Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 6

Chapter 64,003 wordsPublic domain

Depuis ce temps, son enfance fut empoisonnée par l'idée de la mort. Ses nerfs le livraient à toutes sortes de petits maux sans cause, des oppressions, des élancements, des étouffements soudains. Son imagination s'affolait devant ces douleurs, et croyait voir en chacune d'elles la bête meurtrière qui lui prendrait sa vie. Que de fois il souffrit l'agonie, à quelques pas de sa mère, assise tout auprès de lui, sans qu'elle en devinât rien! Car, dans sa lâcheté, il avait le courage de renfermer en lui ses terreurs, par un bizarre mélange de sentiments: la fierté de ne pas recourir aux autres, la honte d'avoir peur, les scrupules d'une affection qui ne veut pas inquiéter. Mais il pensait sans cesse: «Cette fois je suis malade, je suis gravement malade. C'est une angine qui commence...» Il avait retenu ce mot d'angine au hasard... «Mon Dieu! pas cette fois!»

Il avait des idées religieuses: il croyait volontiers ce que lui disait sa mère, que l'âme après la mort montait devant le Seigneur, et que, si elle était pieuse, elle entrait dans le jardin du paradis. Mais il était beaucoup plus effrayé qu'attiré par ce voyage. Il n'enviait pas du tout les enfants que Dieu, par récompense, à ce que disait sa mère, enlevait au milieu de leur sommeil et rappelait à lui, sans les avoir fait souffrir. Il tremblait, au moment de s'endormir, que Dieu n'eût cette fantaisie à son égard. Ce devait être terrible de se sentir soudain détaché de la tiédeur du lit et entraîné dans le vide, mis en présence de Dieu. Il se figurait Dieu comme un soleil énorme, qui parlait avec une voix de tonnerre: quel mal cela devait faire! cela brûlait les yeux, les oreilles, l'âme entière! Puis, Dieu pouvait punir: on ne savait jamais...--D'ailleurs, cela n'empêchait pas toutes les autres horreurs, qu'il ne connaissait pas bien, mais qu'il avait pu deviner par les conversations: le corps dans une boîte, tout seul au fond d'un trou, perdu au milieu de la foule de ces dégoûtants cimetières, où on l'emmenait prier... Dieu! Dieu! quelle tristesse!...

Et pourtant, ce n'était pas gai de vivre, de voir le père ivrogne, d'être brutalisé, de souffrir de tant de façons, des méchancetés des autres enfants, de la pitié insultante des grands, et de n'être compris par personne, même pas par sa mère. Tout le monde vous humilie, personne ne vous aime, on est tout seul, tout seul, et l'on compte si peu!--Oui; mais c'était cela même qui lui donnait envie de vivre. Il sentait en lui une force bouillonnante de colère. Chose étrange que cette force! Elle ne pouvait rien encore; elle était comme lointaine, bâillonnée, emmaillotée, paralysée; il n'avait aucune idée de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle serait plus tard. Mais elle était en lui: il en était sûr, elle s'agitait et grondait. Demain, demain, comme elle prendrait sa revanche! Il avait le désir enragé de vivre, pour se venger de tout le mal, de toutes les injustices, pour punir les méchants, pour faire de grandes choses. «Oh! que je vive seulement...» (il réfléchissait un peu) «... seulement jusqu'à dix-huit ans!»--D'autres fois, il allait jusqu'à vingt et un. C'était l'extrême limite. Il croyait que cela lui suffirait pour dominer le monde. Il pensait à ces héros qui lui étaient chers, à Napoléon, à cet autre plus lointain, mais qu'il aimait le mieux, à Alexandre le Grand. Sûrement il serait comme eux, si seulement il vivait encore douze ans... dix ans. Il ne songeait pas à plaindre ceux qui mouraient à trente. Ceux-là étaient des vieux; ils avaient joui de la vie: c'était leur faute, si elle était manquée. Mais mourir maintenant, quel désespoir! C'est trop malheureux de disparaître tout petit, et de rester pour toujours, dans la pensée des gens, un petit garçon à qui chacun se croit le droit de faire des reproches! Il en pleurait de rage, comme s'il était déjà mort.

