Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 3
Cependant, Christophe composait; et ses compositions n'étaient pas exemptes des défauts qu'il reprochait aux autres. Car la création était chez lui un besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux règles que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On crée par nécessité.--Puis, il ne suffit pas d'avoir reconnu le mensonge et l'emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n'y plus retomber: il y faut de longs et pénibles efforts; rien de plus difficile que d'être tout à fait vrai dans la société moderne, avec l'héritage écrasant d'habitudes paresseuses transmis par les générations. Cela est surtout malaisé aux gens, ou aux peuples, qui ont la manie indiscrète de laisser parler leur cœur sans repos, quand il n'aurait rien de mieux à faire, le plus souvent, que de se taire.
Le cœur de Christophe était bien allemand, en cela: il n'avait pas encore appris la vertu de se taire; d'ailleurs, elle n'était pas de son âge. Il tenait de son père le besoin de parler, et de parler bruyamment. Il en avait conscience, et il luttait contre; mais cette lutte paralysait une partie de ses forces.--Il en soutenait une autre contre l'hérédité non moins fâcheuse qu'il tenait de son grand-père: une difficulté extrême à s'exprimer exactement.--Il était fils de virtuose. Il sentait le dangereux attrait de la virtuosité:--plaisir physique, plaisir d'adresse, d'agilité, d'activité musculaire, plaisir de vaincre, d'éblouir, de subjuguer par sa personne le public aux mille têtes; plaisir bien excusable, presque innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l'art et pour l'âme:--Christophe le connaissait: il l'avait dans le sang; il le méprisait, mais tout de même il y cédait.
Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et ceux de son génie, alourdi par le fardeau d'un passé parasite qui s'incrustait à lui et dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et il était beaucoup plus près qu'il ne pensait de ce qu'il proscrivait. Toutes ses œuvres d'alors étaient un mélange de vérité et de boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n'était que par instants que sa personnalité arrivait à percer l'enveloppe de ces personnalités mortes qui ligotaient ses mouvements.
Il était seul. Il n'avait aucun guide qui l'aidât à sortir du bourbier. Quand il se croyait dehors, il s'y enfonçait de plus belle. Il allait à l'aveuglette, gaspillant son temps et ses forces en essais malheureux. Nulle expérience ne lui était épargnée; et, dans le désordre de cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de ce qui valait le mieux parmi ce qu'il créait. Il s'empêtrait dans des projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions philosophiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop sincère pour pouvoir s'y lier longtemps; et il les abandonnait avec dégoût, avant d'en avoir esquissé une seule partie. Ou bien, il prétendait traduire dans des ouvertures les œuvres de poésie les plus inaccessibles. Alors il pataugeait dans un domaine qui n'était pas le sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios,--(car il ne doutait de rien),--c'étaient de pures âneries; et quand il s'attaquait aux grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebbel, ou de Shakespeare, il les comprenait tout de travers. Non par manque d'intelligence, mais d'esprit critique; il ne savait pas comprendre les autres, il était trop préoccupé de lui-même: il se retrouvait partout, avec son âme naïve et boursouflée.
À côté de ces monstres qui n'étaient point faits pour vivre, il écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l'expression immédiate d'émotions passagères,--les plus éternelles de toutes: des pensées musicales, des _Lieder._ Ici, comme ailleurs, il était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il reprenait les poésies célèbres, déjà traitées en musique, et il avait l'impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai que Schumann et Schubert. Tantôt il tâchait de rendre aux figures poétiques de Gœthe: à Mignon, au Harpiste de _Wilhelm Meister_, leur caractère individuel, précis et trouble. Tantôt il s'attaquait à des _Lieder_ amoureux, que la faiblesse des artistes et la fadeur du public, tacitement d'accord, s'étaient habituées à revêtir de sentimentalité doucereuse; et il les déshabillait: il leur soufflait une âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets à des familles allemandes en quête d'attendrissements faciles, le dimanche, attablées à quelque _Biergarten._
Mais d'ordinaire, il trouvait les poètes, trop littéraires; et il cherchait de préférence les textes les plus simples: de vieux _Lieder_, de vieilles chansons spirituelles, qu'il avait lues dans un manuel d'édification: il se gardait bien de leur conserver leur caractère de choral: il les traitait de façon audacieusement laïque et vivante. Ou bien c'étaient des proverbes, parfois même des mots entendus en passant, des bribes de dialogues populaires, des réflexions d'enfants:--des paroles gauches et prosaïques, où transparaissait le sentiment tout pur. Là il était à l'aise, et il atteignait à une profondeur, dont il ne se doutait pas.
