Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 14

Chapter 143,572 wordsPublic domain

Ils étaient mariés depuis quelques mois, et ces deux laiderons étaient épris l'un de l'autre: ils avaient une façon affectueuse de se regarder, de se parler, de se prendre la main, au milieu de tout ce monde,--qui était comique et touchante. Ce que l'un voulait, l'autre le voulait aussi. Tout de suite, ils invitèrent Christophe à venir souper chez eux, au sortir de la réception. Christophe commença par se défendre, en plaisantant; il disait que, pour ce soir, ce qu'on avait de mieux à faire, c'était d'aller se coucher: on était moulu d'ennui, comme après une marche de dix lieues. Mais madame Reinhart répliqua que, précisément, il ne fallait pas en rester là: il serait dangereux de passer la nuit sur ces pensées lugubres. Christophe se laissa faire violence. Dans son isolement, il se sentait heureux d'avoir rencontré ces braves gens, pas très distingués, mais simples et _gemütlich._

Le petit intérieur des Reinhart était _gemütlich_, comme eux. C'était un _Gemüt_ un peu bavard, un _Gemüt_ avec inscriptions. Les meubles, les ustensiles, la vaisselle parlaient, répétaient sans se lasser leur joie de recevoir «lecher hôte», s'informaient de sa santé, lui donnaient des conseils affables et vertueux. Sur le sofa,--qui au reste était fort dur,--s'étalait un petit coussin, qui murmurait amicalement:

--Seulement un petit quart d'heure! (_Nur ein Viertelstündchen!_)

La tasse de café, qu'on offrit à Christophe, insistait pour qu'il en reprît:

--Encore une petite goutte! (_Noch ein Schlückchen!_).

Les assiettes assaisonnaient de morale la cuisine, d'ailleurs excellente. L'une disait:

--Pense à tout: autrement il ne t'arrivera rien de bon.

L'autre:

--L'affection et la reconnaissance plaisent. L'ingratitude déplaît à tous.

Bien que Christophe ne fumât point, le cendrier sur la cheminée ne put se tenir de se présenter à lui:

--Petite place de repos pour les cigares brûlants. (_Ruheplätzchen für brennende Cigarren._)

Il voulut se laver les mains. Le savon sur la table de toilette dit:

--Pour notre cher hôte. (_Für unseren lieben Gast._)

Et l'essuie-mains sentencieux, comme quelqu'un de très poli, qui n'a rien à dire, mais qui se croit obligé à dire tout de même quelque chose, lui fit cette réflexion, pleine de bon sens, mais non pas d'à-propos, «qu'il faut se lever de bonne heure, pour jouir de la matinée»:

--_Morgenstund hat Gold im Mund._

Christophe finit par ne plus oser se tourner sur sa chaise, de peur de s'entendre interpeller par d'autres voix venues de tous les coins de la chambre. Il avait envie de leur dire:

--Taisez-vous donc, petits monstres! On ne s'entend pas ici.

Et il fut pris d'un fou rire, qu'il tâcha d'expliquer à ses hôtes par le souvenir de la réunion de tout â l'heure, à l'école. Pour rien au monde, il n'eût voulu les blesser. Au reste, il n'était pas très sensible au ridicule. Très vite, il s'habitua à la cordialité loquace des choses et des êtres. Que ne leur eût-il passé! C'étaient de si bonnes gens! Ils n'étaient pas ennuyeux; s'ils manquaient de goût, ils ne manquaient pas d'intelligence.

