Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 9
Il était petit comme elle, mince, chétif, un peu voûté. On ne savait au juste son âge; il ne devait pas avoir passé la quarantaine; mais il semblait avoir cinquante ans, et plus. Il avait une petite figure ridée, rosée, avec de bons yeux bleus très pâles, comme des myosotis un peu fanés. Quand il enlevait sa casquette, qu'il gardait frileusement partout, de crainte des courants d'air, il montrait un petit crâne tout nu, rose, et de forme conique, qui faisait la joie de Christophe et de ses frères. Ils ne se lassaient pas de le taquiner à ce sujet, lui demandant ce qu'il avait fait de ses cheveux, et menaçant de le fouetter, excités par les grosses plaisanteries de Melchior. Il en riait le premier et se laissait faire avec patience. Il était petit marchand ambulant; il allait de village en village, portant sur son dos un gros ballot, où il y avait de tout: de l'épicerie, de la papeterie, de la confiserie, des mouchoirs, des fichus, des chaussures, des boîtes de conserve, des almanachs, des chansons et des drogues. Plusieurs fois, on avait tenté de le fixer quelque part, de lui acheter un petit fonds, un bazar, une mercerie. Mais il ne pouvait s'y faire: une nuit il se levait, mettait la clef sous la porte, et repartait avec son ballot. On restait des mois sans le voir. Puis il reparaissait: un soir, on entendait gratter à l'entrée; la porte s'entre-bâillait, et la petite tête chauve, poliment découverte, se montrait avec ses bons yeux et son sourire timide. Il disait: «Bonsoir à toute la compagnie», prenait soin d'essuyer ses souliers avant d'entrer, saluait chacun, en commençant par le plus âgé, et allait s'asseoir dans le coin le plus modeste de la chambre. Là, il allumait sa pipe, et il baissait le dos, attendant tranquillement que la grêle habituelle de quolibets fût passée. Les deux Krafft, le grand-père et le père, avaient pour lui un mépris goguenard. Cet avorton leur paraissait ridicule; et leur orgueil était blessé de l'infime condition du marchand ambulant. Ils le lui faisaient sentir; mais il ne semblait pas s'en apercevoir, et il leur témoignait un respect profond, qui les désarmait, surtout le vieux, très sensible aux égards qu'on avait pour lui. Ils se contentaient de l'écraser de lourdes plaisanteries qui faisaient monter le rouge au visage de Louisa. Celle-ci, habituée à s'incliner sans discussion devant la supériorité des Krafft, ne doutait pas que son mari et son beau-père n'eussent raison; mais elle aimait tendrement son frère, et son frère avait pour elle une adoration muette. Ils étaient tous deux seuls de leur famille, et tous deux humbles, effacés, écrasés par la vie; un lien de mutuelle pitié et de souffrances communes, secrètement supportées, les attachait ensemble avec une triste douceur. Au milieu des Krafft, robustes, bruyants, brutaux, solidement bâtis pour vivre, et vivre joyeusement, ces deux êtres faibles et bons, qui semblaient en dehors ou à côté de la vie, se comprenaient et se plaignaient, sans se le dire jamais.
Christophe, avec la légèreté cruelle de l'enfance, partageait le dédain de son père et de son grand-père pour le petit marchand. Il s'en divertissait comme d'un objet comique; il le harcelait de taquineries stupides, que l'autre supportait avec son inaltérable tranquillité. Christophe l'aimait cependant, sans bien s'en rendre compte. Il l'aimait d'abord comme un jouet docile, dont on fait ce qu'on veut. Il l'aimait aussi parce qu'il y avait toujours quelque chose de bon à attendre de lui: une friandise, une image, une invention amusante. Le retour du petit homme était une joie pour les enfants; car il leur faisait toujours quelque surprise. Si pauvre qu'il fût, il trouvait moyen d'apporter un souvenir à chacun; et il n'oubliait la fête d'aucun de la famille. On le voyait arriver ponctuellement aux dates solennelles; et il tirait de sa poche quelque gentil cadeau, choisi avec cœur. On y était si habitué qu'on songeait à peine à le remercier: il paraissait suffisamment payé par le plaisir qu'il avait à l'offrir. Mais Christophe, qui ne dormait pas très bien, et qui, pendant la nuit, ressassait dans son cerveau les événements de la journée, réfléchissait parfois que son oncle était très bon; il lui venait pour le pauvre homme des effusions de reconnaissance, dont il ne lui montrait rien, une fois le jour venu, parce qu'alors il ne pensait plus qu'à se moquer. Il était d'ailleurs trop petit encore pour attacher à la bonté tout son prix: dans le langage des enfants, bon et bête sont presque synonymes; et l'onde Gottfried en semblait la preuve vivante.
