Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place
Part 12
--Ah! vous voilà, vous! cria-t-il. Vous daignez venir enfin? Est-ce que vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus longtemps? Vous êtes un drôle, Monsieur!
Christophe fut si stupéfait par ce boulet reçu en pleine poitrine qu'il fut un moment avant de pouvoir articuler un mot. Il ne pensait qu'à son retard, qui ne pouvait légitimer une telle violence. Il balbutia:
--Altesse, qu'ai-je fait?
L'Altesse n'écoutait pas, et poursuivait avec emportement:
--Taisez-vous! Je ne me laisserai pas insulter par un drôle.
Christophe, blêmissant, luttait contre sa gorge contractée, qui refusait de parler. Il fit un effort, et cria:
--Altesse, vous n'avez pas le droit... vous n'avez pas le droit vous-même de m'insulter, sans me dire ce que j'ai fait.
Le grand-duc se tourna vers son secrétaire, qui sortit un journal de sa poche et qui le lui tendit. Il était dans un état d'exaspération, que son humeur colérique ne suffisait pas à expliquer: les fumées de vins trop généreux y avaient aussi leur part. Il vint se planter devant Christophe, et, comme un toréador avec sa cape, il lui agita furieusement devant la figure le journal déplié et froissé, en criant:
--Vos ordures, Monsieur!... Vous mériteriez qu'on vous y mît le nez!
Christophe reconnut le journal socialiste:
--Je ne vois pas ce qu'il y a de mal, dit-il.
--Quoi! quoi! glapit le grand-duc. Vous êtes d'une impudence!... Ce journal de gredins, qui m'insultent journellement, qui vomissent contre moi des injures immondes!...
--Monseigneur, dit Christophe, je ne l'avais pas lu.
--Vous mentez! cria le grand-duc.
--Je ne veux pas que vous disiez que je mens, fit Christophe. Je ne l'avais pas lu, je ne m'occupe que de musique. Et d'ailleurs, j'ai le droit d'écrire où je veux.
--Vous n'avez aucun droit, sauf celui de vous taire. J'ai été trop bon pour vous. Je vous ai comblé de mes bienfaits, vous et les vôtres, malgré toutes les raisons que votre inconduite et celle de votre père m'auraient données de me séparer de vous. Je vous défends de continuer à écrire dans un journal qui m'est ennemi. Et de plus, d'une façon générale, je vous défends d'écrire quoi que ce soit, à l'avenir, sans mon autorisation. J'ai assez de vos polémiques musicales. Je n'admets pas que quelqu'un qui jouit de ma protection passe son temps à attaquer tout ce qui est cher aux gens de goût et de cœur, aux véritables Allemands. Vous ferez mieux d'écrire de meilleure musique, ou, si cela ne vous est pas possible, de travailler vos gammes et vos exercices. Je ne yeux pas d'un Bebel musical, qui s'amuse à diffamer toutes les gloires nationales, à jeter le désarroi dans les esprits. Nous savons ce qui est bon, Dieu merci! Nous n'avons pas attendu que vous nous le disiez, pour le savoir. Donc, à votre piano, Monsieur, et fichez-nous la paix!
Le gros homme, face à face avec Christophe, le dévisageait avec des yeux insultants. Christophe, livide, essayait de parler; ses lèvres remuaient; il bégaya:
--Je ne suis pas votre esclave, je dirai ce que je veux, j'écrirai ce que je veux...
Il suffoquait, il était près de pleurer de honte et de rage; ses jambes tremblaient. En faisant un brusque mouvement du coude, il renversa un objet sur le meuble près de lui. Il se rendait compte qu'il était ridicule; et, en effet, il entendit rire: en regardant au fond du salon, il vit, au travers d'un brouillard, la princesse qui suivait la scène, en échangeant avec ses voisins des réflexions d'une commisération ironique. Dès lors, il perdit l'exacte conscience de ce qui se passait. Le grand-duc criait. Christophe criait plus fort que lui, sans savoir ce qu'il disait. Le secrétaire du prince et un autre fonctionnaire vinrent vers lui, et tâchèrent de le faire taire: il les repoussa; il agitait en parlant un cendrier qu'il avait saisi machinalement sur le meuble auquel il était adossé. Il entendait que le secrétaire lui disait:
--Allons, lâchez cela, lâchez cela!...
