Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 8
Lorsque Hassler parut, une acclamation monta de toutes parts, et les dames se levaient afin de mieux le voir. Christophe le dévorait des yeux. Hassler avait une figure jeune et fine, mais déjà un peu bouffie et fatiguée; les tempes étaient dégarnies; une calvitie précoce se montrait au sommet du crâne, parmi les cheveux blonds qui frisaient. Ses yeux bleus avaient un regard vague. Sous la petite moustache blonde, la bouche ironique restait rarement en repos, contractée par mille mouvements imperceptibles. Il était grand, et se tenait mal, non par gêne, mais par fatigue ou par ennui. Il dirigeait avec une souplesse capricieuse, de tout son grand corps dégingandé qui ondulait, comme sa musique, avec des gestes tour à tour caressants et cassants. On voyait qu'il était prodigieusement nerveux; et sa musique était son reflet. Cette vie trépidante et saccadée pénétrait l'apathie ordinaire de l'orchestre. Christophe haletait; malgré sa crainte d'attirer sur lui les regards, il ne pouvait rester immobile à sa place; il s'agitait, il se levait, et la musique lui causait de si violentes secousses, et si inattendues, qu'il était contraint de remuer la tête, les bras, les jambes, au grand dommage de ses voisins, qui se garaient comme ils pouvaient de ses ruades. Au reste, tout le public était dans l'enthousiasme, fasciné par le succès, bien plus que par les œuvres. À la fin, il y eut un orage d'applaudissements et de cris, où les trompettes de l'orchestre, selon la mode allemande, mêlèrent leurs clameurs triomphales, pour saluer le vainqueur. Christophe tressaillait d'orgueil, comme si ces honneurs étaient pour lui. Il jouissait de voir le visage de Hassler s'illuminer d'un contentement enfantin. Les dames jetaient des fleurs, les hommes agitaient leurs chapeaux; et ce fut une ruée du public vers l'estrade. Chacun voulait serrer la main du maître. Christophe vit une enthousiaste porter cette main à ses lèvres, et une autre dérober le mouchoir que Hassler avait laissé sur le coin de son pupitre. Il voulut, lui aussi, arriver à l'estrade, bien qu'il ne sût pas du tout pourquoi; car, s'il s'était trouvé en ce moment près de Hassler, il se serait enfui aussitôt, d'émotion. Mais il donnait des coups de tête, comme un bélier, dans les robes et les jambes qui le séparaient de Hassler.--Il était trop petit. Il ne put arriver.
Heureusement, grand-père vint le prendre à la sortie du concert, pour l'emmener à une sérénade qu'on donnait à Hassler. C'était la nuit, on avait allumé des torches. Tous les musiciens de l'orchestre étaient là. On ne s'entretenait que des œuvres merveilleuses que l'on venait d'entendre. On arriva devant le palais, et on se disposa sans bruit sous les fenêtres du maître. On affectait des airs mystérieux, bien que tout le monde fût au courant, et Hassler comme les autres, de ce qu'on allait faire. Dans le beau silence de la nuit, on commença de jouer des pages célèbres de Hassler. Il parut à la fenêtre avec le prince, et on hurla en leur honneur. Ils saluaient, tous les deux. Un domestique vint, de la part du prince, inviter les musiciens à entrer au palais. Ils traversèrent des salles dont les murs étaient badigeonnés de peintures, qui représentaient des hommes nus avec des casques: ils étaient de couleur rougeâtre, et faisaient des gestes de défi. Le ciel était couvert de gros nuages, pareils à des éponges. Il y avait aussi des hommes et des femmes en marbre, vêtus de pagnes en tôle. On marchait sur des tapis si doux qu'on n'entendait point ses pas; et on pénétra dans une salle, où il faisait clair comme en plein jour, et où des tables étaient chargées de boissons et de choses excellentes.
