Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 21
Ils n'étaient pas des ennemis. Plût à Dieu qu'ils fussent des ennemis! Ils étaient des gens qui n'avaient la force ni d'aimer, ni de haïr, ni de croire, ni de ne pas croire,--en religion, en art, en politique, dans la vie journalière:--toute leur vigueur se dépensait à tâcher de concilier l'inconciliable. Surtout depuis les victoires allemandes, ils s'évertuaient à faire un compromis, un mic-mac écœurant de la force nouvelle et des principes anciens. Le vieil idéalisme n'avait pas été renoncé: c'eût été là un effort de franchise, dont on n'était pas capable; on s'était contenté de le fausser, pour le faire servir à l'intérêt allemand. À l'exemple de Hegel, serein et double, qui avait attendu jusqu'après Leipzig et Waterloo pour assimiler la cause de sa philosophie avec l'État prussien,--l'intérêt ayant changé, les principes avaient changé. Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait l'humanité pour idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne était l'idéal de l'humanité. Quand les autres patries étaient les plus puissantes, on disait, avec Lessing, que «_l'amour de la patrie était une faiblesse héroïque, dont on se passait fort bien_», et l'on s'appelait: un «_citoyen du monde_». À présent qu'on l'emportait, on n'avait pas assez de mépris pour les utopies «_à la française_»: paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits de l'homme, égalité naturelle; on disait que le peuple le plus fort avait contre les autres un droit absolu, et que les autres, étant plus faibles, étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et l'Idée incarnée, dont le progrès s'accomplit par la guerre, la violence, l'oppression. La Force était devenue sainte, maintenant qu'on l'avait avec soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute intelligence.
À vrai dire, l'Allemagne avait tant souffert, pendant des siècles, d'avoir l'idéalisme et de n'avoir pas la force, qu'elle était excusable, après tant d'épreuves, de faire le triste aveu qu'avant tout, il fallait la Force. Mais quelle amertume cachée dans cette confession du peuple de Herder et de Gœthe! Cette victoire allemande était une abdication, une dégradation de l'idéal allemand... Hélas! Il n'y avait que trop de facilités à cette abdication dans la déplorable tendance des meilleurs Allemands à se soumettre.
--«_Ce qui caractérise l'Allemand, disait Moser, il y a déjà plus d'un siècle, c'est l'obéissance._»
Et madame de Staël:
--«_Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au monde: le respect pour la force, et l'attendrissement de la peur, qui change ce respect, en admiration._»
Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au plus petit en Allemagne,--depuis le Guillaume Tell de Schiller, ce petit bourgeois compassé, aux muscles de portefaix, qui, comme dit le libre Juif Bœrne, «_pour concilier l'honneur et la peur, passe devant le poteau du «cher Monsieur» Gessler, les yeux baissés, afin de pouvoir alléguer qu'il n'a pas vu le chapeau, pas désobéi_»,--jusqu'au vieux et respectable professeur Weisse, âgé de soixante-dix ans, un des savants les plus honorés de la ville, qui, lorsqu'il voyait venir un _Herr Lieutenant_, se hâtait de lui céder le haut du trottoir et de descendre sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il était témoin d'un de ces menus actes de servilité journalière. Il en souffrait, comme si c'était lui-même qui s'était abaissé. Les manières hautaines des officiers, qu'il croisait dans la rue, leur raideur insolente, lui causaient une sourde colère: il affectait de ne point se déranger pour leur faire place: il leur rendait, en passant, l'arrogance de leurs regards. Peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'il ne s'attirât une affaire; on eût dit qu'il la cherchait. Cependant, il était le premier à comprendre l'inutilité dangereuse de pareilles bravades; mais il avait des moments d'aberration: la contrainte perpétuelle qu'il s'imposait et ses robustes forces accumulées, qui ne se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à commettre toutes les sottises; il avait le sentiment que, s'il restait encore un an ici, il était perdu. Il avait la haine du militarisme brutal, qu'il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé, de ces faisceaux d'armes et de ces canons postés devant les casernes, la gueule braquée contre la ville, prêts à tirer. Des romans à scandale, qui faisaient grand bruit alors, dénonçaient la corruption des garnisons; les officiers y étaient représentés comme des êtres malfaisants, qui, en dehors de leur métier d'automates, ne savaient qu'être oisifs, boire, jouer, s'endetter, se faire entretenir, médire les uns des autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de leur autorité contre leurs inférieurs. L'idée qu'il serait un jour forcé de leur obéir serrait Christophe à la gorge. Il ne le pourrait pas, non, il ne pourrait jamais le supporter, se déshonorer à ses yeux, en subissant leurs humiliations et leurs injustices... Il ne savait pas quelle grandeur morale il y avait chez certains d'entre eux, et tout ce qu'ils souffraient eux-mêmes: leurs illusions perdues, tant de force, de jeunesse, d'honneur, de foi, de désir passionné du sacrifice, mal employés, gâchés,--le non-sens d'une carrière, qui, si elle est simplement une carrière, si elle n'a point le sacrifice pour but, n'est plus qu'une agitation morne, une inepte parade, un rituel qu'on récite, sans croire à ce qu'on dit...
