Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 17
À cette même heure,--vers six heures du soir,--une lettre de Hassler arrivait pour Christophe, à son hôtel. La visite de Christophe avait remué bien des choses en lui. Pendant toute l'après-midi, il y avait songé avec amertume, et non sans sympathie pour le pauvre garçon qui était venu à lui avec une telle ardeur d'affection, et qu'il avait reçu d'une façon glaciale. Il se reprochait son accueil. À vrai dire, ce n'avait été de sa part qu'un de ces accès de bouderie quinteuse, dont il était coutumier. Il pensa le réparer, en envoyant à Christophe, avec un billet pour l'Opéra, un mot qui lui donnait rendez-vous, à l'issue de la représentation.--Christophe n'en sut jamais rien. En ne le voyant pas venir, Hassler pensa:
--Il est fâché. Tant pis pour lui!
Il haussa les épaules, et n'en chercha pas plus long. Le lendemain, il ne pensait plus à lui.
Le lendemain, Christophe était loin de lui,--si loin que toute l'éternité n'eût pas suffi à les rapprocher l'un de l'autre. Et tous deux étaient seuls pour jamais.
Peter Schulz avait soixante-quinze ans. Il était de santé délicate, et l'âge ne l'avait pas épargné. Assez grand, mais voûté, la tête penchée sur la poitrine, il avait les bronches faibles, et respirait avec peine. Asthme, catarrhe, bronchite, s'acharnaient après lui: et la trace des luttes qu'il lui fallait subir,--bien des nuits, assis dans son lit, le corps courbé en avant, et trempé de sueur, pour tâcher de faire entrer un souffle d'air dans sa poitrine qui étouffait,--était gravée dans les plis douloureux de sa longue figure, maigre et rasée. Le nez était long et un peu gonflé au sommet. Des rides profondes, partant du dessous des yeux, coupaient transversalement les joues creusées par les vides de la mâchoire. L'âge et les infirmités n'avaient pas été les seuls sculpteurs de ce pauvre masque délabré; les chagrins de la vie y avaient eu part aussi.--Et malgré tout, il n'était pas triste. La grande bouche tranquille avait une bonté sereine. Mais c'étaient surtout les yeux qui donnaient à ce vieux visage une douceur touchante: ils étaient d'un gris-clair limpide et transparent; ils regardaient bien en face, avec calme et candeur; ils ne cachaient rien de l'âme: on eût pu lire au fond.
Sa vie avait été pauvre en événements. Il était seul depuis des années. Sa femme était morte. Elle n'était pas très bonne, pas très intelligente, pas du tout belle. Mais il en conservait un souvenir attendri. Il y avait vingt-cinq ans qu'il l'avait perdue: et, pas un soir depuis, il ne s'était endormi, sans un petit entretien mental, triste et tendre, avec elle; il l'associait à chacune de ses journées.--Il n'avait pas eu d'enfant: c'était le grand regret de sa vie. Il avait reporté son besoin d'affection sur ses élèves, auxquels il était attaché, comme un père à ses fils. Il avait trouvé peu de retour. Un vieux cœur peut se sentir très près d'un jeune cœur, et presque du même âge: il sait combien sont brèves les années qui l'en séparent. Mais le jeune homme ne s'en doute point: le vieillard est pour lui un homme d'une autre époque: au reste, il est absorbé par trop de soucis immédiats, et il détourne instinctivement les yeux du but mélancolique de ses efforts. Le vieux Schulz avait rencontré parfois quelque reconnaissance chez des élèves, touchés par l'intérêt vif et frais qu'il prenait à tout ce qui leur arrivait d'heureux ou de malheureux: ils venaient le voir de temps en temps; ils lui écrivaient, pour le remercier, quand ils quittaient l'université; certains lui écrivaient encore, une ou deux fois, les années suivantes. Puis, le vieux Schulz n'entendait plus parler d'eux, sinon par les journaux, qui lui faisaient connaître l'avancement de tel ou tel: et il se réjouissait de leurs succès, comme si c'étaient les siens. Il ne leur en voulait pas de leur silence: il y' trouvait mille excuses; il ne doutait point de leur affection, et prêtait aux plus égoïstes les sentiments qu'il avait pour eux.