Bonnes ou mauvaises, le plus souvent mauvaises, l'ensemble de ces œuvres débordaient de vie. Tout n'en était pas neuf: tant s'en fallait. Christophe était maintes fois banal, par sincérité même; il lui arrivait de répéter des formes déjà employées, parce qu'elles rendaient exactement sa pensée, parce qu'il sentait ainsi, et non pas autrement. Pour rien au monde, il n'eût cherché à être original: il lui semblait qu'il fallait être bien médiocre pour s'embarrasser d'un pareil souci. Il cherchait à dire ce qu'il sentait, sans se préoccuper si cela avait été, ou non, dit avant lui. Il avait l'orgueil de croire que c'était encore la meilleure façon d'être original, et que Jean-Christophe n'avait été et ne serait jamais qu'une fois. Avec la magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore; et tout lui semblait à faire--ou à refaire. Le sentiment de cette plénitude intérieure, d'une vie illimitée, le jetait dans un état de bonheur exubérant et indiscret. Jubilation de tous les instants. Elle n'avait pas besoin de la joie, elle pouvait s'accommoder de la tristesse: sa source était dans sa force, mère de tout bonheur et de toute vertu. Vivre, vivre trop!... Qui ne sent point en lui cette ivresse delà force, cette jubilation de vivre,--fût-ce au fond du malheur,--n'est pas un artiste. C'est la pierre de touche. La vraie grandeur se reconnaît au pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine. Un Mendelssohn ou un Brahms, dieux des brouillards d'octobre et de la petite pluie, n'ont jamais connu ce pouvoir divin.
Christophe le possédait; et il faisait montre de sa joie, avec une naïveté imprudente. Il n'y voyait point malice, il ne demandait qu'à la partager avec les autres. Il ne s'apercevait pas que cette joie est blessante pour la plupart des gens, qui ne la possèdent pas. Au reste, il ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire; il était sûr de lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres sa conviction. Il comparait ses richesses à la pauvreté générale des fabricants de notes; et il pensait qu'il lui serait bien facile de faire reconnaître sa supériorité. Trop facile. Il n'avait qu'à se montrer.
Il se montra.
On l'attendait.
Christophe n'avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu'il avait pris conscience du pharisaïsme allemand qui ne veut pas voir les choses comme elles sont, il s'était fait une loi de manifester une sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune considération d'œuvre ou de personne. Et comme il ne pouvait rien faire sans le pousser à l'extrême, il disait des énormités, et scandalisait les gens. Il était d'une prodigieuse naïveté. Il confiait à tout venant ce qu'il pensait de l'art allemand, avec la satisfaction d'un homme qui ne veut pas garder pour lui des découvertes inappréciables. Il n'imaginait pas qu'on pût lui en savoir mauvais gré. Quand il venait de reconnaître l'ânerie d'une œuvre consacrée, tout plein de son sujet, il se hâtait d'en faire part à ceux qu'il rencontrait: musiciens, ou amateurs. Il énonçait les jugements les plus saugrenus, avec une figure rayonnante. D'abord, on ne le prit pas au sérieux; on rit de ses boutades. Mais on ne tarda pas à trouver qu'il y revenait trop souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes; ils parurent moins plaisants. Il était compromettant; il manifestait en plein concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son dédain pour les maîtres glorieux.