Un soir que Melchior dînait en ville, Gottfried, resté seul dans la salle du bas, tandis que Louisa couchait les deux petits, sortit, et alla s'asseoir à quelques pas de la maison, au bord du fleuve. Christophe l'y suivit par désœuvrement; et, comme d'habitude, il le persécuta de ses agaceries de jeune chien, jusqu'à ce qu'il fût essoufflé et se laissât rouler sur l'herbe à ses pieds. Couché sur le ventre, il s'enfonça le nez dans le gazon. Quand il eut repris haleine, il chercha quelque nouvelle sottise à dire; et, l'ayant trouvée, il la cria, en se tordant de rire, la figure toujours enfouie en terre. Rien ne lui répondit. Étonné de ce silence, il leva la tête, et s'apprêta à redire son bon mot. Son regard rencontra le visage de Gottfried, éclairé par les dernières lueurs du jour qui s'éteignait, dans des vapeurs dorées. Sa phrase lui resta dans la gorge. Gottfried souriait, les yeux à demi fermés, la bouche entr'ouverte; et sa figure souffreteuse était d'un sérieux indicible. Christophe, appuyé sur les coudes, se mit à l'observer. La nuit venait; la figure de Gottfried s'effaçait peu à peu. Le silence régnait. Christophe fut pris à son tour par les impressions mystérieuses qui se reflétaient sur le visage de Gottfried. La terre était dans l'ombre, et le ciel était clair: les étoiles naissaient. Les petites vagues du fleuve clapotaient sur la rive. L'enfant s'engourdissait; il mâchait, sans les voir, de petites tiges d'herbes. Un grillon criait près de lui. Il lui semblait qu'il allait s'endormir.... Brusquement, dans l'obscurité, Gottfried chanta. Il chantait d'une voix faible, voilée, comme intérieure; on n'aurait pu l'entendre à vingt pas. Mais elle avait une sincérité émouvante; on eût dit qu'il pensait tout haut, et qu'au travers de cette musique, comme d'une eau transparente, on pût lire jusqu'au fond de son cœur. Jamais Christophe n'avait entendu chanter ainsi. Et jamais il n'avait entendu une pareille chanson. Lente, simple, enfantine, elle allait d'un pas grave, triste, un peu monotone, sans se presser jamais,--avec de longs silences,--puis se remettait en route, insoucieuse d'arriver, et se perdait dans la nuit. Elle semblait venir de très loin, et allait on ne sait où. Sa sérénité était pleine de trouble; et, sous sa paix apparente, dormait une angoisse séculaire. Christophe ne respirait plus, il n'osait faire un mouvement, il était tout froid d'émotion. Quand ce fut fini, il se traîna vers Gottfried, et, la gorge serrée:
--Oncle!... demanda-t-il.
Gottfried ne répondit pas.
--Oncle! répéta l'enfant, en posant ses mains et son menton sur les genoux de Gottfried.
La voix affectueuse de Gottfried dit:
--Mon petit...
--Qu'est-ce que c'est, oncle? Dis! Qu'est-ce que tu as chanté?
--Je ne sais pas.
--Dis ce que c'est!
--Je ne sais pas. C'est une chanson.
--C'est une chanson de toi?
--Non, pas de moi! quelle idée!... C'est une vieille chanson.
--Qui l'a faite?
--On ne sait pas...
--Quand?
--On ne sait pas...
--Quand tu étais petit?
--Avant que je fusse au monde, avant qu'y fût mon père, et le père de mon père, et le père du père de mon père... Cela a toujours été.
--Comme c'est étrange! Personne ne m'en a jamais parlé.
Il réfléchit un moment:
--Oncle, est-ce que tu en sais d'autres?
--Oui.
--Chante une autre, veux-tu?
--Pourquoi chanter une autre? Une suffit. On chante, quand on a besoin de chanter, quand il faut qu'on chante. Il ne faut pas chanter pour s'amuser.
