Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 30
Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui inspirait malgré tout une sympathie pour cette œuvre? Toujours est-il qu'elle l'intéressait, plus qu'il n'en voulait convenir. Quoiqu'il persistât à répondre à Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que «c'était très fin, très fin, mais que cela manquait de _Schwung_ (d'élan), et qu'il n'y avait pas là assez de musique pour lui», il se gardait bien de confondre _Pelléas_ avec les autres œuvres musicales françaises. Il était attiré par cette lampe qui brûlait au milieu du brouillard. Il apercevait encore d'autres lueurs, vives, fantasques, qui tremblotaient autour. Ces feux-follets l'intriguaient: il eût voulu s'en approcher pour savoir com ment ils brillaient; mais ils n'étaient pas faciles à saisir. Ces libres musiciens, que Christophe ne comprenait pas, et qu'il était d'autant plus curieux d'observer, étaient peu abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de sympathie, qui possédait Christophe. À part un ou deux, ils lisaient peu, connaissaient peu, désiraient peu connaître. Presque tous vivaient à l'écart, isolés, de fait et de volonté, enfermés dans un cercle étroit,--par orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie. Si peu nombreux qu'ils fussent, ils étaient divisés en petits groupes rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils étaient d'une susceptibilité extrême, et ne supportaient ni leurs ennemis, ni leurs rivaux, ni même leurs amis, quand ceux-ci osaient admirer un autre musicien, ou quand ils se permettaient de les admirer d'une façon ou trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop excentrique. Il devenait excessivement difficile de les satisfaire. Chacun d'eux avait fini par accréditer un critique, muni de sa patente, qui veillait jalousement au pied de la statue. Il n'y fallait point toucher.--Pour n'être compris que d'eux-mêmes, ils n'en étaient pas mieux compris. Adulés, déformés par l'opinion que leurs partisans avaient d'eux et qu'ils s'en faisaient eux-mêmes, ils perdaient pied dans la conscience qu'ils avaient de leur art et de leur génie. D'aimables fantaisistes se croyaient réformateurs. Des artistes Alexandrins se posaient en rivaux de Wagner. Presque tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait qu'ils sautassent, chaque jour, plus haut qu'ils n'avaient sauté, la veille, et que leurs rivaux n'avaient sauté. Ces exercices de haute voltige ne leur réussissaient pas toujours; et cela n'avait d'attrait que pour quelques professionnels. Ils ne se souciaient pas du public; le public ne se souciait pas d'eux. Leur art était un art sans peuple, une musique qui ne s'alimentait que dans la musique, dans le métier. Or Christophe avait l'impression, vraie ou fausse, qu'aucune musique, plus que celle de France, n'aurait eu besoin de chercher un appui en dehors d'elle. Cette plante souple et grimpante ne pouvait se passer d'étai: elle ne pouvait se passer de littérature. Elle ne trouvait pas en elle assez de raisons de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas de volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui attend un mâle qui la prenne. Mais cette impératrice de Byzance, au corps fluet, exsangue, et chargé de pierreries, était entourée d'eunuques: snobs, esthètes, et critiques. La nation n'était pas musicienne; et tout cet engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans, pour Wagner, Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne dépassait guère une caste. Cette multiplication de concerts, cette marée envahissante de musique à tout prix, ne répondaient pas à un développement réel du goût public. C'était un surmenage de la mode, qui ne touchait que l'élite et qui la détraquait. La musique n'était vraiment aimée que d'une poignée de gens; et ce n'étaient pas toujours ceux qui s'en occupaient le plus: compositeurs et critiques. Il y a si peu de musiciens en France, qui aiment vraiment la musique!
