Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 20
On se rassit; et quand l'agitation fut un peu calmée, la mère raconta, en reprenant son travail, que Gottfried venait à la maison, depuis des années; toujours il s'y arrêtait, à l'aller et au retour, dans chacune de ses tournées. La dernière fois qu'il était venu--(c'était en juillet dernier),--il semblait très las; et, son ballot déchargé, il avait été un moment avant de pouvoir articuler une parole; mais on n'y avait pas pris garde, parce qu'on était habitué à le voir ainsi, quand il arrivait: on savait qu'il avait le souffle court. Il ne se plaignait pas. Jamais il ne se plaignait: il trouvait toujours un sujet de contentement dans les choses désagréables. Quand il faisait un travail exténuant, il se réjouissait en pensant comme il serait bien dans son lit, le soir; et quand il était souffrant, il disait comme cela serait bon, quand il ne souffrirait plus...
--Et c'est un tort, Monsieur, d'être toujours content, ajoutait la bonne femme; car quand on ne se plaint pas, les autres ne vous plaignent pas. Moi, je me plains toujours...
Donc, on n'avait pas fait attention à lui. On l'avait même plaisanté sur sa bonne mine, et Modesta--(c'était le nom de la jeune fille aveugle),--qui était venue le décharger de son paquet, lui avait demandé s'il ne serait donc jamais las de courir ainsi, comme un jeune homme. Il souriait, pour toute réponse; car il ne pouvait parler. Il s'assit sur le banc devant la porte. Chacun partit à son ouvrage: les hommes, aux champs; la mère, à sa cuisine. Modesta vint près du banc: debout, adossée à la porte, son tricot à la main, elle causait avec Gottfried. Il ne lui répondait pas: elle ne lui demandait pas de réponse, elle lui racontait tout ce qui s'était passé depuis sa dernière visite. Il respirait avec peine; et elle l'entendit faire des efforts pour parler. Au lieu de s'en inquiéter, elle lui dit:
--Ne parle pas. Repose-toi. Tu parleras tout à l'heure... S'il est possible de se fatiguer, comme cela!...
Alors, il ne parla plus. Elle reprit son récit, croyant qu'il écoutait. Il soupira, et se tut. Quand la mère sortit, un peu plus tard, elle trouva Modesta, qui continuait de parler, et, sur le banc, Gottfried, immobile, la tête renversée en arrière et tournée vers le ciel: depuis quelques minutes, Modesta causait avec un mort. Elle comprit alors que le pauvre homme avait essayé de dire quelques mots, avant de mourir, mais qu'il n'avait pas pu; alors, il s'était résigné, avec son sourire triste, et il avait fermé les yeux, dans la paix du soir d'été...
La pluie avait cessé. La bru alla à l'étable; le fils prit sa pioche et déblaya, devant la porte, la rigole que la boue avait obstruée. Modesta avait disparu dès le commencement du récit. Christophe restait seul dans la chambre avec la mère, et se taisait, ému. La vieille, un peu bavarde, ne pouvait supporter un silence prolongé; et elle se mit à lui raconter toute l'histoire de sa connaissance avec Gottfried. Cela datait de très loin. Quand elle était toute jeune, Gottfried l'aimait. Il n'osait pas le lui dire; mais on en plaisantait; elle se moquait de lui, tous se moquaient de lui:--(c'était l'habitude, partout où il passait.)--Gottfried n'en revenait pas moins, fidèlement, chaque année. Il trouvait naturel qu'on se moquât de lui, naturel qu'elle ne l'aimât point, naturel qu'elle se fût mariée et qu'elle fût heureuse avec un autre. Elle avait été trop heureuse, elle s'était trop vantée de son bonheur: le malheur arriva. Son mari mourut subitement. Puis, sa fille,--une belle fille saine, vigoureuse, que tout le monde admirait, et qui allait se marier avec le fils du plus riche paysan de la contrée, perdit la vue, par accident. Un jour qu'elle était montée dans le grand poirier derrière la maison, pour cueillir les fruits, l'échelle glissa: en tombant, une branche cassée