Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 33

Chapter 333,787 wordsPublic domain

Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au milieu de la nuit, il était si écrasé d'ennui qu'il n'avait pas la force de rentrer à pied chez lui; il avait envie de se coucher par terre, en pleine rue, comme il avait été, vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit virtuose, il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois, n'ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa semaine, il en dépensait deux à une voiture. Il s'y jetait précipitamment, afin de fuir plus vite; et tandis qu'elle l'emportait, il gémissait d'énervement. Chez lui, il gémissait encore, dans son lit, en dormant... Et puis, brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant une parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant les gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui arrivait encore, se promenant seul, de gronder tout à coup comme une bête... Pourquoi allait-il voir ces gens? Pourquoi retournait-il les voir? Pourquoi s'obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à feindre de s'intéresser à ce qui ne l'intéressait pas?--Est-ce qu'il était bien vrai que cela ne l'intéressât pas?--Il y a un an, il n'eut jamais pu supporter cette société. Maintenant, elle l'amusait tout en l'irritant. Était-ce un peu de l'indifférence parisienne qui s'insinuait en lui? Il se demandait avec inquiétude s'il était donc devenu moins fort. Mais c'était au contraire qu'il l'était davantage. Il était plus libre d'esprit dans un milieu étranger. Ses yeux s'ouvraient malgré lui a la grande Comédie du monde.

D'ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien continuer cette vie, s'il voulait que son art fût connu de la société parisienne, qui ne s'intéresse aux œuvres que dans la mesure où elle connaît les artistes. Et il fallait bien qu'il cherchât à être connu, s'il voulait trouver des leçons à donner parmi ces Philistins, dont il avait besoin pour vivre.

Et puis, l'on a un cœur; et, malgré soi, le cœur s'attache; il trouve à s'attacher, dans quelque milieu que ce soit; s'il ne s'attachait, il ne pourrait vivre.

Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour élèves, était la fille d'un riche fabricant d'automobiles, Colette Stevens. Son père était Belge, naturalisé Français, fils d'un Anglo-Américain établi à Anvers et d'une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C'était une famille bien parisienne. Pour Christophe,--pour beaucoup d'autres,--Colette Stevens était le type de la jeune fille française.

Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu'elle faisait doux aux jeunes gens, des prunelles d'Espagnole, qui remplissaient tout l'orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque, qu'elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l'air d'un petit chat bouffi.

De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante, agacinante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes; elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à bascule, poussant des petits cris, des:

--Non? C'est pas possible?... à table, battant des mains, quand il y avait un plat qu'elle aimait; au salon, grillant des cigarettes, affectant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies, se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à l'oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés, admirablement, d'une voix douce et frêle, qui savait même, à l'occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l'air d'y toucher, qui savait encore mieux en faire dire,--l'air candide d'une petite fille bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.

Ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée, ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à faire qu'à se prêter aux manèges d'une petite fille rouée, ou même qu'à les considérer, d'un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front plissé, l'esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire ni par l'ennui qu'elle lui causait, ni par les agaceries de ses élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il ne faisait guère plus d'attention à elle qu'à la petite cousine de Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens avaient prise chez eux, et à qui il enseignait aussi le piano.

Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu'avec lui toutes ses grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s'adapter instantanément aux façons de Christophe. Elle n'avait même pas besoin de s'appliquer pour cela. C'était un instinct de sa nature. Elle était femme. Elle était une onde sans forme. Toutes les âmes qu'elle rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait toujours qu'elle fût un autre. Toute sa personnalité, c'était qu'elle ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent.

Christophe l'attirait, pour beaucoup de raisons, dont la première était qu'il n'était pas attiré par elle. Il l'attirait encore, parce qu'il était différent de tous les jeunes gens qu'elle connaissait: elle n'avait jamais essayé encore d'une potiche de cette forme et de ces aspérités. Il l'attirait enfin, parce qu'experte, de race, à évaluer du premier coup d'œil le prix exact des potiches et des gens, elle se rendait parfaitement compte qu'à défaut d'élégance, Christophe avait une solidité, qu'aucun de ses bibelots parisiens ne pouvait lui offrir.

Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives. Elle en faisait beaucoup et peu. C'est-à-dire qu'elle en était toujours occupée, et qu'elle n'en connaissait presque rien. Elle tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose, par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme,--(on eût presque dit qu'elle en avait une: il suffisait qu'elle se mît à la place de quelqu'un qui en avait une).--Elle était capable d'aimer Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu'elle connaissait Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven très proprement,--(ce qui, à la vérité, n'est pas beaucoup dire);--mais le plus fort, c'est qu'elle les aimait. Au fond, ce n'était ni Beethoven, ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu'elle aimait: c'étaient les notes, les sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les vibrations des cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant d'autres cordes, leurs chatouilleries voluptueuses.

Dans le salon de l'hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l'avait représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants, le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme millionnaire,--dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.

--Ah! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait encore ronron!

--Malhonnête! disait-elle, en riant...

(Et elle lui tendait sa main un peu moite.)

--... Écoutez cela. Est-ce que ce n'est pas joli?

--Très joli, disait-il, d'un ton indifférent.

--Vous n'écoutez pas!... Voulez-vous bien écouter!

--J'entends... C'est toujours la même chose.

--Ah! vous n'êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit.

--Comme si c'était de musique qu'il s'agissait!

--Comment! ce n'est pas de musique?... Et de quoi, s'il vous plaît?

--Vous le savez très bien; et je ne vous le dirai pas, parce que ce ne serait pas convenable.

--Raison de plus pour le dire.

--Vous le voulez?... Tant pis pour vous!... Eh bien, savez-vous ce que vous faites avec votre piano?... Vous flirtez.

--Par exemple!

--Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi des gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!»

--Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moitié riante, moitié fâchée. Vous n'avez pas la moindre idée du respect.

--Pas la moindre.

--Vous êtes un impertinent... Et puis d'abord, quand cela serait, est-ce que ce n'est pas la vraie façon d'aimer la musique?

--Oh! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela!

--Mais c'est la musique même! Un bel accord, c'est un baiser.

--Je ne vous l'ai pas fait dire.

--Est-ce que ce n'est pas vrai?... Pourquoi haussez-vous les épaules? Pourquoi faites-vous la grimace?

--Parce que cela me dégoûte.

--De mieux en mieux!

--Cela me dégoûte d'entendre parler de la musique, comme d'un libertinage... Oh! ce n'est pas votre faute. C'est la faute de votre monde. Toute cette fade société qui vous entoure regarde l'art comme une sorte de débauche permise... Allons, assez là-dessus! Jouez-moi votre sonate.

--Mais non, causons encore un peu.

--Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des leçons de piano... En avant, marche!

--Vous êtes poli! disait Colette, vexée,--ravie, au fond, d'être ainsi rudoyée.

Elle jouait son morceau, s'appliquant de son mieux; et, comme elle était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même assez bien. Christophe, qui n'était pas dupe, riait en lui-même de l'adresse «de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait ce qu'elle jouait, quoiqu'elle n'en sentît rien». Il ne laissait pas d'en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté, saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui l'intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait beau s'en défendre, prétextant qu'il ne pouvait dire ce qu'il pensait, sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours à le lui faire dire; et plus c'était blessant, moins elle était blessée: c'était un amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n'aimait rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis.

Pourtant, jamais Christophe n'eût eu la moindre illusion sur cette amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par surprise que par instinct de séduction.

La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri, bavardé, flirté comme une enragée; mais, le matin suivant, quand Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine quelques mots; elle avait l'air éteinte. Elle se mit au piano, joua mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore, s'interrompit brusquement, et dit:

--Je ne peux pas... Je vous demande pardon... Voulez-vous, attendons un peu...

Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non:

«Elle n'était pas bien disposée... Elle avait des moments comme cela... C'était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.»

Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu'il restât:

--Un instant seulement... Tout à l'heure, ce sera mieux... Comme je suis bête, n'est-ce pas?

Il sentait qu'elle n'était pas dans son état normal; mais il ne voulut pas la questionner; et, pour parler d'autre chose, il dit:

--Voilà ce que c'est d'avoir été si brillante, hier soir! Vous vous êtes trop dépensée.

Elle eut un petit sourire ironique:

--On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.

Il rit franchement.

--Je crois que vous n'avez pas dit un mot, reprit-elle.

--Pas un.

--Il y avait pourtant des gens intéressants.

--Oui, de fameux bavards, des gens d'esprit. Je suis perdu au milieu de vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent tout, qui excusent tout,--qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des heures, d'amour et d'art! N'est-ce pas écœurant?

--Cela devrait pourtant vous intéresser: l'art, sinon l'amour.

--On ne parle pas de ces choses: on les fait.

--Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une petite moue.

Christophe répondit, en riant:

--Alors, laissez cela à d'autres. Tout le monde n'est pas fait pour l'art.

--Ni pour l'amour?

--Ni pour l'amour.

--Miséricorde! Et qu'est-ce qui nous reste?

--Votre ménage.

--Merci! dit Colette, piquée.

Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit:

--Je ne peux pas!... Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.

--C'est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie.

Elle le regarda, de l'air penaud d'une petite fille qu'on gronde, et dit:

--Ne soyez pas si dur!

--Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement Christophe. Une bonne femme, c'est le paradis surterre. Seulement, le paradis sur terre...

--Oui, personne ne l'a jamais vu.

--Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l'ai jamais vu; mais il se peut bien qu'il existe. Je suis même décidé à le trouver, s'il existe. Seulement, ce n'est pas facile. Une bonne femme et un homme de génie, c'est aussi rare l'un que l'autre.

--Et en dehors d'eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas?

--Au contraire! Il n'y a que le reste qui compte... pour le monde.

--Mais pour vous?

--Pour moi, cela n'existe pas.

--Comme vous êtes dur! répéta Colette.

--Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne serait que dans l'intérêt des autres!... S'il n'y avait pas un peu de caillou, par-ci par-là, dans le monde, il s'en irait en bouillie.

--Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d'être fort, dit Colette tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux,--surtout pour celles qui ne le sont pas... Vous ne savez pas combien notre faiblesse nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des singeries, vous croyez que nous n'avons rien de plus en tête, et vous nous méprisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur vie débordante,--lorsqu'elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu'elles rient, lorsqu'elles ont livré un peu d'elles-mêmes à des imbéciles, et cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu'on n'y trouve jamais,--si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la nuit, et s'enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à genoux dans des agonies de solitude!...

--Est-ce possible? dit Christophe, stupéfait. Quoi! vous souffrez, vous souffrez ainsi?

Colette ne répondit pas; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle essaya de sourire, et tendit la main à Christophe: il la saisit, ému.

--Pauvre petite! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne faites-vous rien pour sortir de cette vie?

--Que voulez-vous que nous fassions? Il n'y a rien à faire. Vous, hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous, nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des plaisirs mondains: nous ne pouvons en sortir.

--Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une tâche qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l'indépendance?

