Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 15
Les excellents Reinhart savaient trouver des moyens plus délicats de prouver leur active amitié. À l'instigation de sa femme, Reinhart, qui lisait à peine les notes de musique, acheta une vingtaine d'exemplaires des _Lieder_ de Christophe,--(les premiers qui fussent sortis de la boutique de l'éditeur);--il les répandit en Allemagne, de différents côtés, parmi ses connaissances universitaires; il en fit envoyer un certain nombre à des libraires de Leipzig et de Berlin, avec qui il était en relations pour ses ouvrages scolaires. Cette initiative touchante et maladroite, dont Christophe ne sut rien, ne donna d'ailleurs aucun fruit, pour le moment. Les _Lieder_ envoyés de côté et d'autre semblèrent avoir fait long feu: personne n'en parla; et les Reinhart, chagrins de cette indifférence, s'applaudissaient d'avoir tenu Christophe en dehors de leurs démarches; car il en aurait eu plus de peine que de réconfort.--Mais, en réalité, rien ne se perd, comme on a tant de fois l'occasion de le constater dans la vie; nul effort ne reste vain. On n'en sait rien, pendant des années; puis, un jour, on s'aperçoit que la pensée a fait son chemin. Les Lieder de Christophe allèrent à petits pas au cœur de quelques braves gens, perdus dans leur province, trop timides, ou trop las, pour le lui dire.
Un seul lui écrivit. Deux ou trois mois après les envois de Reinhart, Christophe reçut une lettre: émue, cérémonieuse, enthousiaste, de formes surannées, elle venait d'une petite ville de Thuringe, et était signée «_Universitätsmusikdirektor Professor Dr_ Peter Schulz ».
Ce fut une grande joie pour Christophe, une plus grande encore pour les Reinhart, quand il ouvrit chez eux la lettre qu'il avait oubliée deux jours dans sa poche. Ils la lurent ensemble. Reinhart échangeait avec sa femme des signes d'intelligence, que ne remarquait pas Christophe. Celui-ci semblait radieux, quand brusquement Reinhart le vit s'assombrir et s'interrompre, au milieu de sa lecture.
--Eh bien, pourquoi t'arrêtes-tu? demanda-t-il.
(Ils se tutoyaient déjà.)
Christophe jeta la lettre sur la table, avec colère.
--Non, c'est trop fort! dit-il.
--Quoi donc?
--Lis!
Il tourna le dos à la table, et s'en alla bouder dans un coin.
Reinhart lut, avec sa femme, et ne trouva que les expressions de l'admiration la plus éperdue.
--Je ne vois pas, dit-il, étonné.
--Tu ne vois pas? Tu ne vois pas?...--cria Christophe, en reprenant la lettre, et en la lui mettant sous les yeux.--Mais tu ne sais donc pas lire? Tu ne vois pas qu'il est aussi un «_Brahmine_»?
Alors seulement, Reinhart remarqua que le _Universitätsmusikdirector_, dans une ligne de sa lettre, comparait les _Lieder_ de Christophe à ceux de Brahms... Christophe se lamentait:
--Un ami! Je trouve enfin un ami!... Et à peine je l'ai gagné que je l'ai déjà perdu!...
Il était suffoqué par la comparaison. Si on l'eût laissé faire, sur-le-champ, il eût répondu par une lettre de sottises. Ou, peut-être, à la réflexion, il se fût cru très sage et très généreux, en ne répondant rien du tout. Heureusement, les Reinhart, tout en s'amusant de sa mauvaise humeur, l'empêchèrent de commettre une absurdité de plus. Ils lui firent écrire un mot de remerciements. Mais ce mot, écrit en rechignant, était froid et contraint. L'enthousiasme de Peter Schulz n'en fut pas ébranlé: il envoya encore deux ou trois lettres, débordantes d'affection. Christophe n'était pas un bon épistolier; et, quoiqu'un peu réconcilié avec l'ami inconnu par le ton de sincérité qu'il sentait à travers ses lignes, il laissa tomber la correspondance. Schulz finit par se taire. Christophe n'y pensa plus.