Cette angoisse de la mort tortura des années de son enfance,--seulement corrigée par le dégoût de la vie.

Au milieu de ces lourdes ténèbres, dans la nuit étouffante qui semblait s'épaissir d'heure en heure, commença de briller, comme une étoile perdue dans les sombres espaces, la lumière qui devait illuminer sa vie: la divine musique...

Grand-père venait de donner à ses enfants un vieux piano, dont un de ses clients l'avait prié de le débarrasser, et que sa patiente ingéniosité avait remis à peu près en état. Le cadeau n'avait pas été très bien accueilli. Louisa trouvait que la chambre était déjà bien assez petite, sans l'encombrer encore; et Melchior dit que papa Jean-Michel ne s'était pas ruiné: c'était du bois à brûler. Seul, le petit Christophe fut joyeux du nouveau venu, sans bien savoir pourquoi. Il lui semblait que c'était une boîte magique, pleine d'histoires merveilleuses, comme dans ce volume des Mille et une Nuits, dont grand-père lui lisait de temps en temps quelques pages, qui les enchantaient tous deux. Il avait entendu son père, pour essayer les notes, en faire sortir une petite pluie d'arpèges, pareille à celle qu'un souffle de vent tiède fait tomber, après une averse, des branches mouillées d'un bois. Il avait battu des mains et crié: «Encore!»; mais Melchior, dédaigneusement, ferma le piano, disant qu'il ne valait rien. Christophe n'insista plus; mais il rôdait sans cesse autour de l'instrument; et, dès qu'on avait le dos tourné, il soulevait le couvercle et poussait une touche, comme il eût remué du doigt la carapace verte de quelque gros insecte: il voulait faire sortir la bête enfermée là. Quelquefois, dans sa hâte, il frappait un peu trop fort; et sa mère lui criait: «Ne te tiendras-tu pas tranquille? Ne touche pas à tout!»; ou bien, il se pinçait, en refermant la boîte; et il faisait de piteuses grimaces, en suçant son doigt meurtri...

Maintenant, sa plus grande joie est quand sa mère doit passer la journée en service, ou faire une course en ville. Il écoute ses pas descendre dans l'escalier: les voilà dans la rue; ils s'éloignent. Il est seul. Il ouvre le piano, il approche une chaise, il se juche dessus; ses épaules arrivent à hauteur du clavier: c'est assez pour ce qu'il veut. Pourquoi attend-il d'être seul? Personne ne l'empêcherait de jouer, pourvu qu'il ne fît pas trop de bruit. Mais il a honte devant les autres, il n'ose pas. Et puis, on cause, on se remue: cela gâte le plaisir. C'est tellement plus beau, quand on est seul!... Christophe retient son souffle, pour que ce soit plus silencieux encore, et aussi parce qu'il est un peu ému, comme s'il allait tirer un coup de canon. Le cœur lui bat, en appuyant le doigt sur la touche; quelquefois, il le relève, après l'avoir enfoncé à moitié, pour le poser sur une autre. Sait-on ce qui va sortir de celle-ci, plutôt que de celle-là?... Tout à coup, le son monte: il y en a de profonds, il y en a d'aigus, il y en a qui tintent, il y en a d'autres qui grondent. L'enfant les écoute longuement, un à un, diminuer et s'éteindre; ils se balancent comme les cloches, lorsqu'on est dans les champs, et que le vent les apporte et les éloigne tour à tour; puis, quand on prête l'oreille, on entend dans le lointain d'autres voix différentes qui se mêlent et tournent, ainsi que des vols d'insectes; elles ont l'air de vous appeler, de vous attirer loin... loin... de plus en plus loin, dans les retraites mystérieuses, où elles plongent et s'enfoncent... Les voilà disparues!... Non! elles murmurent encore... Un petit battement d'ailes... Que tout cela est étrange! Ce sont comme des esprits. Qu'ils obéissent ainsi, qu'ils soient tenus captifs dans cette vieille caisse, voilà qui ne s'explique point!