Tout se colportait dans la petite ville: aucun mot de Christophe n'était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l'an passé. On n'avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s'était affiché avec Ada. Lui-même ne s'en souvenait plus; les jours effaçaient les jours, il était loin maintenant de ce qu'il avait été. Mais d'autres s'en souvenaient pour lui: ceux dont la fonction sociale, dans toutes les petites villes, est de prendre scrupuleusement note de toutes les fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laids, désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n'en soit perdu. Les nouvelles extravagances de Christophe vinrent trouver place a côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les unes éclairaient les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s'ajoutèrent ceux du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui:
--Il cherche à se singulariser.
La plupart affirmaient:
--_Total verrückt!_ (Absolument fou.)
Une opinion plus dangereuse encore commençait à se répandre;--son illustre origine en assurait le succès:--on se contait qu'au château, où Christophe continuait de remplir ses fonctions officielles, il avait eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s'exprimer avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés; il avait, disait-on, appelé l'_Elias_ de Mendelssohn «des patenôtres de clergyman hypocrite», et traité certains _Lieder_ de Schumann de «musique de _Backfisch_»:--et cela, quand les augustes princes venaient d'affirmer leurs préférences pour ces œuvres! Le grand-duc avait mis fin à ces impertinences, en disant sèchement:
--On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, que vous soyez Allemand.
Ce mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas; et tous ceux qui croyaient avoir des sujets de ressentiment contre Christophe, soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison plus personnelle, ne manquèrent point de rappeler qu'en effet il n'était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était--on s'en souvient--originaire des Flandres. Rien de surprenant à ce que cet immigré dénigrât les gloires nationales! Cette constatation expliquait tout; et l'amour-propre germanique y trouvait des raisons de s'estimer davantage, en même temps que de mépriser son adversaire.
À cette vengeance, toute platonique, Christophe vint fournir des aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les autres, quand on est sur le point de s'exposer à la critique. Un artiste plus habile eût montré plus de respect pour ses devanciers. Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bonheur se manifestait d'une façon immodérée. Christophe était pris, dans ces derniers temps, d'un besoin d'expansion. C'était trop de joie pour lui seul; il eût éclaté, s'il n'avait partagé son allégresse. À défaut d'ami, il prit pour confident son collègue à l'orchestre, le deuxième _Kapellmeister_, Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il ne se défiait pas de lui; comment aurait-il pu penser qu'il y avait quelque inconvénient à confier sa joie à un indifférent, à un ennemi même? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants? Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis.--Il ne se doutait pas qu'il n'y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes qu'un bonheur nouveau; ils préféreraient presque un malheur ancien: il leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est surtout intolérable, c'est la pensée de devoir ce bonheur à un autre. Ils ne pardonnent cette offense que quand ils n'ont plus aucun moyen d'y échapper; et ils s'arrangent, pour le faire payer.
Il y avait donc mille raisons pour que les confidences de Christophe ne fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il y en avait mille et une pour qu'elles ne le fussent pas par Siegmund Ochs. Le premier _Kapellmeister_, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder à se retirer; et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances de lui succéder. Ochs était trop bon Allemand pour ne pas reconnaître que Christophe méritait cette place, puisque la cour était pour lui. Mais il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas croire qu'il l'eût méritée davantage, si la cour l'eût mieux connu. Aussi accueillait-il d'un singulier sourire les effusions de Christophe, quand celui-ci arrivait au théâtre, le matin, avec une figure qui s'efforçait d'être grave, mais qui rayonnait malgré lui.
--Eh bien, lui disait-il, narquois, encore quelque nouveau chef-d'œuvre?
Christophe lui prenait le bras:
--Ah! mon ami! celui-ci surpasse tout... Si tu l'entendais!... Le diable m'emporte! c'est trop beau! Dieu assiste les pauvres gens qui l'entendront! On ne peut plus avoir qu'un désir, après: mourir.
Ces paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd. Au lieu d'en sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin, avec Christophe qui eût été le premier à en rire, si on lui en avait fait sentir le ridicule, Ochs s'extasiait ironiquement; il excitait Christophe à lâcher d'autres énormités; et il se hâtait, après l'avoir quitté, de les colporter partout, en les rendant plus grotesques encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle des musiciens; et chacun attendait impatiemment l'occasion de juger les malheureuses œuvres.--Elles étaient jugées d'avance.
