuple,--officiers et soldats.--Ainsi, chacun prouvait aux autres l'excellence de sa cause et de ses poings. Quand on regardait cela de loin, au travers des journaux, on se croyait revenu de plusieurs siècles en arrière. Christophe découvrait que la France,--cette France sceptique,--était un peuple fanatique. Mais il lui était impossible de savoir en quel sens. Pour ou contre la religion? Pour ou contre la raison? Pour ou contre la patrie?--Ils l'étaient dans tous les sens. Ils avaient l'air de l'être, pour le plaisir de l'être.
Il fut amené à en causer, un soir, avec un député socialiste, qu'il rencontrait parfois dans le salon des Stevens. Bien qu'il lui eût déjà parlé, il ne se doutait point de la qualité de son interlocuteur: jusque-là, ils ne s'étaient entretenus que de musique. Il fut très étonné d'apprendre que cet homme du monde était un chef de parti violent.
Achille Roussin était un bel homme, à la barbe blonde, au parler grasseyant, le teint fleuri, les manières cordiales, une certaine élégance avec un fond de vulgarité, des gestes de rustre, qui lui échappaient de temps en temps:--une façon de se faire les ongles en société, une habitude toute populaire de ne pouvoir parler à quelqu'un sans happer son habit, l'empoigner, lui palper les bras;--il était gros mangeur, gros buveur, viveur, rieur, les appétits d'un homme du peuple, qui se rue à la conquête du pouvoir; souple, habile à changer de façons, suivant le milieu et l'interlocuteur, exubérant d'une façon raisonnée, sachant écouter, s'assimilant sur-le-champ tout ce qu'il entendait; sympathique d'ailleurs, intelligent, s'intéressant à tout, par goût naturel, par goût acquis, et par vanité; honnête, dans la mesure où son intérêt ne lui commandait pas le contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l'être.
Il avait une assez jolie femme, grande, bien faite, solidement charpentée, la taille élégante, un peu étriquée dans de luxueuses toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son anatomie; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux grands, noirs et épais; le menton un peu en galoche; la figure grosse, d'aspect assez mignon toutefois, mais gâté par les petites grimaces des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul-de-poule. Elle avait une démarche factice, saccadée, comme certains oiseaux, et une façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et d'amabilité. Elle était de riche famille bourgeoise et commerçante, d'esprit libre et d'espèce vertueuse, attachée aux devoirs innombrables du monde, comme à une religion, sans parler de ceux qu'elle s'imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux: avoir un salon, répandre l'art dans les Universités Populaires, s'occuper d'œuvres philanthropiques ou de psychologie de l'enfance,--sans chaleur de cœur, sans intérêt profond,--par bonté naturelle, snobisme, et pédantisme innocent de jeune femme instruite, qui semble réciter perpétuellement une leçon, et qui met son amour-propre à ce qu'elle soit bien sue. Elle avait besoin de s'occuper, mais elle n'avait pas besoin de s'intéresser à ce dont elle s'occupait. Telle, l'activité fébrile de ces femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était attaché à ce travail, dont elles n'ont même pas l'emploi. Et puis, il y avait chez elle,--comme chez les «tricoteuses»,--la petite vanité de l'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres femmes.
Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il l'avait fort bien choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle, il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus; et elle ne lui demandait rien de plus. Il l'aimait, et la trompait. Elle s'en accommodait, pourvu qu'elle eût sa part. Peut-être même y trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une mentalité de femme de harem.
Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle s'occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable et froide qu'elle apportait à suivre la politique de son mari et les dernières manifestations de la mode et de l'art. Et cela faisait, dans ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d'art ultra-décadent, d'agitation mondaine, et de sentiment bourgeois.
Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était bonne musicienne, jouait du piano d'une façon charmante; elle avait un toucher délicat et ferme; avec sa petite tête, qui regardait fixement les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait l'air d'une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était d'ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique: c'était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu'elle écoutait ou récitait avec exactitude; elle n'y cherchait point d'âme, n'en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme, intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à Christophe la bonne grâce accueillante qu'elle avait pour tous. Christophe lui en savait peu de gré; il n'avait pas beaucoup de sympathie pour elle: il la trouvait inexistante. Peut-être ne lui pardonnait-il pas non plus, sans s'en rendre compte, la complaisance qu'elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari, dont elle n'ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous les vices, celui qu'il excusait le moins.
Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la musique, comme les autres arts, d'une façon grossière, mais sincère. Quand il aimait une symphonie, il avait l'air de coucher avec. Il avait une culture superficielle, et il en tirait très bon parti; sa femme ne lui avait pas été inutile en cela. Il s'intéressa à Christophe, parce qu'il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était lui-même. Il était d'ailleurs curieux d'observer de près un original de ce genre--(il était d'une curiosité inlassable pour observer les hommes)--et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et la rudesse des remarques de Christophe l'amusa. Il était assez sceptique pour en admettre l'exactitude. Que Christophe fût Allemand n'était pas pour le gêner: au contraire! Il se vantait d'être au-dessus des préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement «humain»--(sa principale qualité);--il sympathisait avec tout ce qui était homme. Mais cela ne l'empêchait point d'avoir la conviction bien assurée de la supériorité du Français--vieille race, vieille civilisation--sur l'Allemand, et de se gausser de l'Allemand.
Christophe voyait chez Achille Roussin d'autres hommes politiques, ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d'eux, individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces illustres personnages l'en avaient jugé digne. Au contraire de l'opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus intéressante que celle des littérateurs qu'il connaissait. Ils avaient une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands intérêts de l'humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la plupart, ils étaient étonnamment dilettantes; pris à part, ils l'étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils étaient assez ignorants de l'art, surtout de l'art étranger; mais ils prétendaient tous plus ou moins s'y connaître; et souvent, ils l'aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L'un faisait des pièces de théâtre. L'autre raclait du violon et était wagnérien enragé. L'autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était l'ennemi mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute, c'était leur droit; mais cela ne lui semblait pas très loyal.
Mais le plus curieux, c'était quand ces hommes, qui, pris en particulier, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes, touchaient à l'action: aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus dilettantes, à peine arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes orientaux; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien laisser libre: ils avaient l'esprit sceptique et le tempérament tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable mécanisme de centralisation administrative, qu'avait jadis construit le plus grand des despotes, et de n'en pas abuser. Il s'en suivait une sorte d'impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer, dans les dernières années, un catholicisme athée.
Pendant un certain temps, les politiciens n'avaient prétendu qu'à la domination des corps,--je veux dire des fortunes;--ils laissaient les âmes à peu près tranquilles, les âmes n'étant pas monnayables. De leur côté, les âmes ne s'occupaient pas de politique; elle passait au-dessus ou au-dessous d'elles; la politique, en France, était considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce et de l'industrie; les intellectuels méprisaient les politiciens, les politiciens méprisaient les intellectuels.--Or, depuis peu un rapprochement s'était fait, puis bientôt une alliance, entre les politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir était entré en scène, qui s'était arrogé le gouvernement absolu des pensées: c'étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec l'autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire l'Église qu'à la remplacer; et, de fait, ils formaient une église de la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. Inénarrable bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de se réunir en troupeaux, pour «penser librement»! il est vrai que leur liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de la Raison: car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas plus que la Vierge, n'est rien par elle-même, et que la source est ailleurs. Et, de même que l'Église catholique avait ses armées de moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité rivale, l'église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de France, ses pieux délateurs. L'État républicain encourageait sous main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites de la Raison, qui terrorisaient l'armée, l'Université, tous les corps de l'État; et il ne s'apercevait point qu'en semblant le servir, ils visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu'il s'acheminait tout doucement à une théocratie athée, qui n'aurait rien à envier à celle des Jésuites du Paraguay.
Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient d'avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir détruit la religion, parce qu'ils détruisaient quelques morceaux de bois. D'autres accaparaient Jeanne d'Arc et sa bannière de la Vierge, qu'ils venaient d'arracher aux catholiques. Un des pères de l'église nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l'autre église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l'honneur de Vercingétorix: il célébrait dans le Brenn gaulois, h qui la Libre Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier champion de la France contre Rome (l'église de). Un ministre de la marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques, donnait à un cuirassé le nom d'_Ernest Renan._ D'autres libres esprits s'attachaient à purifier l'art. Ils expurgeaient les classiques du XVIIe siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu souillât les Fables de La Fontaine. Ils ne l'admettaient pas plus dans la musique ancienne; et Christophe entendit un vieux radical,--(«_Être radical dans sa vieillesse, dit Gœthe, c'est le comble de toute folie_»)--qui s'indignait qu'on osât donner dans un concert populaire les _lieder_ religieux de Beethoven. Il exigeait qu'on changeât les paroles.
D'autres, plus radicaux encore, voulaient qu'on supprimât purement et simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l'apprenait. Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait pour un Athénien, expliquait qu'il fallait pourtant apprendre la musique aux musiciens: car, disait-il: «quand vous envoyez un soldat à la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur: la tête fourmille d'idées; mais leur classement n'est pas encore opéré.» Effrayé de son courage, protestant à chaque phrase: «Je suis un vieux libre penseur... Je suis un vieux républicain...», il proclamait audacieusement que «peu lui importait de savoir si les compositions de Pergolèse étaient des opéras ou des messes; il s'agissait de savoir si c'étaient des œuvres de l'art humain».--Mais l'implacable logique de son interlocuteur répliquait au «vieux libre penseur», au «vieux républicain», qu'«il y avait deux musiques: celle qu'on chantait dans les églises, et celle qu'on chantait ailleurs». La première était ennemie de la Raison et de l'État; et la Raison d'État devait la supprimer.
Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s'ils n'avaient eu derrière eux des hommes d'une réelle valeur, sur qui ils s'appuyaient, et qui étaient comme eux,--davantage peut-être,--fanatiques de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces «influences épidémiques», qui règnent en religion, en philosophie, en politique, en art et en science, de ces «influences insensées, dont les hommes ne voient la folie que lorsqu'ils en sont débarrassés, mais qui, tant qu'ils y sont soumis, leur paraissent si vraies qu'ils ne croient même pas nécessaire de les discuter». Ainsi, la passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations des modes littéraires.--La religion de la Raison était une de ces folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux «sous-vétérinaires» de la Chambre et à certains des esprits les plus intelligents de l'Université. Elle était plus dangereuse encore chez ceux-ci que chez ceux-là; car, chez ceux-là, elle s'accommodait d'un optimisme béat et stupide, qui en détendait l'énergie; au lieu que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion sur l'antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n'en était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite, de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature mauvaise. Il y avait là un fond d'idéalisme calviniste, janséniste, jacobin, une vieille croyance en l'irrémédiable perversité de l'homme, que seul peut et doit briser l'orgueil implacable des Élus chez qui souffle la Raison,--l'Esprit de Dieu. C'était un type bien français, le Français intelligent, qui n'est pas «humain». Un caillou dur comme fer: rien n'y peut pénétrer; et il casse tout ce qu'il touche.
Christophe fut atterré par les conversations qu'il eut chez Achille Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la France en étaient bouleversées. Il croyait, d'après l'opinion courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable, tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d'idées abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et personne n'était moins fait pour la comprendre et pour la supporter. Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu'ils voulaient toujours avoir raison.