Ils se trouvaient un peu perdus dans le pays, où ils venaient d'arriver. La susceptibilité insupportable de la petite ville de province n'admettait point qu'on y entrât, comme dans un moulin, sans avoir sollicité, dans les règles, l'honneur d'en faire partie. Les Reinhart n'avaient pas tenu assez de compte du protocole provincial, qui régit les devoirs des nouveaux arrivants dans une ville, à l'égard de ceux qui y sont installés avant eux. À la rigueur, Reinhart s'y fût soumis machinalement. Mais sa femme, que ces corvées assommaient, et qui n'aimait pas à se gêner, les remettait de jour en jour. Elle avait choisi dans la liste des visites celles qui l'ennuyaient le moins, pour les faire d'abord; les autres étaient indéfiniment remises. Les notabilités, qui se trouvaient comprises dans cette dernière catégorie, étaient suffoquées d'un tel manque d'égards. Angelika Reinhart--(son mari la nommait Lili)--avait des manières un peu libres; elle ne parvenait pas à prendre le ton officiel. Elle interpellait ses supérieurs hiérarchiques, qui en rougissaient d'indignation; elle ne craignait pas, au besoin, de leur donner un démenti. Elle avait la langue bien pendue et éprouvait le besoin de dire tout ce qui lui passait par la tête: c'étaient parfois des sottises énormes, dont on se moquait derrière son dos; c'étaient aussi de grosses malices, décochées en pleine poitrine, et qui lui faisaient des ennemis mortels. Elle se mordait la langue, au moment où elle les disait, et elle eût voulu les retenir: mais il était trop tard. Son mari, le plus doux et le plus respectueux des hommes, lui faisait à ce sujet de timides observations. Elle l'embrassait, en lui disant qu'elle était une sotte, et qu'il avait raison. Mais, l'instant d'après, elle recommençait; et c'était surtout quand et où il fallait le moins dire certaines choses, qu'aussitôt elle les disait: elle eût crevé, si elle ne les eût dites.--Elle était bien faite pour s'entendre avec Christophe.

Parmi les nombreuses choses saugrenues, qu'il ne fallait pas dire, et que par conséquent elle disait, revenait à tout propos une comparaison déplacée de ce qui se faisait en Allemagne et de ce qui se faisait en France. Allemande elle-même,--(nulle ne l'était plus qu'elle)--mais élevée en Alsace, et en rapports d'amitié avec des Alsaciens français, elle avait subi cette attraction de la civilisation latine, à laquelle ne résistaient pas, dans les pays annexés, tant d'Allemands, et de ceux qui semblaient les moins faits pour la sentir. Peut-être, pour dire vrai, cette attraction était-elle devenue plus forte, par esprit de contradiction, depuis qu'Angelika avait épousé un Allemand du Nord et se trouvait dans un milieu purement germanique.

Dès la première soirée avec Christophe, elle entama son sujet de discussion habituel. Elle vanta l'aimable liberté des conversations françaises. Christophe lui fit écho. La France, pour lui, était Corinne: de beaux yeux lumineux, une jeune bouche rieuse, des manières franches et libres, une voix bien timbrée: il avait grande envie d'en connaître davantage.

Lili Reinhart tapa des mains de se trouver si bien d'accord avec Christophe.

--C'est dommage, dit-elle, que ma petite amie française ne soit plus ici; mais elle n'a pu y tenir: elle est partie.

L'image de Corinne s'éteignit aussitôt. Comme une fusée qui meurt fait paraître soudain dans le ciel sombre les douces et profondes lueurs des étoiles, une autre image, d'autres yeux apparurent.

--Qui? demanda Christophe, sursautant. La petite institutrice?

--Comment! fit madame Reinhart, vous la connaissiez aussi?

Ils firent sa description: les deux portraits étaient identiques.

--Vous la connaissiez? répétait Christophe. Oh! dites-moi tout ce que vous savez d'elle!...

