Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 26

Chapter 263,818 wordsPublic domain

Christophe n'écouta point l'explication, et continua les siennes. Kohn, pour y mettre fin, demanda:

--Mais comment diable êtes-vous ici?

Voilà! pensa Christophe. Il ne savait rien. C'est pourquoi il était si aimable. Tout va changer, quand il saura.

Il mit un point d'honneur à conter tout ce qui pouvait le compromettre: la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays.

Kohn se tordit de rire:

--Bravo! criait-il, bravo! Ah! la bonne histoire!

Il lui serra la main chaleureusement. Il était enchanté de tout pied de nez à l'autorité; et celui-ci l'amusait d'autant plus qu'il connaissait les héros de l'histoire: le côté comique lui en apparaissait.

--Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi le plaisir... Déjeunez avec moi.

Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait:

--C'est un brave homme, décidément. Je me suis trompé.

Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa requête:

--Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je suis venu ici chercher du travail, des leçons de musique, en attendant que je me sois fait connaître. Pourriez-vous me recommander?

--Comment donc! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je connais tout le monde ici. Tout à votre service.

Il était heureux de faire montre de son crédit.

Christophe se confondait en remerciements. Il se sentait le cœur déchargé d'un grand poids.

À table, il dévora, de l'appétit d'un homme qui ne s'était pas repu depuis deux jours. Il s'était noué sa serviette autour du cou, et mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins blessé du peu d'attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait l'éblouir par le récit de ses belles relations et de ses bonnes fortunes; mais c'était peine perdue: Christophe n'écoutait pas, il interrompait sans façons. Sa langue se déliait; il devenait familier. Il avait le cœur gonflé de gratitude, et il assommait Kohn, en lui confiant naïvement ses projets d'avenir. Surtout, il l'exaspérait par son insistance à lui prendre la main par-dessus la table et à la presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant à la fin trinquer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au _Vater Rhein._ Kohn vit, avec épouvante, le moment où il allait chanter. Les voisins de table les regardaient ironiquement. Kohn prétexta des occupations urgentes, et se leva. Christophe s'accrochait à lui; il voulait savoir quand il pourrait avoir une recommandation, se présenter chez quelqu'un, commencer ses leçons.

--Je vais m'en occuper. Aujourd'hui. Ce soir même, promettait Kohn. J'en parlerai tout à l'heure. Vous pouvez être tranquille.

Christophe insistait.

--Quand saurai-je?

--Demain... Demain... ou après-demain.

--Très bien. Je reviendrai demain.

--Non, non, se hâta de dire Kohn. Je vous le ferai savoir. Ne vous dérangez pas.

--Oh! cela ne me dérange pas. Au contraire! N'est-ce pas? Je n'ai rien d'autre à faire à Paris, en attendant.

--Diable! pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut, j'aime mieux vous écrire. Vous ne me trouveriez pas, ces jours-ci. Donnez-moi votre adresse.

Christophe la lui dicta.

--Parfait. Je vous écrirai demain.

--Demain?

--Demain. Vous pouvez y compter.

Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et il se sauva.

--Ouf! pensait-il. Voilà un raseur!

Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu'il ne serait pas là, quand «l'Allemand» viendrait le voir.--Dix minutes après, il l'avait oublié.

Christophe revint à son taudis. Il était attendri.

--Le bon garçon! pensait-il. Comme j'ai été injuste envers lui! Et il ne m'en veut pas!

Ce remords lui pesait; il fut sur le point d'écrire à Kohn combien il était peiné de l'avoir mal jugé autrefois, et qu'il lui demandait pardon du tort qu'il lui avait fait. Il avait les larmes aux yeux, en y pensant. Mais il lui était moins aisé d'écrire une lettre qu'une partition; et après avoir pesté dix fois contre l'encre et la plume de l'hôtel, qui en effet étaient ignobles, après avoir barbouillé, raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles de papier, il s'impatienta et envoya tout promener.

Le reste de la journée fut long à passer; mais Christophe était si fatigué par sa mauvaise nuit et par les courses du matin qu'il finit par s'assoupir sur sa chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir, que pour se coucher; et il dormit douze heures de suite, sans s'arrêter.