Il voyait maintenant les Reinhart, chaque jour, et souvent plusieurs fois par jour. Ils passaient presque toutes leurs soirées ensemble. Après une journée, seul, concentré en lui-même, il avait un besoin physique de parler, de dire ce qu'il avait en tête, même si on ne le comprenait pas, de rire avec ou sans raison, de se dépenser, de se détendre.
Il leur faisait de la musique. N'ayant pas d'autre moyen de témoigner sa reconnaissance, il se mettait au piano et jouait pendant des heures. Madame Reinhart n'était pas du tout musicienne, et elle avait grand peine à ne pas bâiller; mais, par sympathie pour Christophe, elle feignait de s'intéresser à ce qu'il jouait. Reinhart, sans être beaucoup plus musicien, était touché, d'une façon matérielle, par certaines pages; et alors, il était remué violemment, jusqu'à en avoir les larmes aux yeux: ce qui lui semblait idiot. Le reste du temps, rien: c'était du bruit pour lui. Règle générale, d'ailleurs: il n'était jamais ému que par ce qu'il y avait de moins bon dans l'œuvre,--des passages tout à fait insignifiants.--Ils se persuadaient tous deux qu'ils comprenaient Christophe; et Christophe voulait se le persuader aussi. Il lui prenait bien de temps en temps une envie malicieuse de se moquer d'eux: il leur tendait des pièges, il leur jouait des choses qui n'avaient aucun sens, d'ineptes pots-pourris; et il leur laissait croire qu'il en était l'auteur. Puis, quand ils avaient bien admiré, il leur avouait la farce. Alors, ils se méfiaient; et, depuis, quand Christophe prenait des airs mystérieux pour leur jouer un morceau, ils s'imaginaient qu'il voulait encore les attraper; et ils le critiquaient. Christophe les laissait dire, faisait chorus, convenait que cette musique ne valait pas le diable, puis, brusquement, s'esclaffait:
--Cré coquins! Comme vous avez raison!... C'est de moi!
Il était heureux, comme un roi, de les avoir trompés. Madame Reinhart, un peu vexée, venait lui donner une petite tape; mais il riait de si bon cœur qu'ils riaient avec lui. Ils ne prétendaient pas à l'infaillibilité. Et comme ils ne savaient plus sur quel pied danser, Lili Reinhart avait pris le parti de tout critiquer, et son mari de tout louer: ainsi, ils étaient bien sûrs que l'un des deux serait toujours de l'avis de Christophe.
C'était moins le musicien qui les attirait en Christophe que le bon garçon, un peu toqué, affectueux et vivant. Le mal qu'ils avaient entendu dire de lui les avait disposés en sa faveur: comme lui, ils étaient oppressés par l'atmosphère de la petite ville; comme lui, ils étaient francs, ils jugeaient par eux-mêmes, et ils le regardaient comme un grand enfant, pas très habile dans la vie et victime de sa franchise.
Christophe ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur ses nouveaux amis; et il était un peu mélancolique de se dire qu'ils ne comprenaient pas le plus profond de son être, que jamais ils ne le comprendraient. Mais il était sevré d'amitié, et il en avait tant besoin qu'il leur gardait une gratitude infinie de vouloir bien l'aimer un peu. L'expérience de cette dernière année l'avait instruit: il ne se reconnaissait plus le droit d'être difficile. Deux ans plus tôt, il n'eût pas été si patient: il se rappelait, avec un remords amusé, sa sévérité à l'égard des braves et ennuyeux Euler. Hélas! comme il était devenu sage!... Il en soupirait un peu. Une voix secrète lui soufflait:
--Oui, mais pour combien de temps?
Cela le faisait sourire, et il était consolé.
