Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 13
Christophe était déjà sorti. À peine avait-il vu le misérable chef d'orchestre quitter son pupitre, qu'il s'était élancé hors de la loge; il dégringolait les marches du premier étage, pour le rejoindre et le souffleter. L'ami qui l'avait amené courut après lui et essaya de le retenir; mais Christophe le bouscula et faillit le jeter en bas de l'escalier:--(il avait des raisons de croire que le personnage était complice dans le traquenard).--Heureusement pour H. Euphrat et pour lui-même, la porte qui menait à la scène était fermée; et ses coups de poing furieux ne purent la faire ouvrir. Cependant, le public commençait à sortir de la salle. Christophe ne pouvait rester là. Il se sauva.
Il était dans un état indescriptible. Il marchait au hasard, agitant les bras, roulant les yeux, parlant tout haut, comme un fou; il renfonçait ses cris d'indignation et de rage. La rue était à peu près déserte. La salle de concert avait été construite; l'année précédente, dans un quartier nouveau, un peu hors de la ville; et Christophe, d'instinct, fuyait vers la campagne, à travers les terrains vagues, où s'élevaient des baraques isolées et: quelques échafaudages de maisons, entourés de palissades. Il avait des pensées meurtrières, il eût voulu tuer l'homme qui lui avait fait cet affront... Hélas! Et quand il l'eût tué, y aurait-il eu rien de changé à l'animosité de tous ces gens, dont les rires injurieux retentissaient encore à son oreille? Ils étaient trop, il ne pouvait rien contre eux; ils étaient tous d'accord--eux qui étaient divisés sur tant de choses--pour l'outrager et l'écraser. C'était plus que de l'incompréhension: il y avait de la haine. Que leur avait-il donc fait à tous? Il avait en lui de belles choses, des choses qui fout du bien et qui dilatent le cœur; il avait voulu les dire, en faire jouir les autres; il croyait qu'ils allaient en être heureux comme lui. Si même ils ne les goûtaient pas, ils devaient au moins lui être reconnaissants de l'intention; ils pouvaient, à la rigueur, lui remontrer amicalement en quoi il s'était trompé; mais de là à cette joie méchante qu'ils mettaient à insulter ses pensées odieusement travesties, à les fouler aux pieds, à le tuer sous le ridicule, comment était-ce possible? Dans son exaltation, il s'exagérait encore leur haine; il lui prêtait un sérieux, que ces êtres médiocres étaient bien incapables d'avoir. Il sanglotait: «Qu'est-ce que je leur ai fait?» Il étouffait, il se sentait perdu, ainsi que lorsqu'il était enfant et qu'il fit, connaissance pour la première fois avec la méchanceté humaine.
Et comme il regardait près de lui, à ses pieds, il s'aperçut qu'il était arrivé au bord du ruisseau du moulin, à l'endroit où, quelques années avant, son père s'était noyé. Et l'idée lui vint sur-le-champ de se noyer. Sans attendre une minute, il se disposa à sauter.
Mais comme il se penchait sur la berge, fasciné par le calme et clair regard de l'eau, un tout petit oiseau, sur un arbre voisin, se mit à chanter--chanter éperdument. Il se tut pour l'écouter. L'eau murmurait. On entendait les frémissements des blés en fleur, ondoyant sous la molle caresse de l'air; les peupliers frissonnaient. Derrière la haie du chemin, dans un jardin, des paniers d'abeilles invisibles emplissaient l'air de leur musique parfumée. De l'autre côté du ruisseau, une vache aux beaux yeux bordés d'agate, rêvait. Une fillette blonde, assise sur le rebord d'un mur, une hotte légère à claires-voies sur les épaules, comme un petit ange avec ses ailes, rêvait aussi, en balançant ses jambes nues et chantonnant un air qui n'avait aucun sens. Au loin, dans la prairie, un chien blanc bondissait, décrivant de grands ronds...
Christophe, appuyé à un arbre, écoutait, regardait la terre printanière; il était repris par la paix et la joie de ces êtres: il oubliait, il oubliait... Brusquement, il serra dans ses bras le bel arbre, contre lequel il appuyait sa joue. Il se jeta par terre; il s'enfonça la tête dans l'herbe; il riait nerveusement, il riait de bonheur. Toute la beauté, la grâce, le charme de la*vie l'enveloppait, le pénétrait. Il pensait:
--Pourquoi es-tu si belle, et eux--les hommes--si laids?