Mais ses livres étaient pour lui le meilleur des refuges: ils n'étaient point oublieux, ni trompeurs. Les âmes, qu'il chérissait en eux, étaient maintenant sorties du flot du temps: elles étaient immuables, fixées pour l'éternité dans l'amour qu'elles inspiraient et qu'elles semblaient ressentir, qu'elles rayonnaient à leur tour sur ceux qui les aimaient. Professeur d'esthétique et d'histoire de la musique, il était comme un vieux bois, vibrant de chants d'oiseaux. Certains de ces chants résonnaient très loin, ils venaient du fond des siècles: ils n'étaient pas les moins doux et les moins mystérieux. Il en était d'autres qui lui étaient familiers et intimes: c'étaient de chers compagnons; chacune de leurs phrases lui rappelait des joies et des douleurs de sa vie passée, consciente ou inconsciente:--(car sous chacun des jours que la lumière du soleil éclaire, d'autres jours se déroulent, qu'éclaire une lumière inconnue.)--Il y en avait enfin qu'on n'avait jamais entendus encore, et qui disaient des choses qu'on attendait depuis longtemps, dont on avait besoin: le cœur s'ouvrait pour les recevoir, comme la terre sous la pluie. Ainsi, le vieux Schulz écoutait, dans le silence de sa vie solitaire, la forêt pleine d'oiseaux; et, comme le moine de la légende, endormi dans l'extase du chant de l'oiseau magique, les années passaient pour lui, et le soir de la vie était venu; mais il avait toujours son âme de vingt ans.
Il n'était pas seulement riche de musique. Il aimait les poètes,--les anciens et les nouveaux. Il avait une prédilection pour ceux de son pays, surtout pour Gœthe; mais il aimait aussi ceux des autres pays. Il était instruit et lisait plusieurs langues. Il était, d'esprit, un contemporain de Herder et des grands _Weltbürger_--des «citoyens du monde», de la fin du dix-huitième siècle. Il avait vécu les années d'âpres luttes qui précédèrent et suivirent 70, enveloppé de leur vaste pensée. Et, quoiqu'il adorât l'Allemagne, il n'en était pas «glorieux». Il pensait, avec Herder, qu'«_entre tous les glorieux, le glorieux de sa nationalité est un sot accompli_», et avec Schiller, que «_c'est un bien pauvre idéal de n'écrire que pour une seule nation_». Son esprit était parfois timide; mais son cœur était d'une largeur admirable, et prêt à accueillir avec amour tout ce qui était beau dans le monde. Peut-être était-il trop indulgent pour la médiocrité; mais son instinct n'avait point de doute sur ce qui était le meilleur; et s'il n'avait pas la force de condamner les faux artistes que l'opinion publique admirait, il avait toujours celle de défendre les artistes originaux et forts que l'opinion publique méconnaissait. Sa bonté l'abusait souvent: il tremblait de commettre une injustice; et, quand il n'aimait pas ce que d'autres aimaient, il ne doutait point que ce ne fût lui qui se trompât; et il finissait par l'aimer. Il lui était si doux d'aimer! L'amour et l'admiration étaient encore plus nécessaires à sa vie morale que l'air à sa misérable poitrine. Aussi, quelle reconnaissance il avait pour ceux qui lui en offraient une occasion nouvelle!--Christophe ne pouvait se douter de ce que ses _Lieder_ avaient été pour lui. Il était bien loin de les avoir sentis lui-même aussi vivement, quand il les avait créés. C'est que pour lui ces chants n'étaient que quelques étincelles jaillies de la forge intérieure: il en jaillirait bien d'autres! Mais pour le vieux Schulz, c'était tout un monde qui se révélait, d'un seul coup,--tout un monde à aimer. Sa vie en avait été illuminée.
