Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 2

Chapter 23,605 wordsPublic domain

Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d'un peu de vérité et de beaucoup de mensonge. L'esprit humain est débile; il s'accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale, sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée de mensonges. Ces mensonges s'accommodent à l'esprit de chaque race; ils varient de l'une à l'autre: ce sont eux qui rendent si difficile aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme; tout être l'y respire, de sa naissance à sa mort: c'est devenu pour lui une condition de vie; il n'y a que quelques génies qui peuvent s'en dégager, à la suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre univers de leur pensée.

Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le mensonge de l'art allemand. S'il ne l'avait point vu jusque-là, ce n'était pas faute de l'avoir toujours eu sous les yeux; mais il en était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui apparaissait, parce qu'il s'en était éloigné.

Il était à un concert de la _Städtische Tonhalle._ Le concert avait lieu dans une vaste halle, occupée par dix ou douze rangées de tables de café, — environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se tenait l'orchestre. Autour de Christophe, des officiers sanglés dans leurs longues redingotes sombres,--larges faces rasées, rouges, sérieuses et bourgeoises; des dames qui causaient et riaient avec fracas, étalant un naturel exagéré; de braves petites filles, qui souriaient en montrant toutes leurs dents; et de gros hommes enfoncés dans leurs barbes et leurs lunettes, qui ressemblaient à de bonnes araignées aux yeux ronds. Ils se soulevaient à chaque verre pour porter une santé; ils mettaient à cet acte un respect religieux; leur visage et leur ton changeaient à ce moment: ils semblaient dire la messe, ils s'offraient des libations, ils buvaient le calice, avec un mélange de solennité et de bouffonnerie. La musique se perdait au milieu des conversations et des bruits de vaisselle. Cependant, tout le monde s'efforçait à parler et à manger bas. Le _Herr Konzertmeister_, grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche qui lui pendait comme une queue au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, avait l'air d'un philologue.--Tous ces types étaient depuis longtemps familiers à Christophe. Mais il avail une tendance, ce jour-là, aies voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison apparente, le grotesque des êtres, qui, dans la vie ordinaire, passe inaperçu, nous saute aux yeux.

Le programme d'orchestre comprenait l'ouverture d'_Egmont_, une valse de Waldteufel, le _Pèlerinage de Tannhäuser à Rome_, l'ouverture des _Joyeuses Commères_ de Nicolaï, la marche religieuse d'_Athalie_, et une fantaisie sur _l'Étoile du Nord._ L'orchestre joua avec correction l'ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le _Pèlerinage de Tannhäuser_, on entendait déboucher des bouteilles. Un gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure des _Joyeuses Commères_, en mimant Falstaff. Une dame âgée et corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste taille, chanta d'une voix puissante des _Lieder_ de Schumann et de Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait des paupières, hochait la tête à droite, à gauche, souriait d'un large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique exagérée et qui eût risqué par moments d'évoquer le café-concert, sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle; cette mère de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion; et la poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une odeur fade de _nursery._ Le public était dans l'extase.--Mais l'attention devint solennelle, quand parut la Société chorale «des hommes allemands du Sud» (_Suddeutschen Männer Liedertafel_), qui tour à tour susurrèrent et mugirent des morceaux d'orphéons, pleins de sensibilité. Ils étaient quarante qui chantaient comme quatre; on eût dit qu'ils se fussent appliqués à effacer de leur exécution toute trace de style proprement choral: c'était une recherche de petits effets mélodiques, de petites nuances timides et pleurardes, de _pianissimo_ expirants, avec de brusques sursauts tonitruants, comme des coups de grosse caisse; un manque de plénitude et d'équilibre, un style doucereux; on pensait à Bottom:

«_Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu'une colombe à la becquée. Je rugirai à faire croire que c'est un rossignol._»