la heurta rudement, près de l'œil. On crut qu'elle en serait quitte pour une cicatrice; mais depuis, elle ne cessa de souffrir d'élancements dans le front: un œil s'obscurcit, puis l'autre; et tous les soins furent inutiles. Naturellement, le mariage avait été rompu; le futur s'était éclipsé, sans autre explication; et, de tous les garçons, qui, un mois avant, se seraient assommés mutuellement pour un tour de valse avec elle, pas un n'avait eu le courage--(c'est bien compréhensible)--de se mettre une infirme sur les bras. Alors, Modesta, jusque-là insouciante et rieuse, tomba dans un tel désespoir qu'elle voulait mourir. Elle refusait de manger, elle pleurait, du matin au soir; et, la nuit, on l'entendait encore se lamenter dans son lit. On ne savait plus que faire, on ne pouvait que se désoler avec elle; et elle n'en pleurait que de plus belle. On finit par être excédé de ses plaintes; alors, on la rabrouait, et elle parlait d'aller se jeter dans le canal. Le pasteur venait quelquefois: il l'entretenait du bon Dieu, des choses éternelles, et des mérites qu'elle s'acquérait pour l'autre monde, en supportant ses peines; mais cela ne la consolait pas du tout. Un jour, Gottfried revint. Modesta n'avait jamais été bien bonne pour lui. Non qu'elle fût mauvaise; mais dédaigneuse; et puis, elle ne réfléchissait pas, elle aimait à rire: il n'y avait pas de malices qu'elle ne lui eût faites. Quand il apprit son malheur, il fut bouleversé. Pourtant, il ne lui en montra rien. Il alla s'asseoir auprès d'elle, ne fit aucune allusion à l'accident, et se mit à causer tranquillement, comme il faisait, avant. Il n'eut pas un mot pour la plaindre; il avait l'air de ne pas même s'apercevoir qu'elle était aveugle. Seulement, il ne lui parlait jamais de ce qu'elle ne pouvait voir; il lui parlait de tout ce qu'elle pouvait entendre, ou remarquer, dans son état; et il faisait cela, simplement, comme une chose naturelle: on eût dit qu'il était, lui aussi, aveugle. D'abord, elle n'écoutait pas, et continuait de pleurer. Mais le lendemain, elle écouta mieux, et même elle lui parla un peu...
--Et, continuait la mère, je ne sais pas ce qu'il a bien pu lui dire. Car nous avions les foins à faire, et je n'avais pas le temps de m'occuper d'elle. Mais, le soir, quand nous sommes revenus des champs, nous l'avons trouvée qui causait tranquillement. Et depuis, elle a toujours été mieux. Elle semblait oublier son mal. De temps en temps, cela la reprenait encore: elle pleurait, ou bien elle essayait de parler à Gottfried de choses tristes; mais celui-ci ne semblait pas entendre; il continuait de causer posément de choses qui la calmaient et qui l'intéressaient. Il la décida enfin à se promener hors de la maison, d'où elle n'avait plus voulu sortir depuis l'accident. Il lui fit faire quelques pas d'abord autour du jardin, puis des courses plus longues dans les champs. Et elle est arrivée maintenant à se reconnaître partout et à tout distinguer, comme si elle voyait. Elle remarque même des choses, auxquelles nous ne faisons pas attention; et elle s'intéresse à tout, elle qui ne s'intéressait pas, avant, à grand'chose en dehors d'elle. Cette fois-là, Gottfried s'attarda chez nous plus longtemps que d'habitude. Nous n'osions pas lui demander de remettre son départ; mais il resta, de lui-même, jusqu'à ce qu'il l'eût vue plus tranquille. Et un jour,--elle était là, dans la cour,--je l'ai entendue rire. Je ne peux pas vous dire l'effet que cela m'a fait. Gottfried avait l'air bien content aussi. Il était assis près de moi. Nous nous sommes regardés, et je n'ai pas de honte à vous dire, Monsieur, que je l'ai embrassé, et de bien bon cœur. Alors, il m'a dit:
--Maintenant, je crois que je puis m'en aller. On n'a plus besoin de moi.
J'ai essayé de le retenir. Mais il m'a dit:
--Non. Maintenant, il faut que je m'en aille. Je ne peux plus rester.