Madame Reinhart commença par protester qu'elles étaient amies intimes et qu'elles se confiaient tout. Mais quand il fallut entrer dans le détail, ce tout se réduisit à fort peu de chose. Elles s'étaient rencontrées en visite. Madame Reinhart avait fait des avances à la jeune fille; et, avec son habituelle cordialité, elle l'avait invitée à venir la voir. La jeune fille était venue deux ou trois fois, et elles avaient causé. Ce n'avait pas été sans peine que la curieuse Lili avait réussi à savoir quelque chose de la vie de la petite Française: la jeune fille était fort réservée; il fallait lui arracher son histoire, lambeau par lambeau. Madame Reinhart avait tout juste appris qu'elle se nommait Antoinette Jeannin; elle était sans fortune, et avait, pour toute famille, un jeune frère resté à Paris, qu'elle se dévouait à soutenir. Elle parlait de lui sans cesse: c'était le seul sujet sur lequel elle se montrât un peu expansive; et Lili Reinhart avait gagné sa confiance, en témoignant une sympathie apitoyée pour le jeune garçon, seul à Paris, sans parents, sans amis, pensionnaire dans un lycée. C'était pour subvenir aux frais de son éducation qu'Antoinette avait accepté une place à l'étranger. Mais les deux pauvres enfants ne pouvaient vivre l'un sans l'autre; ils s'écrivaient, chaque jour; et le moindre retard à l'arrivée de la lettre attendue les jetait dans une inquiétude maladive. Antoinette ne cessait de se tourmenter pour son frère: l'enfant n'avait pas le courage de lui cacher la tristesse de sa solitude; chacune de ses plaintes résonnait dans le cœur d'Antoinette avec une intensité déchirante; elle se torturait à la pensée qu'il souffrait, et elle s'imaginait souvent qu'il était malade, mais qu'il ne voulait pas le dire. La bonne madame Reinhart avait dû bien des fois la rabrouer amicalement, pour ces craintes sans motif; et elle réussissait, pour un moment, à lui rendre confiance.--Sur la famille d'Antoinette, sur sa condition, sur le fond de son âme, elle n'avait rien pu savoir. À la première question, la jeune fille se repliait sur elle-même, avec une timidité effarouchée. Elle était instruite; elle paraissait avoir une expérience précoce; elle semblait à la fois naïve et désabusée, pieuse et sans illusions. Elle n'avait pas été heureuse ici, dans une famille sans tact et sans bonté.--Comment elle était partie, madame Reinhart ne savait pas au juste. On prétendait qu'elle s'était mal conduite. Angelika n'en croyait rien; elle eût mis sa main au feu que c'étaient de dégoûtantes calomnies, bien dignes de cette ville sotte et malfaisante. Mais il y avait eu des histoires: peu importaient lesquelles, n'est-ce pas?

--Oui, dit Christophe, qui baissait la tête.

--Enfin, elle est partie.

--Et que vous a-t-elle dit, en partant?

--Ah! dit Lili Reinhart, je n'ai pas eu de chance. Justement, j'étais allée à Cologne pour deux jours! Au retour... _Zu spät!_ (Trop tard!)... s'interrompit-elle, pour semoncer sa bonne, qui lui apportait le citron trop tard pour le prendre dans son thé.

Et elle ajouta sentencieusement, avec la solennité naturelle que les vraies âmes allemandes mettent à officier les actes familiers de l'existence quotidienne:

--Comme si souvent dans la vie!...

(On ne savait s'il s'agissait du citron, ou de l'histoire interrompue.)

Elle reprit:

--Au retour, j'ai trouvé un mot d'elle, me remerciant de tout ce que j'avais fait, et me disant qu'elle retournait à Paris. Elle n'a pas laissé d'adresse.

--Et elle n'a plus écrit?

--Plus rien.

Christophe vit de nouveau disparaître dans la nuit la mélancolique figure, dont les yeux lui étaient réapparus, un moment, tels qu'ils le regardaient, pour la dernière fois, à travers la glace du wagon.

L'énigme de la France se posait de nouveau avec plus d'insistance. Christophe ne se lassait pas d'interroger madame Reinhart sur ce pays qu'elle prétendait connaître. Et madame Reinhart, qui n'y était jamais allée, ne manquait point de le renseigner. Reinhart, excellent patriote, plein de préjugés contre la France, qu'il ne connaissait pas mieux que sa femme, risquait parfois des réserves, quand l'enthousiasme de Lili devenait trop excessif; mais elle redoublait ses assertions avec plus d'énergie, et Christophe, sans savoir, de confiance, faisait chorus.

Ce qui lui fut plus précieux encore que les souvenirs de Lili Reinhart, ce furent ses livres. Elle s'était fait une petite bibliothèque de volumes français: des manuels d'école, quelques romans, quelques pièces achetées au hasard. À Christophe, avide de s'instruire et ne connaissant rien de la France, ils parurent un trésor, quand Reinhart les mit obligeamment à sa disposition.

