Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 18
Schulz reprit le chemin de la ville, où il parvint, non sans avoir trébuché plus d'une fois dans les ornières, ou contre les tas de pierres élevés le long de la route. Il ne rentra point chez lui, avant d'être passé chez le pâtissier, pour lui commander une certaine tarte, qui était la gloire de la ville. Puis, il revint à sa maison; mais, au moment d'y rentrer, il rebroussa chemin, pour s'informer à la gare de l'heure exacte de l'arrivée des trains. Enfin, il rentra, appela Salomé, et discuta longuement avec elle le dîner du lendemain. Alors seulement, il se coucha, harassé; mais il était aussi surexcité qu'un enfant, dans la veillée de Noël, et il se retourna toute la nuit dans ses draps, sans trouver un instant de sommeil. Vers une heure du matin, il eut l'idée de se lever, pour dire à Salomé de faire plutôt, pour le dîner, une carpe à l'étuvée; car elle réussissait merveilleusement ce plat. Il ne le lui dit pas: et il fit bien, sans doute. Il ne s'en leva pas moins pour arranger diverses choses dans la chambre qu'il destinait à Christophe; il prenait mille précautions, pour que Salomé ne l'entendît pas: car il craignait d'être grondé. Il tremblait de manquer l'heure du train, bien que Christophe ne dût pas arriver avant huit heures. Il fut debout de grand matin. Son premier regard fut pour le ciel: Kunz ne s'était pas trompé, il faisait un temps magnifique. Sur la pointe des pieds, Schulz descendit à sa cave, où il n'allait plus depuis longtemps, de peur du froid et des escaliers raides; il y fit un choix de ses meilleures bouteilles, se heurta rudement la tête contre la voûte, en remontant, et crut qu'il allait étouffer, quand il parvint au haut de l'escalier avec son panier chargé. Ensuite, il alla au jardin, armé de son sécateur: il coupa impitoyablement ses plus belles roses et les premières branches de ses lilas en fleurs. Puis, il remonta dans sa chambre, fit fiévreusement sa barbe, se coupa une ou deux fois, s'habilla avec soin, et partit pour la gare. Il était sept heures. Salomé ne réussit pas à lui faire prendre une goutte de lait; car il prétendit que Christophe n'aurait pas déjeuné non plus, quand il arriverait, et qu'ils mangeraient ensemble, au retour de la gare.
Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d'heure en avance. Il se morfondit à attendre Christophe, et finalement le manqua. Au lieu d'avoir la patience de rester à la porte de sortie, il alla sur le quai, et perdit la tête au milieu du tourbillon des arrivées et des départs. Malgré les indications précises de la dépêche, il s'était imaginé, Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un autre train que celui qui l'amena; et d'ailleurs, il ne lui serait pas venu à l'idée que Christophe pût descendre d'un wagon de quatrième classe. Il resta plus d'une demi-heure encore à l'attendre à la gare, quand Christophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit frapper à sa maison. Pour comble de malheur, Salomé venait d'en sortir, pour se rendre au marché: Christophe trouva porte close. La voisine, que Salomé avait chargée de dire, au cas où quelqu'un sonnerait, qu'elle serait bientôt de retour, fit la commission, sans rien ajouter de plus. Christophe, qui n'était pas venu pour voir Salomé et qui ne savait même pas qui elle était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda si le _Herr Universitätsmusikdirektor_ Schulz n'était donc pas au pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire où. Furieux, il s'en alla.
Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d'une aune, et quand il apprit de Salomé, qui venait aussi de rentrer, ce qui s'était passé, il fut dans la désolation: il faillit pleurer. Il se mit en rage contre la sottise de la domestique, qui était sortie en son absence et qui n'avait même pas été capable de donner des instructions pour qu'on fit attendre Christophe. Salomé lui répondit, sur le même ton, qu'elle ne pouvait non plus s'imaginer qu'il serait assez sot pour manquer celui qu'il attendait. Mais le vieux ne s'attarda pas à discuter avec elle; sans perdre un instant, il dégringola de nouveau son escalier, et repartit à la recherche de Christophe, sur la piste très vague que les voisins lui indiquèrent.