La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en lui cette force inconnue, qui s'éveille, soudaine et irrésistible, chez les oiseaux, à des époques précises, comme le flux et le reflux de la mer:--l'instinct des grandes migrations. En lisant les volumes de Herder et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait légués, il y retrouvait des âmes comme la sienne,--non «_des fils de la terre_», servilement attachés à la glèbe, mais «_des esprits, fils du soleil_», qui se tournent invinciblement vers la lumière.
Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux regardaient vers le Midi latin. Et d'abord, vers la France. La France, éternel recours de l'Allemagne en désarroi. Que de fois la pensée allemande s'était servie d'elle, sans cesser d'en médire! Même depuis 70, quelle attraction se dégageait de la Ville, qu'on avait tenue fumante et broyée sous les canons allemands! Les formes de la pensée et de l'art les plus révolutionnaires et les plus rétrogrades y avaient trouvé tour à tour, et parfois en même temps, des exemples ou des inspirations. Christophe, comme tant d'autres grands musiciens allemands dans la détresse, se tournait vers Paris... Que connaissait-il des Français?--Deux visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, de bravoure, voire d'un peu de jactance gauloise, qui ne messied pas à la jeunesse audacieuse du cœur. Il y croyait, parce qu'il avait besoin d'y croire, parce que, de toute son âme, il voulait que ce fût ainsi.
Il résolut de partir.--Mais il ne pouvait partir, à cause de sa mère.
Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute sa joie; et elle était tout ce qu'il aimait le plus sur terre. Cependant, ils se faisaient souffrir mutuellement. Elle ne comprenait guère Christophe, et ne s'inquiétait pas de le comprendre: elle ne s'inquiétait que de l'aimer. Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur admirable, un immense besoin d'aimer et d'être aimée, qui avait quelque chose de touchant et d'oppressant. Elle respectait son fils, parce qu'il lui paraissait très savant; mais elle faisait tout ce qu'il fallait pour étouffer son génie. Elle pensait qu'il resterait, toute sa vie, auprès d'elle, dans leur petite ville. Depuis des années, ils vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer qu'il n'en serait pas toujours de même. Elle était heureuse, ainsi: comment ne l'eût-il pas été? Ses rêves n'allaient pas plus loin qu'à lui voir épouser la fille d'un bourgeois aisé de la ville, à l'entendre jouer à l'orgue de son église, le dimanche, et à ne jamais le quitter. Elle voyait son garçon, comme s'il avait toujours douze ans; elle eût voulu qu'il n'eût jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheureux homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon.
Et pourtant, il y avait beaucoup de vrai,--une grandeur morale--dans cette philosophie inconsciente de la mère, qui ne pouvait comprendre l'ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans les affections de famille et l'humble devoir accompli. C'était une âme qui voulait aimer, qui ne voulait qu'aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la raison, à la logique, au monde, a tout, plutôt qu'à l'amour! Et cet amour était infini, suppliant, exigeant; il donnait tout, et il voulait tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement des autres, des aimés. Puissance de l'amour d'une âme simple! Elle lui fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d'un génie incertain, comme Tolstoy, ou l'art trop raffiné d'une civilisation qui se meurt, concluent après une vie--des siècles--de luttes forcenées et d'efforts épuisants!... Mais le monde impérieux, qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait une autre sagesse.
Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais il tremblait à l'idée du chagrin qu'il lui ferait: au moment de parler, il était lâche, il remettait à plus tard. Deux ou trois fois, il fit de timides allusions à son départ; Louisa ne les prit pas au sérieux:--peut-être feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux, pour lui persuader qu'il parlait ainsi par jeu. Alors, il n'osait poursuivre; mais il restait sombre, préoccupé; et l'on se doutait qu'il avait sur le cœur un secret qui lui pesait. Et la pauvre femme, qui avait l'intuition de ce que pouvait être ce secret, s'efforçait peureusement d'en retarder l'aveu. À des instants de silence, le soir, quand ils étaient l'un près de l'autre, assis, à la lumière de la lampe, brusquement elle sentait qu'il allait parler; alors, prise de terreur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, n'importe de quoi: à peine si elle savait ce qu'elle disait; mais à tout prix, il fallait l'empêcher de parler. D'ordinaire, son instinct lui faisait trouver le meilleur argument qui l'obligeât au silence: elle se plaignait doucement de sa santé, de ses mains et de ses pieds gonflés, de ses jambes qui s'ankylosaient: elle exagérait son mal, elle se disait une vieille impotente, qui n'est plus bonne à rien. Il n'était pas dupe de ses ruses naïves; il la regardait tristement, avec un muet reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant qu'il était fatigué, qu'il allait se coucher.
Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa longtemps. Un soir qu'elle y avait de nouveau recours, Christophe ramassa son courage, et, posant sa main sur celle de la vieille femme, il lui dit:
--Non, mère, j'ai quelque chose à te dire.
Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air riant, pour répondre,--la gorge contractée:
--Et quoi donc, mon petit?
Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta bien de prendre la chose en plaisanterie et de détourner la conversation, comme à l'ordinaire; mais il ne se déridait pas, et continuait, cette fois, d'un air si volontaire et si sérieux qu'il n'y avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son sang s'arrêta, et elle restait muette et glacée, à le regarder avec des yeux épouvantés. Une telle douleur montait dans ces yeux que la parole lui manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous deux sans voix. Quand elle put enfin retrouver le souffle, elle dit,--(ses lèvres tremblaient):
--Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible...
Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il détourna la tête avec découragement, et se cacha la figure dans ses mains. Ils pleurèrent. Après quelque temps, il s'en alla dans sa chambre et s'y enferma jusqu'au lendemain. Ils ne firent plus allusion à ce qui s'était passé; et comme il n'en parlait plus, elle voulut se convaincre qu'il avait renoncé. Mais elle vivait dans des transes.
Vint un moment où il ne put plus se taire. Il fallait parler, dût-il lui déchirer le cœur: il souffrait trop. L'égoïsme de sa peine l'emportait sur la pensée de celle qu'il ferait. Il parla. Il alla jusqu'au bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour n'avoir plus à soutenir une seconde discussion:--(il ne savait pas s'il retrouverait, une seconde fois, le triste courage qu'il avait aujourd'hui).--Louisa criait:
--Non, non, tais-toi!...
Il se raidissait, et continuait avec une résolution implacable. Quand il eut fini,--(elle sanglotait),--il lui prit les mains et tâcha de lui faire comprendre comment il était absolument nécessaire à son art, à sa vie, qu'il partît pour quelque temps. Elle se refusait à écouler, elle pleurait, et répétait:
--Non, non!... Je ne veux pas...
Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, il la laissa, pensant que la nuit changerait le cours de ses idées. Mais lorsqu'ils se retrouvèrent, le lendemain, à table, il recommença sans pitié à reparler de son projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain qu'elle portait à ses lèvres, et dit, d'un ton de reproche douloureux:
--Tu veux donc me torturer?
Il fut ému, mais il dit:
--Chère maman, il le faut.
--Mais non, mais non! répétait-elle, il ne le faut pas... C'est pour me faire de la peine... C'est une folie...