--Mais pourtant, quand on fait de la musique?
--Ce n'est pas de la musique.
Le petit resta pensif. Il ne comprenait pas très bien. Cependant, il ne demanda pas d'explications: c'est vrai, ce n'était pas de la musique, de la musique comme les autres. Il reprit:
--Oncle, est-ce que toi, tu en as fait?
--Quoi donc?
--Des chansons!
--Des chansons? oh! comment est-ce que j'en ferais? Cela ne se fait pas.
L'enfant insistait avec sa logique habituelle:
--Mais, oncle, cela a été fait pourtant une fois...
Gottfried secouait la tête avec obstination:
--Cela a toujours été.
L'enfant revenait à la charge:
--Mais, oncle, est-ce qu'on ne peut pas en faire d'autres, de nouvelles?
--Pourquoi en faire? Il y en a pour tout. Il y en a pour quand tu es triste, et pour quand tu es gai; pour quand tu es fatigué, et que tu penses à la maison qui est loin; pour quand tu te méprises, parce que tu as été un vil pécheur, un ver de terre; pour quand tu as envie de pleurer, parce que les gens n'ont pas été bons avec toi; et pour quand tu as le cœur joyeux, parce qu'il fait beau et que tu vois le ciel de Dieu, qui, lui, est toujours bon, et qui a l'air de te rire... Il y en a pour tout, pour tout. Pourquoi est-ce que j'en ferais?
--Pour être un grand homme! dit le petit, tout plein des leçons de son grand-père et de ses rêves naïfs.
Gottfried eut un petit rire doux. Christophe, un peu vexé, demanda:
--Pourquoi ris-tu?
Gottfried dit:
--Oh! moi, je ne suis rien.
Et, caressant la tête de l'enfant, il demanda:
--Tu veux donc être un grand homme, toi?
--Oui, répondit fièrement Christophe.
Il croyait que Gottfried allait l'admirer. Mais Gottfried répondit:
--Pourquoi faire?
Christophe fut interloqué. Après avoir cherché, il dit:
--Pour faire de belles chansons!
Gottfried rit de nouveau, et dit:
--Tu veux faire des chansons, pour être un grand homme; et tu veux être un grand homme, pour faire des chansons. Tu es comme un chien qui tourne après sa queue.
Christophe fut très froissé. À tout autre moment, il n'eut pas supporté que son oncle, dont il avait l'habitude de se moquer, se moquât de lui à son tour. Et, en même temps, il n'eût jamais pensé que Gottfried pût être assez intelligent pour l'embarrasser par un raisonnement. Il chercha un argument, ou une impertinence à lui répondre, et ne trouva rien. Gottfried continuait:
--Quand tu serais grand, comme d'ici à Coblentz, jamais tu ne feras une seule chanson.
Christophe se révolta:
--Et si je veux en faire!...
--Plus tu veux, moins tu peux. Pour en faire, il faut être comme eux. Écoute...
La lune s'était levée, ronde et brillante, derrière les champs. Une brume d'argent flottait au ras de terre, et sur les eaux miroitantes. Les grenouilles causaient, et l'on entendait dans les prés la flûte mélodieuse des crapauds. Le trémolo aigu des grillons semblait répondre au tremblement des étoiles. Le vent froissait doucement les branches des aulnes. Des collines au-dessus du fleuve, descendait le chant fragile d'un rossignol.
--Qu'est-ce que tu as besoin de chanter? soupira Gottfried, après un long silence.--(On ne savait s'il se parlait à lui-même, ou à Christophe.)--Est-ce qu'ils ne chantent pas mieux que tout ce que tu pourras faire?
