Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 19

Chapter 193,788 wordsPublic domain

Ce nom ne lui disait pas grand'chose. Il avait oublié les toasts du dîner. Pottpetschmidt sur la plate-forme du wagon, Schulz et Kunz sur le marchepied, faisaient un vacarme assourdissant; ils s'émerveillaient de leur chance. Ils se hissèrent dans le train qui partait. Schulz fit les présentations. Pottpetschmidt, après avoir salué, les traits brusquement pétrifiés, et raide comme un piquet, se jeta, aussitôt après les formalités accomplies, sur la main de Christophe, qu'il secoua cinq ou six fois, comme s'il voulait la démancher, et se remit à vociférer. Christophe distingua dans ses cris qu'il remerciait Dieu et son étoile de cette extraordinaire rencontre. Cela ne l'empêcha point, un moment après, en se frappant les cuisses, d'accuser sa mauvaise chance de l'avoir fait partir de la ville,--lui qui n'en sortait jamais,--juste pour l'arrivée de Monsieur le _Kapellmeister._ La dépêche de Schulz ne lui avait été remise que le matin, une heure après le départ du train; il dormait quand elle était arrivée, et on avait jugé bon de ne pas le réveiller. Il en avait tempêté, toute la matinée, contre les gens de l'hôtel. Il en tempêtait encore. Il avait envoyé promener ses clients, ses rendez-vous d'affaires, et pris le premier train, dans sa hâte de revenir; mais ce train du diable avait manqué la correspondance de la grande ligne: Pottpetschmidt avait du attendre trois heures, dans une gare; il y avait épuisé toutes les exclamations de son vocabulaire, et vingt fois raconté sa mésaventure aux voyageurs qui attendaient comme lui et au portier de la gare. Enfin, on était reparti. Il tremblait d'arriver trop tard... Mais, Dieu soit loué! Dieu soit loué!...

Il avait repris les mains de Christophe, et les pétrissait dans ses vastes pattes aux doigts poilus. Il était fabuleusement gros, et grand en proportion: la tête carrée, les cheveux roux, taillés ras, la figure rasée, grêlée, gros yeux, gros nez, grosses lèvres, double menton, le cou court, le dos d'une largeur monstrueuse, le ventre comme un tonneau, les bras écartés du corps, les pieds et les mains énormes, un gigantesque amas de chair, déformé par l'abus de la mangeaille et de la bière, un de ces pots-à-tabac, à face humaine, comme on en voit rouler parfois dans les rues des villes de Bavière, qui gardent le secret de cette race d'hommes, obtenue par un système de gavage analogue à celui des volailles mises dans une épinette. De joie et de chaleur, il luisait comme une motte de beurre: et, les deux mains posées sur ses deux genoux écartés, ou sur ceux de ses voisins, il ne se lassait point de parler, faisant rouler les consonnes dans l'air, avec une vigueur de catapulte. Par instants, il était pris d'un rire qui le secouait tout entier: il rejetait la tête en arrière, ouvrant la bouche, ronflant, râlant et s'étranglant. Son rire se communiquait à Schulz et à Kunz, qui, quand l'accès était passé, regardaient Christophe, en s'essuyant les yeux. Ils avaient l'air de lui demander:

--Hein!... Et qu'est-ce que vous en dites?

Christophe n'en disait rien; il pensait avec effroi:

--C'est ce monstre qui chante ma musique?

Ils rentrèrent chez Schulz. Christophe espérait éviter le chant de Pottpetschmidt, et ne lui faisait aucune avance, malgré les allusions de Pottpetschmidt, qui grillait de se faire entendre. Mais Schulz et Kunz avaient à cœur de se faire honneur de leur ami: il fallut en passer par là. Christophe se mit au piano, d'assez mauvaise grâce; il pensait:

--Mon bonhomme, mon bonhomme, tu ne sais pas ce qui t'attend: gare à toi! Je ne te passerai rien.