Le lendemain, dès huit heures, il commença d'attendre la réponse promise. Il ne doutait pas de l'exactitude de Kohn. Il ne bougea point de chez lui, se disant que Kohn passerait peut-être à l'hôtel, avant de se rendre au bureau. Pour ne pas s'éloigner, vers midi, il se fit monter son déjeuner de la gargote d'en bas. Puis, il attendit de nouveau, sûr que Kohn viendrait, au sortir du restaurant. Il marchait dans sa chambre, s'asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte, quand il entendait monter des pas dans l'escalier. Il n'avait aucun désir de se promener dans Paris, pour tromper son attente. Il se mit sur son lit. Sa pensée revenait constamment vers la vieille maman, qui pensait aussi à lui, en ce moment,--qui seule pensait à lui. Il se sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de l'avoir quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de pouvoir lui apprendre quelle situation il avait trouvée. Malgré leur profond amour, il ne leur serait pas venu à l'idée, ni à l'un ni à l'autre, de s'écrire pour se dire simplement qu'ils s'aimaient: une lettre était faite pour dire des choses précises.

--Couché sur le lit, les mains jointes sous sa tête, il rêvassait. Bien que sa chambre fût éloignée de la rue, le grondement de Paris remplissait le silence; la maison trépidait.

--La nuit vint de nouveau, sans avoir apporté de lettre.

Une journée recommença, semblable à la précédente.

Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion volontaire commençait à rendre enragé, se décida à sortir. Mais Paris lui causait, depuis le premier soir, une répulsion instinctive. Il n'avait envie de rien voir: nulle curiosité; il était trop préoccupé de sa vie pour prendre plaisir à regarder celle des autres; et les souvenirs du passé, les monuments d'une ville, le laissaient indifférent. À peine dehors, il s'ennuya tellement que, quoiqu'il eût décidé de ne pas retourner chez Kohn avant huit jours, il y alla, tout d'une traite.

Le garçon, qui avait le mot d'ordre, dit que M. Hamilton était parti de Paris pour affaires. Ce fut un coup pour Christophe. Il demanda en bégayant quand M. Hamilton devait revenir. L'employé répondit, au hasard:

--Dans une dizaine de jours.

Christophe s'en retourna, consterné, et se terra chez lui, pendant les jours suivants. Il lui était impossible de se remettre au travail. Il s'aperçut avec terreur que ses petites économies,--le peu d'argent que sa mère lui avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir, au fond de sa valise,--diminuaient rapidement. Il se soumit à un régime sévère. Il descendait seulement, vers le soir pour dîner, dans le cabaret d'en bas, où il avait été rapidement connu des clients, sous le nom du «Prussien», ou de «Choucroute».--Il écrivit, au prix de pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens français, dont le nom lui était vaguement connu. Un d'eux était mort depuis dix ans. Il leur demandait de vouloir bien lui donner audience. L'orthographe était extravagante, et le style agrémenté de ces longues inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont habituelles en allemand. Il adressait l'épître: «Au Palais de l'Académie de France.»--Le seul qui la lut en fit des gorges chaudes avec ses amis.

Après une semaine, Christophe retourna à la librairie. Le hasard le servit, cette fois. Sur le seuil, il croisa Sylvain Kohn, qui sortait. Kohn fit la grimace, en se voyant pincé; mais Christophe était si heureux qu'il ne s'en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains, suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux:

--Vous étiez en voyage? Vous avez fait bon voyage?

Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas. Christophe continua:

--Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n'est-ce pas?... Eh bien, quoi de nouveau? Vous avez parlé de moi? Qu'est-ce qu'on a répondu?

Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était surpris de ses manières guindées: ce n'était plus le même homme.

--J'ai parlé de vous, dit Kohn; mais je ne sais rien encore; je n'ai pas eu le temps. J'ai été très pris, depuis que je vous ai vu. Des affaires par-dessus la tête. Je ne sais comment j'en viendrai à bout. C'est écrasant. Je finirai par tomber malade.

--Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? demanda Christophe, d'un ton de sollicitude inquiète.