Christophe avait bien des fois entendu tous ces bruits de la nuit. Mais jamais il ne les avait entendus ainsi. C'est vrai: qu'est-ce qu'on avait besoin de chanter?... Il se sentait le cœur gonflé de tendresse et de chagrin. Il aurait voulu embrasser les prés, le fleuve, le ciel, les chères étoiles. Et il était pénétré d'amour pour l'oncle Gottfried, qui lui semblait maintenant le meilleur, le plus intelligent, le plus beau de tous. Il pensait combien il l'avait mal jugé; et il pensait que l'oncle était triste, parce que Christophe le jugeait mal. Il était plein de remords. Il éprouvait le besoin de lui crier: «Oncle, ne sois plus triste, je ne serai plus méchant! Pardonne-moi, je t'aime bien!» Mais il n'osait pas.--Et tout d'un coup, il se jeta dans les bras de Gottfried; mais sa phrase ne voulait pas sortir; il répétait seulement: «Je t'aime bien!» et il l'embrassait passionnément. Gottfried, surpris et ému, répétait: «Et quoi? Et quoi?» et il l'embrassait aussi.--Puis il se leva, lui prit la main, et dit: «Il faut rentrer.» Christophe revenait triste que l'oncle n'eût pas compris. Mais, comme ils arrivaient à la maison, Gottfried lui dit: «D'autres soirs, si tu veux, nous irons encore entendre la musique du bon Dieu, et je te chanterai d'autres chansons.» Et quand Christophe l'embrassa, plein de reconnaissance, en lui disant bonsoir, il vit bien que l'oncle avait compris.
Depuis lors, ils allaient souvent se promener ensemble, le soir; et ils marchaient sans causer, le long du fleuve, ou à travers les champs. Gottfried fumait sa pipe lentement, et Christophe lui donnait la main, un peu intimidé par l'ombre. Ils s'asseyaient dans l'herbe; et, après quelques instants de silence, Gottfried lui parlait des étoiles et des nuages; il lui apprenait à distinguer les souffles de la terre et de l'air et de l'eau, les chants, les cris, les bruits du petit monde voletant, rampant, sautant ou nageant, qui grouille dans les ténèbres, et les signes précurseurs de la pluie, et du beau temps, et les instruments innombrables de la symphonie de la nuit. Parfois Gottfried chantait des airs tristes ou gais, mais toujours de la même sorte; et toujours Christophe retrouvait à l'entendre le même trouble. Jamais il ne chantait plus d'une chanson par soir; et Christophe avait remarqué qu'il ne chantait pas volontiers, quand on le lui demandait; il fallait que cela vînt de lui-même, quand il en avait envie. On devait souvent attendre longtemps, sans parler; et c'était au moment où Christophe pensait: «Voilà! il ne chantera pas ce soir...», que Gottfried se décidait.
Un soir que Gottfried ne chantait décidément pas, Christophe eut ridée de lui soumettre une de ses petites compositions, qui lui donnaient à faire tant de peine et d'orgueil. Il voulait lui montrer quel artiste il était. Gottfried l'écouta tranquillement; puis il dit:
--Comme c'est laid, mon pauvre Christophe!
Christophe en fut si mortifié qu'il ne trouva rien à répondre. Gottfried reprit, avec commisération:
--Pourquoi as-tu fait cela? C'est si laid! Personne ne t'obligeait à le faire.
Christophe protesta, rouge de colère:
--Grand-père trouve ma musique très bien, cria-t-il.
--Ah! fit Gottfried, sans se troubler. Il a raison sans doute. C'est un homme bien savant. Il se connaît en musique. Moi, je ne m'y connais pas...
Et, après un moment:
--Mais je trouve cela très laid.
Il regarda paisiblement Christophe, vit son visage dépité, sourit, et dit:
--As-tu fait d'autres airs? Peut-être j'aimerai mieux les autres que celui-ci.
Christophe pensa qu'en effet ses autres airs effaceraient l'impression du premier; et il les chanta tous. Gottfried ne disait rien; il attendait que ce fût fini. Puis, il secoua la tête, et dit avec une conviction profonde:
--C'est encore plus laid.
Christophe serra les lèvres; et son menton tremblait: il avait envie de pleurer. Gottfried, comme consterné lui-même, insistait:
--Comme c'est laid!
Christophe, la voix pleine de larmes, s'écria:
--Mais enfin, pourquoi est-ce que tu dis que c'est laid?
Gottfried le regarda avec ses yeux honnêtes:
--Pourquoi?... Je ne sais pas... Attends... C'est laid,... d'abord, parce que c'est bête... Oui, c'est cela... C'est bête, cela ne veut rien dire... Voilà. Quand tu as écrit cela, tu n'avais rien à dire. Pourquoi as-tu écrit cela?
--Je ne sais pas, dit Christophe d'une voix lamentable. Je voulais écrire un joli morceau.