N'importe! Il l'aimait, il l'aimait, il sentait qu'il l'aimerait toujours, que rien ne pourrait l'en déprendre. Il embrassa la terre avec ivresse. Il embrassait la vie:
--Je t'ai! Tu es à moi. Ils ne peuvent pas t'enlever à moi. Qu'ils fassent ce qu'ils veulent! Qu'ils me fassent souffrir!... Souffrir, c'est encore vivre!
Christophe se remit courageusement au travail. Il ne voulait plus rien avoir à faire avec les «hommes de lettres» les bien nommés, les phraseurs, les bavards stériles, les journalistes, les critiques, les exploiteurs et les trafiquants de l'art. Quant aux musiciens, il ne perdrait pas son temps davantage à combattre leurs préjugés et leurs jalousies. Ils ne voulaient pas de lui?--Soit! il ne voulait pas d'eux. Il avait son œuvre à faire: il la ferait. La cour lui rendait sa liberté: il l'en remerciait. Il remerciait les gens de leur hostilité: il allait pouvoir travailler en paix.
Louisa l'approuvait de tout son cœur. Elle n'avait point d'ambition; elle n'était pas une Krafft; elle ne ressemblait ni au père, ni au grand-père. Elle ne tenait aucunement pour son fils aux honneurs et à la réputation. Certes, elle se fût réjouie qu'il fût riche et célèbre; mais si ces avantages devaient s'acheter au prix de trop de désagréments, elle aimait beaucoup mieux qu'il n'en fût pas question. Elle avait été plus affectée du chagrin de Christophe, à la suite de sa rupture avec le château, que de l'événement même; et, au fond, elle était ravie qu'il se fût brouillé avec les gens des revues et des journaux. Elle avait pour le papier noirci une méfiance de paysan: tout cela n'était bon qu'à vous faire perdre votre temps et à vous attirer des ennuis. Elle avait entendu quelquefois causer avec Christophe les petits jeunes gens de la Revue, avec qui il collaborait: elle avait été épouvantée de leur méchanceté; ils déchiraient tout à belles dents, ils disaient des horreurs de tout; et plus ils en disaient, plus ils étaient contents. Elle ne les aimait pas. Ils étaient sans doute très intelligents et très savants; mais ils n'étaient pas bons: elle se réjouissait que son Christophe ne les vît plus. Elle abondait dans son sens: qu'avait-il besoin d'eux?
--Ils peuvent dire, écrire et penser de moi ce qu'ils voudront, disait Christophe: ils ne peuvent pas m'empêcher d'être moi-même. Leur art, leur pensée, que m'importe? Je les nie!
Il est très beau de nier le monde. Mais le monde ne se laisse pas si facilement nier par une forfanterie de jeune homme. Christophe était sincère; mais il se faisait illusion, il ne se connaissait pas bien. Il notait pas un moine, il n'avait pas un tempérament à renoncer au monde; surtout, il n'en avait pas l'âge. Les premiers temps, il ne souffrit pas trop: il était enfoncé dans la composition; et, tant que ce travail dura, il ne sentit le manque de rien. Mais quand il fut dans la période de dépression qui suit l'achèvement de l'œuvre et qui dure jusqu'à ce qu'une nouvelle œuvre s'empare de l'esprit, il regarda autour de lui, et il fut glacé de son abandon. Il se demanda pourquoi il écrivait. Tandis que l'on écrit, la question ne se pose pas: il faut écrire, cela ne se discute point. Ensuite, on se trouve en présence de l'œuvre enfantée; l'instinct puissant qui l'a fait jaillir des entrailles s'est tu: on ne comprend plus pourquoi elle est née; à peine s'y reconnaît-on soi-même, elle est presque une étrangère, on aspire à l'oublier. Et cela n'est pas possible, tant qu'elle n'est ni publiée, ni jouée, tant qu'elle ne vit pas de sa vie propre dans le monde. Jusque-là, elle est le nouveau-né attaché à la mère, une chose vivante rivée à la chair vivante: il faut l'amputer pour vivre. Plus Christophe composait, plus grandissait en lui l'oppression de ces êtres sortis de lui, qui ne pouvaient ni vivre, ni mourir. Qui l'en délivrerait? Une poussée obscure remuait ces enfants de sa pensée; ils aspiraient désespérément à se détacher de lui, à se répandre dans d'autres âmes comme les semences vivaces, que lèvent charrie dans l'univers. Resterait-il muré dans sa stérilité? Il en deviendrait enragé.