Christophe écoutait, depuis le commencement, avec une stupeur croissante. Rien de tout cela n'était nouveau pour lui. Il connaissait ces concerts, cet orchestre, ce public. Mais tout lui paraissait faux, brusquement. Tout: jusqu'à ce qu'il aimait le mieux, cette ouverture d'_Egmont_, dont le désordre pompeux et la correcte agitation le blessait, en cet instant, comme un manque de franchise. Sans doute, ce n'était pas Beethoven ni Schumann qu'il entendait, c'étaient leurs ridicules interprètes, c'était leur public ruminant, dont l'épaisse sottise se répandait autour des œuvres, comme une lourde buée.--N'importe, il y avait dans les œuvres, même dans les plus belles, quelque chose d'inquiétant que Christophe n'y avait encore jamais senti... Quoi donc? Il n'osait l'analyser, estimant sacrilège de discuter ses maîtres bien-aimés. Mais il avait beau ne pas vouloir voir: il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de voir; comme la _Vergognosa_ de Pise, il regardait entre ses doigts.

Il voyait l'art allemand tout nu. Tous,--les grands et les sots,--étalaient leurs âmes avec une complaisance attendrie. L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la redoutable sensibilité germanique; elle diluait l'énergie des plus forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres: c'était une inondation; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée, parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à leur suite, de cette légion de petits auteurs de _Lieder_ emphatiques et pleurnicheurs! Tout en sable. Point de roc. Une glaise humide et informe... Tout cela était si niais et si enfantin que Christophe ne pouvait croire que le public n'en fût pas frappé. Il regardait autour de lui; mais il ne vit que des figures béates, convaincues à l'avance de la beauté de ce qu'ils entendaient et du plaisir qu'ils devaient y prendre. Comment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes? Ils étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. Que ne respectaient-ils point? Ils étaient respectueux devant leur programme, devant leur verre à boire, devant eux-mêmes. On sentait que, mentalement, ils donnaient de «l'Excellence» à tout ce qui, de près ou de loin, se rapportait à eux.

Christophe considérait alternativement le public et les œuvres: les œuvres reflétaient le public, le public reflétait les œuvres, comme une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait des grimaces. Il se contenait pourtant. Mais quand «les hommes du Sud» vinrent chanter avec solennité l'_Aveu_ rougissant d'une jeune fille amoureuse, Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des «chut!» indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec effarement; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie: il rit de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha. On cria: «À la porte!» Il se leva, et partit, en haussant les épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit scandale. Ce fut le début des hostilités entre Christophe et sa ville.

À la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez lui, s'avisa de relire les œuvres des musiciens «consacrés». Il fut consterné, en s'apercevant que certains des maîtres qu'il aimait le mieux avaient _menti._ Il s'efforça d'en douter, de croire qu'il se trompait.--Mais non, il n'y avait pas moyen... Il était saisi de la somme de médiocrité et de mensonge qui constitue le trésor artistique d'un grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l'examen!

Dès lors, ce ne fut plus qu'avec un battement de cœur qu'il aborda la lecture d'autres œuvres, qui lui étaient chères... Hélas! Il était comme ensorcelé: partout, la même déconvenue! À l'égard de certains maîtres, ce fut un déchirement de cœur; c'était comme s'il perdait un ami bien-aimé, comme s'il s'apercevait soudain que cet ami, en qui il avait mis sa confiance, le trompait depuis des années. Il en pleurait. La nuit, il ne dormait plus; il continuait de se tourmenter. Il s'accusait lui-même: est-ce qu'il ne savait plus juger? Est-ce qu'il était devenu tout à fait idiot?... Non, non, plus que jamais, il voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait l'abondance généreuse de la vie: son cœur ne le trompait point...

Longtemps encore, il n'osa pas toucher à ceux qui étaient pour lui les meilleurs, les plus purs, le Saint des Saints. Il tremblait de porter atteinte à la foi qu'il avait en eux. Mais comment résister à l'impitoyable instinct d'une âme véridique, qui veut aller jusqu'au bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu'on doive en souffrir?--Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la dernière réserve, la garde impériale... Dès les premiers regards, il vit qu'elles n'étaient pas plus immaculées que les autres. Il n'eut pas le courage de continuer. À certains moments, il s'arrêtait, il fermait le livre; comme le fils de Noé, il jetait le manteau sur la nudité de son père...