--Voilà! Tu as écrit pour écrire. Tu as écrit pour être un grand musicien, pour qu'on t'admirât. Tu as été orgueilleux, tu as menti: tu as été puni... Voilà! On est toujours puni, lorsqu'on est orgueilleux et qu'on ment, en musique. La musique veut être modeste et sincère. Autrement, qu'est-ce qu'elle est? Une impiété, un blasphème contre le Seigneur, qui nous a fait présent du beau chant pour dire des choses vraies et honnêtes.
Il s'aperçut du chagrin du petit et voulut l'embrasser. Mais Christophe se détourna avec colère: et plusieurs jours, il le bouda. Il haïssait Gottfried.--Mais il avait beau se répéter: «C'est un âne! Il ne sait rien, rien! Grand-père, qui est bien plus intelligent, trouve que ma musique est très bien»;--au fond de lui-même, il savait que c'était son oncle qui avait raison; et les paroles de Gottfried se gravaient en lui: il avait honte d'avoir menti.
Aussi, malgré sa rancune tenace, pensait-il toujours à l'oncle maintenant, quand il écrivait de la musique; et souvent il déchirait ce qu'il avait écrit, par honte de ce que Gottfried en aurait pu penser. Quand il passait outre et écrivait un air, qu'il savait ne pas être tout à fait sincère, il le lui cachait soigneusement; il tremblait devant son jugement; et il était tout heureux, quand Gottfried disait simplement d'un de ses morceaux: «Ce n'est pas trop laid... J'aime...»
Parfois aussi, pour se venger, sournoisement il lui jouait le tour de lui présenter, comme siens, des airs de grands artistes; et il était dans la jubilation, quand Gottfried, par hasard, les trouvait détestables. Mais Gottfried ne se troublait pas. Il riait de bon cœur, en voyant Christophe battre des mains, et gambader de joie autour de lui; et il revenait toujours à son argument ordinaire: «C'est peut-être bien écrit, mais cela ne dit rien.»--Jamais il ne voulut assister à un des petits concerts qu'on donnait à la maison. Si beau que fût le morceau, il commençait à bailler et prenait un air hébété d'ennui. Bientôt il n'y tenait plus, et s'esquivait sans bruit. Il disait:
--Vois-tu, petit: tout ce que tu écris dans la maison, ce n'est pas de la musique. La musique dans la maison, c'est le soleil en chambre. La musique est dehors, quand tu respires le cher petit air du bon Dieu.
Il parlait toujours du bon Dieu: car il était très pieux, à la différence des deux Krafft, père et fils, qui faisaient les esprits forts, tout en se gardant bien de manger gras le vendredi.
Soudain, sans que l'on sût pourquoi, Melchior changea d'avis. Non seulement il approuva que grand-père eût recueilli les inspirations de Christophe; mais, à la grande surprise de ce dernier, il passa plusieurs soirs à faire de son manuscrit deux ou trois copies. À toutes les questions qu'on lui adressait à ce sujet, il répondait d'un air important qu'«on verrait...»; ou bien il se frottait les mains en riant, frictionnait à tour de bras la tête du petit, par manière de plaisanterie, ou lui administrait joyeusement des claques sur les fesses. Christophe détestait ces familiarités; mais il voyait que son père était content, et il ne savait pourquoi.
Il y eut entre Melchior et le grand-père des conciliabules mystérieux. Et, un soir, Christophe, très étonné, apprit qu'il avait, lui, Christophe, dédié à S. A. S. le grand-duc Léopold _les Plaisirs du Jeune Age_, Melchior avait fait pressentir les intentions du prince, qui s'était montré gracieusement disposé à accepter l'hommage. Là-dessus, Melchior triomphant déclara qu'il fallait, sans perdre un moment: _primo_, rédiger la demande officielle au prince;--_secundo_, publier l'œuvre;--_tertio_, organiser un concert afin de la faire entendre.
Melchior et Jean-Michel eurent encore de longues conférences. Pendant deux ou trois soirs, ils discutèrent avec animation. Il était défendu de venir les troubler. Melchior écrivait, raturait, raturait, écrivait. Le vieux parlait tout haut, comme s'il disait des vers. Parfois, ils se fâchaient, ou tapaient sur la table, parce qu'ils ne trouvaient pas un mot.