Il prit, pour commencer, des recueils de morceaux choisis, d'anciens livres scolaires, qui avaient servi à Lili Reinhart ou à son mari, quand ils allaient en classe. Reinhart assurait qu'il lui fallait débuter par là, s'il voulait apprendre à se débrouiller au milieu de cette littérature, qui lui était totalement inconnue. Christophe, plein de respect pour ceux qui en savaient plus que lui, obéit religieusement; et, le soir même, il se mit à lire. Il tâcha d'abord de se rendre compte sommairement des richesses qu'il possédait.

Il fit connaissance avec des écrivains français, qui se nommaient: Théodore-Henri Barrau, François Pétis de la Croix, Frédéric Baudry, Emile Delérot, Charles-Auguste-Désiré Filon, Samuel Descombaz, et Prosper Baur. Il lut des poésies de l'abbé Joseph Reyre, de Pierre Lachambaudie, du duc de Nivernois, de André van Hasselt, d'Andrieux, de madame Colet, de Constance-Marie princesse de Salm-Dyck, de Henriette Hollard, de Gabriel-Jean-Baptiste-Ernest-Wilfrid Legouvé, d'Hippolyte Violeau, de Jean Reboul, de Jean Racine, de Jean de Béranger, de Frédéric Béchard, de Gustave Nadaud, d'Édouard Plouvier, d'Eugène Manuel, de Hugo, de Millevoye, de Chênedollé, de James Lacour Delâtre, de Félix Chavannes, de Francis-Edouard-Joachim dit François Coppée, et de Louis Belmontet. Christophe, perdu, noyé, submergé dans ce déluge poétique, passa à la prose. Il y trouva Gustave de Molinari, Fléchier, Ferdinand-Edouard Buisson, Mérimée, Malte-Brun, Voltaire, Lamé-Fleury, Dumas père, J.-J. Rousseau, Mézières, Mirabeau, de Mazade, Claretie, Cortambert, Frédéric II, et monsieur de Voguë. L'historien français le plus souvent cité était Maximilien Samson-Frédéric Schœll. Christophe trouva dans cette anthologie française la Proclamation du nouvel Empire d'Allemagne; et il lut un portrait des Allemands par Frédéric-Constant de Rougemont, où il apprit que «_l'Allemand naissait pour vivre dans le monde de l'âme. Il n'a point la gaieté bruyante et légère du Français. Il a beaucoup d'âme; ses affections sont tendres, profondes. Il est infatigable dans ses travaux et persévérant dans ses entreprises. Il n'est pas de peuple qui soit plus moral, et chez qui la durée de la vie soit aussi longue. L'Allemagne compte un nombre extraordinaire d'écrivains. Elle a le génie des beaux-arts. Tandis que les habitants des autres pays mettent leur gloire à être Français, Anglais, Espagnols, l'Allemand au contraire embrasse dans son amour impartial l'humanité entière. Enfin, par sa position au centre même de l'Europe, la nation allemande semble être à la fois le cœur et la raison supérieure de l'humanité._»

Christophe, fatigué, étonné, ferma le livre et pensa:

--Les Français sont de bons garçons; mais ils ne sont pas forts.

Il prit un autre volume. Celui-ci était d'un niveau supérieur; il s'adressait aux grandes Écoles. Musset y tenait trois pages, et Victor Duruy trente. Lamartine sept pages, et Thiers près de quarante. On donnait _le Cid_ tout entier,--presque tout entier:--(on avait supprimé les monologues de don Diègue et de Rodrigue, parce qu'ils faisaient longueur...)--Lanfrey exaltait la Prusse contre Napoléon Ier: aussi, la place ne lui avait pas été mesurée; il en tenait plus, à lui seul, que tous les grands classiques du dix-huitième siècle. De copieux récits des défaites françaises de 1870 avaient été puisés dans _la Débâcle_ de Zola. On ne voyait là ni Montaigne, ni La Rochefoucauld, ni La Bruyère, ni Diderot, ni Stendhal, ni Balzac, ni Flaubert. En revanche, Pascal, absent de l'autre livre, apparaissait dans celui-ci, à titre de curiosité; et Christophe apprit en passant que ce convulsionnaire «_faisait partie des pères de Port-Royal, institution de jeunes filles, près de Paris..._[2]»

Christophe fut sur le point d'envoyer tout promener: la tête lui tournait; il n'y voyait plus rien. Il se disait: «Jamais je n'en sortirai.» Il était incapable de se formuler un jugement. Il feuilletait au hasard, depuis des heures, sans savoir où il allait. Il ne lisait pas facilement le français; et, quand il s'était donné bien du mal pour comprendre un passage, c'étaient presque toujours des choses insignifiantes et ronflantes.