Christophe avait été froissé de ne trouver personne, ni même un mot d'excuses. Ne sachant que faire avant le prochain train, il était allé se promener dans les champs qui lui paraissaient jolis. C'était une petite ville tranquille, reposante, abritée entre des collines molles; des jardins autour des maisons, des cerisiers en fleurs, des pelouses vertes, de beaux ombrages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs de princesses d'autrefois sur des colonnes de marbre au milieu de la verdure, des visages doux et gentils. Tout autour de la ville, des prairies, des collines. Dans les buissons fleuris, les merles sifflaient a cœur-joie, formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores. La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à tomber: il oublia Peter Schulz.
Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant les passants; il monta jusqu'au vieux château, sur la colline, au-dessus de la ville, et il revenait, navré, quand, de ses yeux perçants qui voyaient de très loin, il aperçut à quelque distance un homme couché dans un pré, à l'ombre d'un buisson. Il ne connaissait pas Christophe: il ne pouvait savoir si c'était lui. L'homme lui tournait le dos, la tête à moitié enfouie dans l'herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour du pré, le cœur battant:
--C'est lui... Non, ce n'est pas lui...
Il n'osait pas l'appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter la première phrase du _Lied_ de Christophe:
_Auf! Auf!_... (Debout! Debout!...)
Christophe ressauta, comme un poisson hors de l'eau, et il cria la suite à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des herbes dans les cheveux. Ils s'interpellèrent tous deux par leurs noms, et coururent l'un à l'autre. Schulz enjamba le fossé de la route, Christophe sauta par dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide bonté de cette âme, et se prit à l'aimer. Avant d'être arrivés, ils s'étaient déjà confié une multitude de choses.
En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était parti à la recherche de Christophe, attendait tranquillement. On servit le café au lait. Mais Christophe dit qu'il avait déjeuné dans une auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était un vrai chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays n'eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s'en amusa en secret, et il l'en aima davantage. Afin de le consoler, il lui certifia qu'il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il le lui prouva.
Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires, d'une façon humoristique: il avait l'air d'un écolier en vacances. Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur.
L'entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unissait tous trois d'un lien secret: la musique de Christophe. Schulz mourait d'envie d'entendre Christophe jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il n'osait le lui demander. Tout en causant, Christophe arpentait la chambre. Schulz guettait ses pas, quand il passait près du piano ouvert; et il faisait des vœux pour qu'il s'y arrêtât. Kunz avait la même pensée. Ils eurent un battement de cœur, lorsqu'ils le virent s'asseoir machinalement sur le tabouret du piano, sans cesser de parler, puis, sans regarder l'instrument, promener ses mains au hasard sur les touches. Comme Schulz s'y attendait, à peine Christophe eut-il fait deux ou trois arpèges, que le son s'empara de lui: il continua d'enchaîner des accords, en causant; puis, ce furent des phrases entières; et alors, il se tut, et commença à jouer. Les vieux échangèrent un coup d'œil d'intelligence, malicieux et heureux.
--Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en jouant un de ses _Lieder._
--Si je le connais! dit Schulz, ravi.
Christophe, sans s'interrompre, dit, en tournant à demi la tête:
--Hé! Il n'est pas très bon, votre piano!
Le vieux fut très contrit. Il s'excusa:
--Il est vieux, dit-il humblement, il est comme moi.
Christophe se retourna tout à fait, regarda le vieillard qui semblait demander pardon de sa vieillesse, et lui prit les deux mains, en riant. Il contemplait ses yeux candides:
--Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi.
Schulz riait d'un bon rire, et parlait de son vieux corps, de ses infirmités.