Ce n'était pas le fait d'un parti. Tous les partis étaient de même. Ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée contre tous les privilégiés de la fortune: car ils haïssaient tons les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu'ils haïssaient. Il y avait des nationalistes, qui haïssaient--(quand ils étaient très bons, ils se contentaient de mépriser)--toutes les autres nations, et, dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il y avait les gens de l'Occident, qui ne voulaient rien admettre à l'Est de la ligne du Rhin; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre au Sud de la ligne de la Loire; et les gens du Midi, qui appelaient Barbares ceux qui étaient au Nord de la ligne de la Loire; et ceux qui se faisaient gloire d'être de race Germanique; et ceux qui se faisaient gloire d'être de race Gauloise; et, les plus fous de tous, les «Romains», qui s'enorgueillissaient de la défaite de leurs pères; et les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois; et ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin: chacun n'admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne tolérant pas qu'on pût être autrement. Rien à faire contre cette engeance: ils n'écoutent aucun raisonnement; ils sont faits pour brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.
Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel peuple fût en République: car tous ces petits despotes s'annihilaient mutuellement. Mais si l'un d'eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d'air pour aucun autre.
Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les sauve:--l'inconséquence.
Les politiciens français ne s'en faisaient pas faute. Leur despotisme se tempérait d'anarchisme; ils oscillaient sans cesse de l'un à l'autre pôle. S'ils s'appuyaient à gauche sur les fanatiques de la pensée, à droite ils s'appuyaient sur les anarchistes de la pensée. On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de petits arrivistes, qui s'étaient bien gardés de prendre part au combat, avant qu'il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l'armée de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s'abattaient sur les dépouilles des vaincus. Ce n'était pas pour la raison que travaillaient les champions de la raison... _Sic vos non vobis_... C'était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement les traditions du pays, et qui n'entendaient pas détruire une foi pour en installer une autre à la place, mais pour s'installer eux-mêmes.
Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné d'apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa simplement qu'il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès pour que Lucien Lévy-Cœur vint à lui. Mais il ne savait pas que Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d'être tout aussi bien vu dans le camp opposé, où il avait réussi à devenir l'ami des personnalités de la politique et de l'art les plus antilibérales, voire même antisémites. Il demanda à Achille Roussin:
--Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous?
Roussin répondit:
--Il a tant de talent! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le vieux monde.
--Je vois bien qu'il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu'il vous restera assez de charpente pour votre maison nouvelle? Les vers se sont déjà mis dans votre chantier de construction...
Lucien Lévy-Cœur n'était pas le seul à ronger le socialisme. Les feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres, art pour l'art, anarchistes de luxe, qui s'étaient emparés de toutes les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et _struggle for life_ les journaux, qui se disaient les organes du peuple. Ils ne se contentaient pas des places: il leur fallait la gloire. Dans aucun temps, on n'avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels pique-assiette de la gloire, non pas à l'occasion de leurs travaux, mais de leurs décorations: car c'était là ce qui les touchait le plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se trouvaient tous d'accord pour fêter une promotion dans la Légion d'Honneur, instituée par cet officier corse.
Roussin s'égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point que l'Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils étaient seul à seul, les traitait sans ménagements. Il connaissait mieux que personne leur sottise ou leurs roueries; mais cela ne l'empêchait pas de les soutenir, afin d'être soutenu par eux. Et si, dans l'intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants, comme des battements d'ailes: il jouait Mounet-Sully.
Christophe s'évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait à son socialisme. L'évidence était qu'il n'y croyait pas, au fond: il était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une part de sa pensée; et quoiqu'il sût fort bien que ce n'en était qu'une part--(et pas la plus importante),--il avait organisé d'après cela sa vie et sa conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt pratique n'était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa raison d'être et d'agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même une sorte de religion d'État.--La majorité des hommes ne vit pas autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou sociales, ou purement pratiques,--(croyance à leur métier, à leur travail, à l'utilité de leur rôle dans la vie),--auxquelles ils ne croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir: car ils ont besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de ce culte officiel, dont chacun est le prêtre.