Tout le monde savait qu'il était comme le Juif errant: il ne pouvait demeurer en place; on n'a pas insisté. Alors, il est parti; mais il faisait en sorte de repasser plus souvent par ici; et c'était, à chaque fois, une joie pour Modesta: après chacun de ses passages, elle était toujours mieux. Elle s'est remise au ménage; son frère s'est marié; elle s'occupe des enfants; et maintenant, elle ne se plaint plus jamais, elle a toujours l'air contente. Je me demande quelquefois si elle serait aussi heureuse, en ayant ses deux yeux. Oui, ma foi, Monsieur, il y a bien des jours où on se dit qu'il vaudrait mieux être comme elle, et ne pas voir certaines vilaines gens et certaines méchantes choses. Le monde devient bien laid; il empire, de jour en jour... Pourtant, j'aurais grand peur que le bon Dieu me prît au mot; et, pour moi, à vrai dire, j'aime encore mieux continuer à voir le monde, tout vilain qu'il est...
Modesta reparut, et l'entretien changea. Christophe voulait repartir, maintenant que le temps était rétabli; mais ils n'y consentirent pas. Il fallut qu'il acceptât de rester souper et de passer la nuit avec eux. Modesta s'assit auprès de Christophe, et ne le quitta pas de la soirée. Il eût voulu causer intimement avec la jeune fille, dont le sort le remplissait de pitié. Mais elle ne lui en offrit aucune occasion. Elle cherchait seulement à l'interroger sur Gottfried. Quand Christophe lui en apprenait des choses qu'elle ignorait, elle était contente et un peu jalouse. Elle-même ne racontait rien de Gottfried qu'à regret: on sentait qu'elle ne disait pas tout; ou, quand elle avait parlé, elle le regrettait ensuite: ses souvenirs étaient sa propriété, elle n'aimait pas à les partager avec un autre; elle mettait à cette affection une âpreté de paysanne attachée à sa terre: il lui eût été désagréable de penser qu'un autre aimât Gottfried, aussi bien qu'elle. Elle n'en voulait rien croire; et Christophe, qui lisait en elle, lui laissa cette satisfaction. En l'écoutant parler, il s'apercevait que, bien qu'elle eût vu jadis Gottfried avec des yeux sans indulgence, elle s'était fait de lui, depuis qu'elle était aveugle, une image différente de la réalité; et elle avait reporté sur ce fantôme le besoin d'amour qui était en elle. Rien n'était venu contrarier ce travail d'illusion. Avec l'intrépide sûreté des aveugles, qui inventent tranquillement ce qu'ils ne savent pas, elle dit à Christophe:
--Vous lui ressemblez.
Il comprit que, depuis des années, elle avait pris l'habitude de vivre dans sa maison aux volets clos, où n'entrait plus la vérité. Et maintenant qu'elle avait appris à voir dans l'ombre qui l'entourait, et même à oublier l'ombre, peut-être qu'elle aurait eu peur d'un rayon de lumière filtrant dans ses ténèbres. Elle évoquait devant Christophe une foule de petits riens un peu niais, dans une conversation décousue et souriante, où Christophe ne trouvait pas son compte. Il était agacé de ce bavardage, il ne pouvait comprendre qu'un être qui avait tant souffert, n'eût pas puisé plus de sérieux dans sa souffrance et se complût à ces futilités; il faisait de temps en temps un essai pour parler de choses plus graves; mais elles ne trouvaient aucun écho: Modesta ne pouvait pas--ou ne voulait pas--l'y suivre.
