Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place

Part 10

Chapter 103,701 wordsPublic domain

Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole exubérante attiraient l'attention. Elle regardait tout avec ses yeux de Française railleuse, et ne se préoccupait pas de cacher ses impressions. Elle pouffait devant les étalages de modes, ou devant les magasins de cartes postales illustrées, où l'on voyait pêle-mêle des scènes sentimentales, des scènes bouffes et grivoises, les cocottes de la ville, la famille impériale, l'empereur en habit rouge, l'empereur en habit vert, l'empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire _Germania_ et défiant le ciel. Elle s'esclaffait devant un service de table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de coiffeur où trônait une tête d'homme en cire. Elle manifestait une hilarité peu décente devant le monument patriotique, qui représentait le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre tout nu. Elle happait au passage tout ce qui, dans la physionomie des gens, leur démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la raillerie. Ses victimes ne pouvaient s'y tromper, au coup d'œil malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son instinct simiesque lui faisait même parfois, sans qu'elle y réfléchît, imiter des lèvres et du nez leurs grimaces épanouies ou renfrognées; elle gonflait les joues pour répéter des fragments de phrases ou de mots, qu'elle avait saisis au vol, et dont la sonorité lui paraissait burlesque. Il en riait de tout son cœur, nullement gêné par ses impertinences; car il ne se gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation n'avait plus grand'chose à perdre; car une telle promenade était faite pour la couler à jamais.

Ils visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper jusqu'au faîte de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui balayait les marches et finit par se prendre à un angle de l'escalier; elle ne s'en émut pas, tira bravement sur l'étoffe qui craqua, et continua de grimper, en se retroussant gaillardement. Peu s'en fallut qu'elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du Victor Hugo, auquel il ne comprit rien, et chanta une chanson populaire française. Après quoi, elle fit le muezzin.--Le crépuscule tombait. Ils redescendirent dans l'église, d'où l'ombre épaisse montait le long des murs gigantesques, au front desquels luisaient les prunelles magiques des vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des chapelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne délogé, à la représentation d'_Hamlet._ Elle était si absorbée dans sa prière qu'elle ne le vit point; elle avait une expression douloureuse et tendue, qui le frappa. Il eût voulu lui dire quelques mots, la saluer au moins; mais Corinne l'entraîna dans son tourbillon.

Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer pour la représentation, qui commençait de bonne heure, suivant l'usage d'Allemagne. Il venait à peine de rentrer, qu'on sonnait à sa porte, pour lui remettre ce billet de Corinne:

«Veine! Jézabel malade! Relâche! Vive la classe!... Ami! Venez! Ferons la dînette ensemble!

«Amie!

«Corinette.

«_P.-S._--Portez beaucoup de musique!...»

Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut compris, il fut aussi content que Corinne, et se rendit aussitôt à l'hôtel. Il craignait, de trouver toute la troupe réunie au dîner; mais il ne vit personne. Corinne même avait disparu. À la fin, il entendit sa voix bruyante et riante, tout au fond de la maison; il se mit à sa recherche, et parvint à la découvrir dans la cuisine. Elle s'était mis en tête d'exécuter un plat de sa façon, un de ces plats méridionaux, dont l'arome indiscret remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle était au mieux avec la grosse patronne de l'hôtel, et elles baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d'allemand, de français et de nègre, qui n'avait de nom en aucune langue. Elles riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres. L'apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la porte; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi du fameux plat. Il fit un peu la grimace: sur quoi elle le traita de barbare Teuton, et dit que ce n'était pas la peine de se donner du mal pour lui.

Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête: il n'y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s'empêcher de demander où étaient les camarades. Corinne eut un geste indifférent:

--Je ne sais pas.

--Vous ne soupez pas ensemble?

--Jamais! C'est déjà bien assez de se voir au théâtre!... Ah bien! s'il fallait encore se retrouver à table!...

Cela était si différent des habitudes allemandes qu'il en fut étonné et charmé:

--Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple sociable!

--Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable?

--Sociable, cela veut dire: vivre en Société. Il faut nous voir, nous autres! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de Sociétés, du jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. Tout se fait en Société: on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la Société éternue, on éternue avec elle; on ne boit pas une chope, sans boire avec la Société.

--Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre?