Cependant, du milieu de ce chaos, des traits de lumière jaillissaient, des coups d'épée, des mots cinglants et sabrants, des rires héroïques. Peu à peu, une impression se dégageait de cette première lecture, peut-être par le fait du plan tendancieux des recueils. Les éditeurs allemands avaient surtout choisi dans ces morceaux tout ce qui pouvait établir, au témoignage des Français eux-mêmes, les défauts des Français et la supériorité allemande. Mais ils ne se doutaient pas que ce qu'ils mettaient ainsi en lumière, aux yeux d'un esprit indépendant, comme Christophe, c'était l'étonnante liberté de ces Français, qui critiquaient tout chez eux et louaient leurs adversaires. Michelet célébrait Frédéric II, Lanfrey les Anglais de Trafalgar, Charras la Prusse de 1813. Nul ennemi de Napoléon n'avait osé en parler d'une façon aussi dure. Les choses les plus respectées n'étaient pas à l'abri de leur esprit frondeur. Jusque sous le grand Roi, les poètes à perruques avaient leur franc-parler. Molière n'épargnait rien. La Fontaine raillait tout. Boileau flétrissait la noblesse. Voltaire insultait la guerre, fessait la religion, bafouait la patrie. Moralistes, satiriques, pamphlétaires, auteurs comiques, rivalisaient d'audace joyeuse ou sombre. C'était un manque de respect universel. Les honnêtes éditeurs allemands en étaient quelquefois effarés; ils éprouvaient le besoin de rassurer leur conscience, en cherchant à excuser Pascal, qui mettait dans le même sac les cuisiniers, les crocheteurs, les soldats et les goujats; ils protestaient, en note, que Pascal n'eût point parlé ainsi, s'il avait connu les nobles armées modernes. Ils ne manquaient pas non plus de rappeler avec quel bonheur Lessing avait corrigé les Fables de la Fontaine, changeant d'après le conseil du Genevois Rousseau, le fromage de maître Corbeau en un morceau de viande empoisonnée, dont meurt le vil renard:

«_Puissiez-vous ne jamais obtenir que du poison, maudits flatteurs!_»

Ils clignotaient des yeux devant la vérité nue; mais Christophe se réjouissait: il aimait la lumière. De-ci, de-là, il avait bien un petit heurt, lui aussi; il n'était pas habitué à cette indépendance effrénée, qui, aux yeux de l'Allemand le plus libre, malgré tout habitué à la discipline, fait l'effet de l'anarchie. Il était dérouté d'ailleurs par l'ironie française: il prenait certaines choses trop au sérieux; d'autres, qui étaient d'implacables négations, lui semblaient au contraire des paradoxes plaisants. N'importe! Étonné ou choqué, il était attiré, peu à peu. Il avait renoncé à classer ses impressions; il passait d'un sentiment à l'autre: il vivait. La gaieté des récits français:--Chamfort, Ségur, Dumas père, Mérimée, pêle-mêle entassés,--lui dilatait l'esprit; et, de temps en temps, par bouffées, montait de quelque page l'odeur enivrante et farouche des Révolutions.

Il était près du matin, quand Louisa, qui dormait dans la chambre voisine, vit, en se réveillant, la lumière filtrer entre les fentes de la porte de Christophe. Elle frappa au mur et lui demanda s'il était malade. Une chaise grinça sur le plancher; la porte s'ouvrit; et Christophe apparut, en chemise, une bougie et un livre à la main, avec des gestes solennels et burlesques. Louisa, saisie, se dressa sur son lit, pensant qu'il était fou. Il se mita rire, et, agitant sa bougie, il déclamait une scène de Molière. Au milieu d'une phrase, il pouffa; il s'assit au pied du lit de sa mère, pour reprendre haleine; la lumière tremblait dans sa main. Louisa, rassurée, bougonnait affectueusement:

--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il a? Veux-tu aller te coucher!... Mon pauvre garçon, tu deviens donc tout à fait idiot?