Puisque tout débouché:--théâtres, concerts,--lui était fermé, et que pour rien au monde il ne se fût abaissé à une démarche nouvelle auprès des directeurs qui l'avaient une fois éconduit, il ne lui restait d'autre moyen que de publier ce qu'il avait écrit; mais il ne pouvait se flatter qu'il trouverait plus facilement un éditeur pour le lancer qu'un orchestre pour le jouer. Les deux ou trois essais qu'il fit, aussi maladroitement que possible, lui suffirent; plutôt que de s'exposer à un nouveau refus, ou de discuter avec un de ces négociants et de supporter leurs airs protecteurs, il préféra faire tous les frais de l'édition. C'était une folie: il avait une petite réserve, qui lui venait de son traitement à la cour et de quelques concerts; mais la source de cet argent était tarie, et il se passerait longtemps avant qu'il en trouvât une autre; il eût fallu être assez sage pour ménager ce petit avoir, qui devait l'aider à passer la période difficile où il s'engageait. Non seulement il ne le fit pas; mais, cette réserve étant insuffisante à couvrir les dépenses de l'édition, il ne craignit pas de s'endetter. Louisa n'osait rien dire; elle le trouvait déraisonnable, et ne comprenait pas bien qu'on dépensât de l'argent pour voir son nom sur un livre; mais puisque c'était un moyen de lui faire prendre patience et de le garder auprès d'elle, elle était trop heureuse qu'il s'en contentât.
Au lieu d'offrir au public des compositions d'un genre connu, de tout repos, Christophe fit choix, parmi ses manuscrits, d'une série d'œuvres, très personnelles, et auxquelles il tenait beaucoup. C'étaient des pièces pour piano, où s'entremêlaient des _Lieder_, quelques-uns très courts et d'allure populaire, d'autres très développés et presque dramatiques. Le tout formait une suite d'impressions joyeuses ou tristes, qui s'enchaînaient d'une façon naturelle et que traduisait tour à tour le piano seul, et le chant, seul ou accompagné. «Car, disait Christophe, quand je rêve, je ne me formule pas toujours ce que je sens: je souffre, je suis heureux, sans paroles pour le dire; mais il vient un moment où il faut que je le dise, je chante sans y penser: parfois, ce ne sont que des mots vagues, quelques phrases décousues, parfois des poèmes entiers; puis, je me remets à rêver. Ainsi, le jour s'écoule: et c'est en effet un jour que j'ai voulu représenter. Pourquoi des recueils composés uniquement de chants, ou de préludes? Il n'est rien de plus factice et de moins harmonieux. Tâchons de rendre le libre jeu de l'âme!»--Il avait donc nommé la Suite: _Une Journée._ Les diverses parties de l'œuvre portaient des sous-titres, indiquant brièvement la succession des rêves intérieurs. Christophe y avait écrit des dédicaces mystérieuses, des initiales, des dates, que lui seul pouvait comprendre et qui lui rappelaient le souvenir d'heures poétiques, ou de figures aimées: la rieuse Corinne, la languissante Sabine, et la petite Française inconnue.
En outre de cette œuvre, il choisit une trentaine de ses _Lieder_,--de ceux qui lui plaisaient le plus, et, par conséquent, qui plaisaient le moins au public. Il s'était bien gardé de prendre ses mélodies les plus «mélodieuses»; il prit les plus caractéristiques.--(On sait que les braves gens ont toujours une grande peur de ce qui est «caractéristique». Ce qui est sans caractère leur ressemble beaucoup mieux.)