Il se disait qu'il allait faire de la peine à Schulz, et il en était fâché; mais il n'en était pas moins résolu à lui faire de la peine, plutôt que de tolérer que ce sir John Falstaff égorgeât sa musique. Le remords de chagriner son vieil ami lui fut épargné: le gros homme chanta d'une voix admirable. Dès les premières mesures, Christophe fit un mouvement de surprise. Schulz, qui ne le quittait pas des yeux, trembla: il pensa que Christophe n'était pas content et il ne se rassura qu'en voyant sa figure s'éclairer, à mesure qu'il jouait. Lui-même s'illuminait du reflet de sa joie; et, le morceau fini, quand Christophe se retourna, en criant que jamais il n'avait entendu chanter ainsi un de ses _Lieder_, ce fut pour Schulz un ravissement plus doux et plus profond que celui de Christophe satisfait et de Pottpetschmidt triomphant: car chacun des deux n'avait que son propre plaisir, et Schulz avait celui de ses deux amis. Le concert continua. Christophe s'exclamait: il ne pouvait comprendre comment cet être lourd et commun parvenait à rendre la pensée de ses _Lieder._ Sans doute, ce n'en étaient pas toutes les nuances exactes; mais c'en était l'élan, la passion, qu'il n'avait jamais réussi à souffler complètement à des chanteurs de profession. Il regardait Pottpetschmidt, et il se demandait:

--Est-ce qu'il sent cela, vraiment?

Mais il ne voyait dans ses yeux d'autre flamme que celle de la vanité satisfaite. Une force inconsciente remuait cette lourde masse. Celte force aveugle et passive était comme une armée, qui se bat, sans savoir contre qui, ni pourquoi. L'esprit des _Lieder_ s'emparait d'elle, et elle obéissait en jubilant: car elle avait besoin d'agir; et, livrée à elle-même, elle n'eût jamais su comment.

Christophe se disait qu'au jour de la Création, le grand sculpteur ne s'était pas donné beaucoup de peine pour mettre en ordre les membres épars de ses créatures ébauchées, et qu'il les avait ajustés, tant bien que mal, sans s'inquiéter s'ils étaient faits pour aller ensemble: ainsi, chacun se trouvait fabriqué avec des morceaux de toute provenance; et le même homme était épars en cinq ou six hommes différents: le cerveau était chez l'un, chez un autre le cœur, chez un troisième le corps qui convenait à cette âme; l'instrument était d'un côté, et l'instrumentiste de l'autre. Certains êtres restaient comme d'admirables violons, éternellement enfermés dans leur boîte, faute de quelqu'un qui sût en jouer. Et ceux qui étaient faits pour en jouer étaient, toute leur vie, obligés de se contenter de misérables crincrins. Il avait d'autant plus de raisons de penser ainsi qu'il était furieux contre lui-même de n'avoir jamais été capable de chanter proprement une page de musique. Il avait la voix fausse, et ne pouvait s'écouter sans horreur.

Cependant, Pottpetschmidt, grisé par son succès, commençait à «mettre de l'expression» dans les _Lieder_ de Christophe: c'est-à-dire qu'il substituait la sienne à celle de Christophe. Celui-ci, naturellement, ne trouvait pas que sa musique gagnât au change; et il s'assombrissait. Schulz s'en aperçut. Son manque de critique et l'admiration qu'il avait pour ses amis ne lui eussent pas permis de se rendre compte, par lui-même, du mauvais goût de Pottpetschmidt. Mais son affection pour Christophe lui faisait percevoir les nuances les plus furtives de la pensée du jeune homme: il n'était plus en lui, il était en Christophe; et il souffrit aussi de l'emphase de Pottpeschmidt. Il s'ingénia à l'arrêter sur cette pente dangereuse. Il n'était pas facile de faire taire Pottpetschmidt. Schulz eut toutes les peines du monde, quand le chanteur eut épuisé le répertoire de Christophe, à l'empêcher de se faire entendre dans les élucubrations de compositeurs médiocres, au seul nom desquels Christophe se hérissait en boule, comme un porc-épic.

Heureusement, l'annonce du souper vint museler Pottpetschmidt. Un autre terrain s'offrait à lui, pour déployer sa valeur: il y était sans rival; et Christophe, que ses exploits de la matinée avaient un peu lassé, n'essaya point de lutter.