--Comme à vous? Pauvre monsieur Krafft! Elle ne vous l'assure pas trop!... Enfin! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour quelle tâche sommes-nous faites? Il n'y en a pas une qui nous intéresse.--Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous regardent pas; nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose! Je fais comme les autres. Je m'occupe de patronages, de comités de bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées classiques, et je prends des notes, des notes... je ne sais pas ce que j'écris!... et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du moins que c'est utile. Ah! comme je sais bien le contraire, comme tout cela m'est égal, et comme je m'ennuie!... Ne recommencez pas à me mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense. Je ne suis pas plus bécasse qu'une autre. Mais qu'est-ce que la philosophie, et l'histoire, et la science peuvent bien me faire? Quant à l'art,--vous voyez--je tapote, je barbouille, je fais des petites saletés d'aquarelles;--mais est-ce que cela remplit une vie? Il n'y a qu'un but à la nôtre: c'est le mariage. Mais croyez-vous que c'est gai de se marier avec l'un ou l'autre de ces individus, que je connais aussi bien que vous? Je les vois comme ils sont. Je n'ai pas la chance d'être comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion... Est-ce que ce n'est pas terrible? Regarder autour de soi, voir celles qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser qu'il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d'esprit, devenir banales comme elles!... Il faut du stoïcisme, je vous assure, pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n'en sont pas capables... Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s'en va; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en nous,--qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu'il faudra se résigner à donner à des sots, à des êtres qu'on méprise, et qui vous mépriseront!... Et personne ne vous comprend! On dirait que nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui nous trouvent insipides et baroques! Mais les femmes devraient nous comprendre! Elles ont été comme nous; elles n'auraient qu'à se souvenir... Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne cherchent qu'à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi comme tu voudras! La société nous laisse dans un abandon absolu.

--Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à son tour, refasse l'expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore quelques honnêtes hommes en France.

--Il y en a. J'en connais. Mais ils sont si ennuyeux!... Et puis, je vous dirai: le monde où je vis me déplaît; mais je ne crois pas que je pourrais vivre en dehors, maintenant. J'en ai pris l'habitude. J'ai besoin d'un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de société, que l'argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour lesquels il est indispensable. Ce n'est pas brillant, je le sais. Mais je me connais, je suis faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous! Je sens que vous êtes fort, que vous êtes sain: j'ai toute confiance en vous. Soyez un peu mon ami, voulez-vous?

--Je veux bien, dit Christophe. Mais qu'est-ce que je pourrai faire?

--M'écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans un tel désarroi, souvent! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis: «À quoi bon lutter? À quoi bon me tourmenter? Ceci ou cela, qu'importe? N'importe qui! N'importe quoi!» C'est un état affreux. Je ne voudrais pas y tomber. Aidez-moi! Aidez-moi!...

Elle avait l'air accablée, vieillie de dix ans; elle regardait Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce qu'elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.

Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l'ordinaire.

À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes. Ils étaient seuls ensemble: elle lui confiait ce qu'elle voulait; il se donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller; elle écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement, attentivement, comme une fillette bien sage: cela la distrayait, l'intéressait, la soutenait même; elle le remerciait d'une œillade émue et coquette.--Mais à sa vie, rien n'était changé: il n'y avait qu'une distraction de plus.

Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies; elle ne s'endormait guère qu'à l'aube. De tout le jour, elle ne faisait rien. Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d'idée, un souvenir de conversation, une phrase musicale, l'image d'une figure qui lui avait plu. Elle n'était tout à fait éveillée qu'à partir de quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières lourdes, le visage gonflé, l'air boudeur, endormi. Elle se ranimait, quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de vue sur l'amour. La psychologie amoureuse: c'était l'éternel sujet, avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en porter: car ils avaient des âmes et des conversations de filles. Christophe avait son heure: l'heure du confesseur. Colette, instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal, «développait un thème tranquillement préparé, modèle d'ordonnance lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé en bon ordre, et classé en catégories distinctes».--Après quoi, elle s'amusait déplus belle. À mesure que la journée s'avançait, elle redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre; et c'était l'éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles figures;--le plaisir, non de la pièce qu'on jouait, mais des acteurs qu'on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou bien sur les actrices. On trouvait que l'ingénue avait un filet de voix «comme une mayonnaise tournée», ou que la grande comédienne était habillée «comme un abat-jour».--Ou bien, on allait en soirée; et là, le plaisir était de se montrer, si l'on était jolie:--(cela dépendait des jours: rien de plus capricieux qu'une joliesse de Paris);--on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n'y en avait point.--On rentrait tard. On avait peine à se coucher: (c'était l'heure où l'on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d'une parole ou d'un geste. On s'ennuyait. On était très malheureuse. On ne pouvait s'endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de désespoir.