Depuis un an, il avait dû résigner ses fonctions à l'Université: sa santé de plus en plus précaire ne lui permettait plus de professer. Il était malade, et au lit, quand le libraire Wolf lui fit porter, comme il en avait l'habitude, un paquet des dernières nouveautés musicales qu'il avait reçues, et où se trouvaient, cette fois, les _Lieder_ de Christophe. Il était seul. Nul parent auprès de lui; le peu de famille qu'il avait était mort depuis longtemps. Il était livré aux soins d'une vieille bonne, qui abusait de sa faiblesse, pour lui imposer tout ce qu'elle voulait. Deux ou trois amis, guère moins âgés que lui, venaient le voir de temps en temps; mais ils n'étaient pas non plus d'une très bonne santé; et, quand le temps était mauvais, ils se tenaient clos aussi et espaçaient leurs visites. Justement, c'était l'hiver alors, les rues étaient couvertes d'une neige qui fondait: Schulz n'avait vu personne, de tout le jour. Il faisait sombre dans la chambre: un brouillard jaune était tendu contre les vitres, comme un écran, et murait les regards: la chaleur du poêle était lourde et fatigante. De l'église voisine, un vieux carillon du dix-septième siècle chantait, tous les quarts d'heure, d'une voix boiteuse et horriblement fausse, des bribes de chorals monotones, dont la jovialité paraissait un peu grimaçante, quand on n'était pas très gai, soi-même. Le vieux Schulz toussait, le dos appuyé contre une pile d'oreillers. Il essayait de relire Montaigne, qu'il aimait; mais cette lecture ne lui faisait pas aujourd'hui autant de plaisir qu'à l'ordinaire; il avait laissé tomber le livre, il respirait avec peine, et rêvait. Le paquet de musique était là, sur son lit: il n'avait pas le courage de l'ouvrir; il se sentait le cœur triste. Enfin, il soupira, et, après avoir défait très soigneusement la ficelle, il remit ses lunettes, et commença de lire les morceaux de musique. Sa pensée était ailleurs: elle revenait à des souvenirs qu'il voulait écarter.
Ses yeux tombèrent sur un vieux cantique, dont Christophe avait repris les paroles à un naïf et pieux poète du dix-septième siècle, en renouvelant leur expression: le _Christliches Wanderlied_ (chant du voyageur chrétien) de Paul Gerhardt.
_Hoff, o du arme Seele, Hoff und sei unverzagt!_ . . . . . . . . . . _Erwarte nur der Zeit, So wirst du schon erblicken Die Sonn der schönsten Freud._
«Espère, pauvre âme, espère, et sois intrépide! . . . . . . . . . . Attends seulement, attends: voici que tu vas voir le soleil de la belle Joie!»
Le vieux Schulz connaissait bien ces candides paroles; mais jamais elles ne lui avaient parlé ainsi... Ce n'était plus la tranquille piété, qui calme et endort l'âme par sa monotonie. C'était une âme comme la sienne, c'était son âme même, mais plus jeune et plus forte, qui souffrait, qui voulait espérer, qui voulait voir la Joie, qui la voyait. Ses mains tremblaient, de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il continua:
_Auf, auflgieb deinem Schmerze Und Sorgen gute Nacht! Lass fahren, was das Herze Betrübt und traurig macht!_
«Debout, debout! dis à ta douleur et à tes soucis bonne nuit! Laisse partir ce qui trouble le cœur et qui l'attriste!»
Christophe communiquait à ces pensées une jeune ardeur intrépide, dont le rire héroïque rayonnait dans ces derniers vers confiants et naïfs:
_Bist du doch nicht Regente, Der alles führen soll, Gott sitzt im Regimente, Und führet alles wohl._
«Ce n'est pas toi qui règnes et qui dois tout conduire. C'est Dieu. Dieu est le roi, Il mène tout comme il doit!»
Et quand venait cette strophe de superbe défi, qu'il avait, avec son insolence de jeune barbare, arrachée tranquillement de sa place primitive dans l'ensemble du poème, pour en faire la conclusion de son _Lied_:
_Und ob gleich alle Teufel Hier wollten widerstehn, So wird doch ohne Zweifel Gott nicht zurücke gehen:_
_Was er ihm vor genommen, Und was er haben will, Das muss doch endlich kommen Zu seinem Zweck und Ziel._
«Et quand bien tous les diables voudraient s'y opposer, sois calme, ne doute pas! Dieu ne reculera point.
Ce qu'il a décidé, ce qu'il veut accomplir, cela sera, cela se fera, Il viendra à ses fins!»
... alors, c'était un transport d'allégresse, l'ivresse de la bataille, un triomphe d'_Imperator_ romain.