Ainsi pensait Christophe; et il ne se disait pas que c'est partout ainsi, que même en Allemagne il n'y a pas beaucoup plus de vrais musiciens, et que ce qui compte en art, ce ne sont pas les milliers qui n'y comprennent rien, mais la poignée de gens qui l'aiment et qui le servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en France? Créateurs et critiques,--les meilleurs travaillaient en silence, loin du bruit, comme Franck avait fait, comme faisaient les mieux doués des compositeurs d'à présent, tant d'artistes qui vivraient toute leur vie dans l'ombre, pour fournir plus tard à quelque journaliste la gloire de les découvrir et de se dire leur ami,--et cette petite armée de savants laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d'eux-mêmes, relevaient pierre à pierre la grandeur de la France passée, ou qui, s'étant voués à l'éducation musicale du pays, préparaient la grandeur de la France à venir. Combien il y avait là d'esprits, dont la richesse, la liberté, la curiosité universelle eût attiré Christophe, s'il avait pu les connaître! Mais à peine avait-il entrevu, en passant, deux ou trois d'entre eux; il ne les connaissait qu'à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait que leurs défauts, copiés, exagérés par les singes de l'art et les commis voyageurs de la presse.
Cette plèbe musicale l'écœurait surtout par son formalisme. Jamais il n'était question entre eux d'autre chose que de la forme. Du sentiment, du caractère, de la vie, pas un mot! Pas un ne se doutait que tout vrai musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées se déroulent en lui, comme un flot de musique. La musique est l'air qu'il respire, le ciel qui l'enveloppe. Même son âme est musique; musique, tout ce qu'elle aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale, quand elle aime un beau corps, le voit comme une musique. Les chers yeux qui la charment ne sont ni bleus, ni gris, ni bruns: ils sont musique; elle éprouve, à les voir, l'impression d'un accord délicieux. Cette musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui l'exprime, et le clavier est inférieur à celui qui en joue. Le génie se mesure à la puissance de la vie, que tâche d'évoquer Part, cet instrument imparfait.--Mais combien de gens s'en doutent en France? Pour ce peuple de chimistes, la musique semble n'être que l'art de combiner des sons. Ils prennent l'alphabet pour le livre. Christophe haussait les épaules, quand il les entendait dire que, pour comprendre l'art, il faut faire abstraction de l'homme. Ils apportaient à ce paradoxe une grande satisfaction: car ils croyaient ainsi se prouver leur musicalité. Jusqu'à Goujart, ce niais qui n'avait jamais pu comprendre comment on pouvait faire pour se rappeler par cœur une page de musique!--(il avait tâché de se faire expliquer ce mystère par Christophe).--Ne prétendait-il pas maintenant lui enseigner que la grandeur d'âme de Beethoven et la sensualité de Wagner n'avaient pas plus de part à leur musique que le modèle d'un peintre n'en a à ses portraits!
--Cela prouve, finit par lui répondre Christophe impatienté, que pour vous un beau corps n'a pas de prix artistique! Pas plus qu'une grande passion! Pauvre homme!... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la beauté d'une figure parfaite ajoute à la beauté de la peinture qui la retrace, comme la beauté d'une grande âme à la beauté de la musique qui la reflète?... Pauvre homme!... Le métier seul vous intéresse? Pourvu que ça soit de l'ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que l'ouvrage veut dire?... Pauvre homme!... Vous êtes comme ces gens qui n'écoutent pas ce que dit l'orateur, mais le son de sa voix, qui regardent sans comprendre ses gesticulations, et qui trouvent qu'il parle diablement bien?... Pauvre homme! Pauvre homme!... Bougre de crétin!
Mais ce n'était pas seulement telle ou telle théorie qui irritait Christophe, c'étaient toutes les théories. Il était excédé de ces disputes byzantines, de ces conversations de musiciens éternellement sur la musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi en dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe pensait, comme Moussorgski, que les musiciens ne feraient pas mal de laisser de temps en temps leur contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des beaux livres et l'expérience de la vie. La musique ne suffit pas à un musicien: ce n'est pas ainsi qu'il arrivera à dominer le siècle et à s'élever au-dessus du néant... La vie! Toute la vie! Tout voir et tout connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité,--la belle Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la baise!
Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à fabriquer des accords! Tous ces ragots de cuisine harmonique étaient bien incapables de lui apprendre à trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un monstre, mais un être vivant!
Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant leurs alambics pour faire éclore quelque Homunculus en bouteille; et, s'évadant de la musique française, il tâcha de connaître le milieu littéraire et la société parisienne.
Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit d'abord connaissance,--comme des millions de gens en France,--avec la littérature française de son temps. Comme il était désireux de se mettre le plus vite possible au diapason de la pensée parisienne, en même temps que de se perfectionner dans la langue, il s'imposa de lire avec beaucoup de conscience les feuilles qu'on lui disait le plus parisiennes. Le premier jour, il lut parmi des faits-divers horrifiants, dont la narration et les instantanés remplissaient plusieurs colonnes, une nouvelle sur un père qui couchait avec sa fille, âgée de quinze ans: la chose était présentée comme toute naturelle, et même assez touchante. Le second jour, il lut dans le même journal une nouvelle sur un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient avec la même fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle sur un frère, qui couchait avec sa sœur. Le quatrième, sur deux sœurs qui couchaient ensemble. Le cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un haut-le-cœur, et dit à Sylvain Kohn:
--Ah! ça, qu'est-ce que vous avez? Vous êtes malades?
Sylvain Kohn se mit à rire, et dit:
--C'est de l'art.
Christophe haussa les épaules:
--Vous vous moquez de moi.
Kohn rit de plus belle:
--En aucune façon. Voyez plutôt.
Il montra à Christophe une enquête récente sur l'Art et la Morale, d'où il résultait que «l'Amour sanctifiait tout», que «la Sensualité était le ferment de l'Art», que «l'Art ne pouvait être immoral», que «la morale était une convention inculquée par une éducation jésuitique», et que seule comptait «l'énormité du Désir».--Une suite de certificats littéraires attestaient dans les journaux la pureté d'un roman qui peignait les mœurs des souteneurs. Certains des répondants étaient des plus grands noms de la littérature, ou d'austères critiques. Un poète des familles, bourgeois et catholique, donnait sa bénédiction d'artiste à une peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques. Des réclames lyriques exaltaient des romans, où laborieusement s'étalait la Débauche à travers les âges: Rome, Alexandrie, Byzance, la Renaissance italienne et française, le Grand Siècle... c'était un cours complet. Un autre cycle d'études embrassait les divers pays du globe: des écrivains consciencieux s'étaient consacrés, avec une patience de bénédictins, à l'étude des mauvais lieux des cinq parties du monde. On trouvait, parmi ces géographes et ces historiens du rut, des poètes distingués et de parfaits écrivains. On ne les distinguait des autres qu'à leur érudition. Ils disaient en termes impeccables des polissonneries archaïques.
L'affligeant était de voir de braves gens et de vrais artistes, des hommes qui jouissaient dans les lettres françaises d'une juste notoriété, s'évertuer à ce métier pour lequel ils n'étaient point doués. Certains s'épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures que les journaux du matin débitaient par tranches. Ils pondaient cela régulièrement, à dates fixes, une ou deux fois par semaine; et cela durait depuis des années. Ils pondaient, pondaient, pondaient, n'ayant plus rien à dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque chose de nouveau, saugrenu, incongru: car le public, gorgé, se lassait de tous les plats et trouvait bientôt fades les imaginations de plaisirs les plus dévergondées: il fallait faire l'éternelle surenchère,--surenchère sur les autres, surenchère sur soi-même;--et ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs entrailles: c'était un spectacle lamentable et grotesque.
Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce triste métier; et s'il les eût connus, il n'en eût pas été plus indulgent: car rien au monde n'excusait à ses yeux un artiste de vendre l'art pour trente deniers...
--(Même pas d'assurer le bien-être de ceux qu'il aime?
--Même pas.
--Ce n'est pas humain.
--Il ne s'agit pas d'être humain, il s'agit d'être un homme... Humain!... Dieu bénisse votre humanitarisme au foie blanc!... On n'aime pas vingt choses à la fois, on ne sert pas plusieurs dieux!...)