Le grand-duc était là; mais Christophe ne le vit pas: il n'avait d'yeux que pour Hassler. Hassler s'avança vers les musiciens, il les remercia; il cherchait ses mots, s'embarrassa dans une phrase, et s'en tira par une saillie burlesque qui fit rire tout le monde. On se mit à manger. Hassler prit à part quatre ou cinq artistes. Il distingua grand-père et lui dit quelques mots très flatteurs; il se rappelait que Jean-Michel avait été un des premiers à faire exécuter ses œuvres; et il dit qu'il avait souvent entendu parler de son mérite par un ami, qui avait été l'élève de grand-père. Grand-père se confondit en remerciements; il riposta par des louanges si énormes que, malgré son adoration pour Hassler, le petit en eut honte. Mais Hassler semblait les trouver très agréables et naturelles. Enfin grand-père, qui s'était perdu dans son amphigouri, tira Christophe par la main et le présenta à Hassler. Hassler sourit à Christophe, lui caressa négligemment la tête; et quand il sut que le petit aimait sa musique et qu'il ne dormait plus depuis plusieurs nuits, dans l'attente de le voir, il le prit dans ses bras et le questionna amicalement. Christophe, rouge de plaisir et muet de saisissement, n'osait pas le regarder. Hassler lui prit le menton, le força à lever le nez. Christophe se hasarda: les yeux de Hassler étaient bons et rieurs; il se mit à rire aussi. Puis il se sentit si heureux, si admirablement heureux dans les bras de son cher grand homme qu'il fondit en larmes. Hassler fut touché par cet amour naïf; il se fit plus affectueux encore, il embrassa le petit, et lui parla avec une tendresse maternelle. En même temps, il disait des mots drôles, et il le chatouillait pour le faire rire; et Christophe ne pouvait s'empêcher de rire au milieu de ses larmes. Bientôt il fut familiarisé tout à fait, il répondit à Hassler sans aucune gêne; et, de lui-même, il se mit à lui raconter à l'oreille tous ses petits projets, comme si Hassler et lui étaient de vieux amis: comment il voulait être musicien comme Hassler, faire de belles choses comme Hassler, devenir un grand homme. Lui, qui avait toujours honte, il parlait avec une entière confiance, il ne savait ce qu'il disait, il était dans une extase. Hassler riait de son babillage. Il dit:
--Quand tu seras grand, quand tu seras devenu un brave musicien, tu viendras me voir à Berlin. Je ferai quelque chose de toi.
Christophe était trop ravi pour répondre. Hassler le taquina.
--Tu ne veux pas?
Christophe hocha la tête avec énergie, cinq à six fois, pour affirmer que si.
--Alors, c'est convenu?
Christophe recommença sa mimique.
--Embrasse-moi, au moins!
Christophe jeta ses bras autour du cou de Hassler et le serra de toutes ses forces.
--Allons, diable, tu me mouilles! laisse-moi! veux-tu bien te moucher!
Hassler riait, et il moucha lui-même l'enfant honteux et heureux. Il le déposa à terre, puis le prit par la main, le mena à une table, bourra ses poches de gâteaux, et le laissa en lui disant:
--Au revoir! Souviens-toi de ce que tu m'as promis.
Christophe nageait dans le bonheur. Le reste du monde n'existait plus. Il suivait avec amour tous les jeux de physionomie et les gestes de Hassler. Un mot de lui le frappa. Hassler tenait un verre; il parlait, et son visage s'était subitement contracté; il disait:
--La joie de telles journées ne doit pas nous faire oublier nos ennemis. On ne doit jamais oublier ses ennemis. Il n'a pas dépendu d'eux que nous ne fussions écrasés. Il ne dépendra pas de nous qu'ils ne soient écrasés. C'est pourquoi mon toast sera qu'il y a des gens à la santé desquels... nous ne buvons pas!
Tout le monde avait applaudi, et ri de ce toast original; Hassler avait ri avec les autres et repris son air de bonne humeur. Mais Christophe était gêné. Bien qu'il ne se permît pas de discuter les actes de son héros, il lui déplaisait que celui-ci eût pensé à des choses laides, quand il ne devait y avoir, ce soir-là, que des figures et des pensées lumineuses. Mais son impression était confuse; elle fut vite chassée par l'excès de sa joie et par le petit doigt de champagne qu'il but dans la coupe de grand-père.
Au retour, grand-père ne cessait de parler tout seul: les éloges qu'il avait reçus de Hassler le transportaient; il s'écriait que Hassler était un génie, comme on n'en voit qu'un par siècle. Christophe se taisait, renfermant dans son cœur son ivresse amoureuse: _Il_ l'avait embrassé, _Il_ l'avait tenu dans ses bras! Qu'_il_ était bon! Qu'_il_ était grand!
--Ah! pensait-il, dans son petit lit, en embrassant passionnément son oreiller, je voudrais mourir, mourir pour lui!