On alla se coucher. Christophe fut longtemps avant de pouvoir dormir. Il pensait à Gottfried, dont il s'efforçait de dégager l'image des souvenirs puérils de Modesta. Il n'y parvenait pas sans peine, et il s'en irritait. Il avait le cœur serré, en songeant que l'oncle était mort ici, que dans ce lit, sans doute, son corps avait reposé. Il tâchait de revivre l'angoisse de ses derniers instants, lorsque, ne pouvant parler et se faire comprendre de l'aveugle, il avait fermé les yeux, pour mourir. Qu'il eût voulu lever ces paupières et lire les pensées qui se cachaient dessous, le mystère de cette âme, qui s'en était allée, sans se faire connaître, sans se connaître peut-être! Elle ne le cherchait point; et toute sa sagesse était de ne pas vouloir la sagesse, de ne jamais prétendre imposer sa volonté aux choses, mais de s'abandonner à leur cours, de l'accepter et de l'aimer. Ainsi, il s'assimilait leur essence mystérieuse; et s'il avait fait tant de bien à l'aveugle, à Christophe, à tant d'autres sans doute qu'on ignorerait toujours, c'est qu'au lieu d'apporter les paroles habituelles de révolte humaine contre la nature, il apportait la paix de la nature, la réconciliation. Il était bienfaisant, à la façon des champs et des bois... Christophe évoquait le souvenir des soirs passés avec Gottfried dans la campagne, de ses promenades d'enfant, des récits et des chants dans la nuit. Il se rappelait la dernière course qu'il avait faite avec l'oncle, sur la colline, au-dessus de la ville, par un matin désespéré d'hiver; et les larmes lui remontaient aux yeux. Il ne voulait pas dormir; il ne voulait rien perdre de cette veillée sacrée, dans ce petit pays, plein de l'âme de Gottfried, où ses pas l'avaient conduit. Mais tandis qu'il écoutait le bruit de la fontaine, qui coulait par saccades, et le cri aigu des chauves-souris, la robuste fatigue de la jeunesse l'emporta sur sa volonté; et le sommeil le prit.
Quand il se réveilla, le soleil brillait; tout le monde à la ferme était déjà au travail. Il ne trouva dans la salle du bas que la vieille et les petits. Le jeune ménage était aux champs, et Modesta était allée traire; on la chercha en vain. Christophe ne consentit pas à attendre son retour: il tenait peu à la, revoir, et il se dit pressé. Il se remit en route, après avoir chargé la bonne femme de ses saluts pour les autres.
Il sortait du village, quand, au détour du chemin, sur un talus, au pied d'une haie d'aubépine, il vit l'aveugle assise. Elle se leva au bruit de ses pas, vint à lui, en souriant, lui prit la main, et dit:
--Venez!
Ils montèrent à travers prés, jusqu'à un petit champ fleuri, tout parsemé de croix, qui dominait le village. Elle l'emmena près d'une tombe, et elle lui dit:
--C'est là.
Ils s'agenouillèrent. Christophe se souvenait d'une autre tombe, sur laquelle il s'était agenouillé avec Gottfried; et il pensait:
--Bientôt ce sera mon tour.
Mais cette pensée n'avait, en ce moment, rien de triste. La paix montait de la terre. Christophe, penché sur la fosse, criait tout bas à Gottfried:
--Entre en moi!...
Modesta, les doigts joints, priait, remuant les lèvres en silence. Puis elle fit le tour de la tombe, à genoux, tâtant avec ses mains les herbes et les fleurs; elle semblait les caresser; ses doigts intelligents voyaient: ils arrachaient doucement les tiges de lierre mortes et les violettes fanées. Pour se relever, elle appuya sa main sur la dalle: Christophe vit ses doigts passer furtivement sur le nom de Gottfried, effleurant chaque lettre. Elle dit:
--La terre est douce, ce matin.
Elle lui tendit la main; il donna la sienne. Elle lui fit toucher le sol humide et tiède. Il ne lâcha point sa main; leurs doigts entrelacés s'enfonçaient dans la terre. Il embrassa Modesta. Elle lui baisa les lèvres.
Ils se relevèrent. Elle lui tendit quelques violettes fraîches qu'elle avait cueillies, et garda les fanées dans son sein. Après avoir épousseté leurs genoux, ils sortirent du cimetière sans échanger un mot. Dans les champs gazouillaient les alouettes. Des papillons blancs dansaient autour de leur tête. Ils s'assirent dans un pré. Les fumées du village montaient toutes droites dans le ciel lavé par la pluie. Le canal immobile miroitait entre les peupliers. Une buée de lumière bleue duvetait les prairies et les bois.