Dans sa vie de travail, Christophe n'était guère sorti de l'horizon de sa petite ville allemande; il ne pouvait se douter que cette dépravation artistique, qui s'étalait à Paris, était commune à presque toutes les grandes villes; et les préjugés héréditaires de «la chaste Allemagne» contre «l'immoralité latine» se réveillaient en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui opposer ce qui se passait sur les bords de la Sprée, et l'effroyable pourriture d'une élite de l'Allemagne impériale, dont la brutalité rendait l'ignominie plus repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à en tirer avantage; il n'en était pas plus choqué que des mœurs parisiennes. Il pensait ironiquement: «Chaque peuple a ses usages»; et il trouvait naturels ceux du monde où il vivait: Christophe pouvait donc croire qu'ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se faisait-il pas faute, comme ses compatriotes, de voir dans l'ulcère qui dévore les aristocraties intellectuelles de tous les pays le vice propre de l'art français, la tare des races latines.
Ce premier contact avec la littérature parisienne lui fut pénible, et il lui fallut du temps pour l'oublier, par la suite. Les œuvres ne manquaient pourtant pas qui n'étaient point uniquement occupées de ce que l'un de ces écrivains appelait noblement «le goût des divertissements fondamentaux». Mais des plus belles et des meilleures, rien ne lui arrivait. Elles n'étaient pas de celles qui cherchent les suffrages des Sylvain Kohn; elles ne s'inquiétaient pas d'eux, et ils ne s'inquiétaient pas d'elles: ils s'ignoraient mutuellement. Jamais Sylvain Kohn n'en eût parlé à Christophe. De bonne foi, il était convaincu que ses amis et lui incarnaient l'art français, et qu'en dehors de ceux que leur opinion avait sacrés grands hommes, il n'y avait point de talent, il n'y avait point d'art, il n'y avait point de France. Des poètes qui étaient l'honneur des lettres, la couronne de la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers, seuls lui parvinrent, émergeant au-dessus de la marée des médiocres, quelques livres de Barrès et d'Anatole France. Mais il était trop peu familiarisé avec la langue pour pouvoir bien goûter l'ironie érudite de l'un, le sensualisme cérébral de l'autre. Il resta quelque temps à regarder curieusement les orangers en caisse, qui poussaient dans la serre d'Anatole France, et les narcisses grêles, qui émaillaient le cimetière d'âme de Barrès. Il s'arrêta quelques instants devant le génie, un peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck: un mysticisme monotone, mondain, s'en exhalait. Il se secoua, tomba dans le torrent épais, le romantisme boueux de Zola, qu'il connaissait déjà, et n'en sortit que pour se noyer tout à fait dans une inondation de littérature.
De ces plaines submergées s'exhalait un _odor di femina._ La littérature d'alors pullulait de femmes et d'hommes femelles.--Il est bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce qu'aucun homme n'a su voir tout à fait: le fond de l'âme féminine. Mais bien peu l'osaient faire; la plupart n'écrivaient que pour attirer l'homme: elles étaient aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs salons; elles s'embellissaient fadement, et flirtaient avec le lecteur. Depuis qu'elles n'avaient plus de confesseur à qui raconter leurs petites malpropretés, elles les racontaient au public. C'était une pluie de romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits dans une langue qui avait l'air de zézayer, une langue qui sentait la boutique à parfums, et l'obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle était partout dans cette littérature. Christophe pensait, comme Gœthe: «Que les femmes fassent autant qu'elles veulent des poésies et des écrits! Mais que les hommes n'écrivent pas comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît point.» Il ne pouvait voir sans dégoût cette coquetterie louche, ces minauderies, cette sensiblerie qui se dépensait de préférence au profit des êtres les moins dignes d'intérêt, ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces charretiers psychologues.