Enfin elles apparurent.
Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d'une ouverture pour la _Judith_ de Hebbel, dont la sauvage énergie l'avait attiré, par réaction contre l'atonie allemande (il commençait déjà à s'en dégoûter, trouvant guindé Hebbel dans son parti-pris d'avoir du génie, toujours et à tout prix). Il y avait joint une symphonie, qui portait le titre emphatique du Bœcklin de Bâle: «_Le Songe de la vie_», et l'épigraphe: «_Vita somnium breve_». Une suite de ses _Lieder_ complétaient le programme, avec quelques œuvres classiques, et une _Festmarsch_ de Ochs, que Christophe, par camaraderie, avait ajoutée à son concert, quoiqu'il en sentît la médiocrité.
Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l'orchestre ne comprît absolument rien aux œuvres qu'il exécutait, et que chacun, à part soi, fût interloqué par les bizarreries de cette nouvelle musique, ils n'avaient pas eu le temps de se former une opinion; surtout, ils n'étaient pas capables de le faire, avant que le public eût prononcé. L'assurance de Christophe en imposait aux artistes, dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules difficultés lui vinrent de la chanteuse. C'était la dame en bleu du concert de la _Tonhalle._ Elle était une célébrité en Allemagne: cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry, à Dresde et à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Mais si elle avait appris, à l'école wagnérienne, l'art dont cette école est fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à travers l'espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue, sur le public béant, elle n'y avait pas appris--et pour cause--l'art d'être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot: tout était accentué; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer un peu sa puissance dramatique. Elle s'y appliqua d'abord, d'assez bonne grâce; mais sa lourdeur naturelle et le besoin de donner de la voix l'emportaient. Christophe devint nerveux. Il fit remarquer à la respectable dame qu'il avait voulu faire parler des humains, et non le serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit--comme l'on pense--fort mal cette insolence. Elle dit qu'elle savait, Dieu merci! ce que c'était que chanter, qu'elle avait eu l'honneur d'interpréter les _Lieder_ de Maître Brahms, en la présence de ce grand homme, et qu'il ne se lassait point de les lui entendre dire.
--Tant pis! Tant pis! cria Christophe.
Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer le sens de cette exclamation énigmatique. Il répondit que Brahms n'ayant jamais su, de sa vie, ce qu'était le naturel, ses éloges étaient les pires des blâmes, et que bien que lui--Christophe--fût peu poli parfois, ainsi qu'elle l'avait fait justement remarquer, jamais il ne se fût permis de lui dire quelque chose d'aussi désobligeant.
La discussion continua sur ce ton; et la dame s'obstina à chanter à sa façon, avec un pathétique écrasant,--jusqu'au jour où Christophe déclara froidement qu'il le voyait bien: telle était sa nature, on n'y pouvait rien changer; mais puisque les _Lieder_ ne pouvaient être chantés comme ils devaient l'être, ils ne seraient pas chantés du tout: il les retirait du programme.--On était à la veille du concert, on comptait sur ces _Lieder_: elle-même en avait parlé; elle était assez musicienne pour en avoir apprécié certaines qualités; Christophe lui faisait un affront; et comme elle n'était pas sûre que le concert du lendemain ne consacrerait point la renommée du jeune homme, elle ne voulut pas se brouiller avec un astre naissant. Elle plia donc soudain; et, pendant la dernière répétition, elle se soumit docilement à tout ce que Christophe exigea d'elle. Mais elle était décidée,--le lendemain, au concert,--à n'en faire qu'à sa tête.