Ils voulurent se convaincre l'un l'autre; mais ils ne s'écoutaient pas. Il comprit qu'il était inutile de discuter: cela ne servait qu'à se faire souffrir davantage; et il commença, ostensiblement, ses préparatifs de départ.
Quand elle vit qu'aucune de ses prières ne l'arrêtait, Louisa tomba dans une tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle ne mangeait plus; la nuit, il l'entendait pleurer. Il en était crucifié. Il eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait, toute la nuit, sans dormir, en proie à ses remords. Il l'aimait tant! Pourquoi fallait-il qu'il la fît souffrir?... Hélas! Elle ne serait pas la seule; il le voyait clairement... Pourquoi le destin avait-il mis en lui le désir et la force d'une mission, qui devait faire souffrir ceux qu'il aimait?
--Ah! pensait-il, si j'étais libre, si je n'étais pas contraint par cette force cruelle d'être ce que je dois être, ou sinon, de mourir dans la honte et le dégoût de moi-même, comme je vous rendrais heureux, vous que j'aime! Laissez-moi vivre d'abord, agir, lutter, souffrir; et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne faire qu'aimer, aimer, aimer!...
Jamais il n'eût résisté au reproche perpétuel de cette âme désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa, faible et un peu bavarde, ne put garder pour elle la peine qui l'étouffait. Elle la dit à ses voisines. Elle la dit à ses deux autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre Christophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n'avait pas cessé de jalouser son frère aîné, quoiqu'il n'en eût guère de raisons pour le moment,--Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au vif, et qui redoutait en secret, sans oser s'avouer cette basse pensée, ses succès à venir,--(car il était assez intelligent pour sentir la force de son frère, et pour craindre que d'autres ne la sentissent, comme lui),--Rodolphe fut trop heureux d'écraser Christophe sous le poids de sa supériorité. Il ne s'était jamais préoccupé de sa mère, dont il savait la gêne; bien qu'il fût largement en situation de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais, quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ des trésors d'affection. Il s'indigna contre cette prétention d'abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut le front d'aller le répéter à Christophe. Il lui fit la leçon, de très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela, d'un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices qu'elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de polisson et de chien d'hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la tête à sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se persuader que Christophe agissait en mauvais fils. Elle entendait répéter qu'il n'avait pas le droit de partir, et elle ne demandait qu'à le croire. Au lieu de s'en tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte, elle fit à Christophe des reproches injustes, qui le révoltèrent. Ils se dirent l'un à l'autre des choses pénibles; et le résultat fut que Christophe, qui jusque-là hésitait encore, ne pensa plus qu'à presser ses préparatifs de départ. Il sut que les charitables voisins s'apitoyaient sur sa mère, et que l'opinion du quartier la représentait comme une victime, et lui comme un bourreau. Il serra les dents, et ne démordit plus de sa résolution.
Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu de jouir, jusqu'à la moindre goutte, des derniers jours passés ensemble, ces deux êtres qui s'aimaient perdaient le temps qui leur restait,--comme c'est trop souvent le cas,--en une de ces stériles bouderies, où s'engloutissent tant d'affections. Ils ne se voyaient qu'à table, où ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À grand'peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge: mais Louisa ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait parler, c'était lui qui se taisait. Cet état de choses était intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait difficile d'en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se rendait compte maintenant qu'elle avait été injuste et maladroite; mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son fils, qu'elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se refusait à envisager l'idée. Christophe regardait à la dérobée le visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords; mais décidé à partir, et, sachant qu'il y allait de sa vie, il souhaitait lâchement d'être déjà parti, pour s'enfuir de ses remords.
Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ils ne s'étaient pas dit un mot, Christophe s'était retiré dans sa chambre; et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d'aucun travail, il se rongeait l'esprit. La nuit s'avançait; il était près d'une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise renversée, dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et sa mère, en chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en sanglotant. Elle brûlait de fièvre, elle embrassait son fils, et elle gémissait, au milieu de ses hoquets de désespoir:
--Ne pars pas! ne pars pas! Je t'en supplie! Je t'en supplie! Mon petit, ne pars pas!... J'en mourrai... Je ne peux pas, je ne peux pas le supporter!...