Mais Christophe se rendait compte qu'il ne pouvait juger. Il était assourdi par le bruit de la foire aux paroles. Impossible d'entendre les jolis airs de flûte, qui se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de volupté, il en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide la ligne harmonieuse des collines de l'Attique,--tant de talent et de grâce, une douceur de vivre, une finesse de style, une pensée pareille aux langoureux adolescents de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les yeux à demi-clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n'en voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de l'esprit. Un Français aurait eu lui-même grand'peine à s'y reconnaître. Et la seule constatation qu'il lui était permis de faire, c'était de ce débordement d'écriture, qui avait l'air d'une calamité publique. Il semblait que tout le monde écrivît: hommes, femmes et enfants, officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une vraie épidémie.
Christophe renonça, pour l'instant, à se faire une opinion. Il sentait qu'un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l'égarer tout à fait. L'expérience qu'il avait eue en Allemagne d'un cénacle littéraire le mettait justement en défiance; il était sceptique à l'égard des livres et des revues: savait-on s'ils ne représentaient pas simplement l'opinion d'une centaine de désœuvrés, ou même si l'auteur n'était pas tout le public à lui tout seul? Le théâtre donnait une idée plus exacte de la société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une place exorbitante. C'était un restaurant pantagruélique, qui ne suffisait pas à assouvir l'appétit de ces deux millions d'hommes. Une trentaine de grands théâtres, sans parler des scènes de quartier, des cafés-concerts, des spectacles divers,--une centaine de salles, chaque soir, presque toutes pleines. Un peuple d'acteurs et d'employés. Les quatre théâtres subventionnés occupant à eux seuls près de trois mille personnes, et dépensant dix millions. Paris entier rempli de la gloire des cabots. À chaque pas, d'innombrables photos, dessins, caricatures, répétaient leurs grimaces, les gramophones leur nasillement, les journaux leurs jugements sur l'art et sur la politique. Ils avaient leur presse spéciale. Ils publiaient leurs Mémoires héroïques et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands enfants flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces singes complets tenaient le sceptre; et les auteurs dramatiques étaient leurs chambellans. Christophe pria Sylvain Kohn de l'introduire dans le royaume des reflets et des ombres.
Mais Sylvain Kohn n'était pas un guide plus sûr dans ce pays que dans celui des livres, et la première impression que Christophe eut, grâce à lui, des théâtres parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle de ses premières lectures. Il semblait que partout régnât le même esprit de prostitution cérébrale.
Il y avait deux écoles parmi les marchands de plaisir. L'une était a la bonne vieille mode, la façon nationale, le gros plaisir bien sale, à la bonne franquette, la joie de la laideur, des digestions copieuses, des difformités physiques, les gens en caleçon, les plaisanteries de corps de garde, la bisque, le poivre rouge, les viandes faisandées, les cabinets particuliers,--«cette mâle franchise», comme disent ces gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la morale, parce qu'après quatre actes de chienneries, elle ramène le triomphe du Code en jetant, au hasard de quelque imbroglio, la femme légitime dans le lit du mari qu'elle voulait cocufier:--(pourvu que la loi soit sauve, la vertu l'est aussi),--cette honnêteté grivoise, qui défend le mariage, en lui donnant les allures de la débauche:--le genre gaulois.
L'autre école était _modern-style._ Elle était beaucoup plus raffinée, plus écœurante aussi. Les Juifs parisianisés (et les chrétiens judaïsés), qui foisonnaient au théâtre, y avaient introduit le mic-mac de sentiments, qui est le trait distinctif d'un cosmopolitisme dégénéré. Ces fils qui rougissaient de leur père s'appliquaient à renier la conscience de leur race; ils n'y réussissaient que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire, il ne leur restait plus de personnalité que pour mêler les valeurs intellectuelles et morales des autres peuples; ils en faisaient une macédoine, une _olla podrida_: c'était leur façon d'en jouir. Ceux qui étaient les maîtres du théâtre à Paris excellaient à battre ensemble l'ordure et le sentiment, à donner à la vertu un parfum de vice, au vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations d'âge, de sexe, de famille, d'affections. Leur art avait ainsi une odeur _sui generis_, qui sentait bon et mauvais à la fois, c'est-à-dire très mauvais: ils nommaient cela «amoralisme».
Un de leurs héros de prédilection était alors le vieillard amoureux. Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses. Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le monde riche,--le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail.