Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 34
Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en temps, et ne pouvait assister qu'à quelques-unes de ses transformations, avait déjà bien de la peine à s'y reconnaître. Il se demandait à quel moment elle était sincère,--ou si elle était sincère toujours,--ou si elle n'était sincère jamais. Colette elle-même n'aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit. Elle ne savait pas ce qu'elle était, parce qu'elle ne savait pas ce qu'elle voulait, et parce qu'elle ne pouvait pas le savoir, avant de l'avoir essayé. Alors elle l'essayait, à sa façon, avec le plus de liberté et le moins de risques possible, entachant de se calquer sur ceux qui l'entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter de tout.
Mais avec un ami comme Christophe, ce n'était pas commode. Il admettait qu'on lui préférât des êtres qu'il n'estimait pas, ou même qu'il méprisait; mais il n'admettait pas qu'on l'égalât à eux. Chacun son goût; mais au moins, fallait-il en avoir un.
Il était d'autant moins disposé à la patience que Colette semblait prendre plaisir à collectionner autour d'elle tous les petits jeunes gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe: d'écœurants petits snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque sinécure dans quelque ministère,--ce qui est tout comme. Tous écrivaient--prétendaient écrire. C'était une névrose, sous la Troisième République. C'était surtout une forme de paresse vaniteuse,--le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à contrôler, et celui qui prête le plus au _bluff._ Ils ne disaient de leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils semblaient pénétrés de l'importance de leur tâche, accablés sous le fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait une gêne à ignorer absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il tâcha de s'informer; il désirait surtout savoir ce qu'avait écrit l'un d'eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il fut surpris d'apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul acte, lequel était extrait d'un roman, qui lui-même était fait d'une suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu'il avait publiées dans une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres n'avaient pas un bagage plus lourd: quelques actes, quelques nouvelles, quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D'autres pour un livre, «qu'ils devaient faire». Ils professaient du dédain pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une importance extrême à l'agencement des mots dans la phrase. Cependant, le mot de «pensée» revenait fréquemment dans leurs propos; mais il ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant: ils l'appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu'ils écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en _italiques_, pour qu'on ne s'y trompât point.
Tous avaient le culte du moi: le seul culte qu'ils eussent. Ils cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante d'un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal, porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le cabotinage est naturel aux jeunes gens, et d'autant plus qu'ils sont plus insignifiants, c'est-à-dire moins occupés. C'est surtout pour la femme qu'ils se mettent en frais: car ils la convoitent, et désirent--encore plus--être convoités par elle. Mais même pour le premier venu, ils font la roue: pour un passant qu'ils croisent, et dont ils ne peuvent attendre qu'un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces petits paonneaux: rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête d'un portrait connu: Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d'un rôle à jouer: le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l'homme de la nature... Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient près de lui, malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux d'un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère: deux pas plus loin, ils piaffaient pour le prochain passant.--Ceux du salon de Colette étaient plus raffinés: c'était surtout leur esprit qu'ils grimaient: ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n'étaient pas des originaux. Ou bien, ils mimaient une idée: la Force, la Joie, la Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l'Anarchisme, la Foi, la Liberté: c'étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les plus héroïques élans de l'âme humaine au rôle de cravates à la mode.
Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c'était dans l'amour: il leur appartenait. La casuistique du plaisir n'avait point de secrets pour eux; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas nouveaux, afin d'avoir l'honneur de les résoudre. Ç'a toujours été l'occupation de ceux qui n'en ont point d'autre: faute d'aimer, ils «font l'amour»; et surtout, ils l'expliquent. Les commentaires étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince. La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses: tout se couvrait alors du pavillon de la sociologie; quelque plaisir qu'on eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l'on ne s'était persuadé qu'en les satisfaisant, on travaillait pour les temps nouveaux. Un genre de socialisme éminemment parisien: le socialisme érotique.
Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d'amour, était l'égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs droits à l'amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, protestants, un peu ridicules,--Scandinaves ou Suisses,--qui avaient réclamé l'égalité dans la vertu: les hommes arrivant au mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient une égalité d'une autre sorte, l'égalité dans la malpropreté: les femmes arrivant au mariage, souillées comme les hommes,--le droit aux amants. Paris avait fait une telle consommation de l'adultère, en imagination et en pratique, qu'il commençait à sembler insipide: on cherchait à lui substituer, dans le monde des lettres, une invention plus originale: la prostitution des jeunes filles,--j'entends la prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente, familiale, et, par-dessus le marché, sociale.--Un livre, plein de talent, qui venait de paraître, faisait loi sur la question: il étudiait en quatre cents pages d'un pédantisme badin, «selon toutes les règles de la méthode Baconienne», le «meilleur aménagement du plaisir». Cours complet d'amour libre, où l'on parlait sans cesse d'élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale,--un Berquin pour les jeunes filles du monde qui voulaient mal tourner.--C'était, pour le moment, l'Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses délices, et qu'elle paraphrasait. Il va de soi qu'à la façon des disciples, ils laissaient de côté ce qu'il pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de juste, de bien observé et même d'assez humain, pour n'en retenir que le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses,--des aphorismes de ce genre: «que le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du travail»;--«qu'il est monstrueux qu'une vierge devienne mère avant d'avoir joui»;--«que la possession d'un homme vierge était pour une femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie»;--que c'était le rôle des mères «d'organiser la liberté des filles avec cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à protéger la liberté de leurs fils»;--et que le temps viendrait «où les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une amie».
Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort raisonnables.
Christophe avait l'horreur de ces propos. Il s'exagérait leur importance et le mal qu'ils pouvaient faire. Les Français ont trop d'esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied, cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme le génial Panurge de l'Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes, voire aussi timorés que les autres. C'est justement parce qu'ils sont si timides dans l'action qu'ils s'amusent à pousser l'action (en pensée), jusqu'aux limites du possible. C'est un jeu où l'on ne risque rien.
Mais Christophe n'était pas un dilettante français.
Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un qu'elle semblait préférer. Naturellement, de tous il était celui qui était le plus insupportable à Christophe.
Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République. Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie précoce, qui ne lui allait point mal, la parole câline, des manières élégantes, des mains fines et molles, qui fondaient dans la main. Il affectait toujours une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux qu'il n'aimait point, et qu'il cherchait à jeter par-dessus bord.
Christophe l'avait rencontré déjà, au premier dîner d'hommes de lettres, où Sylvain Kohn l'avait introduit; et bien qu'ils ne se fussent point parlé, il lui avait suffi d'entendre le son de sa voix pour éprouver à son égard une aversion, qu'il ne s'expliquait pas, et dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons. Il y a des coups de foudre de l'amour. Il y en a aussi de la haine,--ou,--(pour ne point choquer les âmes douces, qui ont peur de ce mot, comme de toutes les passions),--c'est l'instinct de l'être sain, qui sent l'ennemi et se défend.
En face de Christophe, il représentait l'esprit d'ironie et de décomposition, qui s'attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout ce qu'il y avait de grand dans l'ancienne société qui mourait: à la famille, au mariage, à la religion, à la patrie; en art, à tout ce qu'il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire; à toute foi dans les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l'homme. Au fond de toute cette pensée, il n'y avait qu'un plaisir mécanique d'analyse, d'analyse à outrance, un besoin animal de ronger la pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu: car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à littérature: ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec beaucoup de talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu'il avait eue avec la femme de son meilleur ami: les portraits étaient faits avec un grand art; chacun en louait l'exactitude: le public, la femme, et l'ami. Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d'une femme, sans le dire dans un livre.--Il eût semblé naturel que ses indiscrétions le missent en froid avec ses «associées». Mais il n'en était rien: elles en étaient à peine un peu gênées; elles protestaient, pour la forme: au fond, elles étaient ravies qu'on les montrât aux passants, toutes nues; pourvu qu'on leur laissât un masque sur la figure, leur pudeur était en repos. De son côté, il n'apportait à ces commérages aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n'était pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens. Dans les mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père, sa mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d'eux avec une tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement familial; mais de ces gens qui n'ont pas besoin de respecter ce qu'ils aiment: bien au contraire; ils aiment mieux ce qu'ils peuvent un peu mépriser; l'objet de leur affection leur en paraît plus près d'eux, plus humain. Ils sont les gens du monde les moins capables de comprendre l'héroïsme et surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les considérer comme un mensonge ou une faiblesse d'esprit. Il va de soi d'ailleurs qu'ils ont la conviction de comprendre mieux que quiconque les héros de l'art, et qu'ils les jugent avec une familiarité protectrice.
Il s'entendait admirablement avec les ingénues perverties de la société bourgeoise, riche et fainéante. Il était une compagne pour elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui les instruisait, et qu'elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec lui; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement l'androgyne nu, qui les laissait faire.
Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme Colette, qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant d'échapper à l'usure dégradante de la vie, pouvait se complaire dans cette société... Christophe n'était point psychologue. Lucien Lévy-Cœur l'était cent fois plus que lui. Christophe était le confident de Colette; mais Colette était la confidente de Lucien Lévy-Cœur. Grande supériorité pour celui-ci. Il est doux à une femme de croire qu'elle a affaire à un homme plus faible qu'elle. Elle trouve à satisfaire, en même temps qu'à ce qu'il y a de moins bon en elle, à ce qu'il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien Lévy-Cœur le savait bien: un des moyens les plus sûrs pour toucher le cœur des femmes est d'éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts dont elle n'était pas très fière, mais qu'elle se fût bien gardée de repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient de même, et qu'il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui étaient agréables, et le luxe de se dire qu'elle avait raison ainsi, que la sagesse était de ne pas se révolter et d'être indulgent pour ce qu'on ne pouvait--«hélas!»--empêcher. C'était là une sagesse dont la pratique n'avait rien de pénible.
Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une forte saveur dans le contraste perpétuel qui existe, au sein de la société, entre l'extrême raffinement de la civilisation apparente et l'animalité profonde. Tout salon, qui n'est point rempli de fossiles et d'âmes pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains, deux couches de conversations superposées: l'une,--que tout le monde entend,--entre les intelligences; l'autre,--dont peu de gens ont conscience, et qui est pourtant la plus forte,--entre les instincts, entre les bêtes. Ces deux conversations sont souvent contradictoires. Tandis que les esprits échangent des monnaies de convention, les corps disent: Désir, Aversion, ou, plus souvent: Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête, encore que domptée par des siècles de civilisation, et aussi abrutie que les misérables lions dans la cage, rêve toujours à sa pâture.