--N'est-ce pas fraternel?

--Zut pour la fraternité! Je veux bien être «frère» de ceux qui me plaisent; je ne le suis pas des autres... Pouah! Ce n'est pas une société, cela, c'est une fourmilière!

--Jugez donc comme je dois être à mon aise ici, moi qui pense comme vous!

--Venez chez nous alors!

Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris, était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait; chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces, affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe des autres peuples.

Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait pas plus qu'elle.

Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais venue.

Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait, tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante, attendait.--Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater.

--Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné.

Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire.

Il n'y comprenait rien:

--Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque chose de drôle?

Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui pleuraient, et lui tendit les deux mains.

--Quel bon garçon vous faites! dit-elle.

--Pas plus mauvais qu'un autre.

Elle continuait d'être secouée de petits accès de rire, en lui tenant toujours les mains.

--Pas sérieuse, la _Françoise?_ fit-elle.

(Elle prononçait: «_Françouèse_».)

--Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne humeur.

Elle le regarda d'un air attendri, lui secoua vigoureusement les mains, et dit:

--Amis?

--Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main.

--Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus là? Il n'en voudra pas à la _Françoise_ de n'être pas sérieuse?

--Et elle, elle n'en voudra pas au barbare Teuton d'être si bête?

--C'est pour ça qu'on l'aime... Il viendra la voir à Paris?

--C'est promis... Et elle, elle m'écrira?

--C'est juré... Dites aussi: Je le jure.

--Je le jure.

--Non, ce n'est pas comme cela. Il faut tendre la main.

Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit promettre qu'il écrirait pour elle une pièce, un mélodrame, qu'on traduirait en français, et qu'elle jouerait à Paris. Elle partait, le lendemain, avec sa troupe. Il s'engagea à aller la retrouver, le surlendemain, à Francfort, où avait lieu une représentation. Ils restèrent encore quelque temps à bavarder. Elle fit cadeau à Christophe d'une photographie qui la représentait nue presque jusqu'à mi-corps. Ils se quittèrent gaiement, en s'embrassant comme frère et sœur. Et vraiment, depuis que Corinne avait vu que Christophe l'aimait bien, mais que décidément il n'était pas amoureux, elle s'était mise à l'aimer bien aussi, sans amour, en bonne camarade.

Leur sommeil n'en fut pas troublé, ni à l'un ni à l'autre. Il ne put lui dire au revoir, le lendemain; car il était pris par une répétition. Mais, le jour suivant, il s'arrangea, comme il l'avait promis, pour aller à Francfort. C'était à deux ou trois heures en chemin de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse de Christophe; mais il l'avait prise très au sérieux; et, à l'heure de la représentation, il était là. Quand il vint, pendant l'entr'acte, frapper à la loge où elle s'habillait, elle poussa des exclamations de joyeuse surprise et se jeta à son cou. Elle lui était sincèrement reconnaissante d'être venu. Malheureusement pour Christophe, elle était beaucoup plus entourée dans cette ville de Juifs riches et intelligents, qui savaient apprécier sa beauté présente et son succès futur. À tout instant, on heurtait à la porte de la loge; et la porte s'entrebâillait pour laisser passage à de lourdes figures aux yeux vifs, qui disaient des fadeurs avec un âpre accent. Corinne naturellement coquetait avec eux; et elle gardait ensuite le même ton affecté et provocant pour causer avec Christophe, qui en était irrité. Il n'éprouvait d'ailleurs aucun plaisir de l'impudeur tranquille avec laquelle elle procédait devant lui à sa toilette; et le fard et le gras, dont elle enduisait ses bras, sa gorge et son visage, lui inspiraient un profond dégoût. Il fut sur le point de partir sans la revoir, aussitôt après la représentation; mais, quand il lui dit adieu, en s'excusant de ne pouvoir assister au souper qui devait lui être offert au sortir du spectacle, elle manifesta une peine si gentiment affectueuse que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se fit apporter un horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu'il pouvait--qu'il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne demandait qu'à être convaincu, et il vint au souper; il sut même ne pas trop montrer son ennui des niaiseries qu'on y débita, et son irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu. Impossible de lui en vouloir. C'était une brave fille, sans principe moral, paresseuse, sensuelle, amoureuse du plaisir, d'une coquetterie enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les défauts étaient si spontanés et si sains qu'on ne pouvait qu'en sourire, et presque les aimer. Assis en face d'elle, tandis qu'elle parlait, Christophe regardait son visage animé, ses beaux yeux rayonnants, sa mâchoire un peu empâtée, au sourire italien,--ce sourire où il y a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande: il la voyait plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Certains traits lui rappelaient Ada: des gestes, des regards, des roueries sensuelles, un peu grossières:--l'éternel féminin. Mais ce qu'il aimait en elle, c'était la nature du Midi, la généreuse mère, qui ne lésine point avec ses dons, qui ne s'amuse point à fabriquer des beautés de salon et des intelligences de livres, mais des êtres harmonieux, dont le corps et l'esprit sont faits pour s'épanouir au soleil.--Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses adieux, à part des autres. Ils s'embrassèrent encore et renouvelèrent leurs promesses de s'écrire et de se revoir.

Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. À une station intermédiaire, le train qui venait en sens inverse attendait. Juste dans le wagon arrêté en face du sien,--dans un compartiment de troisième, Christophe vit la jeune Française, qui était avec lui à la représentation d'_Hamlet._ Elle vit aussi Christophe, et elle le reconnut. Ils furent saisis. Ils se saluèrent silencieusement, et restèrent immobiles, n'osant plus se regarder. Cependant il avait vu d'un coup d'œil qu'elle avait une petite toque de voyage, et une vieille valise auprès d'elle. L'idée ne lui vint pas qu'elle quittât le pays; il pensa qu'elle partait pour quelques jours. Il ne savait s'il devait lui parler: il hésita, il prépara dans sa tête ce qu'il voulait lui dire, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui adresser quelques mots, quand on donna le signal du départ: il renonça à parler. Quelques secondes passèrent avant que train ne bougeât. Ils se regardèrent en face. Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé contre la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, ils plongeaient leurs regards dans les yeux l'un de l'autre. Une double fenêtre les séparait. S'ils avaient étendu le bras au dehors, leurs mains auraient pu se toucher. Si près. Si loin. Les wagons s'ébranlèrent lourdement. Elle le regardait toujours, n'ayant plus de timidité, maintenant qu'ils se quittaient. Ils étaient si absorbés dans la contemplation l'un de l'autre qu'ils ne pensèrent même plus à se saluer une dernière fois. Elle s'éloignait lentement: il la vit disparaître; et le train qui la portait s'enfonça dans la nuit. Comme deux mondes errants, ils étaient passés, un instant, l'un près de l'autre, et ils s'éloignaient dans l'espace infini, pour l'éternité peut-être.

Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard inconnu venait de creuser en lui; et il ne comprit pas pourquoi: mais le vide était là. Les paupières à demi-closes, somnolent, adossé à un angle du wagon, il sentait sur ses yeux le contact de ces yeux; et ses autres pensées se taisaient pour le mieux sentir. L'image de Corinne papillotait au dehors de son cœur, comme un insecte qui bat des ailes de l'autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer.

Il la retrouva, au sortir du wagon, quand l'air frais de la nuit et la marche dans les rues de la ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plaisir et d'irritation, selon qu'il se rappelait ses manières affectueuses ou ses coquetteries vulgaires.

--Diables de Français, grommelait-il, riant tout bas, tandis qu'il se déshabillait sans bruit, pour ne pas réveiller sa mère, qui dormait à côté.

Un mot qu'il avait entendu, l'autre soir, dans la loge, lui revint à l'esprit:

--Il y en a d'autres, aussi.

Dès sa première rencontre avec la France, elle lui posait l'énigme de sa double nature. Mais, comme tous les Allemands, il ne s'inquiétait point de la résoudre; et il répétait tranquillement, en songeant à la jeune fille du wagon:

--Elle n'a pas l'air Française.

Comme s'il appartenait à un Allemand de dire ce qui est Français et ce qui ne l'est point.

Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le milieu de la nuit, il se réveilla, avec un serrement de cœur: il venait de se rappeler la valise placée sur la banquette, auprès de la jeune fille; et brusquement, l'idée que la voyageuse était partie tout à fait lui traversa l'esprit. À vrai dire, cette idée aurait dû lui venir, dès le premier instant; mais il n'y avait pas songé. Il en ressentait une sourde tristesse. Il haussa les épaules, dans son lit:

--Qu'est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. Cela ne me regarde pas.