Que n'eût-il pas donné pour avoir un ami, un seul qui le comprît et partageât son âme!--Mais bien qu'il fût tout jeune encore, il avait assez d'expérience du monde pour savoir que son vœu était de ceux que la vie réalise le plus difficilement, et qu'il ne pouvait prétendre à être plus heureux que la plupart des vrais artistes qui l'avaient précédé. Il avait appris à connaître l'histoire de quelques-uns d'entre eux. Certains livres, empruntés à la bibliothèque de Reinhart, lui avaient fait connaître les terribles épreuves par où avaient passé les musiciens allemands du dix-septième siècle, et la tranquille constance, dont telle de ces grandes âmes,--la plus grande de toutes: l'héroïque Schütz,--avait fait preuve, poursuivant inébranlablement sa route, au milieu des villes incendiées, des provinces englouties par la peste, de la patrie envahie, foulée aux pieds par les bandes de toute l'Europe et--le pire--brisée, lassée, dégradée par le malheur, n'essayant plus de lutter, indifférente à tout, n'aspirant qu'au repos. Il pensait: «Qui aurait le droit de se plaindre devant un pareil exemple? Ils n'avaient point de public, ils n'avaient point d'avenir; ils écrivaient pour eux seuls et pour Dieu; ce qu'ils écrivaient aujourd'hui, le jour qui allait venir peut-être l'anéantirait. Cependant, ils continuaient d'écrire, et ils n'étaient point tristes: rien ne leur faisait perdre leur bonhomie intrépide; ils se satisfaisaient de leur chant, et ils ne demandaient à la vie que de vivre, de gagner tout juste leur pain, de se décharger de leur pensée dans leur art, et de trouver deux ou trois braves gens, simples, vrais, pas artistes, qui sans doute ne les comprenaient pas, mais qui les aimaient bonnement.--Comment eût-il osé être plus exigeant? Il y a un minimum de bonheur, que l'on peut demander. Mais nul n'a droit à davantage: c'est à soi-même de se donner le surplus; les autres ne vous le doivent pas.»
Ces pensées le rassérénaient; et il en aimait mieux ses braves amis Reinhart. Il ne pensait pas qu'on viendrait lui disputer cette dernière affection.
Il comptait sans la méchanceté des petites villes. Leurs rancunes sont tenaces,--d'autant plus qu'elles n'ont aucun but. Une bonne haine, qui sait ce qu'elle veut, s'apaise quand elle l'a obtenu. Mais des êtres malfaisants par ennui ne désarment jamais; car ils s'ennuient toujours. Christophe était une proie offerte à leur désœuvrement. Il était battu, sans doute; mais il avait l'audace de n'en point paraître accablé. Il n'inquiétait plus personne; mais il ne s'inquiétait de personne. Il ne demandait rien: on ne pouvait rien contre lui. Il était heureux avec ses nouveaux amis, et indifférent à tout ce qu'on disait ou pensait de lui. Cela ne pouvait se supporter.--Madame Reinhart irritait encore plus. L'amitié qu'elle affichait pour Christophe, à l'encontre de toute la ville, semblait, comme son attitude, un défi à l'opinion. La bonne Lili Reinhart ne défiait rien, ni personne: elle ne pensait pas à provoquer les autres; elle faisait ce qui lui semblait bon, sans demander l'avis des autres. C'était la pire provocation.
On était à l'affût de leurs gestes. Ils ne se méfiaient point. L'un extravagant et l'autre écervelée, ils manquaient de prudence, quand ils sortaient ensemble, ou même, à la maison, quand, le soir, ils causaient et riaient, accoudés au balcon. Ils se laissaient aller innocemment à une familiarité de manières, qui devait fournir un aliment à la calomnie.
Un matin, Christophe reçut une lettre anonyme. On l'accusait, en termes bassement injurieux, d'être l'amant de madame Reinhart. Les bras lui en tombèrent. Jamais il n'avait eu la moindre pensée, même de flirt, avec elle: il était trop honnête; il avait pour l'adultère une horreur puritaine: la seule idée de ce partage malpropre lui causait une répulsion. Prendre la femme d'un ami lui eût semblé un crime; et Lili Reinhart eût été la dernière personne du monde avec qui il eût été tenté de le commettre: la pauvre femme n'était point belle, il n'aurait même pas eu l'excuse d'une passion.
Il retourna chez ses amis, honteux et gêné. Il trouva la même gêne. Chacun d'eux avait reçu une lettre analogue; mais ils n'osaient pas se le dire; et, tous trois, s'observant l'un l'autre et s'observant soi-même, ils n'osaient plus ni bouger, ni parler, et ne faisaient que des sottises. Si l'insouciance naturelle de Lili Reinhart reprenait le dessus, un moment, si elle se remettait à rire et dire des extravagances, brusquement un regard de son mari, ou de Christophe, l'interloquait; le souvenir de la lettre lui traversait l'esprit; elle se troublait; Christophe et Reinhart se troublaient aussi. Et chacun pensait:
--Les autres ne savent-ils pas?