Mais il repartait de plus belle:

--Tu dois écouter cela!

Et, s'installant à son chevet, il se mit à lui lire la pièce, en reprenant depuis le commencement. Il croyait voir Corinne; il entendait son accent hâbleur, Louisa protestait:

--Va-t'en! Va-t'en! Tu vas prendre froid. Tu m'ennuies. Laisse-moi dormir!

Il continuait, inexorable. Il gonflait la voix, il remuait les bras, il s'étranglait de rire; et il demandait à sa mère si ce n'était pas admirable. Louisa lui avait tourné le dos, et, pelotonnée dans ses couvertures, elle se bouchait les oreilles et disait:

--Laisse-moi tranquille!...

Mais elle riait tout bas de l'entendre rire. À la fin, elle cessa de protester. Et comme Christophe, ayant terminé l'acte, la prenait vainement à témoin de l'intérêt de sa lecture, il se pencha sur elle, et vit qu'elle dormait. Alors, il sourit, lui baisa doucement les cheveux, et, sans bruit, rentra chez lui.

Il retourna puiser dans la bibliothèque des Reinhart. Tous les livres y passèrent, pêle-mêle, les uns après les autres. Christophe dévora tout. Il avait un tel désir d'aimer le pays de Corinne et de l'inconnue, tant d'enthousiasme à dépenser qu'il en trouva l'emploi. Même dans des œuvres de second ordre, une page, un mot lui faisait l'effet d'une bouffée d'air libre. Il se l'exagérait, surtout quand il en parlait à madame Reinhart, qui ne manquait pas de surenchérir. Bien qu'elle fût ignorante comme une carpe, elle s'amusait à opposer la culture française à la culture allemande, et elle humiliait celle-ci au profit de celle-là, pour faire enrager son mari et pour se venger des ennuis qu'elle avait à subir de la petite ville.

Reinhart s'indignait. En dehors de sa science, il en était resté aux notions enseignées à l'école. Pour lui, les Français étaient des gens adroits, intelligents dans les choses pratiques, aimables, sachant causer, mais légers, susceptibles, vantards, incapables d'aucun sérieux, d'aucun sentiment fort, d'aucune sincérité,--un peuple sans musique, sans philosophie, sans poésie, (à part _l'Art Poétique_, Béranger, et François Coppée),--le peuple du pathos, des grands gestes, de la parole exagérée, et de la pornographie. Il n'avait pas assez de mots pour flétrir l'immoralité latine; et, faute de mieux, il revenait toujours à celui de _frivolité_, qui, dans sa bouche, comme dans celle de ses compatriotes, prenait un sens particulièrement désobligeant. Il terminait par le couplet habituel en l'honneur du noble peuple allemand,--le peuple moral («_Par là_, dit Herder, _il se distingue de tous les autres peuples_»,)--le peuple fidèle (_treues Volk... Treu_) cela veut tout dire: sincère, fidèle, loyal, et droit--le Peuple par excellence, comme dit Fichte,--la Force allemande, symbole de toute justice et de toute vérité,--la Pensée allemande,--le _Gemüt_ allemand,--la langue allemande, seule langue originale, seule conservée pure, comme la race elle-même,--les femmes allemandes, le vin allemand, et le chant allemand... «_L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout, dans le monde!_»

Christophe protestait. Madame Reinhart s'esclaffait. Ils criaient très fort tous les trois. Ils s'entendaient très bien ensemble: ils savaient tous les trois qu'ils étaient de bons Allemands.

Christophe venait souvent causer, dîner, se promener avec ses nouveaux amis. Lili Reinhart le choyait, lui faisait des soupers succulents: elle était enchantée de trouver ce prétexte pour satisfaire sa propre gourmandise. Elle avait toutes sortes d'attentions sentimentales et culinaires. Pour l'anniversaire de Christophe, elle lui fit une tarte sur laquelle étaient plantées vingt bougies, et, au milieu, une petite figure en sucre, vêtue à la grecque, qui avait la prétention, de représenter Iphigénie, et qui tenait un bouquet. Christophe, profondément Allemand, en dépit qu'il en eut, était touché par ces manifestations pas très raffinées d'une affection véritable.