Après un silence, Modesta parla à mi-voix de la beauté du jour, comme si elle le voyait. Les lèvres entr'ouvertes, elle buvait l'air; elle épiait le bruit des êtres. Christophe savait aussi le prix de cette musique. Il dit les mots qu'elle pensait, qu'elle n'aurait pu dire. Il nomma certains des cris et des frémissements imperceptibles, qu'on entendait sous l'herbe ou dans les profondeurs de l'air. Elle dit:
--Ah! vous voyez cela aussi?
Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer.
--Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit.
Il avait envie de lui dire:
--Ne soyez pas jalouse!
Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d'eux, il regarda ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié.
--Ainsi, demanda-t-il, c'est Gottfried qui vous a appris?
Elle dit que oui, qu'elle en jouissait maintenant plus qu'avant...--(Elle ne dit pas: «avant quoi»; elle évitait de prononcer le mot d'«aveugle».)
Ils se turent, un moment. Christophe la regardait avec commisération. Elle se sentait regardée. Il eût voulu lui dire qu'il la plaignait, il eût voulu qu'elle se confiât à lui. Il demanda affectueusement:
--Vous avez souffert?
Elle resta muette et raidie. Elle arrachait des brins d'herbe et les mâchait en silence. Après quelques instants,--(le chant de l'alouette s'enfonçait dans le ciel),--Christophe raconta que, lui aussi, avait souffert, et que Gottfried l'avait aidé. Il dit ses chagrins, ses épreuves, comme s'il pensait tout haut. Le visage de l'aveugle s'éclairait à ce récit, qu'elle suivait attentivement. Christophe, qui l'observait, la vit près de parler: elle fit un mouvement pour se rapprocher et lui tendre la main. Il s'avança aussi;--mais déjà, elle était rentrée dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne répondit à son récit que quelques mots banals. Derrière son front bombé, sans un pli, on sentait une obstination de paysan, dure comme un caillou. Elle dit qu'il lui fallait revenir à la maison, pour s'occuper des enfants de son frère: elle en parlait avec une tranquillité riante.
Il lui demanda:
--Vous êtes heureuse?
Elle sembla l'être davantage de le lui entendre dire. Elle dit que oui, elle insista sur les raisons qu'elle avait de l'être; elle essayait de le lui persuader; elle parlait des enfants, de la maison...
--Oui, dit-elle, je suis très heureuse!
Elle se leva pour partir; il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d'un ton indifférent et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la main de Christophe. Elle dit:
--Vous aurez beau temps aujourd'hui, pour la marche.
Et elle lui fit des recommandations pour un tournant de chemin, où il ne fallait pas se tromper.
Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut au bas, il se retourna. Elle était sur le sommet, debout, à la même place: elle agitait son mouchoir, et lui faisait des signaux, comme si elle le voyait.
Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque chose d'héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, et qui lui était pénible. Il sentait combien Modesta était digne de pitié et même d'admiration; et il n'aurait pu vivre deux jours avec elle.--Tout en continuant sa route, entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher vieux Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne voulaient pas les voir, qui ne voyaient pas la réalité blessante.
--Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. Je suis si différent de l'idée qu'il a de moi! Je suis pour lui, comme il veut que je sois. Tout est à son image, pur et noble comme lui. Il ne pourrait supporter la vie, s'il l'apercevait telle qu'elle est.
Et il songeait à cette fille, enveloppée de ténèbres, qui niait ses ténèbres et voulait se persuader que ce qui était n'était pas, et que ce qui n'était pas était.
Alors, il vit la grandeur de l'idéalisme allemand, qu'il avait tant de fois haï, parce qu'il est chez les âmes médiocres une source d'hypocrite niaiserie. Il vit la beauté de cette foi qui se crée un monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot dans l'océan.--Mais il ne pouvait supporter cette foi pour lui-même, il refusait de se réfugier dans cette Ile des Morts... La vie! La vérité! Il ne voulait pas être un héros qui ment. Peut-être ce mensonge optimiste était-il nécessaire aux êtres faibles, pour vivre; et Christophe eût regardé comme un crime d'arracher à ces malheureux l'illusion qui les soutenait. Mais pour lui-même, il n'eût pu recourir à de tels subterfuges: il aimait mieux mourir que vivre d'illusions... L'art n'était-il donc pas une illusion aussi?--Non, il ne devait pas l'être. La vérité! La vérité! Les yeux grands ouverts, aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, voir l'infortune en face,--et rire!