Cependant, ils ne s'en disaient rien et tâchaient de vivre comme avant.
Mais les lettres anonymes continuèrent, de plus en plus insultantes, ordurières; elles les jetaient dans un état d'énervement et de honte intolérable. Ils se cachaient, quand ils les recevaient, et ils n'avaient pas la force de les brûler sans les lire: ils les ouvraient d'une main tremblante; le cœur leur manquait en dépliant la page; et, quand ils y lisaient ce qu'ils craignaient d'y lire, avec quelque variation nouvelle sur le même thème,--inventions ingénieuses et ignobles d'un esprit appliqué à nuire,--ils en pleuraient tout bas. Ils s'épuisaient à chercher quel pouvait être le misérable, qui s'attachait à les poursuivre.
Un jour, madame Reinhart, à bout de forces, avoua à son mari la persécution dont elle était victime; et il lui avoua, les larmes aux yeux, qu'il la subissait aussi. En parleraient-ils à Christophe? Ils n'osaient. Il fallait l'avertir pourtant, afin qu'il fût prudent.--Dès les premiers mots que madame Reinhart lui dit, en rougissant, elle vit avec consternation que Christophe recevait aussi des lettres. Cet acharnement dans la méchanceté les affola. Madame Reinhart ne douta plus que la ville entière ne fût dans le secret. Au lieu de se soutenir mutuellement, ils achevèrent de se démoraliser. Ils ne savaient que faire. Christophe parlait d'aller casser la tête à quelqu'un.--Mais à qui? Et puis, ce serait alors que les calomnies auraient beau jeu!... Mettre la police au courant des lettres? Ce serait rendre publiques leurs insinuations... Faire semblant de les ignorer? Ce n'était plus possible. Leurs rapports d'amitié étaient maintenant troublés. Reinhart avait beau avoir une foi absolue en l'honnêteté de sa femme et de Christophe: il les soupçonnait malgré lui. Il sentait la dégradante absurdité des ses soupçons; il s'imposait de laisser seuls ensemble Christophe et sa femme. Mais il souffrait; et sa femme le voyait bien.
Pour elle, ce fut encore pis. Jamais elle n'avait pensé à flirter avec Christophe, pas plus que Christophe avec elle. Les calomnies lui insinuèrent la ridicule idée que Christophe, après tout, avait peut-être pour elle un sentiment amoureux; et, bien qu'il fût à cent lieues de lui en rien montrer, elle crut bon de s'en défendre, non par des allusions précises, mais par des précautions maladroites, que Christophe ne comprit pas d'abord, et qui, lorsqu'il comprit, le mirent hors de lui. C'était bête a pleurer! Lui, amoureux de cette brave petite bourgeoise, bonne, laide et commune!... Et qu'elle le crût!... Et qu'il ne pût pas se défendre, lui dire, dire au mari:
--Allons donc! Soyez tranquilles! Il n'y a pas de danger!...
Mais non, il ne pouvait pas offenser ces excellentes gens. Et il se rendait compte, d'ailleurs, que si elle se défendait d'être aimée par lui, c'était qu'elle commençait secrètement à l'aimer: les lettres anonymes avaient eu ce beau résultat de lui en avoir soufflé l'idée sotte et romanesque.
La situation était devenue si pénible et si niaise qu'il n'était plus possible de continuer. Lili Reinhart, qui, en dépit de ses forfanteries de langage, n'avait aucune force de caractère, perdit la tête devant l'hostilité sourde de la ville. Ils se donnèrent des prétextes honteux pour ne plus se voir:
«Madame Reinhart était souffrante... Reinhart avait à travailler... Ils s'absentaient pour quelques jours...»
Mensonges maladroits, que le hasard prenait un malin plaisir à démasquer.
Plus franc, Christophe dit:
--Séparons-nous, mes pauvres amis. Nous ne sommes pas de force.