Et il s'entendait lui-même crier des*mots sans suite, et frapper avec le cendrier le rebord de la table.
--Sortez! hurla le grand-duc, au comble de la fureur. Sortez! Sortez! Je vous chasse!
Les officiers s'étaient approchés du prince, et essayaient de le calmer. Le grand-duc, apoplectique, les yeux hors de la tête, criait qu'on jetât ce chenapan à la porte. Christophe vit rouge: il fut tout près d'appliquer son poing sur le mufle du grand-duc; mais il était écrasé par un chaos de sentiments contradictoires: la honte, la fureur, un reste de timidité, de loyalisme germanique, de respect traditionnel, d'habitudes humiliées devant le prince. Il voulait parler, il ne pouvait parler; il voulait agir, il ne pouvait agir; il ne voyait plus, il n'entendait plus: il se laissa pousser, et sortit.
Il passa au milieu des domestiques, impassibles, qui, venus près de la porte, n'avaient rien perdu du bruit de la dispute. Les trente pas qu'il eut à faire pour sortir de l'antichambre lui semblèrent durer toute une vie. La galerie s'allongeait, à mesure qu'il avançait. Il ne sortirait jamais!... La lumière du dehors, qu'il voyait luire là-bas, par la porte vitrée, était le salut... Il descendit l'escalier en trébuchant; il oubliait qu'il était nu-tête: le vieil huissier le rappela pour prendre son chapeau. Il lui fallut ramasser toutes ses forces pour sortir du château, traverser la cour, regagner sa maison. Il claquait des dents. Quand il ouvrit la porte de chez lui, sa mère fut épouvantée par sa mine et par son tremblement. Il l'écarta, il refusa de répondre à ses questions. Il monta dans sa chambre, s'enferma, et se coucha. Il avait un tel frisson qu'il n'arrivait pas à se déshabiller: la respiration coupée; les membres brisés... Ah! ne plus voir, ne plus sentir, n'avoir plus à soutenir ce misérable corps, à lutter contre l'ignoble vie, tomber, tomber sans souffle, sans pensée, n'être plus, nulle part!...--Ses habits arrachés avec une peine mortelle et épars autour de lui, par terre, il se jeta dans son lit et s'y enfonça jusqu'aux yeux. Tout bruit cessa dans la chambre: on n'entendit plus que le petit lit de fer, qui tremblait sur le carreau.
Louisa écoutait à-la porte; elle frappa en vain, appela doucement: rien ne répondit; elle attendit, épiant anxieusement le silence; puis elle s'éloigna. Une ou deux fois dans le jour, elle revint écouter; et le soir, encore, avant de se coucher. Le jour passa, la nuit passa: la maison était muette. Christophe tremblait de fièvre; par moments, il pleurait; et, dans la nuit, il se soulevait pour montrer le poing au mur. Vers deux heures du matin, dans un accès de folie, il sortit du lit, en nage et à moitié nu: il voulait aller tuer le grand-duc. Il était dévoré de haine et de honte; son corps et son cœur se tordaient dans la flamme.--De cette tempête, rien ne s'entendait au dehors: pas un mot, pas un son. Les dents serrées, il renfermait tout en lui.
Le lendemain matin, il redescendit, comme d'habitude. Il était ravagé. Il ne dit rien, et sa mère n'osa rien lui demander: elle savait déjà, par les rapports du voisinage. Tout le jour, il resta sur une chaise, au coin du feu, muet, fiévreux, le dos courbé, comme un vieux; et, quand il était seul, il pleurait en silence.