Le brillant météore, qui avait passé un soir dans le ciel de la petite ville, eut une influence décisive sur l'esprit de Christophe. Pendant toute son enfance, ce fut le modèle vivant, sur lequel il eut les yeux fixés; et c'est à son exemple que le petit homme de six ans décida, lui aussi, qu'il écrirait de la musique. À vrai dire, il y avait longtemps déjà qu'il en faisait sans s'en douter; il n'avait pas attendu, pour composer, de savoir qu'il composait.
Tout est musique pour un cœur musicien. Tout ce qui vibre, et s'agite, et palpite, les jours d'été ensoleillés, les nuits où le vent siffle, la lumière qui coule, le scintillement des astres, les orages, les chants d'oiseaux, les bourdonnements d'insectes, les frémissements des arbres, les voix aimées ou détestées, les bruits familiers du foyer, de la porte qui grince, du sang qui gonfle les artères dans le silence de la nuit,--tout ce qui est, est musique: il ne s'agit que de l'entendre. Toute cette musique des êtres résonnait en Christophe. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il sentait, se muait en musique. Il était comme une ruche bourdonnante d'abeilles. Mais nul ne le remarquait. Lui, moins que personne.
Comme tous les enfants, il chantonnait sans cesse. À toute heure du jour, quelque chose qu'il fît:--qu'il se promenât dans la rue, en sautillant sur un pied;--ou que, vautré sur le plancher de grand-père, et la tête dans ses mains, il fût plongé dans les images d'un livre;--ou qu'assis sur sa petite chaise, dans le coin le plus obscur de la cuisine, il rêvassât sans penser, tandis que la nuit tombait;--toujours on entendait le murmure monotone de sa petite trompette, bouche close, et les joues gonflées, en s'ébrouant des lèvres. Cela durait des heures, sans qu'il s'en lassât. Sa mère n'y faisait pas attention; puis, brusquement, elle en criait d'impatience.
Quand il était las de cet état de demi-somnolence, il était pris d'un besoin de se remuer et de faire du bruit. Alors, il inventait des musiques, qu'il chantait à tue-tête. Il en avait fabriqué pour toutes les occasions de sa vie. Il en avait pour quand il barbotait dans sa cuvette, le matin, comme un petit canard. Il en avait pour quand il montait au tabouret de piano, devant l'instrument détesté,--et surtout quand il en descendait (celle-ci était bien plus brillante que l'autre). Il en avait pour quand maman apportait la soupe sur la table:--il la précédait alors, en sonnant des fanfares.--Il se jouait à lui-même des marches triomphales, pour se rendre solennellement de la salle à manger à sa chambre à coucher. Parfois, à cette occasion, il organisait des cortèges, avec ses deux petits frères: tous trois défilaient gravement, à la suite l'un de l'autre; et chacun avait sa marche. Mais Christophe se réservait, comme de juste, la plus belle. Chacune de ces musiques était affectée rigoureusement à une occasion spéciale; et Christophe n'aurait jamais eu l'idée de les confondre. Tout autre s'y serait trompé; mais il y distinguait des nuances d'une précision lumineuse.
Un jour que, chez grand-père, il tournait autour de la chambre, en tapant des talons, la tête en arrière et le ventre en avant, il tournait, tournait indéfiniment, à se rendre malade, en exécutant une de ses compositions,--le vieux, qui se faisait la barbe, s'arrêta de se raser, et, la figure toute barbouillée de savon, il le regarda et dit:
--Qu'est-ce que tu chantes donc, gamin?
Christophe répondit qu'il ne savait pas.
--Recommence! dit Jean-Michel.
Christophe essaya: il ne put jamais retrouver l'air. Fier de l'attention de grand-père, il voulut faire admirer sa belle voix, en chantant à sa façon un grand air d'opéra; mais ce n'était pas là ce que demandait le vieux. Jean-Michel se tut et parut ne plus s'occuper de lui. Mais il laissa la porte de sa chambre entrouverte, tandis que le petit s'amusait seul dans la pièce à côté.
Quelques jours après, dans un cercle de chaises disposées autour de lui, Christophe était en train de jouer une comédie musicale, qu'il s'était fabriquée avec les bribes de ses souvenirs de théâtre; très sérieux, il exécutait sur un air de menuet, comme il avait vu faire, des pas et des révérences qu'il adressait au portrait de Beethoven, suspendu au-dessus de la table. En se retournant pour une pirouette, il vit, par la porte entre-bâillée, la tête de grand-père, qui le regardait. Il pensa que le vieux se moquait de lui: il eut bien honte, il s'arrêta net; et, courant à la fenêtre, il écrasa sa figure contre les carreaux, comme s'il était absorbé dans une contemplation du plus haut intérêt, Mais le vieux ne dit rien: il vint vers lui, il l'embrassa; et Christophe vit bien qu'il était content. Son petit amour-propre ne manqua pas de travailler sur ces données; il était assez fin pour juger qu'on l'avait apprécié; mais il ne savait pas au juste ce que grand-père avait le plus admiré en lui: si c'étaient ses talents d'auteur dramatique, de musicien, de chanteur, ou de danseur. Il penchait pour ces derniers; car il en faisait cas.