Ces _Lieder_ étaient écrits sur des vers de vieux poètes silésiens du dix-septième siècle, que Christophe avait lus dans une collection populaire, et dont il aimait la loyauté. Deux surtout lui étaient chers, comme des frères, deux êtres pleins de génie, tous deux morts à trente ans: le charmant Paul Fleming, le libre voyageur au Caucase et à Ispahan, qui garda une âme pure, aimante et sereine, parmi les sauvageries de la guerre, les tristesses de la vie, et la corruption de son temps,--et Jean-Christian Günther, le génie déréglé, qui se brûla dans l'orgie et le désespoir, jetant sa vie à tous les vents. De Günther, il avait traduit les cris de provocation et d'ironie vengeresse contre le Dieu ennemi qui l'écrase, ces malédictions furieuses du Titan terrassé, qui retourne la foudre contre le ciel. De Fleming, il avait pris des chants d'amour à Anemone et à Basilene, suaves et doux comme des fleurs,--la ronde des étoiles, le _Tanzlied_ (chant de danse) des cœurs limpides et joyeux,--et le sonnet héroïque et tranquille: _À soi-même_ (_An Sich_), que Christophe se récitait, comme prière du matin.
L'optimisme souriant du pieux Paul Gerhardt charmait aussi Christophe. C'était pour lui un repos, au sortir de ses tristesses. Il aimait cette vision innocente de la nature en Dieu, les prairies fraîches, où les cigognes se promènent gravement au milieu des tulipes et des narcisses blancs, au bord des ruisselets qui chantent sur le sable, l'air transparent où passent les hirondelles aux grandes ailes et le vol des colombes, la gaieté d'un rayon de soleil qui déchire la pluie, et le ciel lumineux qui rit entre les nuées, et la sérénité majestueuse du soir, le repos des forêts, des troupeaux, des villes et des champs. Il avait eu l'impertinence de remettre en musique plusieurs de ces cantiques spirituels, qui étaient encore chantés dans les communautés protestantes. Et il s'était bien gardé de leur conserver leur caractère de choral. Loin de là: il l'avait en horreur; il leur avait donné une expression libre et vivante. Le vieux Gerhardt eût frémi de l'orgueil diabolique que respiraient maintenant certaines strophes de son _Lied du Voyageur_ chrétien, ou de l'allégresse païenne qui faisait déborder comme un torrent le flot paisible de son _Chant d'été._
La publication fut faite, et naturellement en dépit du bon sens. L'éditeur, que Christophe payait pour faire l'impression de ses _Lieder_ et les garder en dépôt, n'avait d'autre titre à son choix que d'être son voisin. Il n'était pas outillé pour un travail de cette importance; l'ouvrage traîna, des mois; il y eut des bévues, des corrections coûteuses. Christophe, qui n'y connaissait rien, se laissait tout compter un tiers plus cher qu'il ne fallait; les dépenses s'élevèrent bien au-dessus de ce qui avait été prévu. Puis, quand ce fut fini, Christophe se trouva avoir sur les bras une édition énorme, dont il ne savait que faire. L'éditeur était sans clientèle; il ne fit pas une démarche pour répandre l'œuvre. Son apathie s'accordait d'ailleurs avec l'attitude de Christophe. Comme il lui avait demandé, pour l'acquit de sa conscience, de lui écrire quelques lignes de réclame, Christophe répliqua «qu'il ne voulait pas de réclame: si sa musique était bonne, elle parlerait pour elle-même». L'autre respecta religieusement sa volonté: il enferma l'édition au fond de son magasin. Elle était bien gardée; car, en six mois, il ne s'en vendit pas un exemplaire.
En attendant que le public se décidât à venir, Christophe dut trouver un moyen pour réparer la brèche qu'il avait faite à son petit pécule; et il n'avait pas à être difficile: car il fallait vivre et payer ses dettes. Non seulement celles-ci étaient plus fortes qu'il ne l'avait prévu; mais il s'aperçut que la réserve sur laquelle il comptait était moins forte qu'il n'avait calculé. Avait-il perdu de l'argent sans s'en douter, ou--ce qui était infiniment plus probable,--avait-il mal fait ses comptes? (Jamais il n'avait su faire une addition exacte.) Peu importait pourquoi l'argent manquait: il manquait, la chose était sûre. Louisa dut se saigner pour venir en aide à son fils. Il en eut un remords cuisant, et il chercha à s'acquitter, au plus tôt, à tout prix. Il se mit en quête de leçons à donner, si pénible qu'il lui fût de se proposer et d'essuyer parfois des refus. Sa faveur était bien tombée: il eut grand mal à retrouver quelques élèves. Aussi, quand on lui parla d'une place dans une école, il fut trop heureux d'accepter.