Vers le soir, le rédacteur du journal socialiste vint le voir. Naturellement, il était au courant et voulait des détails. Christophe, touché de sa visite, l'interpréta naïvement comme une démarche de sympathie et d'excuses de la part de ceux qui l'avaient compromis; il mit son amour-propre à ne rien regretter, et il se laissa aller à dire tout ce qu'il avait sur le cœur: ce lui était un soulagement de parler librement à un homme qui eût comme lui la haine de l'oppression. L'autre l'excitait à parler: il voyait dans l'événement une bonne affaire pour son journal, l'occasion d'un article scandaleux, dont il attendait que Christophe lui fournît les éléments, à moins que Christophe ne l'écrivît lui-même; car il comptait qu'après cet éclat, le musicien de la cour mettrait au service de «la cause» son talent de polémiste, qui était appréciable, et ses petits documents secrets sur la cour, qui l'étaient encore plus. Comme il ne se piquait pas d'une délicatesse exagérée, il présenta la chose sans artifice. Christophe en eut un haut-le-corps; il déclara qu'il n'écrirait rien, alléguant que toute attaque de sa part contre le grand-duc serait interprétée comme un acte de vengeance personnelle, et qu'il était tenu à plus de réserve, maintenant qu'il était libre, que lorsque, ne l'étant pas, il courait des risques en disant sa pensée. Le journaliste ne comprit rien à ces scrupules; il jugea Christophe un peu borné et clérical au fond; il pensa surtout que Christophe avait peur. Il dit:
--Eh bien, laissez-nous faire: c'est moi qui écrirai. Vous n'aurez à vous occuper de rien.
Christophe le supplia de se taire; mais il n'avait aucun moyen de l'y contraindre. D'ailleurs, le journaliste lui représenta que l'affaire ne le concernait pas seul: l'insulte atteignait le journal, qui avait le droit de se venger. À cela, rien à répondre; tout ce que put faire Christophe, ce fut de lui demander sa parole qu'il n'abuserait point de certaines confidences faites à l'ami, et non au journaliste. L'autre la lui donna sans difficulté. Christophe n'en fut pas rassuré: il se rendait compte trop tard de l'imprudence qu'il avait commise.--Quand il fut seul, il repassa dans sa tête tout ce qu'il avait dit, et il frémit. Sans réfléchir une minute, il écrivit au journaliste, le conjurant de ne point répéter ce qu'il lui avait confié:--(le malheureux le répétait lui-même, en partie, dans sa lettre.)
Le lendemain, la première chose qu'il lut, en ouvrant le journal avec une hâte fiévreuse, ce fut, en première page, tout au long son histoire. Tout ce qu'il avait dit, la veille, s'y retrouvait démesurément grossi, ayant subi cette déformation spéciale à laquelle sont soumis tous les objets qui passent par un cerveau de journaliste. L'article attaquait avec de basses invectives le grand-duc et la cour. Certains détails qu'il donnait étaient trop personnels à Christophe, trop évidemment connus de lui seul, pour qu'on ne lui attribuât point l'article entier.
Ce nouveau coup écrasa Christophe. À mesure qu'il lisait, une sueur froide lui montait au visage. Quand il eut fini, il resta affolé. Il voulut courir au journal; mais sa mère l'en empêcha, redoutant, non sans raison, sa violence. Il la redoutait lui-même; il sentait que s'il y allait, il ferait quelque sottise; et il resta,--pour en faire une autre. Il adressa au journaliste une lettre indignée, où il lui reprochait sa conduite en termes blessants, désavouait l'article, et rompait avec le parti. Le désaveu ne parut pas. Christophe récrivit au journal, le sommant de publier sa lettre. On lui envoya copie de sa première lettre, écrite le soir de l'entretien, et qui en était la confirmation: on lui demandait s'il fallait la publier aussi. Il se sentit dans leurs mains. Là-dessus, il eut le malheur de rencontrer dans la rue l'interviewer indiscret; il ne put s'empêcher de lui dire le mépris qu'il avait pour lui. Le lendemain, le journal publia un entrefilet insultant, où l'on parlait de ces domestiques de cour, qui, même quand on les a flanqués à la porte, restent toujours des domestiques. Quelques allusions à l'événement récent ne permettaient point de douter qu'il ne s'agît de Christophe.
Quand il fut bien évident pour tous que Christophe n'avait plus aucun appui, il se trouva soudain d'une richesse en ennemis qu'il n'eût jamais soupçonnée. Tous ceux qu'il avait blessés, directement ou indirectement, soit par des critiques personnelles, soit en combattant leurs idées et leur goût, prirent aussitôt l'offensive et se vengèrent avec usure. Le gros public, dont Christophe avait essayé de secouer l'apathie, contemplait, satisfait, la correction administrée à l'insolent jeune homme, qui avait prétendu réformer l'opinion et troubler le sommeil des gens de bien. Christophe était à l'eau. Chacun fit de son mieux pour lui tenir la tête dessous.