--Ta ta ta! dit Christophe, il ne s'agit pas de cela; je sais ce que je dis. Est-ce que ce n'est pas vrai, Kunz?
(Il avait déjà supprimé le: «Monsieur».)
Kunz approuvait, de toutes ses forces.
Schulz essayait d'associer à sa cause celle de son vieux piano.
--Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement.
Et il les toucha:--quatre ou cinq notes assez fraîches, une demi-octave, dans le registre moyen de l'instrument. Christophe comprit que c'était un vieil ami pour lui, et il dit gentiment,--pensant aux yeux de Schulz:
--Oui, il a encore de jolis yeux.
La figure de Schulz s'éclaira. Il s'embarqua dans un éloge embrouillé de son vieux piano, mais se tut aussitôt: car Christophe s'était remis à jouer. Les _Lieder_ succédaient aux _Lieder_; Christophe chantait à mi-voix. Schulz, les yeux humides, suivait chacun de ses mouvements. Kunz, les mains croisées sur son ventre, fermait les yeux pour mieux jouir. De temps en temps, Christophe se retournait, radieux, vers les deux vieilles gens, qui étaient dans le ravissement; et il disait, avec un enthousiasme naïf, dont ils ne pensaient pas à rire:
--Hein! Est-ce beau!... Et cela! Qu'est-ce que vous en dites?... Et celui-là!... Celui-là est le plus beau de tous...--Maintenant je vais vous jouer quelque chose, qui va vous ravir au septième ciel...
Comme il terminait un morceau rêveur, le coucou de la pendule se mit à sonner. Christophe bondit, et cria de colère. Kunz, réveillé en sursaut, roulait de gros yeux effarés. Schulz ne comprenait pas d'abord. Puis, quand il vit Christophe montrer le poing à l'oiseau qui saluait, et crier qu'au nom du ciel on emportât de là cet idiot, ce spectre ventriloque, il trouva pour la première fois de sa vie, que ce bruit était en effet intolérable; et, prenant une chaise, il voulut grimper dessus, pour décrocher le trouble-fête. Mais il faillit tomber, et Kunz l'empêcha de remonter; il appela Salomé. Elle arriva sans se presser, suivant son habitude, et fut stupéfaite de se voir mettre sur les bras l'horloge, que Christophe impatient avait décrochée lui-même.
--Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? demandait-elle.
--Ce que tu voudras. Emporte! Qu'on ne le revoie plus ici! disait Schulz, non moins impatient que Christophe.
Il se demandait comment il avait pu supporter si longtemps cette horreur.
Salomé pensa que décidément ils étaient tous toqués.
La musique reprit. Les heures passaient. Salomé vint annoncer que le dîner était servi. Schulz lui fit faire silence. Elle revint dix minutes après, puis, de nouveau encore, dix minutes après: cette fois, elle était hors d'elle, et, bouillant de colère, en tâchant d'avoir l'air impassible, elle se planta au milieu de la chambre, et, malgré les gestes désespérés de Schulz, elle demanda, d'une voix de trompette:
--«Si ces messieurs aimaient mieux manger leur dîner froid ou brûlé; que, pour elle, cela lui était égal; elle attendait leurs ordres.»
Schulz, confus de l'algarade, voulut faire une scène à sa servante; mais Christophe éclata de rire, Kunz l'imita, et Schulz finit par faire comme eux. Salomé, satisfaite de l'effet produit, tourna les talons, de l'air d'une reine qui veut bien pardonner à ses sujets repentants.
--Voilà une gaillarde! disait Christophe, se levant du piano. Elle a raison. Rien d'insupportable comme un public qui arrive au milieu du concert.