Mais Christophe n'était pas encore arrivé à ce désintéressement de l'esprit, que seul apporte l'âge et la mort des passions. Il avait pris très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait demandé son aide; et il la voyait s'exposer de gaieté de cœur au danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité a Lucien Lévy-Cœur. Celui-ci s'était tenu d'abord, vis-à-vis de Christophe, dans l'attitude d'une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi flairait l'ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le ridiculisait, sans en avoir l'air. Il n'eût demandé qu'à être admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c'était ce qu'il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car Christophe n'avait pas l'art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur était passé insensiblement d'une opposition tout abstraite de pensées à une petite guerre personnelle, soigneusement voilée, dont Colette devait être le prix.
Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la supériorité morale et le talent de Christophe; mais elle goûtait aussi l'immoralité amusante et l'esprit de Lucien Lévy-Cœur; et, au fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas les remontrances: elle les écoutait avec une humilité touchante, qui le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par faiblesse, par bonté même. Elle jouait à demi la comédie; elle feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d'un ami comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié; elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne; elle voulait ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Elle cachait donc à Christophe qu'elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur; elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde, expertes dès l'enfance en cet exercice nécessaire à qui doit posséder l'art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle se donnait comme excuse que c'était pour ne pas faire de peine à Christophe; mais en réalité, c'était parce qu'elle savait qu'il avait raison; et elle n'en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le soupçon de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix. Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu triste; elle lui faisait les yeux doux,--_feminæ ultima ratio._--Cela l'attristait vraiment de sentir qu'elle pouvait perdre l'amitié de Christophe; elle se faisait séduisante et sérieuse; et elle réussissait à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou tard, il fallait bien en finir par un éclat. Dans l'irritation de Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans les ruses enjôleuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu d'amour. La rupture n'en devait être que plus vive.
Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de mensonge, il lui mit marché en main: choisir entre Lucien Lévy-Cœur et lui. Elle essaya d'éluder la question; et, finalement, elle revendiqua son droit d'avoir tous les amis qu'il lui plaisait. Elle avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu'il était ridicule; mais il savait aussi que ce n'était pas par égoïsme qu'il se montrait exigeant: il s'était pris pour Colette d'une sincère affection; il voulait la sauver, fut-ce en violentant sa volonté. Il insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit:
--Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis?
Elle dit:
--Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous ne l'étiez plus.
--Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre sacrifice?
--Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il toujours sacrifier une chose à une autre? Ce sont des bêtes d'idées chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir.
--Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c'est tout un ou tout autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, même pour l'épaisseur d'un cheveu.
--Oui, je sais, dit-elle. C'est pour cela que je vous aime. Je vous aime bien, je vous assure; mais...
--Mais vous aimez bien aussi l'autre?
Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins et sa voix la plus douce:
--Restez!
Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra; et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites comédies; puis il s'en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur chagrin. C'était si bête de s'attacher toujours, de se laisser prendre au piège!
En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit par désœuvrement sa Bible, et lut:
... _Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en raidissant le cou, en remuant les yeux, en marchant à petits pas affectés, en faisant résonner les anneaux de leurs pieds_,
_Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion, le Seigneur en découvrira la nudité_...
Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette; et il se coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu'il fallait qu'il fût bien atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible fût devenue pour lui d'une lecture comique. Mais il n'en continua pas moins, dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur; et il cherchait à en imaginer l'effet sur la tête de sa jeune amie. Il s'endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son nouveau chagrin. Un de plus, un de moins... Il en prenait l'habitude.
Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette; mais il évita désormais les occasions qu'elle lui offrait de continuer leurs entretiens amicaux. Elle eut beau s'attrister, se piquer, jouer de ses petites roueries: il s'obstina; ils se boudèrent; d'elle-même, elle finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons; et il en trouva pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens.
Il en avait assez de la société parisienne; il ne pouvait plus souffrir ce vide, cette oisiveté, cette impuissance morale, cette neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans cette atmosphère stagnante d'art pour l'art et de plaisir pour le plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait encore assez bonne figure dans le monde; pour qui le voyait de loin, il faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre? Il ne croyait à rien, à rien qu'au plaisir...
Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient une voiture, où un vieux prêtre était assis, bénissant à droite et à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui enfonçaient à coups de hache les portes d'une église, et que des messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s'aperçut que les Français croyaient pourtant à quelque chose,--encore qu'il ne comprît pas à quoi. On lui expliqua que c'était l'État qui se séparait de l'Église, après un siècle de vie commune, et que, comme elle ne voulait pas partir de bon gré, fort de son droit et de sa force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point le procédé galant; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique des artistes parisiens qu'il eut plaisir à rencontrer des gens qui étaient prêts à se faire casser la tête pour une cause, si inepte qu'elle fût.