Les Reinhart pleurèrent.--Mais ce fut un soulagement pour eux, après qu'ils eurent rompu.
La ville pouvait triompher. Cette fois, Christophe était bien seul. Elle lui avait volé jusqu'au dernier souffle d'air:--l'affection, si humble soit-elle, sans laquelle aucun cœur ne peut vivre.
[Footnote 1: Sobriquet, sous lequel des pamphlétaires allemands désignaient entre eux le Kaiser.]
[Footnote 2: Les anthologies de la littérature française, que Jean-Christophe emprunte à la bibliothèque de ses amis Reinhart, sont:
I.--_Choix de lectures françaises à l'usage des écoles secondaires_, par HUBERT H. WINGERATH, docteur en philosophie, directeur de l'École réale Saint-Jean à Strasbourg.--Deuxième partie: classes moyennes.--7e édition, 1902. Dumont-Schauberg.
II.--L. HERBIG et G. F. BURGUY: _La France littéraire_, remaniée par F. TENDERING, directeur du Real-Gymnasium des Johanneums, Hambourg.--1904. Brunswick.]
_TROISIÈME PARTIE_
LA DÉLIVRANCE
Il n'avait plus personne. Tous ses amis avaient disparu. Le cher Gottfried, qui lui était venu en aide à des heures difficiles et dont il aurait eu tant besoin en ce moment, était parti depuis des mois, et cette fois, pour toujours. Un soir de l'été dernier, une lettre, écrite d'une grosse écriture, et qui portait l'adresse d'un village lointain, avait appris à Louisa que son frère était mort, dans une de ces tournées vagabondes que le petit colporteur s'obstinait à continuer, malgré sa mauvaise santé. On l'avait enterré là-bas, dans le cimetière du pays. La dernière amitié virile et sereine, qui eût été capable de soutenir Christophe, s'était engloutie dans le gouffre. Il restait seul, avec sa mère vieillie et indifférente à sa pensée,--qui ne pouvait que l'aimer, qui ne le comprenait pas. Autour de lui, l'immense plaine allemande, l'océan morne. À chaque effort pour en sortir, il s'enfonçait davantage. La ville ennemie le regardait se noyer...
Comme il se débattait, dans un éclair lui apparut, au milieu de sa nuit, l'image de Hassler, le grand musicien qu'il avait tant aimé, quand il était enfant, et dont la gloire maintenant rayonnait sur tout le pays allemand. Il se souvint des promesses que Hassler lui avait faites autrefois. Et il se raccrocha aussitôt à cette épave avec une vigueur désespérée. Hassler pouvait le sauver! Hassler devait le sauver! Que lui demandait-il? Ni secours, ni argent, ni aide matérielle. Rien, sinon qu'il le comprît. Hassler avait été persécuté comme lui. Hassler était un homme libre. Il comprendrait un homme libre, que la médiocrité allemande poursuivait de ses rancunes et tachait d'écraser. Ils combattaient le même combat.
Aussitôt qu'il eut cette idée, il l'exécuta. Il prévint sa mère qu'il serait absent, huit jours; et il prit, le soir même, le train pour la grande ville du nord de l'Allemagne, où Hassler était _Kapellmeister._ Il ne pouvait plus attendre. C'était le dernier effort pour respirer.
Hassler était célèbre. Ses ennemis n'avaient pas désarmé; mais ses amis criaient qu'il était le plus grand musicien présent, passé, et futur. Il était entouré de partisans et de dénigrants également absurdes. Comme il n'était pas d'une forte trempe, il avait été aigri par ceux-ci, et amolli par ceux-là. Il mettait toute son énergie à faire ce qui était désagréable à ses critiques et pouvait les faire crier; il était comme un gamin qui joue des niches. Ces niches étaient souvent du goût le plus détestable: non seulement, il employait son talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient hérisser les cheveux sur la tête des pontifes; mais il manifestait une prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets bizarres, pour des situations équivoques et scabreuses, en un mot, pour tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la décence ordinaires. Il était content, quand le bourgeois hurlait; et le bourgeois ne s'en faisait pas faute. L'empereur même, qui se mêlait d'art, avec l'insolente présomption des parvenus et des princes, regardait comme un scandale public la renommée de Hassler et ne laissait échapper aucune occasion de manifester à ses œuvres effrontées une indifférence méprisante. Hassler, enragé et enchanté de cette auguste opposition, qui, pour les partis avancés de l'art allemand, était presque devenue une consécration, continuait de plus belle à casser les vitres. À chaque nouvelle sottise, les amis s'extasiaient et criaient au génie.
La coterie de Hassler se composait surtout de littérateurs, de peintres, et de critiques décadents, qui avaient assurément le mérite de représenter le parti de la révolte contre la réaction--éternellement menaçante dans l'Allemagne du Nord--de l'esprit piétiste et de la morale d'État; mais leur indépendance s'était exaspérée, dans la lutte, jusqu'au ridicule, dont ils n'avaient pas conscience; car si beaucoup d'entre eux ne manquaient point d'un talent assez âpre, ils avaient peu d'intelligence, et encore moins de goût. Ils ne pouvaient plus sortir de l'atmosphère factice, qu'ils s'étaient fabriquée; et, comme tous les cénacles, ils avaient fini par perdre entièrement le sens de la vie réelle. Ils faisaient loi pour eux-mêmes et pour les centaines de nigauds qui lisaient leurs revues et acceptaient bouche bée tout ce qu'il leur plaisait d'édicter. Leur adulation avait été funeste à Hassler, en le rendant trop complaisant pour lui. Il acceptait sans examen toutes les idées musicales qui lui passaient par la tête; et il était intimement persuadé que, quoi qu'il pût écrire d'inférieur à lui-même, c'était supérieur encore au reste des musiciens. De ce que cette pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart des cas, il ne s'ensuivait pas qu'elle fût très saine et propre à faire naître les grandes œuvres. Hassler avait au fond un parfait mépris pour tous, amis et ennemis; et ce mépris amer et goguenard s'étendait à lui-même et à toute la vie. Il s'enfonçait d'autant plus dans son scepticisme ironique qu'il avait cru autrefois a une quantité de choses généreuses et naïves. N'ayant pas eu la force de les défendre contre la lente destruction des jours, ni l'hypocrisie de se persuader qu'il croyait à ce qu'il ne croyait plus, il s'acharnait à en persifler le souvenir. Il avait une nature d'Allemand du Sud, indolente et molle, peu faite pour résister à l'excès de la fortune ou de l'infortune, du chaud ou du froid, et qui a besoin, pour conserver son équilibre, d'une température modérée. Il s'était laissé aller, d'une façon insensible, à jouir paresseusement de la vie: il aimait la bonne chère, les lourdes boissons, les flâneries oisives, et les molles pensées. Son art s'en ressentait, quoiqu'il fût trop bien doué pour que des étincelles de génie n'éclatassent pas encore au milieu de sa musique lâchée, qui s'abandonnait au goût de la mode. Nul ne sentait mieux que lui sa déchéance. À vrai dire, il était le seul qui la sentît,--à de rares moments, que, naturellement, il évitait. Alors, il était misanthrope, absorbé par ses humeurs noires, ses préoccupations égoïstes, ses soucis de santé,--indifférent à tout ce qui avait excité autrefois son enthousiasme ou sa haine.
Tel était l'homme auprès de qui Jean-Christophe venait chercher un réconfort. Avec quel espoir il arriva, par un matin froid et pluvieux, dans la ville où vivait celui qui, à ses yeux, symbolisait en art l'esprit d'indépendance! Il attendait de lui la parole d'amitié et de vaillance, dont il avait besoin pour continuer l'ingrate et nécessaire bataille que tout véritable artiste doit livrer au monde, jusqu'à son dernier souffle, sans désarmer un seul jour: car, comme l'a dit Schiller, «_la seule relation avec le public, dont on ne se repente jamais,--c'est la guerre._»
Christophe était si impatient qu'il prit à peine le temps de déposer son sac dans le premier hôtel venu, près de la gare, avant de courir au théâtre, pour s'informer de l'adresse de Hassler. Hassler habitait assez loin du centre, dans un faubourg de la ville. Christophe prit un tram électrique, en mordant à belles dents un petit pain. Sou cœur battait, en approchant du but.