La soirée s'avançait. Assis autour de la table, les trois vieux amis contemplaient Christophe; ils buvaient ses paroles. Il semblait bien étrange à Christophe de se trouver dans cette petite ville perdue, au milieu de ces vieilles gens, qu'il n'avait jamais vus avant ce jour, et d'être plus intime avec eux que s'ils avaient été de sa famille. Il pensait quel bienfait ce serait pour un artiste, s'il pouvait se douter des amis inconnus que sa pensée rencontre dans le monde,--combien son cœur en serait réchauffé et ses forces grandies... Mais il n'en est rien, le plus souvent: chacun reste seul et meurt seul, craignant d'autant plus de dire ce qu'il sent, qu'il sent davantage et qu'il aurait plus besoin de le dire. Les complimenteurs vulgaires n'ont point de peine à parler. Ceux qui aiment le mieux doivent se faire violence pour desserrer les dents et pour dire qu'ils aiment. Aussi, faut-il être reconnaissant à ceux qui osent parler: ils sont, sans s'en douter, les collaborateurs de celui qui crée.--Christophe était pénétré de gratitude pour le vieux Schulz. Il ne le confondait pas avec ses deux compagnons; il sentait qu'il était l'âme de ce petit groupe d'amis: les autres n'étaient que les reflets de ce Foyer vivant d'amour et de bonté. L'amitié que Kunz et Pottpetschmidt avaient pour lui était bien différente. Kunz était égoïste: la musique lui procurait une satisfaction de bien-être, comme à un gros chat qu'on caresse. Pottpetschmidt y trouvait un plaisir de vanité et d'exercice physique. Ni l'un ni l'autre ne s'inquiétait de le comprendre. Mais Schulz s'oubliait tout entier: il aimait.

Il était tard. Les deux amis invités repartirent, dans la nuit. Christophe resta seul avec Schulz. Il lui dit:

--Maintenant, je vais jouer, pour vous seul.

Il se mit au piano et joua,--comme il savait le faire, quand il avait près de lui quelqu'un qui lui était cher. Il joua de ses œuvres nouvelles. Le vieillard était en extase. Assis auprès de Christophe, il ne le quittait pas des yeux et retenait son souffle. Dans la bonté de son cœur, incapable de garder le moindre bonheur pour lui seul, il répétait, malgré lui:

--Ah! quel malheur que Kunz ne soit plus là! (ce qui impatientait un peu Christophe).

Une heure passa: Christophe jouait toujours; ils n'avaient pas échangé une parole. Quand Christophe eut fini, ils ne dirent mot. Tout était silencieux: la maison, la rue dormaient. Christophe se retourna, et vit le vieil homme, qui pleurait: il se leva et alla l'embrasser. Ils causèrent tout bas, dans le calme de la nuit. Le tic-tac de l'horloge, amorti, battait dans une chambre voisine. Schulz parlait à mi-voix, les mains jointes, le corps penché en avant; il racontait à Christophe, qui l'interrogeait, sa vie, ses tristesses; à tout instant, il avait des scrupules de se plaindre, il éprouvait le besoin de dire:

--J'ai tort... je n'ai pas le droit de me plaindre... tout le monde a été très bon pour moi...

Et il ne se plaignait pas, en effet: c'était seulement une mélancolie involontaire qui se dégageait du sobre récit de sa vie solitaire. Il y mêlait, aux moments les plus douloureux, des professions de foi d'un idéalisme très vague et très sentimental, qui agaçaient Christophe, mais qu'il eût été cruel de contredire. Au fond, c'était, chez Schulz, bien moins une croyance ferme qu'un désir passionné de croire,--un espoir incertain, auquel il se cramponnait, comme à une bouée. Il en cherchait confirmation dans les yeux de Christophe. Christophe entendait l'appel des yeux de son ami, qui s'attachaient à lui avec une confiance touchante, qui imploraient de lui--qui lui dictaient sa réponse. Alors il dit les paroles de foi tranquille et de force que le vieux attendait, et qui lui firent du bien. Le vieux et le jeune avaient oublié les années qui les séparaient: ils étaient l'un près de l'autre, comme deux frères du même âge, qui s'aiment et qui s'entr'aident; le plus faible cherchait un appui auprès du plus fort: le vieillard se réfugiait dans l'âme du jeune homme.