Plusieurs mois passèrent. Christophe avait perdu l'espoir de sortir de sa ville. Le seul qui eût pu le sauver, Hassler, lui avait refusé son aide. Et l'amitié du vieux Schulz ne lui avait été donnée que pour lui être aussitôt retirée.
Il lui avait écrit, une fois, à son retour; et il en avait reçu deux lettres affectueuses; mais par un sentiment de lassitude, et surtout à cause de la difficulté qu'il avait à s'exprimer par lettre, il tarda à le remercier de ses chères paroles; il remettait de jour en jour sa réponse. Et comme il allait enfin se décider à écrire, il reçut un mot de Kunz, lui annonçant la mort de son vieux compagnon. Schulz avait eu, disait-il, une rechute de bronchite, qui dégénéra en pneumonie; il avait défendu qu'on inquiétât Christophe, dont il parlait sans cesse. En dépit de sa faiblesse extrême et de tant d'années de maladie, une longue et pénible fin ne lui avait pas été épargnée. Il avait chargé Kunz d'apprendre la nouvelle à Christophe, en lui disant que jusqu'à la dernière heure il avait pensé à lui, qu'il le remerciait de tout le bonheur qu'il lui devait, et que sa bénédiction le suivrait, tant que Christophe vivrait.--Ce que Kunz ne disait pas, c'était que la journée passée avec Christophe avait été probablement l'origine de la rechute et la cause de la mort.
Christophe pleura en silence, et il sentit alors tout le prix de l'ami qu'il avait perdu, et combien il l'aimait; il souffrit, comme toujours, de ne le lui avoir pas mieux dit. Maintenant, il était trop tard. Et que lui restait-il? Le bon Schulz n'avait fait que paraître, juste assez pour que le vide semblât plus vide, après qu'il n'était plus.--Quant à Kunz et à Pottpetschmidt, ils n'avaient d'autre prix que l'amitié qu'ils avaient eue pour Schulz, et que Schulz avait eue pour eux. Christophe leur écrivit une fois; et leurs relations en restèrent là.--Il essaya aussi d'écrire à Modesta; mais elle lui fit répondre une lettre banale, où elle ne parlait que de choses indifférentes. Il renonça à poursuivre l'entretien. Il n'écrivit plus à personne, et personne ne lui écrivit.
Silence. Silence. De jour en jour, le lourd manteau du silence s'abattait sur Christophe. C'était comme une pluie de cendres qui tombait sur lui. Le soir semblait venir déjà; et Christophe commençait à peine à vivre: il ne voulait pas se résigner déjà! L'heure de dormir n'était pas venue. Il fallait vivre...
Et il ne pouvait plus vivre en Allemagne. La souffrance de son génie comprimé par l'étroitesse de la petite ville l'exaspérait jusqu'à l'injustice. Ses nerfs étaient à nu: tout le blessait, au sang. Il était comme une de ces misérables bêtes sauvages, qui agonisaient d'ennui dans les trous et les cages où on les avait enfermées, au _Stadtgarten_ (jardin de la ville). Christophe allait les voir, par sympathie; il contemplait leurs admirables yeux, où brûlaient--s'éteignaient de jour en jour--des flammes farouches et désespérées. Ah! comme eût mieux valu le coup de fusil brutal, qui délivre! Tout, plutôt que l'indifférence féroce de ces hommes qui les empêchaient de vivre et de mourir!
Le plus oppressant, pour Christophe, n'était pas l'hostilité des gens: c'était leur nature inconsistante, sans forme et sans fond. Que n'avait-il affaire à l'opposition têtue d'une de ces races au crâne étroit et dur, qui se refusent à comprendre toute pensée nouvelle! Contre la force, on a la force, le pic et la mine qui taillent et font sauter la roche. Mais que peut on contre une masse amorphe; qui cède comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression, et ne garde aucune empreinte? Toutes les pensées, toutes les énergies, tout disparaissait dans la fondrière: à peine si, quand une pierre tombait, quelques rides tressaillaient à la surface du gouffre; la mâchoire s'ouvrait, se refermait: et de ce qui avait été, il ne restait plus aucune trace.