Ils ne fondirent pas tous ensemble sur lui. L'un commença d'abord, pour tâter le terrain. Christophe ne répondant pas, il redoubla ses coups. Alors d'autres suivirent; et puis, toute la bande. Les uns étaient de la fête par simple divertissement, comme de jeunes chiens qui s'amusent à déposer leurs incongruités en belle place: c'était l'escadron volant des journalistes incompétents, qui, ne sachant rien, tâchent de le faire oublier, à force d'adulations aux vainqueurs et d'injures aux vaincus. Les autres apportaient le poids de leurs principes, ils tapaient comme des sourds; où ils avaient passé, il ne restait rien de rien: c'était la grande critique,--la critique qui tue.
Par bonheur pour Christophe, il ne lisait pas les journaux. Quelques amis dévoués avaient l'attention de lui envoyer les plus injurieux. Mais il les laissait s'empiler sur sa table, sans penser à les ouvrir. Ce ne fut qu'à la fin que ses yeux furent attirés par une grande marque rouge qui encadrait un article: il lut que ses _Lieder_ ressemblaient aux grognements d'un animal sauvage, que ses symphonies sortaient d'une maison de fous, que son art était hystérique, que ses spasmes d'harmonies voulaient donner le change sur sa sécheresse de cœur et sa nullité de pensée. Le critique, fort connu, terminait ainsi:
«M. Krafft a naguère donné, comme reporter, quelques preuves étonnantes de son style et de son goût, qui excitèrent dans les cercles musicaux une gaieté irrésistible. Il lui fut alors conseillé amicalement de se livrer plutôt a la composition. Les derniers produits de sa muse ont montré que ce conseil, bien intentionné, était mauvais. M. Krafft devrait décidément faire du reportage.»
Après cette lecture, qui empêcha Christophe de travailler pendant toute une matinée, il se mit à la recherche des autres journaux hostiles, pour achever de se démoraliser. Mais Louisa, qui avait la manie de faire disparaître tout ce qui traînait, sous prétexte de «faire de l'ordre», les avait déjà brûlés. Il en fut irrité d'abord, puis soulagé; et, tendant à sa mère le journal qui restait, il lui dit qu'elle aurait bien dû en faire autant de celui-là.
D'autres affronts lui furent plus sensibles. Un quatuor, dont il avait envoyé le manuscrit à une société réputée de Francfort, fut refusé à l'unanimité, et sans explications. Une ouverture, qu'un orchestre de Cologne semblait disposé à jouer, lui fut retournée, après des mois d'attente, comme injouable. La pire épreuve lui fut infligée par une société orchestrale de la ville. Le _Kapellmeister_ H. Euphrat, qui la dirigeait, était assez bon musicien: mais, comme beaucoup de chefs d'orchestre, il n'avait aucune curiosité d'esprit; il souffrait--(ou plutôt il se portait à merveille)--de cette paresse spéciale à sa corporation, qui consiste à ressasser indéfiniment les œuvres déjà connues et à fuir comme le feu toute œuvre vraiment nouvelle. Il n'était jamais las d'organiser des Festivals Beethoven, Mozart, ou Schumann: il n'avait, dans ces œuvres, qu'à se laisser porter par le ronron des rythmes familiers. En revanche, la musique de son temps lui était insupportable. Il n'osait pas l'avouer et se disait accueillant pour les jeunes talents: de vrai, quand on lui apportait une œuvre bâtie sur un patron ancien,--un décalque d'œuvres qui avaient été nouvelles, il y avait cinquante ans,--il la recevait fort bien; il mettait même de l'ostentation à l'imposer au public. Cela ne dérangeait ni l'ordre de ses effets, ni l'ordre d'après lequel le public avait coutume d'être ému. En revanche, il éprouvait un mélange de mépris et de haine pour tout ce qui menaçait de déranger ce bel ordre et de lui causer une fatigue nouvelle. Le mépris dominait, si le novateur n'avait aucune chance de sortir de son ombre. S'il menaçait de réussir, c'était alors la haine,--bien entendu, jusqu'au moment où il avait réussi tout à fait.