Ils se mirent à table. C'était un repas énorme et succulent. Schulz avait stimulé l'amour-propre de Salomé, qui ne demandait qu'un prétexte pour étaler son art. Elle ne manquait pas d'occasions de le produire. Les vieux amis étaient prodigieusement gourmands. Kunz était un autre homme à table; il s'épanouissait comme un soleil: il eût pu servir d'enseigne pour un restaurateur. Schulz n'était pas moins sensible à la bonne chère; mais sa mauvaise santé l'obligeait à plus de retenue. Il est vrai qu'il n'en tenait pas compte, le plus souvent; et il le payait. Dans ce cas, il ne se plaignait pas: s'il était malade, au moins il savait pourquoi. Il avait, comme Kunz, des recettes culinaires, héritées, de père en fils, depuis des générations. Salomé avait donc l'habitude d'opérer pour des connaisseurs. Mais, cette fois, elle s'était ingéniée pour rassembler en un seul programme tous ses chefs-d'œuvre à la fois: c'était comme une exposition de cette inoubliable cuisine rhénane, honnête, point frelatée, avec tous, ses parfums de toutes herbes, et ses épaisses sauces, ses potages substantiels, ses pot-au-feu modèles, ses carpes monumentales, ses choucroutes, ses oies, ses gâteaux de ménage, ses pains à l'anis et au cumin. Christophe s'extasiait, la bouche pleine, et mangeait comme un ogre; il avait la capacité formidable de son père et de son grand-père, qui eussent englouti une oie entière. D'ailleurs, il pouvait aussi bien vivre, pendant une semaine, de pain et de fromage, que manger à crever, si l'occasion s'en offrait. Schulz, cordial et cérémonieux, le considérait avec des yeux attendris, et l'arrosait de vins du Rhin. Kunz, rutilant, reconnaissait en lui un frère. La large face de Salomé riait de contentement.--Au premier instant, elle avait été déçue, quand Christophe était entré. Schulz lui en avait tellement parlé, à l'avance, qu'elle se l'était figuré sous les traits d'une Excellence, chargée de titres et d'honneurs. En le voyant, elle s'était exclamée:
--Ça n'est que ça?
Mais, à table, Christophe conquit ses bonnes grâces; elle n'avait vu personne qui rendît aussi brillamment justice à ses talents. Au lieu de retourner dans sa cuisine, elle restait sur le seuil de la porte à regarder Christophe, qui disait des folies, sans perdre un coup de dent; et, les poings sur les hanches, elle riait aux éclats. Tous étaient dans la joie. Il n'y avait qu'un point noir dans leur bonheur: Pottpetschmidt n'était pas là. Ils y revenaient souvent:
--Ah! s'il était ici! C'était lui qui mangeait! C'était lui qui buvait! C'était lui qui chantait!
Ils ne tarissaient pas d'éloges.
--«Si Christophe pouvait l'entendre!... Mais peut-être pourrait-il. Pottpetschmidt serait revenu, ce soir, cette nuit au plus tard...»
--Oh! cette nuit, je serai loin, dit Christophe.
La figure radieuse de Schulz s'assombrit.
--Comment, loin! fit-il, d'une voix tremblante. Mais vous ne partez pas?
--Mais si! dit gaiement Christophe, je reprends le train, ce soir.
Schulz fut désolé. Il avait compté que Christophe passerait plusieurs nuits, dans sa maison. Il balbutiait:
--Non, non, ce n'est pas possible!...
Kunz répétait:
--Et Pottpetschmidt!...
Christophe les regarda tous deux: la déception, qui se peignait sur leurs bonnes faces amies, le toucha; il dit:
--Comme vous êtes gentils!... Je partirai demain matin. Voulez-vous?
Schulz lui saisit la main.
--Ah! fit-il, quel bonheur! Merci! Merci!
Il était comme un enfant, à qui demain semble si loin, si loin qu'il n'y a pas à y penser. Christophe ne partait pas aujourd'hui, tout le jour leur appartenait, ils passeraient toute la soirée ensemble, il dormirait sous son toit: voilà tout ce que voyait Schulz; il ne voulait pas regarder plus loin.