Il se rendormit.

Mais, le lendemain, la première personne qu'il rencontra en sortant fut Mannheim, qui l'appela «Blücher», et lui demanda s'il avait décidé de conquérir toute la France. Par cette gazette vivante, il apprit que l'histoire de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que Mannheim en attendait:

--Tu es un grand homme, criait Mannheim. Je ne suis rien auprès de toi.

--Qu'est-ce que j'ai fait? dit Christophe.

--Tu es admirable! reprit Mannheim. Je suis jaloux de toi. Souffler la loge au nez des Grünebaum, et y inviter à leur place leur institutrice française, non, cela, c'est le bouquet, je n'aurais pas trouvé cela!

--C'était l'institutrice des Grünebaum? dit Christophe, stupéfait.

--Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l'innocent, je te le conseille!... Papa ne décolère plus. Les Grünebaum sont dans une rage!... Cela n'a pas été long: ils ont flanqué la petite à la porte.

--Comment! cria Christophe, ils l'ont renvoyée!... Renvoyée à cause de moi?

--Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l'a pas dit?

Christophe se désolait.

--Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit Mannheim, cela n'a pas d'importance. Et puis, il fallait bien s'y attendre, le jour où les Grünebaum viendraient à apprendre...

--Quoi? criait Christophe, apprendre quoi?

--Qu'elle était ta maîtresse, parbleu!

--Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle est.

Mannheim eut un sourire, qui voulait dire:

--Tu me crois trop bête.

Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire l'honneur de croire à ce qu'il affirmait. Mannheim dit:

--Alors c'est encore plus drôle.

Christophe s'agitait, parlait d'aller trouver les Grünebaum, de leur dire leur fait, de justifier la jeune fille. Mannheim l'en dissuada:

--Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera que les convaincre davantage du contraire. Et puis, il est trop tard. La fille est loin, maintenant.

Christophe, la mort dans l'âme, tâcha de retrouver la piste de la jeune Française. Il voulait lui écrire, lui demander pardon. Mais nul ne savait rien d'elle. Les Grünebaum, à qui il s'adressa, l'envoyèrent promener; ils ignoraient où elle était allée, et ils ne s'en inquiétaient pas. L'idée du mal qu'il avait fait torturait Christophe: c'était un remords continuel. Il s'y joignait une mystérieuse attirance qui, des yeux disparus, rayonnait silencieusement sur lui. Attirance et remords parurent s'effacer, recouverts par le flot des jours et des pensées nouvelles; mais ils persistèrent obscurément au fond. Christophe n'oubliait point celle qu'il appelait sa victime. Il s'était juré de la rejoindre. Il savait combien il avait peu de chances de la revoir; et il était sûr qu'il la reverrait.

Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres qu'il lui écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand il n'attendait plus rien, il reçut d'elle un télégramme de quarante mots, où elle bêtifiait à cœur-joie, lui donnait de petits noms familiers, et demandait «si on s'aimait toujour». Puis, après un nouveau silence de près d'une année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme écriture enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître grande dame,--quelques mots affectueux et drolatiques.--Et puis, elle en resta là. Elle ne l'oubliait pas; mais elle n'avait pas le temps de penser à lui.

Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des idées qu'ils avaient échangées, Christophe rêva d'écrire de la musique pour une pièce où Corinne jouerait et chanterait quelques airs,--une sorte de mélodrame poétique. Ce genre d'art, jadis en faveur en Allemagne, passionnément goûté par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber, par Mendelssohn, par Schumann, par tous les grands classiques, était tombé en discrédit depuis le triomphe du wagnérisme, qui prétendait avoir réalisé la formule définitive du théâtre et de la musique. Les braves pédants wagnériens, non contents de proscrire tout mélodrame nouveau, s'appliquaient à faire la toilette des mélodrames anciens; ils effaçaient avec soin dans les opéras toute trace des dialogues parlés, et écrivaient pour Mozart, pour Beethoven, ou pour Weber, des récitatifs de leur façon; ils étaient convaincus de compléter la pensée des maîtres, en déposant pieusement sur les chefs-d'œuvre leurs petites ordures.