C'était une institution à demi religieuse. Le directeur, homme fin, avait su voir, sans être musicien, tout le parti qu'on pouvait tirer de Christophe, à très bon compte, dans la situation actuelle. Il était affable, et payait peu. Christophe ayant risqué une timide observation, le directeur laissa entendre, avec un sourire bienveillant, que Christophe, n'ayant plus de titre officiel, ne pouvait prétendre à plus.
Triste besogne! Il s'agissait moins d'apprendre la musique aux élèves que de donner l'illusion aux parents et à eux-mêmes qu'ils la savaient. La grande affaire était de les mettre en état de chanter pour les cérémonies où le public était admis. Peu importait le moyen. Christophe en était écœuré; il n'avait même pas la consolation de se dire, en accomplissant sa tâche, qu'il faisait œuvre utile: sa conscience se la reprochait, comme une hypocrisie. Il essaya de donner aux enfants une instruction plus solide, de leur faire connaître et aimer la sérieuse musique; mais les élèves ne s'en souciaient point. Christophe ne réussissait pas à se faire écouter; il manquait d'autorité; et, en vérité, il n'était pas fait pour enseigner à des enfants. Il ne s'intéressait pas à leurs ânonnements; il voulait leur expliquer tout de suite la théorie musicale. Quand il avait une leçon de piano à donner, il mettait l'élève à une symphonie de Beethoven, qu'il jouait avec lui à quatre mains. Naturellement, cela ne pouvait marcher; il éclatait de colère, chassait l'élève du piano, et jouait seul, longuement, à sa place.--Il n'en usait pas autrement avec ses élèves particuliers, en dehors de l'école. Il n'avait pas une once de patience: il disait, par exemple, à une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction aristocratique, qu'elle jouait comme une cuisinière; ou même, il écrivait à la mère qu'il y renonçait, qu'il finirait par en mourir, s'il devait continuer plus longtemps à s'occuper d'un être aussi dénué de talent.--Tout cela n'arrangeait pas ses affaires. Ses rares élèves le quittaient; il ne parvenait pas à en garder un, plus de deux mois. Sa mère le raisonnait. Elle lui fit promettre qu'il ne se brouillerait pas au moins avec l'institution où il était entré; car, s'il venait à perdre cette place, il ne savait plus comment il ferait pour vivre. Aussi se contraignait-il, malgré son dégoût: il était d'une ponctualité exemplaire. Mais le moyen de cacher ce qu'il pensait, quand un âne d'élève estropiait pour la dixième fois un passage, ou quand il lui fallait seriner à sa classe, pour le prochain concert, un chœur insipide! (Car on ne lui laissait même pas le choix de son programme: on se défiait de son goût). On peut croire qu'il y mettait peu de zèle. Il s'obstinait pourtant, silencieux, renfrogné, ne trahissant sa fureur intime que par quelque coup de poing sur la table, qui faisait ressauter les élèves. Mais parfois, la pilule était trop amère: il ne pouvait l'avaler. Au milieu du morceau, il interrompait ses chanteurs:
--Ah! laissez cela! laissez cela! Je vais vous jouer plutôt du Wagner.
Ils ne demandaient pas mieux. Ils jouaient aux cartes derrière son dos. Il s'en trouvait toujours un pour rapporter la chose au directeur; et Christophe s'entendait rappeler qu'il n'était pas là pour faire aimer la musique à ses élèves, mais pour la leur faire chanter. Il recevait les semonces en frémissant; mais il les acceptait: il ne voulait pas rompre.--Qui lui eût dit, il y avait quelques années, quand sa carrière s'annonçait brillante et assurée, (alors qu'il n'avait rien fait), qu'il en serait réduit à ces humiliations, dès l'instant qu'il commencerait à valoir quelque chose?