Après, il restait abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé perdre un bras que ses saintes illusions. Son cœur était en deuil. Mais une telle sève était en lui que sa confiance dans l'art n'en fut pas ébranlée. Avec la présomption naïve du jeune homme, il recommençait la vie, comme si personne ne l'avait vécue avant lui. Dans la griserie de sa force neuve, il sentait--non sans raison, peut-être--qu'à peu d'exceptions près, il n'y a aucun rapport entre les passions vivantes et l'expression que l'art en a donnée. Mais il se trompait en pensant que lui-même était plus heureux ou plus vrai, quand il les exprimait. Comme il était plein de ses passions, il lui était aisé de les retrouver au travers de ce qu'il écrivait; mais personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire imparfait dont il les désignait. Beaucoup des artistes qu'il condamnait, étaient dans le même cas. Ils avaient eu et traduit des sentiments profonds; mais le secret de leur langue était mort avec eux.

Christophe n'était pas psychologue, il ne s'embarrassait pas de toutes ces raisons: ce qui était mort pour lui l'avait toujours été. Il révisait ses jugements sur le passé avec l'injustice féroce et assurée de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles âmes, sans pitié pour leurs ridicules. C'était la mélancolie cossue, la fantaisie distinguée, le néant bien pensant de Mendelssohn. C'était la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son émotion cérébrale. C'était Liszt, père noble, écuyer de cirque, néo classique et forain, mélange à doses égales de noblesse réelle et de noblesse fausse, d'idéalisme serein et de virtuosité dégoûtante. C'était Schubert, englouti sous sa sensibilité, comme sous des kilomètres d'eau transparente et fade. Les vieux des âges héroïques, les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l'Église, n'étaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l'homme trois fois séculaire, qui portait en lui le passé et l'avenir,--Bach,--n'était pas pur de tout mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout bavardage d'école. Cet homme qui avait vu Dieu semblait parfois à Christophe d'une religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo. On trouvait dans ses Cantates des airs de langueur amoureuse et dévote--(des dialogues de l'Ame qui coquette avec Jésus).--Christophe en était écœuré: il croyait voir des chérubins joufflus, faisant des ronds de jambe. Puis, il avait le sentiment que le génial _Cantor_ écrivait dans sa chambre close: cela sentait le renfermé; il n'y avait pas dans sa musique cet air fort du dehors qui souffle chez d'autres, moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes,--plus hommes--tels Beethoven, ou Hændel. Ce qui le blessait aussi chez les classiques, c'était leur manque de liberté: presque tout dans leurs œuvres était «construit». Tantôt une émotion était amplifiée par tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt c'était un simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en tous sens, d'une façon mécanique. Ces constructions symétriques et rabâcheuses--sonates et symphonies--exaspéraient Christophe, peu sensible, en ce moment, à la beauté de l'ordre, des plans vastes et bien conçus. Elles lui semblaient l'œuvre de maçons plutôt que de musiciens.