Puis, on appela Christophe, on l'installa devant la table, une plume entre les doigts, flanqué de son père à droite, à gauche de son grand père; et ce dernier commença à lui faire une dictée, à laquelle il ne comprit rien, parce qu'il avait une peine considérable à écrire chaque mot, parce que Melchior lui criait dans l'oreille, et parce que le vieux déclamait d'un ton si emphatique que Christophe, troublé par le son des paroles, ne pensait même plus à en écouter le sens. Le vieux n'était pas moins ému. Il n'avait pu rester assis; il se promenait à travers la chambre, en mimant les expressions de son texte; mais à tout instant, il venait regarder sur la page du petit; et Christophe, intimidé par les deux grosses têtes, penchées sur son dos, tirait la langue, ne pouvait plus tenir sa plume, avait les yeux troubles, faisait des jambages de trop, ou brouillait tout ce qu'il avait écrit;--et Melchior hurlait; et Jean-Michel tempêtait;--et il fallait recommencer, et encore recommencer; et, quand on se croyait enfin arrivé au bout, sur la page irréprochable tombait un superbe pâté:--alors on lui tirait les oreilles, et il fondait en larmes; mais on lui défendait de pleurer, parce qu'il tachait le papier;--et on reprenait la dictée, depuis la première ligne; et il croyait que cela durerait ainsi jusqu'à la fin de sa vie.
Enfin, on en vint à bout; et Jean-Michel, adossé à la cheminée, relut l'œuvre d'une voix qui tremblait de plaisir, tandis que Melchior, renversé sur sa chaise, regardait le plafond, et, hochant le menton, dégustait en fin connaisseur le style de l'épître qui suit;
«_Hautement Digne, Très sublime Altesse!_
«Depuis ma quatrième année, la Musique commença d'être la première de mes occupations juvéniles. Aussitôt que j'eus lié commerce avec la noble Muse, qui incitait mon âme à de pures harmonies, je l'aimai; et, à ce qu'il me sembla, elle me paya de retour. Maintenant, j'ai atteint le sixième de mes ans; et, depuis quelque temps, ma Muse, souventefois, dans les heures d'inspiration, me chuchotait à l'oreille: «Ose! Ose! Écris les harmonies de ton âme!»--«Six années! pensais-je; et comment oserais-je? Que diraient de moi les hommes savants dans l'art?» J'hésitais. Je tremblais. Mais ma Muse le voulut... J'obéis. J'écrivis.
«Et maintenant, aurai-je,
_ô Très Sublime Altesse!_
aurai-je la téméraire audace de déposer sur les degrés de Ton Trône les prémices de mes jeunes travaux?... Aurai-je la hardiesse d'espérer que Tu laisseras tomber sur eux l'auguste approbation de Ton regard paternel?...
« Oh! oui! car les Sciences et les Arts ont toujours trouvé en Toi leur sage Mécène, leur champion magnanime; et le talent fleurit sous l'égide de Ta sainte protection.
«Plein de cette foi profonde et assurée, j'ose donc m'approcher de Toi avec ces essais puérils. Reçois-les comme une pure offrande de ma vénération, et daigne, avec bonté,
_ô Très Sublime Altesse!_
jeter les yeux sur eux et sur leur jeune auteur, qui s'incline à Tes pieds, dans un profond abaissement!
_De Sa Hautement Digne, Très Sublime Altesse, le parfaitement soumis, fidèlement, très obéissant serviteur,_
_Jean-Christophe Krafft._»
Christophe n'entendit rien: il était trop heureux d'en être quitte; et, dans la crainte qu'on ne le fît recommencer encore, il se sauva dans les champs. Il n'avait nulle idée de ce qu'il avait écrit, et il ne s'en souciait point. Mais le vieux, après avoir terminé sa lecture, la reprit encore une fois, pour la mieux savourer; et quand ce fut fini, Melchior et lui déclarèrent que c'était un maître morceau. Ce fut aussi l'avis du grand-duc, à qui la lettre fut présentée, avec une copie de l'œuvre musicale. Il eut la bonté de faire dire que l'une et l'autre étaient d'un style charmant. Il autorisa le concert, ordonna de mettre à la disposition de Melchior la salle de son Académie de musique, et daigna promettre qu'il se ferait présenter le jeune artiste, le jour de son audition.