Ils se quittèrent, après minuit. Christophe devait se lever de bonne heure pour reprendre le même train qui l'avait amené. Aussi ne flâna-t-il point en se déshabillant. Le vieux avait préparé la chambre de son hôte, comme s'il devait y passer plusieurs mois. Il avait mis sur la table des roses dans un vase, et une branche de laurier. Il avait installé un buvard tout neuf sur le bureau. Il avait fait porter, dans la matinée, un piano droit. Il avait choisi et placé sur la planchette, ou chevet du lit, quelques-uns de ses livres les plus précieux et les plus aimés. Pas un détail auquel il n'eût pensé avec amour. Ce fut peine perdue: Christophe n'en vit rien. Il se jeta sur son lit, et dormit aussitôt, à poings fermés.

Schulz ne dormit pas. Il ruminait à la fois toute la joie qu'il avait eue, et tout le chagrin qu'il avait déjà du départ de l'ami. Il repassait dans sa tête les paroles qu'ils s'étaient dites. Il songeait que le cher Christophe dormait près de lui, de l'autre côté du mur, contre lequel son lit était appuyé. Il était écrasé de fatigue, courbaturé, oppressé; il sentait qu'il s'était refroidi pendant la promenade et qu'il allait avoir une rechute; mais il n'avait qu'une pensée:

--Pourvu que cela dure jusqu'après son départ!

Et il tremblait d'avoir un accès de toux, qui réveillât Christophe. Il était plein de reconnaissance envers Dieu, et se mit à composer des vers sur le cantique du vieux Siméon: _Nunc dimittis_... Il se leva, en sueur, pour écrire ces vers, et il resta assis à sa table, jusqu'à ce qu'il les eût recopiés soigneusement, avec une dédicace débordante d'affection, et sa signature au bas, la date et l'heure. Puis, il se recoucha, ayant le frisson, et ne put se réchauffer, de tout le reste de la nuit.

L'aube vint. Schulz songeait, avec regret, à l'aube de la veille. Mais il se blâma de gâter par ces pensées les dernières minutes de bonheur qui lui restaient; il savait bien que, le lendemain, il regretterait l'heure qui s'enfuyait maintenant; il s'appliqua à n'en rien perdre. Il tendait l'oreille au moindre bruit de la chambre à côté. Mais Christophe ne bougeait point. Où il s'était couché, il se trouvait encore; il n'avait pas fait un mouvement. Six heures et demie étaient sonnées, et il dormait toujours. Rien n'eût été plus facile que de lui laisser manquer le train; et, sans doute, eût-il pris la chose en riant. Mais le vieux était trop scrupuleux pour disposer d'un ami, sans son consentement. Il avait beau se répéter:

--Ce ne sera point ma faute. Je n'y serai pour rien. Il suffit de ne rien dire. Et s'il ne se réveille pas à temps, j'aurai encore tout un jour à passer avec lui.

Il se répliqua:

--Non, je n'en ai pas le droit.

Et il se crut obligé d'aller le réveiller. Il frappa à sa porte. Christophe n'entendit pas tout de suite: il fallut insister. Cela faisait gros cœur au vieux, qui pensait:

--Ah! comme il dormait bien! Il serait resté là jusqu'à midi!...

Enfin, la voix joyeuse de Christophe répondit, de l'autre côté de la cloison. Quand il sut l'heure, il s'exclama; et on l'entendit s'agiter dans sa chambre, faire bruyamment sa toilette, chanter des bribes d'airs, tout en interpellant amicalement Schulz à travers la muraille, et disant des drôleries, qui faisaient rire le vieux, malgré son chagrin. La porte s'ouvrit: il parut, frais, reposé, la figure heureuse; il ne pensait pas du tout à la peine qu'il faisait. En réalité, rien ne le pressait de partir; il ne lui en eût rien coûté de rester quelques jours de plus; et cela eût fait tant de plaisir à Schulz! Mais Christophe ne pouvait s'en douter exactement. D'ailleurs, quelque affection qu'il eût pour le vieux, il était bien aise de s'en aller: il était fatigué par cette journée de conversation perpétuelle, par ces âmes qui s'accrochaient à lui, avec une affection désespérée. Et puis, il était jeune, il pensait qu'ils auraient le temps de se revoir: il ne partait pas pour le bout du monde!--Le vieillard savait que lui, serait bientôt plus loin qu'au bout du monde; et il regardait Christophe, pour toute l'éternité.