Le vieillard tremblait de tout son corps. Il suivait, haletant, l'impétueuse musique, comme un enfant qu'un compagnon entraîne dans sa course, en le tenant par la main. Son cœur battait. Ses larmes ruisselaient. Il bégayait:
--Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...
Il se mit à sangloter, et il riait. Il était heureux. Il suffoquait. Il fut pris d'une terrible quinte de toux. Salomé, la vieille servante, accourut, et elle crut que le vieux allait y passer. Il continuait de pleurer, de tousser, et de répéter:
--Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... et, dans les courts moments de répit, entre deux accès de toux, il riait d'un petit rire aigu et doux.
Salomé pensa qu'il devenait fou. Quand elle finit par comprendre la cause de cette agitation, elle le gronda rudement:
--S'il est possible de se mettre dans un état pareil pour une sottise!... Donnez-moi cela! Je l'emporte. Vous ne le verrez plus.
Mais le vieux tenait bon, toujours toussant; et il criait à Salomé de le laisser tranquille. Comme elle insistait, il se mit en fureur, il jurait, et il s'étranglait dans ses jurements. Jamais elle ne l'avait vu se fâcher et oser lui tenir tête. Elle en fut ébahie, et elle lâcha prise; mais elle ne lui ménagea pas les paroles sévères: elle le traita de vieux fou, elle dit qu'elle avait cru jusqu'à présent avoir affaire à un homme bien élevé, mais qu'elle voyait maintenant qu'elle s'était trompée, qu'il disait des blasphèmes à faire rougir un charretier, que les yeux lui sortaient de la tête, et que s'ils étaient des pistolets, ils l'auraient tuée... Elle en avait pour longtemps à continuer cette chanson, s'il ne s'était soulevé, furieux, sur ses oreillers, et ne lui avait crié:
--Sortez! d'un ton si péremptoire qu'elle partit en faisant battre la porte. Elle déclara qu'il pourrait bien l'appeler maintenant, qu'elle ne se dérangerait pas, qu'elle le laisserait claquer tout seul.
Alors, le silence retomba de nouveau dans la chambre où la nuit s'étendait. De nouveau, le carillon égrena dans la paix du soir ses sonneries placides et grotesques. Un peu honteux de sa colère, le vieux Schulz, immobile, étendu sur le dos, attendait, haletant, que le tumulte de son cœur s'apaisât: il serrait sur sa poitrine les précieux _Lieder_, et il riait comme un enfant.
Il passa les journées solitaires qui suivirent dans une sorte d'extase. Il ne pensait plus à son mal, à l'hiver, à la triste lumière, à sa solitude. Tout était lumineux et aimant autour de lui. Près de la mort, il se sentait revivre dans la jeune âme d'un ami inconnu.
Il tâchait de se figurer Christophe. Il ne le voyait pas du tout comme il était. Il l'imaginait tel que lui-même eût voulu être: blond, mince, les yeux bleus, parlant d'une voix un peu faible et voilée, doux, timide et tendre. Mais quel qu'il fût, il était toujours prêt à l'idéaliser. Il idéalisait tout ce qui l'entourait: ses élèves, ses voisins, ses amis, sa vieille bonne. Sa douceur affectueuse et son manque de critique,--en partie volontaire, pour écarter toute pensée troublante,--tissaient autour de lui des images sereines et pures, comme la sienne. C'était un mensonge de bonté, dont il avait besoin pour vivre. Il n'en était pas tout à fait dupe; et souvent, dans son lit, la nuit, il soupirait en songeant à mille petites choses, arrivées dans le jour, qui contredisaient son idéalisme. Il savait bien que la vieille Salomé se moquait de lui, derrière son dos, avec les commères du quartier, et qu'elle le volait régulièrement dans ses comptes de chaque semaine. Il savait bien que ses élèves étaient obséquieux, tant qu'ils avaient besoin de lui, puis, qu'après qu'ils avaient reçu de lui tous les services qu'ils en pouvaient attendre, ils le laissaient de côté. Il savait que ses anciens collègues de l'Université l'avaient tout à fait oublié, depuis qu'il avait pris sa retraite, et que son successeur le pillait dans ses articles, sans le nommer, ou en le nommant d'une façon perfide, pour citer de lui une phrase sans valeur et pour relever ses erreurs:--(le procédé est courant dans le monde de la critique).--Il savait que son vieil ami Kunz lui avait encore fait un gros mensonge, cette après-midi, et qu'il ne reverrait jamais les livres que son autre ami, Pottpetschmidt, lui avait empruntés pour quelques jours,--ce qui était douloureux pour quelqu'un qui, comme lui, était attaché à ses livres ainsi qu'à des personnes vivantes. Beaucoup d'autres choses tristes, anciennes ou récentes, lui revenaient a l'esprit; il ne voulait pas y penser; mais elles étaient la quand même: il les sentait. Leur souvenir le traversait parfois, d'une douleur lancinante.
--Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémissait-il, dans le silence de la nuit.--Puis, il écartait les fâcheuses pensées: il les niait; il voulait être confiant, optimiste, croire aux hommes: et il y croyait. Combien de fois ses illusions avaient été brutalement détruites!--Mais il en renaissait d'autres, toujours, toujours... Il ne pouvait s'en passer.
Christophe inconnu devint un foyer lumineux dans sa vie. La première lettre froide et maussade, qu'il reçut de lui, devait lui faire de la peine;--(peut-être, lui en fit-elle);--mais il n'en voulut pas convenir, et il en eut une joie d'enfant. Il était si modeste, il demandait si peu aux hommes que le peu qu'il en recevait suffisait à nourrir son besoin de les aimer et de leur être reconnaissant. Voir Christophe était un bonheur qu'il n'eût jamais osé espérer: car il était maintenant trop vieux pour faire le voyage des bords du Rhin; et, quant à solliciter sa visite, la pensée ne lui en venait même pas.
La dépêche de Christophe lui arriva, le soir, au moment où il se mettait à table. Il ne comprit pas d'abord: la signature lui semblait inconnue, il pensa qu'on s'était trompé, que la dépêche n'était pas pour lui; il la relut trois fois; dans son trouble, ses lunettes ne voulaient pas tenir, la lampe éclairait mal, les lettres dansaient devant ses yeux. Quand il eut compris, il fut si bouleversé qu'il oublia de dîner. Salomé eut beau crier après lui: impossible d'avaler un morceau. Il jeta sa serviette sur la table, sans la plier, comme il ne manquait jamais de faire; il se leva en trébuchant, alla chercher son chapeau et sa canne, et sortit. La première pensée du bon Schulz, en recevant un tel bonheur, avait été de le partager avec d'autres, et d'avertir ses amis de l'arrivée de Christophe.
Il avait deux amis, comme lui mélomanes, à qui il avait réussi à communiquer son enthousiasme pour Christophe: le juge Samuel Kunz, et le dentiste Oscar Pottpetschmidt, qui était un chanteur excellent. Les trois vieux camarades avaient souvent parlé de Christophe, ensemble; et ils avaient joué toute la musique de lui qu'ils avaient pu trouver. Pottpetschmidt chantait, Schulz accompagnait, et Kunz écoutait. Et ils s'extasiaient ensuite pendant des heures. Combien de fois avaient-ils dit, quand ils faisaient de la musique:
--Ah! si Krafft était là!
Schulz riait tout seul, dans la rue, de la joie qu'il avait et de celle qu'il allait faire. La nuit venait; et Kunz habitait dans un petit village, à une demi-heure de la ville. Mais le ciel était clair: c'était un soir d'avril très doux; les rossignols chantaient. Le vieux Schulz avait le cœur inondé de bonheur; il respirait sans oppression, et il avait des jambes de vingt ans. Il marchait allègrement, sans prendre garde aux pierres, contre lesquelles il butait dans l'ombre. Il se rangeait gaillardement sur le côté de la route, à l'arrivée des voitures, et il échangeait un joyeux salut avec le conducteur, qui le considérait avec étonnement, quand la lanterne éclairait en passant le vieillard grimpé sur le talus du chemin.
La nuit était complète, lorsqu'il arriva à la maison de Kunz, à l'entrée du village, dans un petit jardin. Il tambourina à sa porte, et l'appela à tue-tête. Une fenêtre s'ouvrit, et Kunz, effaré, parut. Il essayait de voir dans l'obscurité, et demanda:
--Qui est là? Qu'est-ce qu'on me veut?
Schulz, essoufflé et joyeux, criait:
--Krafft... Krafft vient demain...