Mais le plus beau de tout, c'est quand on met deux doigts sur deux touches à la fois. Jamais on ne sait au juste ce qui va se passer. Quelquefois, les deux esprits sont ennemis; ils s'irritent, ils se frappent, ils se haïssent, ils bourdonnent d'un air vexé; leur voix s'enfle; elle crie, tantôt avec colère, tantôt avec douceur. Christophe adore ce jeu: on dirait des monstres enchaînés, qui mordent leurs liens, qui heurtent les murs de leur prison; il semble qu'ils vont les rompre et faire irruption au dehors, comme ceux dont parle le livre de contes, les génies emprisonnés dans des coffrets arabes sous le sceau de Salomon.--D'autres vous flattent: ils tâchent de vous enjôler; mais ils ne demandent qu'à mordre et ils ont la fièvre. Christophe ne sait pas ce qu'ils veulent: ils l'attirent et le troublent; ils le font presque rougir.--Et d'autres fois encore, il y a des notes qui s'aiment: les sons s'enlacent, comme on fait avec les bras, quand on se baise; ils sont gracieux et doux. Ce sont les bons esprits; ils ont des figures souriantes et sans rides; ils aiment le petit Christophe, et le petit Christophe les aime; il a les larmes aux yeux de les entendre, et il ne se lasse pas de les rappeler. Ils sont ses amis, ses chers, ses tendres amis...

Ainsi l'enfant se promène dans la forêt des sons, et il sent autour de lui des milliers de forces inconnues, qui le guettent et l'appellent, pour le caresser, ou pour le dévorer...

Un jour, Melchior le surprit. Il le fit tressauter de peur avec sa grosse voix. Christophe, se croyant en faute, porta ses mains à ses oreilles pour les préserver des redoutables claques. Mais Melchior ne grondait pas, par extraordinaire; il était de bonne humeur, il riait.

--Cela t'intéresse donc, gamin? demanda-t-il, en lui tapant amicalement la tête. Veux-tu que je t'apprenne à jouer?

S'il le voulait!... Il murmura que oui, ravi. Ils s'assirent tous deux devant le piano, Christophe juché, cette fois, sur une pile de gros livres; et, très attentif, il prit sa première leçon. Il apprit d'abord que ces esprits bourdonnants avaient de singuliers noms, des noms à la chinoise, d'une seule syllabe, ou même d'une seule lettre. Il en fut étonné, il les imaginait autres: de beaux noms caressants, comme les princesses des contes de fées. Il n'aimait pas la familiarité avec laquelle son père en parlait. Du reste, quand Melchior les évoquait, ce n'étaient plus les mêmes êtres; ils prenaient un air indifférent, en se déroulant sous ses doigts. Cependant Christophe fut content d'apprendre les rapports qu'il y avait entre eux, leur hiérarchie, ces gammes qui ressemblent à un roi, commandant une armée, ou à une troupe de nègres attachés à la file. Il vit avec étonnement que chaque soldat, ou chaque nègre, pouvait devenir à son tour monarque, ou tête de colonne d'une troupe semblable, et même qu'on pouvait en dérouler des bataillons entiers, du haut en bas du clavier. Il s'amusait à tenir le fil qui les faisait marcher. Mais tout cela était devenu plus puéril que ce qu'il voyait d'abord: il ne retrouvait plus sa forêt enchantée. Pourtant il s'appliquait: car ce n'était pas ennuyeux, et il était surpris de la patience de son père. Melchior ne se lassait point; il lui faisait recommencer la même chose dix fois. Christophe ne s'expliquait pas qu'il se donnât tant de peine: son père l'aimait donc? Qu'il était bon! L'enfant travaillait, le cœur plein de reconnaissance.