La gaieté reprit. Schulz se leva tout à coup, prit un air solennel, et porta un toast ému et emphatique à son hôte, qui lui avait fait l'immense joie et l'honneur de visiter sa petite ville et son humble maison; il but à son heureux retour, à ses succès, à sa gloire, à tout le bonheur de la terre, qu'il lui souhaitait de toute son âme. Ensuite, il porta un autre toast à «la noble musique»,--un autre à son vieil ami Kunz,--un autre au printemps;--et il n'oublia pas non plus Pottpetschmidt. Kunz but à son tour à Schulz et à quelques autres; et Christophe, pour mettre fin aux toasts, but à dame Salomé, qui en devint cramoisie. Après quoi, sans laisser aux orateurs le temps de riposter, il entama une chanson connue, que les deux vieux reprirent avec lui, puis après celle-là une autre, et encore une autre à trois voix, où il était question d'amitié, de musique et de vin: le tout accompagné de rires retentissants et du tintement des verres qui trinquaient constamment.
Il était trois heures et demie, quand ils se levèrent de table. Ils étaient un peu lourds. Kunz s'affala dans un fauteuil; il eût volontiers fait une somme. Schulz avait les jambes cassées de ses émotions du matin, non moins que de ses toasts. Tous deux espéraient que Christophe se remettrait au piano et jouerait pendant des heures. Mais le terrible garçon, tout gaillard et dispos, après avoir frappé trois ou quatre accords sur le piano, le ferma brusquement, regarda par la fenêtre, et demanda si on ne pourrait pas faire un tour jusqu'au souper. La campagne l'attirait. Kunz montra peu d'enthousiasme; mais Schulz trouva sur-le-champ que l'idée était excellente, et qu'il fallait faire voir à leur hôte la promenade des _Schönbuchwälder._ Kunz fit un peu la grimace; mais il ne protesta point, et se leva avec les autres: il était aussi désireux que Schulz de montrera Christophe les beautés du pays.
Ils sortirent. Christophe avait pris le bras de Schulz, et le faisait marcher plus vite que le vieux n'eût voulu. Kunz suivait, en s'épongeant. Ils péroraient gaiement. Les gens, sur le seuil de leurs portes, les regardaient passer, et trouvaient que _Herr Professor_ Schulz avait l'air d'un jeune homme. Au sortir de la ville, ils prirent à travers prés. Kunz se plaignait de la chaleur. Christophe, sans pitié, trouvait que l'air était exquis. Par bonheur pour les deux vieilles gens, on s'arrêtait à tout instant pour discuter, et la conversation faisait oublier la longueur du chemin. On entra dans les bois. Schulz récita des vers de Gœthe et de Mœrike. Christophe aimait beaucoup les vers; mais il n'en pouvait retenir aucun: il s'abandonnait, en les écoutant, à une rêverie vague, où des musiques se substituaient aux mots et les faisaient oublier. Il admirait la mémoire de Schulz. Quelle différence entre la vivacité d'esprit de ce vieillard malade, presque impotent, enfermé dans sa chambre une partie de l'année, enfermé dans sa ville de province sa vie presque tout entière,--et Hassler, qui, jeune, célèbre, au cœur du mouvement artistique, et parcourant l'Europe pour ses tournées de concerts, ne s'intéressait à rien et ne voulait rien connaître! Non seulement Schulz était au courant de toutes les manifestations de l'art présent, que connaissait Christophe; mais il savait une quantité de choses sur des musiciens passés ou étrangers, dont Christophe n'avait jamais entendu parler. Sa mémoire était une citerne profonde, où toutes les belles eaux du ciel avaient été recueillies. Christophe ne se lassait pas d'y puiser; et Schulz était heureux de l'intérêt de Christophe. Il avait rencontré parfois des auditeurs complaisants, ou des élèves dociles; mais il avait toujours manqué d'un cœur jeune et ardent, avec qui il pût partager les enthousiasmes, dont il était gonflé jusqu'à en étouffer.