Parmi les souffrances d'amour-propre que lui causa sa charge à l'institution, une des moins pénibles pour lui ne fut pas la corvée des visites obligatoires à ses collègues. Il en fit deux, au hasard; et cela l'ennuya tellement qu'il n'eut pas le courage de continuer. Les deux privilégiés ne lui en surent aucun gré; mais les autres se jugèrent personnellement offensés. Tous regardaient Christophe comme leur inférieur, en situation et en intelligence; et ils prenaient avec lui des manières protectrices. Ils avaient l'air si sûrs d'eux-mêmes et de l'opinion qu'ils avaient de lui, qu'il lui arrivait de la partager; il se sentait stupide auprès d'eux: qu'eut-il pu trouver à leur dire? Ils étaient pleins de leur métier et ne voyaient rien au delà. Ils n'étaient pas des hommes. Si, du moins, ils avaient été des livres! Mais ils étaient des notes à des livres, des commentaires philologiques.
Christophe fuyait les occasions de se trouver avec eux. Mais elles lui étaient quelquefois imposées. Le directeur recevait, un jour par mois, dans l'après-midi; et il tenait à ce que tout son monde fût là. Christophe, qui avait esquivé la première invitation, sans même s'excuser, faisant le mort, dans l'espoir fallacieux que son absence ne serait pas remarquée, fut l'objet, dès le lendemain, d'une observation aigre-douce. La fois suivante, chapitré par sa mère, il se décida à venir; il y mit autant d'entrain que s'il allait à un enterrement.
Il se trouva dans une réunion de professeurs de l'institution et d'autres écoles delà ville, avec leurs femmes et leurs filles. Entassés dans un salon trop petit, ils étaient hiérarchiquement groupés, et ne firent nulle attention à lui. Le groupe le plus voisin parlait de pédagogie et de cuisine. Toutes ces femmes de professeurs avaient des recettes culinaires, qu'elles professaient avec un pédantisme exubérant et revêche. Les hommes n'étaient pas moins intéressés par ces questions, et à peine moins compétents. Ils étaient aussi fiers des talents domestiques de leurs femmes que celles-ci du savoir de leurs époux. Debout, près d'une fenêtre, adossé au mur, ne sachant quelle contenance faire, tantôt tâchant de sourire bêtement, tantôt sombre, l'œil fixe, les traits contractés, Christophe crevait d'ennui. À quelques pas, assise dans l'embrasure de la fenêtre, une jeune femme, à qui personne ne parlait, s'ennuyait comme lui. Tous deux regardaient la salle, et ne se regardaient pas. Après un certain temps, ils se remarquèrent, au moment où, n'en pouvant plus, ils se détournaient pour bâiller. Juste à cette minute, leurs yeux se rencontrèrent. Ils échangèrent un regard de complicité amicale. Il fit un pas vers elle. Elle lui dit, à mi-voix:
--On s'amuse?
Il tourna le dos à la salle, et, regardant la fenêtre, il tira la langue. Elle éclata de rire et, subitement réveillée, elle lui fit signe de s'asseoir auprès d'elle. Ils firent connaissance. Elle était femme du professeur Reinhart, chargé du cours d'histoire naturelle à l'école, et nouvellement arrivé dans la ville, où ils ne connaissaient encore personne. Elle était loin d'être belle, le nez gros, de vilaines dents, peu de fraîcheur, mais des yeux vifs, assez spirituels, et un sourire bon enfant. Elle bavardait comme une pie: il lui donna la réplique avec entrain; elle avait une franchise amusante, des boutades drolatiques; ils échangeaient en riant leurs impressions, tout haut, sans se préoccuper de ceux qui les entouraient. Leurs voisins, qui n'avaient pas daigné s'apercevoir de leur existence, quand il eût été charitable de les aider à sortir de leur isolément, leur jetaient maintenant des regards mécontents: il était de mauvais goût de s'amuser autant!... Mais ce qu'on pouvait penser d'eux était indifférent aux deux bavards: ils prenaient leur revanche.
À la fin, madame Reinhart présenta son mari à Christophe, Il était extrêmement laid: une figure blême, glabre, grêlée, un peu macabre, mais un air de grande bonté. Il parlait du fond de la gorge, et articulait les mots d'une manière sentencieuse, ânonnante, en faisant des pauses entre les syllabes.