Christophe n'en était pas encore là: tant s'en fallait. Aussi, fut-il surpris, quand on lui fit savoir, par des ouvertures indirectes, que _Herr_ H. Euphrat eût été bien aise de jouer quelque chose de lui. Il avait d'autant moins de raisons de s'y attendre que le _Kapellmeister_ était un ami intime de Brahms et de quelques autres qu'il avait malmenés dans ses chroniques. Comme il était bon garçon, il prêta à ses adversaires des sentiments généreux, qu'il eût été capable d'avoir. Il supposa que, le voyant accablé, ils voulaient lui prouver qu'ils étaient au-dessus des rancunes mesquines: il en fut touché, il écrivit un mot plein d'effusion à H. Euphrat, en lui envoyant un poème symphonique. L'autre lui fit répondre, par son secrétaire, une lettre froide, mais polie, lui accusant réception de son envoi et ajoutant que, suivant la règle de la société, la symphonie serait prochainement distribuée à l'orchestre et soumise à l'épreuve d'une répétition d'ensemble, avant d'être reçue pour l'audition publique. La règle était la règle: Christophe n'avait qu'à s'incliner. Aussi bien, c'était là une pure formalité, qui servait à écarter les élucubrations des amateurs encombrants.
Deux ou trois semaines après, Christophe reçut avis que son œuvre allait être répétée. En principe, tout se passait à huis clos, et l'auteur même ne pouvait assister à la répétition. Mais une tolérance universellement admise faisait qu'il était toujours là; seulement, il ne se montrait pas. Chacun le savait, et chacun feignait de ne le point savoir. Au jour dit, un ami vint chercher Christophe et l'introduisit dans la salle, où il prit place au fond d'une loge. Il fut surpris de voir qu'a cette répétition fermée, la salle--du moins, les places du bas--était presque entièrement remplie: une foule de dilettantes, d'oisifs et de critiques s'agitait en caquetant. L'orchestre était censé ignorer leur présence.
On commença par la _Rhapsodie_ de Brahms pour voix d'alto, chœur d'hommes, et orchestre, sur un fragment du _Harzreise im Winter_ de Gœthe. Christophe, qui détestait la sentimentalité majestueuse de cette œuvre, se dit que c'était peut-être, de la part des «Brahmines», une façon courtoise de se venger, en le forçant à entendre une composition qu'il avait critiquée irrévérencieusement. Cette idée le fit rire, et sa bonne humeur augmenta, quand, après la Rhapsodie, vinrent deux autres productions de musiciens connus, qu'il avait pris à partie: l'intention ne lui sembla pas douteuse. Sans pouvoir dissimuler quelques grimaces, il pensa que c'était, après tout, de bonne guerre; et, à défaut de la musique, il apprécia la farce. Il s'amusa même à mêler ses applaudissements ironiques à ceux du public, qui fit pour Brahms et ses congénères une manifestation enthousiaste.
Enfin, ce fut le tour de la symphonie de Christophe. Quelques regards jetés de l'orchestre et de la salle dans la direction de sa loge lui firent voir qu'on était averti de sa présence. Il sedissimula, il attendait, avec ce serrement de cœur que tout musicien éprouve, au moment où la baguette du chef se lève et où le fleuve de musique se ramasse en silence, prêt à briser sa digue. Jamais il n'avait encore entendu son œuvre à l'orchestre. Comment les êtres qu'il avait rêvés allaient-ils vivre? Quelle serait leur voix? Il les sentait gronder en lui; et, penché sur le gouffre de sons, il attendait en frémissant ce qui allait sortir.