Le jour était venu. Christophe n'avait aucune inquiétude. Il était trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait compte que ses œuvres, par endroits, prêtaient au ridicule. Mais qu'importe? On ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour aller au fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la pudeur, les mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l'on veut n'effaroucher personne, il faut se résigner, toute sa vie, à ne donner aux médiocres qu'une vérité médiocre, qu'ils sont capables d'assimiler; il faut demeurer en deçà de la vie. On n'est grand que quand on a mis ces scrupules sous ses pieds. Christophe marchait dessus. On pouvait bien le siffler: il était sûr de ne pas laisser indifférent. Il s'amusait de la tête que feraient des gens qu'il connaissait, en entendant telle page un peu risquée. Il s'attendait à des critiques aigres: il en souriait d'avance. En tout cas, il faudrait être sourd, pour nier qu'il y eût là une force--aimable ou non, qu'importe?... Aimable! Aimable!... La force! cela suffit. Qu'elle emporte tout, comme le Rhin!...
Il eut une première déconvenue. Le grand-duc ne vint pas. La loge princière ne fut occupée que par des comparses: quelques dames d'honneur. Christophe en ressentit une irritation. Il pensa: «Cet imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres: il a peur de se compromettre.» Il haussa les épaules, feignant de ne passe soucier d'une pareille niaiserie. D'autres y prirent garde: c'était une première leçon donnée, et une menace pour l'avenir.
Le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé que le maître: un tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait s'empêcher de songer avec amertume aux salles combles de ses concerts d'enfant. S'il avait eu plus d'expérience, il eût trouvé naturel qu'il y eût moins de monde pour venir l'entendre, quand il faisait de bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise: car ce n'est pas la musique, c'est le musicien qui intéresse la majeure partie du public; et il est de toute évidence qu'un musicien qui ressemble à tout le monde offre bien moins d'intérêt qu'un musicien en jupe d'enfant, qui touche la sentimentalité et amuse la badauderie.
Christophe, après avoir attendu vainement que la salle se remplît, se décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c'était mieux, ainsi: «Peu d'amis, mais bons.»--Son optimisme ne tint pas longtemps.
Les morceaux se déroulaient au milieu du silence.--Il y a un silence du public, que l'on sent gros d'amour et prêt à déborder. Mais dans celui ci, il n'y avait rien. Rien. Sommeil complet. On sentait que chaque phrase s'enfonçait dans des gouffres d'indifférence. Christophe, le dos tourné au public, occupé de son orchestre, n'en percevait pas moins tout ce qui se passait dans la salle, avec ces antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui font savoir si ce qu'il joue trouve de l'écho au fond des cœurs qui l'entourent. Il continuait de battre la mesure et de s'exciter lui-même, glacé par le brouillard d'ennui qui montait du parterre et des loges derrière lui.
Enfin, l'ouverture finit; et la salle applaudit. Elle applaudit poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu'elle le huât... Un sifflet! Quelque chose qui fût un signe de vie, de réaction au moins contre son œuvre!...--Rien.--Il regarda le public. Le public se regardait. Ils cherchaient une opinion dans les yeux les uns des autres. Ils ne la trouvèrent pas, et retombèrent dans leur indifférence.
La musique reprit. C'était au tour de la symphonie.--Christophe eut peine à aller jusqu'au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait; il finissait par ne plus comprendre ce qu'il dirigeait; il avait l'impression nette de la chute dans l'insondable ennui. Il n'y eut même point les chuchotements ironiques qu'il attendait, à certains passages: le public était plongé dans la lecture du programme. Christophe entendit les pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec; et ce fut de nouveau le silence jusqu'au dernier accord, où les mêmes applaudissements polis attestèrent que l'on avait compris que l'œuvre était finie.--Cependant, trois ou quatre applaudissements isolés reprirent, quand les autres avaient cessé: mais ils n'éveillèrent aucun écho, et se turent honteux: le vide en parut plus vide, et ce petit incident servit à éclairer faiblement le public sur l'ennui qu'il avait éprouvé.
Christophe s'était assis au milieu de son orchestre, il n'osait regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie de pleurer; et il frémissait de colère. Il eût voulu se lever et leur crier à tous: «Vous m'ennuyez! Ah! comme vous m'ennuyez!... Foutez-moi le camp, tous!...»