Kunz n'y comprenait rien; mais il reconnut la voix:
--Schulz!... Comment! À cette heure? Qu'y a-t-il?
Schulz répéta:
--Il vient demain, demain matin!...
--Quoi? demandait toujours Kunz, ahuri.
--Krafft! cria Schulz.
Kunz resta un moment à méditer le sens de cette parole; puis une exclamation retentissante témoigna qu'il avait compris.
--Je descends! cria-t-il.
La fenêtre se referma. Il parut sur le perron de l'escalier, une lampe à la main, et descendit dans le jardin. C'était un petit vieux bedonnant, avec une grosse tête grise, une barbe rouge, des taches de rousseur sur le visage et sur les mains. Il venait à petits pas, en fumant sa pipe de porcelaine. Cet homme débonnaire et un peu endormi ne s'était jamais fait grands soucis dans sa vie. La nouvelle que lui apportait Schulz n'en était pas moins capable de le faire sortir de son calme; et il agitait ses bras courts et sa lampe, en demandant:
--Quoi? c'est vrai? Il vient?
--Demain matin! répéta Schulz, triomphant, en agitant la dépêche.
Les deux vieux amis allèrent s'asseoir sur un banc, sous la tonnelle. Schulz prit la lampe. Kunz déplia soigneusement la dépêche, lut lentement, à mi-voix: Schulz relisait tout haut, par-dessus son épaule. Kunz regarda encore les indications qui encadraient le télégramme, l'heure de l'envoi, l'heure de l'arrivée, le nombre des mots. Puis, il rendit le précieux papier à Schulz, qui riait d'aise, le regarda en hochant la tête, en répétant:
--Ah! bien!... ah! bien!
Après avoir réfléchi un instant, aspiré et expiré une grosse bouffée de tabac, il posa sa main sur le genou de Schulz, et dit:
--Il faut avertir Pottpetschmidt.
--J'y allais, dit Schulz.
--Je viens avec toi, dit Kunz.
Il rentra pour déposer la lampe, et revint aussitôt. Les deux vieux s'en allèrent, bras dessus bras dessous. Pottpetschmidt habitait à l'autre bout du village. Schulz et Kunz échangeaient des mots distraits, en ruminant la nouvelle. Tout à coup, Kunz s'arrêta, et tapa le sol, de sa canne:
--Ah! tonnerre! fit-il... IL n'est pas ici!...
Il se rappelait maintenant que Pottpetschmidt avait dû partir dans l'après-midi pour une opération, dans une ville voisine, où il devait passer la nuit et séjourner un jour ou deux. Schulz était consterné. Kunz ne l'était pas moins. Ils étaient fiers de Pottpetschmidt; ils eussent voulu s'en faire honneur. Ils restaient au milieu de la route, ne sachant que décider.
--Comment faire? Comment faire? demandait Kunz.
--Il faut absolument que Krafft entende Pottpetschmidt, disait Schulz.
Il réfléchit, et dit:
--Il faut lui envoyer une dépêche.
Ils allèrent au télégraphe, et composèrent ensemble une dépêche longue et émue, à laquelle il était difficile de rien comprendre. Puis, ils revinrent. Schulz calculait:
--Il pourra être encore ici demain matin, en prenant le premier train.
Mais Kunz fit remarquer qu'il était trop tard, et que la dépêche ne lui serait remise sans doute que le lendemain. Schulz hocha la tête; et ils se répétaient:
--Quel malheur!
Ils se séparèrent à la porte de Kunz; car, quelle que fût l'amitié de celui-ci pour Schulz, elle n'allait pas jusqu'à lui faire commettre l'imprudence d'accompagner Schulz hors du village, ne fût-ce qu'un bout de chemin, qu'il lui eût fallu refaire seul, dans la nuit. Il fut convenu que Kunz viendrait dîner, le lendemain, chez Schulz. Schulz regardait le ciel, avec anxiété:
--Pourvu qu'il fasse beau, demain!
Et il eut un poids de moins sur le cœur, quand Kunz, qui passait pour se connaître admirablement en météorologie, dit, après avoir gravement examiné le ciel--(car il n'avait pas moins que Schulz le souci que Christophe vît leur petit pays en beauté):
--Il fera beau, demain.