Ils étaient les meilleurs amis du monde, quand le vieux eut la maladresse de dire son admiration pour Brahms. Christophe se mit dans une colère froide: il lâcha le bras de Schulz, et dit d'un ton cassant que qui aimait Brahms ne pouvait être son ami. Cela jeta une douche sur leur joie. Schulz, trop timide pour discuter, trop honnête pour mentir, balbutiait, tâchait de s'expliquer. Mais Christophe l'arrêta par un:
--Assez! tranchant qui n'admettait pas de réplique. Il y eut un silence glacial. Ils continuèrent de marcher. Les deux vieillards n'osaient passe regarder. Kunz, après avoir toussoté, essaya de renouer la conversation et de parler des bois et du beau temps; mais Christophe, boudeur, laissait tomber l'entretien et ne répondait que par monosyllabes. Kunz, ne trouvant pas d'écho de ce côté, tâcha, pour rompre le silence, de causer avec Schulz; mais Schulz avait la gorge serrée, il ne pouvait parler. Christophe le regardait du coin de l'œil, et il avait envie de rire: il lui avait déjà pardonné. Il ne lui en avait jamais voulu sérieusement; il trouvait même qu'il était un animal de contrister ce pauvre vieux; mais il abusait de son pouvoir et il ne voulait pas avoir l'air de revenir sur ce qu'il avait dit. Ils restèrent ainsi jusqu'à la sortie du bois: on n'entendait plus que les pas traînants des deux vieux déconfits; Christophe sifflotait et semblait ne pas les voir. Soudain, il n'y tint plus. Il éclata de rire, se retourna vers Schulz, et lui empoigna les bras dans ses solides mains:
--Mon bon cher vieux Schulz! fit-il, en le regardant affectueusement, est-ce beau! est-ce beau!...
Il parlait de la campagne et de la belle journée; mais ses yeux qui riaient semblaient dire:
--Tu es bon. Je suis une brute. Pardonne-moi! Je t'aime bien.
Le cœur du vieux se fondit. C'était comme si le soleil était revenu après une éclipse. Il fut, un moment encore, avant de pouvoir articuler un mot. Christophe lui avait repris le bras et causait plus amicalement que jamais: dans son entrain, il avait doublé le pas, sans faire attention qu'il exténuait ses deux compagnons. Schulz ne se plaignait pas; il ne s'apercevait même pas de la fatigue, tant il était content. Il savait qu'il paierait toutes ses imprudences de la journée; mais il se disait:
--Tant pis pour demain! Quand il sera parti, j'aurai bien le temps de me reposer.
Mais Kunz, moins exalté, suivait à quinze pas, en faisant une mine piteuse. Christophe s'en aperçut enfin. Il s'excusa, tout confus, et il offrit de s'étendre dans une prairie, à l'ombre des peupliers. Schulz, naturellement, acquiesçait, sans se demander si sa bronchite y trouverait son compte. Heureusement, Kunz y songea pour lui; ou, du moins, il donna ce prétexte pour ne pas s'exposer, en nage comme il était, à la fraîcheur des prés. Il proposa d'aller reprendre à une station voisine le train qui ramenait en ville. Ainsi fut fait. Malgré leur fatigue, ils durent hâter le pas, pour n'être pas en retard, et ils arrivèrent en gare, juste au moment où le train y entrait.
À leur vue, un gros homme s'élança à la portière d'un wagon, et mugit les noms de Schulz et de Kunz, en les accompagnant de la liste de tous leurs titres et qualités, et en agitant les bras comme un fou. Schulz et Kunz répondirent en criant et remuant aussi les bras; ils se précipitèrent vers le compartiment du gros homme, qui accourait à leur rencontre, en bousculant ses compagnons de route. Christophe, ahuri, suivait en courant, et il demandait:
--Quoi donc?
Et les autres, exultants, criaient:
--C'est Pottpetschmidt!