Kohn lui jeta un coup d'œil narquois, et répondit:

--Pas bien du tout. Je ne sais ce que j'ai, depuis quelques jours. Je me sens très souffrant.

--Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le bras. Soignez-vous bien! Il faut vous reposer. Comme je suis fâché de vous avoir donné encore cette peine de plus! Il fallait me le dire. Qu'est-ce que vous sentez, au juste?

Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons de l'autre que Kohn, gagné par une douce hilarité qu'il cachait de son mieux, fut désarmé par cette candeur comique. L'ironie est un plaisir si cher aux Juifs--(et nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce point)--qu'ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et pour les ennemis même, qui leur offrent une occasion de l'exercer à leurs dépens. D'ailleurs, Kohn ne laissait pas d'être touché par l'intérêt que Christophe prenait à sa personne. Il se sentit disposé à lui rendre service.

--Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons, feriez-vous des travaux d'édition musicale?

Christophe accepta avec empressement.

--J'ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement un des chefs d'une grande maison d'éditions musicales, Daniel Hecht. Je vais vous présenter; vous verrez ce qu'il y aura à faire. Moi, vous savez, je n'y connais rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n'aurez pas de peine à vous entendre.

Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn n'était pas fâché de se débarrasser de Christophe, tout en l'obligeant.

Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht. Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l'Opéra. Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée; il tendit froidement deux doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s'asseoir. Il resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.

Daniel Hecht était un homme d'une quarantaine d'années, grand, froid, correctement mis, un type phénicien très marqué, l'air intelligent et désagréable, figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien, longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à une disposition méprisante de son caractère; mais elle tenait encore plus à ce qu'il y avait en lui d'automatique et de guindé. Les Juifs de cette espèce ne sont point rares; et l'opinion n'est pas tendre pour eux: elle taxe d'arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d'une gaucherie incurable de corps et d'âme.

Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par l'accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main. Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s'être douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers lui, et, sans le regarder, dit:

--Krafft... Christophe Krafft... Je n'ai jamais entendu ce nom.

Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère:

--Vous l'entendrez plus tard.

Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si Christophe n'existait pas:

--Krafft... Non. Je ne connais pas.

Il était de ces gens, pour qui c'est déjà une mauvaise note que de n'être pas connu d'eux.

Il continua, en allemand:

--Et vous êtes du _Rhein-Land?_... C'est étonnant combien il y a de gens là-bas qui se mêlent de musique! Je crois qu'il n'y en a pas un qui ne prétende être musicien.

Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence; mais Christophe le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l'avait devancé.

--Ah! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette justice que moi, je n'y entends rien.

--Cela fait votre éloge, répondit Hecht.

--S'il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l'affaire.

Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même indifférence:

--Vous avez déjà écrit de la musique? Qu'est-ce que vous avez écrit? Des _lieder_, naturellement?

--Des _lieder_, deux symphonies, des poèmes symphoniques, des quatuors, des suites pour piano, de la musique de scène, dit Christophe, bouillonnant.

--On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse dédaigneuse.

Il était d'autant plus méfiant, à l'égard du nouveau venu, que celui-ci avait écrit tant d'œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait pas.

--Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque vous m'êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une collection, une _Bibliothèque de la jeunesse_, où nous publions des morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous «simplifier» le _Carnaval_ de Schumann, et l'arranger à quatre, six et huit mains?

Christophe tressauta:

--Et voilà ce que vous m'offrez, à moi, à moi!...

Ce «moi» naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit un air offensé:

--Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce n'est point là un travail si facile! S'il vous paraît trop aisé, tant mieux! Nous verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous croire. Mais enfin, je ne vous connais pas.

Il pensait, à part lui:

--Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à Johannes Brahms lui-même.

Christophe, sans répondre,--(car il s'était promis de réprimer ses emportements)--enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la porte. Kohn l'arrêta, en riant:

--Attendez, attendez donc! dit-il.

Et, se tournant vers Hecht:

--Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que vous puissiez vous faire une idée.

--Ah! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela.

Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les yeux, négligemment.

--Qu'est-ce que c'est? _Une Suite pour piano_... (Lisant:) _Une journée_... Ah! toujours de la musique à programme!...

Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il était excellent musicien, possédait son métier, d'ailleurs ne voyait rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l'œuvre, d'un air dédaigneux; il était très frappé du talent qu'elle révélait; mais sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de Christophe lui défendaient d'en rien montrer. Il alla jusqu'au bout, en silence, ne perdant pas une note:

--Oui, dit-il enfin, d'un ton protecteur, c'est assez bien écrit.

Une critique violente eût moins blessé Christophe.

--Je n'ai pas besoin qu'on me le dise, fit-il, exaspéré.

--J'imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce morceau, c'est pour que je vous dise ce que j'en pense.

--En aucune façon.

--Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous venez me demander.

--Je vous demande du travail, pas autre chose.

--Je n'ai rien autre à vous offrir, pour le moment, que ce que je vous ai dit. Encore n'en suis-je pas sûr. J'ai dit que cela se pourrait.

--Et vous n'avez pas d'autre moyen d'occuper un musicien comme moi?

--Un musicien comme vous? dit Hecht, d'un ton d'ironie blessante. D'aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n'ont pas cru cette occupation au-dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m'en ont été reconnaissants.

--C'est qu'ils sont des jean-foutre, éclata Christophe.--(Il connaissait déjà des finesses de la langue française.)--Vous vous trompez, si vous croyez que vous avez affaire à quelqu'un de leur espèce. Croyez-vous m'en imposer avec vos façons de ne pas me regarder en face et de me parler du bout des dents? Vous n'avez même pas daigné répondre à mon salut, quand je suis entré... Mais qu'est-ce que vous êtes donc, pour en user ainsi avec moi? Êtes-vous seulement musicien? Avez-vous jamais rien écrit?... Et vous prétendez m'apprendre comment on écrit, à moi, dont c'est la vie d'écrire!... Et vous ne trouvez rien de mieux à m'offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer de grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour faire danser les petites filles!... Adressez-vous à vos Parisiens, s'ils sont assez lâches pour se laisser faire la leçon par vous! Pour moi, j'aime mieux crever!

Impossible d'arrêter le torrent.

Hecht dit, glacial:

--Vous êtes libre.

Christophe sortit, en faisant claquer les portes. Hecht haussa les épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui riait:

--Il y viendra, comme les autres.

Au fond, il l'estimait. Il était assez intelligent pour sentir la valeur non seulement des œuvres, mais des hommes. Sous l'emportement injurieux de Christophe il avait discerné une force, dont il savait la rareté,--dans le monde artistique plus qu'ailleurs. Mais son amour-propre s'était buté: à aucun prix, il n'eût consenti à reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre justice à Christophe, et il était incapable de le faire, à moins que Christophe ne s'humiliât devant lui. Il attendit que Christophe lui revînt: son triste scepticisme et son expérience de la vie lui avaient fait connaître l'avilissement inévitable des volontés par la misère.

Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place à l'abattement. Il se sentait perdu. Le faible appui sur lequel il comptait s'était écroulé. Il ne doutait pas qu'il ne se fût fait un ennemi mortel, non seulement de Hecht, mais de Kohn qui l'avait présenté. C'était la solitude absolue dans une ville ennemie. En dehors de Diener et de Kohn, il ne connaissait personne. Son amie Corinne, la belle actrice, avec qui il s'était lié en Allemagne, n'était pas à Paris,--elle faisait encore une tournée à l'étranger, en Amérique, et cette fois pour son compte: car elle était devenue célèbre; les journaux publiaient de bruyants échos de son voyage. Quant à la petite institutrice française, qu'il avait, sans le vouloir, fait renvoyer de sa place, et dont la pensée avait été longtemps pour lui un remords, combien de fois s'était-il promis de la retrouver, quand il serait à Paris! Mais maintenant qu'il était à Paris, il s'apercevait qu'il n'avait oublié qu'une chose: son nom. Impossible de se le rappeler. Il ne se souvenait que du prénom: Antoinette. Au reste, quand la mémoire lui serait revenue, le moyen de retrouver une pauvre petite institutrice, dans cette fourmilière humaine!