Une semaine plus tard, quand il avait tout oublié, grand-père lui dit d'un air mystérieux qu'il avait quelque chose à lui montrer. Il ouvrit son secrétaire, en tira un cahier de musique, le mit sur le pupitre du piano, et dit à l'enfant de jouer. Christophe, très intrigué, déchiffra tant bien que mal. Le cahier était écrit à la main, de la grosse écriture du vieux, qui s'était spécialement appliqué. Les en-tête étaient ornés de boucles et de paraphes.--Après un moment, grand-père, qui était assis à côté de Christophe et lui tournait les pages, lui demanda quelle était cette musique. Christophe, trop absorbé par son jeu pour distinguer ce qu'il jouait, répondit qu'il n'en savait rien.
--Fais attention. Tu ne connais pas cela?
Oui, il croyait bien le connaître; mais il ne savait pas où il l'avait entendu... Grand-père riait:
--Cherche.
Christophe secouait la tête:
--Je ne sais pas.
À vrai dire, des lueurs lui traversaient l'esprit; il lui semblait que ces airs... Mais non! il n'osait pas... Il ne voulait pas reconnaître...
--Grand-père, je ne sais pas.
Il rougissait.
--Allons, petit sot, tu ne vois pas que ce sont tes airs?
Il en était sûr; mais de l'entendre dire lui fit un coup au cœur:
--Oh! grand-père!...
Le vieux, rayonnant, lui expliqua le cahier:
--Voilà: _Aria._ C'est ce que tu chantais mardi, quand tu étais vautré par terre.--_Marche._ C'est ce que je t'ai demandé de recommencer, l'autre semaine, et que tu n'as jamais pu retrouver.--_Menuet._ C'est ce que tu dansais devant mon fauteuil... Regarde.
Sur la couverture était écrit, en gothiques admirables:
LES PLAISIRS DU JEUNE AGE: ARIA, MINUETTO, WALZER, _e_ MARCIA, _op._ I de JEAN-CHRISTOPPHE KRAFFT.
Christophe fut ébloui. Voir son nom, ce beau titre, ce gros cahier, son œuvre!... Il continuait de balbutier:
--Oh! grand-père! grand-père!...
Le vieux l'attira à lui. Christophe se jeta sur ses genoux, et cacha sa tête dans la poitrine de Jean-Michel. Il rougissait de bonheur. Le vieux, encore plus heureux que lui, reprit d'un ton qu'il tâchait de rendre indifférent,--car il sentait qu'il allait s'émouvoir:
--Naturellement, j'ai ajouté l'accompagnement, et les harmonies dans le caractère du chant. Et puis...--(il toussa)--et puis, j'ai aussi ajouté un _trio_ au menuet, parce que... parce que c'est l'habitude...; et puis... enfin, je crois qu'il ne fait pas mal.
Il le joua.--Christophe était très fier de collaborer avec grand-père:
--Mais alors, grand-père, il faut que tu mettes aussi ton nom.
--Cela n'en vaut pas la peine. Il est inutile que d'autres que toi le sachent. Seulement...--(ici, sa voix trembla)--seulement, plus tard, quand je n'y serai plus, cela te rappellera ton vieux grand-père, n'est-ce pas? Tu ne l'oublieras pas?
Le pauvre vieux ne disait pas tout: il n'avait pu résister au plaisir, bien innocent, d'introduire un de ses malheureux airs dans l'œuvre de son petit-fils, qu'il pressentait devoir lui survivre; mais son désir de participer à cette gloire imaginaire était bien humble et bien touchant, puisqu'il lui suffisait de transmettre, anonyme, une parcelle de sa pensée, afin de ne pas mourir tout entier.--Christophe, très touché, lui couvrait la figure de baisers. Le vieux, qui se laissait attendrir de plus en plus, lui embrassait les cheveux.