Il l'accompagna à la gare, malgré son extrême fatigue. Une petite pluie fine, froide, tombait sans bruit. À la station, Christophe s'aperçut, en ouvrant son porte-monnaie, qu'il n'avait plus assez d'argent pour prendre son billet de retour jusqu'à chez lui. Il savait que Schulz lui prêterait, avec joie; mais il ne voulut pas le lui demander... Pourquoi? Pourquoi refuser à celui qui vous aime l'occasion--le bonheur de vous rendre service?... Il ne le voulut pas, par discrétion, par amour-propre peut-être. Il prit un billet jusqu'à une station intermédiaire, se disant qu'il ferait le reste du chemin à pied.

L'heure du départ sonna. Sur le marchepied du wagon, ils s'embrassèrent. Schulz glissa dans la main de Christophe sa poésie écrite pendant la nuit. Il resta sur le quai, au pied du compartiment. Ils n'avaient plus rien à se dire, comme il arrive quand les adieux se prolongent; mais les yeux de Schulz continuaient de parler: ils ne se détachèrent pas du visage de Christophe, jusqu'à ce que le train partît.

Le wagon disparut à un tournant de la voie. Schulz se retrouva seul. Il revint par l'avenue boueuse; il se traînait: il sentait brusquement la fatigue, le froid, la tristesse du jour pluvieux. Il eut grand'peine à regagner sa maison et à monter l'escalier. À peine rentré dans sa chambre, il fut pris d'une crise d'étouffement et de toux. Salomé vint à son secours. Au milieu de ses gémissements involontaires, il répétait:

--Quel bonheur!... Quel bonheur que c'ait attendu!...

Il se sentait très mal. Il se coucha. Salomé alla chercher le médecin. Dans son lit, tout son corps s'abandonnait, comme une loque. Il n'aurait pu faire un mouvement; seule, sa poitrine haletait, comme un soufflet de forge. Sa tête était lourde et fiévreuse. Il passa la journée entière à revivre, minute par minute, toute la journée de la veille: il se torturait ainsi, et il se reprochait ensuite de se plaindre, après un tel bonheur. Les mains jointes, le cœur gonflé d'amour, il remerciait Dieu.

Rasséréné par cette journée, rendu plus confiant en soi par l'affection qu'il laissait derrière lui, Christophe revenait au pays. Arrivé au terme de son billet, il descendit gaiement, et se mit en route, à pied. Il avait une soixantaine de kilomètres à faire. Il n'était pas pressé, et flânait comme un écolier. C'était Avril. La campagne n'était pas très avancée. Les feuilles se dépliaient, comme de petites mains ridées, au bout des branches noires; quelques pommiers étaient en fleurs, et les frêles églantines souriaient, le long des haies. Par-dessus la forêt déplumée, où commençait à pousser un fin duvet vert-tendre, se dressait, au faîte d'une petite colline, tel un trophée au bout d'une lance, un vieux château roman. Dans le ciel bleu très doux, voguaient des nuages très noirs. Les ombres couraient sur la campagne printanière; des giboulées passaient; puis, le clair soleil renaissait, et les oiseaux chantaient.

Christophe s'aperçut que, depuis quelques instants, il songeait à l'oncle Gottfried. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus pensé au pauvre homme; et il se demandait pourquoi son souvenir lui revenait en ce moment, avec obstination; il en était hanté, tandis qu'il cheminait sur une avenue, bordée de peupliers, le long d'un canal miroitant; cette image le poursuivait de telle sorte qu'au détour d'un grand mur, il lui sembla qu'il allait le voir venir à sa rencontre.

Le ciel s'était assombri. Une violente averse de pluie et de grêle se mit à tomber, et le tonnerre gronda au loin. Christophe était près d'un village, dont il voyait les façades roses et les toits rouges, au milieu des bouquets d'arbres. Il hâta le pas, et se mit à l'abri sous le toit avançant de la première maison. Les grêlons cinglaient dru; ils tintaient sur les tuiles, et rebondissaient dans la rue, comme des grains de plomb. Les ornières coulaient à pleins bords. À travers les vergers en fleurs, un arc-en-ciel tendait son écharpe éclatante et barbare sur les nuées bleu-sombre.

Sur le seuil de la porte, debout, une jeune fille tricotait. Elle dit amicalement à Christophe d'entrer. Il accepta l'invitation. La salle où il pénétra servait à la fois de cuisine, de salle à manger, et de chambre à coucher. Au fond, une marmite était suspendue sur un grand feu. Une paysanne, qui épluchait des légumes, souhaita le bonjour à Christophe, et lui dit de s'approcher du feu, pour se sécher. La jeune fille alla chercher une bouteille et lui servit à boire. Assise de l'autre côté de la table, elle continuait de tricoter, tout en s'occupant de deux enfants, qui jouaient à s'enfoncer dans le cou de ces épis d'herbes, qu'on nomme à la campagne des «voleurs» ou des «ramonas». Elle lia conversation avec Christophe. Il ne s'aperçut qu'après un moment qu'elle était aveugle. Elle n'était point belle. C'était une forte fille, les joues rouges, les dents blanches, les bras solides; mais les traits manquaient de régularité: elle avait l'air souriant et un peu inexpressif de beaucoup d'aveugles, et aussi, leur manie de parler des choses et des gens, comme si elle les voyait. Au premier moment, Christophe, interloqué, se demanda si elle se moquait, quand elle lui dit qu'il avait bonne mine, et que la campagne était très jolie aujourd'hui. Mais après avoir regardé tour à tour l'aveugle et la femme qui épluchait, il vit que cela n'étonnait personne. Les deux femmes interrogèrent amicalement Christophe, s'informant d'où il venait, par où il avait passé. L'aveugle se mêlait à l'entretien, avec une animation un peu exagérée; elle approuvait, ou commentait les observations de Christophe sur le chemin et sur les champs. Naturellement, ses remarques tombaient souvent à faux. Elle semblait vouloir se persuader qu'elle voyait aussi bien que lui.

D'autres gens de la famille étaient rentrés: un robuste paysan, d'une trentaine d'années, et sa jeune femme. Christophe causait avec les uns et avec les autres; et, regardant le ciel qui s'éclaircissait, il attendait le moment de repartir. L'aveugle chantonnait un air, tout en faisant marcher les aiguilles de son tricot. Cet air rappelait à Christophe des choses anciennes.

--Comment! vous connaissez cela? dit-il.

(Gottfried le lui avait autrefois appris.)

Il fredonna la suite. La jeune fille se mit à rire. Elle chantait la première moitié des phrases, et il s'amusait à les terminer. Il venait de se lever, pour aller inspecter l'état du temps et il faisait le tour de la chambre, en furetant machinalement du regard dans tous les coins, quand il aperçut, dans un angle, près du dressoir, un objet, qui le fit tressauter. C'était un long bâton recourbé, dont le manche, grossièrement sculpté, représentait un petit homme courbé qui saluait. Christophe le connaissait bien: il avait joué tout enfant avec. Il sauta sur la canne, et demanda d'une voix étranglée:

--D'où avez-vous... D'où avez-vous cela?

L'homme regarda, et dit:

--C'est un ami qui l'a laissé; un ancien ami, qui est mort.

Christophe cria:

--Gottfried?

Tous se retournèrent, en demandant:

--Comment savez-vous...?

Et quand Christophe eut dit que Gottfried était son oncle, ce fut un émoi général. L'aveugle s'était levée; son peloton de laine avait roulé à travers la chambre; elle marchait sur son ouvrage, et avait pris les mains de Christophe, en répétant:

--Vous êtes son neveu?

Tout le monde parlait à la fois. Christophe demandait, de son côté:

--Mais vous, comment... comment le connaissez-vous?

L'homme répondit:

--C'est ici qu'il est mort.