Bouleversé et effrayé, il l'embrassait, répétant:
--Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t'en prie!
Mais elle continuait:
--Je ne peux pas le supporter... Je n'ai plus que toi. Si tu pars, qu'est-ce que je deviendrai? Je mourrai si tu pars. Je ne veux pas mourir loin de toi. Je ne veux pas mourir seule. Attends que je sois morte!...
Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que dire pour la consoler. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement d'amour et de douleur! Il la prit sur ses genoux, et tâcha de la calmer, avec des baisers et des mots affectueux. La vieille femme se taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle fut un peu apaisée, il lui dit:
--Recouche-toi: tu vas prendre froid.
Elle répéta:
--Ne pars pas!
Il dit, tout bas:
--Je ne partirai pas.
Elle tressaillit, et lui saisit la main:
--C'est vrai? dit-elle. C'est vrai?
Il détourna la tête, avec découragement:
--Demain, dit-il, demain, je te dirai... Laisse-moi, je t'en supplie!...
Elle se leva docilement, et regagna sa chambre.
Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de désespoir qui s'était emparée d'elle, comme une folie, au milieu de la nuit; et elle tremblait de ce que son fils allait lui dire. Elle l'attendait, assise, dans un coin de sa chambre; elle avait pris un tricot pour s'occuper; mais ses mains se refusaient à le tenir: elle le laissa tomber. Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans se regarder en face. Il était sombre, il alla se poster devant la fenêtre, le dos tourné à sa mère, et il resta sans parler. Un combat se livrait en lui; il en savait trop le résultat d'avance, et il cherchait à le retarder. Louisa n'osait lui adresser la parole et provoquer la réponse qu'elle attendait et redoutait. Elle se força à reprendre le tricot; mais elle ne voyait pas ce qu'elle faisait, et ses mailles allaient de travers. Dehors, il pleuvait. Après un long silence, Christophe vint près d'elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur battait. Christophe la regardait, immobile; puis, brusquement, il se jeta à genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot, il pleura. Alors, elle comprit qu'il restait; et son cœur s'allégea d'une angoisse mortelle;--mais aussitôt, le remords y entra: car elle sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c'était elle qu'il sacrifiait. Elle se pencha sur lui et couvrit de baisers son front et ses cheveux. Ils mêlèrent en silence leurs larmes et leur peine. Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire:
--Pars!
Et elle ne le pouvait pas.
Il eût voulu lui dire:
--Je suis heureux de rester.
Et il ne le pouvait pas.
La situation était inextricable; ni l'un ni l'autre n'y pouvait rien changer. Elle soupira, dans son douloureux amour:
--Ah! si l'on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous ensemble!
Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et, s'efforçant de sourire, il dit:
--On mourra tous ensemble.
Elle insistait:
--Bien sûr? Tu ne pars pas?
Il se releva:
--C'est dit. N'en parlons plus. Il n'y a plus à y revenir.
Christophe tint parole: il ne parla plus de départ; mais il ne dépendait pas de lui qu'il n'y pensât plus. Il resta; mais il fit chèrement payer son sacrifice à sa mère, par sa tristesse et sa mauvaise humeur. Et Louisa, maladroite,--d'autant plus maladroite qu'elle savait qu'elle l'était et faisait immanquablement ce qu'il ne fallait pas faire,--Louisa, qui ne connaissait que trop la cause de son chagrin, insistait pour qu'il la dît. Elle le harcelait de sa chère affection, inquiète, vexante, raisonneuse, qui lui rappelait, à tout instant, qu'ils étaient différents l'un de l'autre,--ce qu'il tâchait d'oublier. Combien de fois avait-il voulu s'ouvrir à elle avec confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de Chine se relevait entre eux; et il renfonçait ses secrets. Elle le devinait; mais elle n'osait pas provoquer ses confidences, ou elle ne savait pas le faire. Quand elle essayait, elle ne réussissait qu'à refouler encore plus profondément ces secrets qui lui pesaient tant et qu'il brûlait de dire.