Il fallait s'assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait à Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa répugnance, de demander à son hôte, le gros cabaretier, s'il ne connaîtrait pas dans le quartier des gens à qui il pourrait donner des leçons de piano. L'homme tenait déjà en médiocre estime un locataire qui ne mangeait qu'une fois par jour, et qui parlait allemand; il perdit tout respect, quand il sut que ce n'était qu'un musicien. Il était un Français de la vieille race, pour qui la musique est un métier de feignant. Il se gaussa:

--Du piano!... Vous tapez de ça? Compliments!... C'est-y curieux tout de même de faire ce métier-là par goût! Moi, toute musique me fait l'effet, comme s'il pleuvait... Après ça, vous pourriez peut-être m'apprendre. Qu'est-ce que vous en diriez, vous autres? cria-t-il, en se tournant vers des ouvriers qui buvaient.

Ils rirent bruyamment.

--C'est un joli métier, fit l'un. Pas salissant. Et puis, ça plaît aux dames.

Christophe comprenait mal le français, et plus mal la moquerie: il cherchait ses mots; il ne savait pas s'il devait se fâcher. La femme du patron eut pitié de lui:

--Allons, allons, Philippe, tu n'es pas sérieux, dit-elle à son mari.--Tout de même, continua-t-elle, en s'adressant à Christophe, il y aurait peut-être bien quelqu'un qui ferait votre affaire.

--Qui donc? demanda le mari.

--La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un piano.

--Ah! ces poseurs! C'est vrai.

On apprit à Christophe qu'il s'agissait de la fille du boucher: ses parents voulaient en faire une demoiselle; ils consentiraient à ce qu'elle prît des leçons, quand ce ne serait que pour faire jaser. La femme de l'hôtelier promit de s'en occuper.

Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère voulait le voir. Il alla chez elle. Il la trouva à son comptoir, au milieu des cadavres de bêtes. Cette belle femme, au teint fleuri, au sourire doucereux, prit un air digne, quand elle sut pourquoi il venait. Tout de suite, elle aborda la question de prix, se hâtant d'ajouter qu'elle ne voulait pas y mettre beaucoup, parce que le piano est une chose agréable, mais pas nécessaire: elle lui offrit un franc l'heure. Après quoi, elle demanda à Christophe, d'un air méfiant, si au moins il savait bien la musique. Elle parut se rassurer et devint plus aimable, quand il dit que non seulement il la savait, mais qu'il en écrivait: son amour-propre en fut flatté; elle se promit de répandre dans le quartier la nouvelle que sa fille prenait des leçons avec un compositeur.

Quand Christophe se vit; le lendemain, assis près du piano,--un horrible instrument, acheté d'occasion, et qui sonnait comme une guitare,--avec la petite bouchère, dont les doigts courts et gros trébuchaient sur les touches,--qui était incapable de distinguer un son d'un autre,--qui se tortillait d'ennui,--qui lui bâillait au nez, dès les premières minutes,--quand il eut à subir la surveillance de la mère et sa conversation, ses idées sur la musique et sur l'éducation musicale,--il se sentit si misérable, si misérablement humilié qu'il n'avait même plus la force de s'indigner. Il rentrait dans un état d'accablement; certains soirs, il ne pouvait dîner. S'il en était tombé là au bout de quelques semaines, où ne descendrait-il pas, par la suite? À quoi lui avait-il servi de se révolter contre l'offre de Hecht? Ce qu'il avait accepté était plus dégradant encore.

Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent; il se jeta désespérément à genoux devant son lit, il pria... Qui priait-il? Qui pouvait-il prier? Il ne croyait pas en Dieu, il croyait qu'il n'y avait point de Dieu... Mais il fallait prier, il fallait se prier. Il n'y a que les médiocres qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la nécessité où sont les âmes fortes de faire retraite dans leur sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée, Christophe sentit, dans le silence bourdonnant de son cœur, la présence de son Être éternel. Les flots de la misérable vie s'agitaient au-dessous de Lui: qu'y avait-il de commun entre elle et Lui? Toutes les douleurs du monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre son roc. Christophe entendait battre ses artères, comme une mer intérieure; et une voix répétait:

--Éternel... Je suis... Je suis...