Ce qui sortit, ce fut une chose sans nom, une bouillie informe. Au lieu des robustes colonnes qui devaient soutenir le fronton de l'édifice, les accords s'écroulaient les uns à côté des autres, comme une bâtisse en ruines; on n'y distinguait rien qu'une poussière de plâtras. Christophe hésita avant d'être bien sûr que c'était lui qu'on jouait. Il recherchait la ligne, le rythme de sa pensée: il ne la reconnaissait plus; elle allait, bredouillante et titubante, comme un ivrogne qui s'accroche aux murs; et il était écrasé de honte, comme si on le voyait lui-même en cet état. Il avait beau savoir que ce n'était pas là ce qu'il avait écrit: quand un interprète imbécile dénature vos paroles, on a un moment de doute, on se demande avec consternation si l'on est responsable de cette stupidité. Le public, lui, ne se le demande jamais: il croit à l'interprète, aux chanteurs, à l'orchestre qu'il est accoutumé d'entendre, comme il croit à son journal: ils ne peuvent pas se tromper; s'ils disent des absurdités, c'est que l'auteur est absurde. Il en doutait d'autant moins, en cette occasion, qu'il avait plaisir à le croire.--Christophe essayait de se persuader que le _Kapellmeister_ se rendait compte du gâchis, qu'il allait arrêter l'orchestre, et faire tout reprendre. Les instruments ne jouaient même plus ensemble. Le cor avait manqué son entrée et pris une mesure trop tard; il continua quelques minutes, puis s'arrêta tranquillement pour vider son instrument. Certains traits des hautbois avaient totalement disparu. Il était impossible à l'oreille la plus exercée de retrouver le fil de la pensée musicale, ni même d'imaginer qu'il y en eût une. Des fantaisies d'instrumentation, des saillies humoristiques, devinrent grotesques, par le fait de la grossièreté de l'exécution. C'était bête à pleurer, c'était l'œuvre d'un idiot, d'un farceur, qui ne savait pas la musique. Christophe s'arrachait les cheveux. Il voulut interrompre; mais l'ami qui était avec lui l'en empêcha, l'assurant que _Herr Kapellmeister_ saurait bien de lui-même discerner les fautes de l'exécution et tout remettre au point,--qu'au reste Christophe ne devait pas se montrer et qu'une observation de lui ferait le plus mauvais effet. Il obligea Christophe à se retirer au fond de la loge. Christophe se laissa faire; mais il se cognait la tête avec ses poings; et chaque monstruosité nouvelle lui arrachait un râle d'indignation et de douleur:
--Les misérables! Les misérables!... gémissait-il; et il se mordait les mains pour ne pas crier.
Maintenant, montait vers lui, avec les fausses notes, la rumeur du public, qui commençait à s'agiter. Ce ne fut d'abord qu'un frémissement; mais bientôt, Christophe n'eut plus de doute: ils riaient. Les musiciens de l'orchestre avaient donné le signal; certains ne cachaient point leur hilarité. Le public, assuré dès lors que l'œuvre était risible, se tordit de rire. La joie fut générale; elle redoublait au retour d'un motif très rythmé, que les contrebasses accentuaient d'une façon burlesque. Seul, le _Kapellmeister_, imperturbable, continuait à marquer la mesure, au milieu du charivari.
Enfin, l'on arriva au bout:--(les meilleures choses ont une fin.)--La parole était au public. Il éclata. Ce fut une explosion d'allégresse, qui dura plusieurs minutes. Les uns sifflaient, les autres applaudissaient ironiquement; les plus spirituels criaient: _bis!_ Une voix de basse, venue du fond d'une avant-scène, se mit à imiter le motif grotesque. D'autres farceurs furent pris d'émulation et l'imitèrent, à leur tour. Quelqu'un cria: «L'auteur!»--Il y avait longtemps que ces gens d'esprit ne s'étaient autant amusés.
Après que le tumulte fut un peu calmé, le _Kapellmeister_, impassible, le visage tourné de trois quarts vers le public, mais affectant de ne pas le voir,--(le public était toujours censé ne pas exister)--fit à l'orchestre un signe, pour marquer qu'il voulait parler. On cria: «Chut!»; et chacun fit silence. Il attendit encore un moment; puis,--(sa voix était nette, froide et tranchante):
--Messieurs, dit-il, je n'aurais certainement pas laissé jouer _cette chose_ jusqu'au bout, si je n'avais voulu me donner une fois en spectacle le monsieur qui a osé écrire des turpitudes sur maître Brahms.
Il dit; et, sautant de son estrade, il sortit au milieu des ovations de la salle en délire. On voulut le rappeler; les acclamations se prolongèrent pendant une ou deux minutes encore. Mais il ne revint pas. L'orchestre s'en allait. Le public se décida à s'en aller aussi. Le concert était fini.
C'était une bonne journée.