--N'est-ce pas, tu te souviendras? Plus tard, quand tu seras devenu un bon musicien, un grand artiste, qui fera honneur à sa famille, à son art, et à la patrie, quand tu seras célèbre, tu te souviendras que c'est ton vieux grand-père qui t'a le premier deviné, qui a prédit ce que tu serais?
Il avait les larmes aux yeux, de s'entendre parler. Il ne voulut pas laisser voir cette marque de faiblesse. Il eut une quinte de toux, prit un air bourru, et renvoya le petit, en serrant précieusement le manuscrit.
Christophe revint chez lui, étourdi de joie. Les pierres dansaient autour de lui. L'accueil qu'il reçut des siens le dégrisa un peu. Comme il se hâtait naturellement de leur raconter, tout glorieux, son exploit musical, ils jetèrent les hauts cris. Sa mère se moqua de lui. Melchior déclara que le vieux était fou et qu'il ferait beaucoup mieux de se soigner que de tourner la tête au petit; quant à Christophe, il lui ferait le plaisir de ne plus s'occuper de ces niaiseries, de se mettre _illico_ à son piano, et de jouer des exercices pendant quatre heures. Qu'il tâche d'abord d'apprendre à jouer proprement: pour la composition, il avait le temps de s'en occuper plus tard, quand il n'aurait rien de mieux à faire.
Ce n'est pas, comme ces sages paroles auraient pu le faire croire, que Melchior se préoccupât de défendre l'enfant contre l'exaltation dangereuse d'un orgueil prématuré. Il devait se charger de démontrer promptement le contraire. Mais, n'ayant jamais eu lui-même aucune idée à exprimer en musique, ni le moindre besoin d'en exprimer aucune, il en était arrivé, dans son infatuation de virtuose, à considérer la composition comme une chose secondaire, à laquelle l'art de l'exécutant donnait seul tout son prix. Il n'était certes pas insensible aux enthousiasmes suscités par les grands compositeurs, comme Hassler; il avait pour ces ovations le respect qu'il éprouvait toujours pour le succès,--mêlé secrètement d'un peu de jalousie, car il lui semblait que ces applaudissements lui étaient dérobés. Mais il savait par expérience que les succès des grands virtuoses ne sont pas moins bruyants, qu'ils sont même plus personnels et plus fertiles en conséquences agréables et flatteuses. Il affectait de rendre un profond hommage au génie des maîtres musiciens; mais il avait plaisir à raconter d'eux des anecdotes ridicules, qui donnaient de leur intelligence et de leurs mœurs une triste opinion. Il plaçait le virtuose au sommet de l'échelle artistique: car, disait-il, il est bien connu que la langue est la plus noble partie du corps; et que serait la pensée sans la parole? que serait la musique sans l'exécutant?
Quelle que fût d'ailleurs la raison de la semonce qu'il administra à Christophe, cette semonce n'était pas inutile pour rendre au petit l'équilibre, que les louanges du grand-père risquaient fort de lui faire perdre. Elle ne suffisait même pas. Christophe ne manqua point de juger que son grand-père était beaucoup plus intelligent que son père; et, s'il se mit au piano sans rechigner, ce fut bien moins pour obéir que pour pouvoir rêver à son aise, ainsi qu'il avait coutume, tandis que ses doigts couraient machinalement sur le clavier. Tout en exécutant ses interminables exercices, il entendait une voix orgueilleuse qui répétait en lui: «Je suis un compositeur, un grand compositeur.»
À partir de ce jour, puisqu'il était un compositeur, il se mit à composer. Avant de savoir à peine écrire ses lettres, il s'évertua à griffonner des noires et des croches sur des lambeaux de papier, qu'il arrachait aux cahiers de comptes du ménage. Mais la peine qu'il se donnait pour savoir ce qu'il pensait, et pour le fixer par écrit, faisait qu'il ne pensait plus rien, sinon qu'il voulait penser quelque chose. Il ne s'en obstinait pas moins à construire des phrases musicales; et comme il était naturellement musicien, il y arrivait tant bien que mal, encore qu'elles ne signifiassent rien. Alors il s'en allait les porter, triomphant, à grand-père, qui en pleurait de joie,--il pleurait facilement maintenant qu'il vieillissait,--et qui proclamait que c'était admirable.
Il y avait de quoi le gâter tout à fait. Heureusement, son bon sens naturel le sauva, aidé par l'influence d'un homme, qui ne prétendait pourtant exercer aucune influence sur qui que ce fût, et qui ne donnait aux yeux du monde rien moins que l'exemple du bon sens.--C'était le frère de Louisa.