Il ne faudrait pas croire qu'il en fût moins sévère pour les romantiques. Chose curieuse, il n'y avait pas de musiciens qui l'irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être le plus libres, le plus spontanés, le moins constructeurs,--ceux qui, comme Schumann, avaient versé, goutte à goutte, dans leurs innombrables petites œuvres, leur vie tout entière. Il s'acharnait contre eux avec d'autant plus de colère qu'il reconnaissait en eux son âme adolescente et toutes les niaiseries qu'il s'était juré d'en arracher. Certes, le candide Schumann ne pouvait être taxé de fausseté: il ne disait presque jamais rien qu'il n'eût vraiment senti. Mais, justement, son exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l'art allemand n'était pas quand ses artistes voulaient exprimer des sentiments qu'ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils voulaient exprimer des sentiments qu'ils sentaient--_et qui étaient faux._ La musique est un miroir implacable de l'âme. Plus un musicien allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de l'âme allemande, son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque de franchise, son idéalisme un peu sournois, son incapacité à se voir soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie, même des plus grands,--de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe grinçait des dents. _Lohengrin_ lui paraissait d'un mensonge à hurler. Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d'une vertu égoïste et froide qui s'admire et qui s'aime avec prédilection. Il le connaissait trop, il l'avait vu dans la réalité, ce type de pharisien allemand, bellâtre, impeccable et dur, en adoration devant sa propre image, à la divinité de laquelle il n'a point de peine à sacrifier les autres. _Le Hollandais Volant_ l'accablait de sa sentimentalité massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la _Tétralogie_ étaient, en amour, d'une fadeur écœurante. Siegmund, enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la _Gœtterdæmmerung_, étalaient aux yeux l'un de l'autre, et surtout du public, leur passion conjugale, pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonge s'étaient donné rendez-vous dans ces œuvres: faux idéalisme, faux christianisme, faux gothisme, faux légendaire, faux divin, faux humain. Jamais convention plus énorme ne s'était affichée que dans ce théâtre qui prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux, ni l'esprit, ni le cœur n'en pouvaient être dupes, un instant; pour qu'ils le fussent, il fallait qu'ils voulussent l'être.--Ils le voulaient. L'Allemagne se délectait de cet art vieillot et enfantin, art de brutes déchaînées et de petites filles mystiques et gnangnan.

Et Christophe avait beau faire: dès qu'il entendait cette musique, il était repris, comme les autres, plus que les autres, par le torrent et par la volonté diabolique de l'homme qui l'avait déchaîné. Il riait et il tremblait, et il avait les joues allumées; il sentait passer en lui des chevauchées d'armées; et il pensait que tout était permis à ceux qui portaient ces ouragans. Quels cris de joie il poussait lorsque, dans les œuvres sacrées qu'il ne feuilletait plus qu'en tremblant, il retrouvait son émotion d'autrefois, toujours aussi ardente, sans que rien vînt ternir la pureté de ce qu'il aimait! C'étaient de glorieuses épaves qu'il sauvait du naufrage. Quel bonheur! Il lui semblait qu'il sauvait une partie de lui-même. Et n'était-ce point lui? Ces grands Allemands, contre lesquels il s'acharnait, n'étaient-ils pas son sang, sa chair, son être le plus précieux? Il n'était si sévère pour eux que parce qu'il l'était pour lui. Qui les aimait mieux que lui? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert, l'innocence de Haydn, la tendresse de Mozart, le grand cœur héroïque de Beethoven? Qui s'était réfugié plus religieusement dans le bruissement des forêts de Weber, et dans les grandes ombres des cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel gris du Nord, au-dessus de la plaine allemande, leur montagne de pierre et leurs tours gigantesques aux flèches ajourées?--Mais il souffrait de leurs mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race, et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesses appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement?

Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. Plus tard, plus tard, il devait sentir tout ce qu'il lui devait, et combien elle lui était chère...

Mais il était dans une période de réaction aveugle contre les idoles de son enfance. Il s'en voulait et il leur en voulait d'avoir cru en elles avec un abandon passionné.--Et il était bien qu'il en fût ainsi. Il y a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il faut oser faire table rase de toutes les admirations et de tous les respects appris, et tout nier--mensonges et vérités--tout ce que l'on n'a pas reconnu vrai par soi-même. Par toute son éducation, par tout ce qu'il voit et entend autour de lui, l'enfant absorbe une telle somme de mensonges et de sottises mélangées aux vérités essentielles de la vie que le premier devoir de l'adolescent qui veut être un homme sain est de tout dégorger.

Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le poussait à éliminer de son être les éléments indigestes qui l'encombraient.

Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait de l'âme allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi. De la lumière! De la lumière! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes du marais, les fades relents de ces _Lieder_, de ces _Liedchen_, de ces _Liedlein_, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où se déverse intarissablement le _Gemüt_ germanique: ces innombrables _Sehnsucht_ (Désir), _Heimweh_ (Nostalgie), _Aufschwung_ (Essor), _Frage_ (Demande), _Warum?_ (Pourquoi?), _an den Mond_ (À la lune), _an die Sterne_ (Aux étoiles), _an die Nachtigall_ (Au rossignol), _an den Frühling_ (Au printemps), _an den Sonnenschein_ (À la clarté du soleil); ces _Frühlingslied_ (Chant du printemps), _Frühlingslust_ (Plaisir du printemps), _Frühlingsgruss_ (Salut du printemps), _Frühlingsfahrt_ (Voyage de printemps), _Frühlingsnacht_ (Nuit de printemps), _Frühlingsbotschaft_ (Message de printemps); ces _Stimme der Liebe_ (Voix de l'amour), _Sprache der Liebe_ (Parole de l'amour), _Trauer der Liebe_ (Tristesse de l'amour), _Geist der Liebe_ (Esprit de l'amour), _Fülle der Liebe_ (Plénitude de l'amour); ces _Blumenlied_ (Chant des fleurs), _Blumenbrief_ (Lettre des fleurs), _Blumengruss_ (Salut des fleurs); ces _Herzeleid_ (Peine de cœur), _mein Herz ist schwer_ (Mon cœur est lourd), _mein Herz ist betrübt_ (Mon cœur est trouble), _mein Aug ist trüb_ (Mon œil est trouble); ces dialogues candides et nigauds avec la _Röselein_ (petite rose), avec le ruisseau, avec la tourterelle, avec l'hirondelle; ces questions saugrenues:--«_Si l'églantier devrait être sans épines_»,--«_Si c'est avec un vieil époux que l'hirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se fiancer depuis un peu de temps_»:--tout ce déluge de tendresse fade, d'émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade... Que de belles choses profanées, de hauts sentiments, usés à tout propos, et sans propos! Car le pire était l'inutilité de tout cela: c'était une habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse et niaise à se confier bruyamment. Rien à dire, et toujours parler! Ce bavardage ne finirait-il jamais?--Holà! Silence aux grenouilles du marais!

Nulle part Christophe ne sentait plus crûment le mensonge que dans l'expression de l'amour: car il était ici plus à même de le comparer avec la vérité. Cette convention des chants d'amour, larmoyants et corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l'homme, ni du cœur féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer, au moins une fois dans leur vie! Était-il possible qu'ils eussent aimé ainsi? Non, non, ils avaient menti, menti comme toujours, ils s'étaient menti à eux-mêmes; ils avaient voulu s'idéaliser... Idéaliser! c'est-à-dire: avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de voir les choses, comme elles sont.--Partout, la même timidité, le manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la solennité pompeuse et théâtrale, dans le patriotisme, dans la boisson, dans la religion. Les _Trinklieder_ (chants à boire) étaient des prosopopées au vin ou à la coupe: «_Du herrlich Glas..._» («Toi, noble verre...»). La foi, qui devrait jaillir de l'âme comme un flot imprévu, était un article de fabrique, une denrée. Les chants patriotiques semblaient faits pour des troupeaux de moutons, bêlant en mesure...--Hurlez donc!... Quoi! Est-ce que vous continuerez à mentir--à «_idéaliser_»--jusque dans la soûlerie, jusque dans la tuerie, jusque dans la folie!...

Christophe en était arrivé à prendre en haine l'idéalisme. Il préférait à ce mensonge la brutalité franche.--Au fond, il était plus idéaliste que les autres, et il ne devait pas avoir de pires ennemis que ces réalistes brutaux, qu'il croyait préférer.

Sa passion l'aveuglait. Il se sentait glacé parle brouillard, le mensonge anémique, «les Idées-fantômes sans soleil». De toutes les forces de son être, il aspirait au soleil. Dans son mépris juvénile pour l'hypocrisie qui l'entourait, ou pour ce qu'il nommait tel, il ne voyait pas la haute sagesse pratique de la race, qui s'était bâti peu à peu son grandiose idéalisme, pour dompter ses instincts sauvages, ou pour en tirer parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs et des hommes d'État, des prêtres et des philosophes, qui transforment les âmes des races et leur imposent une nouvelle nature: c'est l'œuvre des siècles de malheurs et d'épreuves: ils forgent pour la vie les peuples qui veulent vivre.