Il eût été moins satisfait, s'il avait su ce qui se passait dans la tête de son maître.

À partir de ce jour, Melchior l'emmena chez un voisin, où l'on avait organisé, trois fois par semaine, des séances de musique de chambre. Melchior tenait le premier violon, Jean-Michel le violoncelle. Les deux autres étaient un employé de banque, et le vieil horloger de la Schillerstrasse. De temps en temps, le pharmacien venait se joindre à eux et apportait sa flûte. On arrivait à cinq heures, et on restait jusqu'à neuf. Après chaque morceau, on absorbait de la bière. Des voisins entraient et sortaient, écoutaient sans mot dire, debout contre le mur, hochaient la tête, remuaient le pied en mesure, et remplissaient la chambre de nuages de tabac. Les pages succédaient aux pages, les morceaux aux morceaux, sans que rien pût lasser la patience des exécutants. Ils ne parlaient pas, contractés d'attention, le front plissé, poussant de loin en loin un grognement de plaisir, parfaitement incapables d'ailleurs non seulement d'exprimer la beauté d'un morceau, mais même de la sentir. Ils ne jouaient ni très juste ni très en mesure; mais ils ne déraillaient jamais, et suivaient fidèlement les nuances qui étaient marquées. Ils avaient cette facilité musicale, qui se contente à peu de frais, cette perfection dans la médiocrité, qui abonde dans la race qu'on dit la plus musicienne du monde. Ils en avaient aussi la voracité de goût, peu difficile sur la qualité des aliments, pourvu que la quantité y soit, ce robuste appétit, pour qui toute musique est bonne, d'autant plus qu'elle est plus substantielle,--et qui ne fait pas de différence entre Brahms et Beethoven, ou, dans l'œuvre d'un même maître, entre un concerto creux et une sonate émouvante, parce qu'ils sont de la même pâte.

Christophe se tenait à l'écart, dans un coin qui lui appartenait, derrière le piano. Nul ne pouvait l'y déranger: car il fallait, pour y entrer, qu'il marchât à quatre pattes. Il y faisait à moitié nuit; et l'enfant avait juste la place de s'y tenir, couché sur le plancher, en se recroquevillant. La fumée du tabac lui entrait dans les yeux et la gorge; et aussi, la poussière: il y en avait de gros flocons, comme des toisons de brebis; mais il n'y prenait pas garde, et écoutait gravement, assis sur ses jambes, à la turque, et élargissant les trous dans la toile du piano avec ses petits doigts sales. Il n'aimait pas tout ce qu'on jouait; mais rien de ce qu'on jouait ne l'ennuyait, et il ne cherchait jamais à formuler ses opinions: car il croyait qu'il était trop petit et qu'il n'y connaissait rien. Tantôt la musique l'endormait, tantôt elle le réveillait; en aucun cas, elle n'était désagréable. Sans qu'il le sût, c'était presque toujours la bonne musique qui l'excitait. Sûr de n'être point vu, il faisait des grimaces avec toute sa figure; il fronçait le nez, il serrait les dents, ou il tendait la langue, il faisait des yeux colères ou langoureux, il remuait bras et jambes, d'un air de défi et de vaillance, il avait envie de marcher, de frapper, de réduire le monde en poudre. Il se démenait si bien qu'à la fin une tête se penchait au-dessus du piano, et lui criait: «Eh bien, gamin, est-ce que tu es fou? Veux-tu laisser ce piano? Veux-tu ôter ta main? Je vais te tirer les oreilles!»--ce qui le rendait penaud et furieux. Pourquoi venait-on lui troubler son plaisir? Il ne faisait pas de mal. Il fallait qu'on le persécutât toujours! Son père faisait chorus. On lui reprochait de faire du bruit, de ne pas aimer la musique. Il finissait par le croire.--On eût bien étonné les honnêtes fonctionnaires, occupés à moudre des concertos, si on leur avait dit que le seul de la société qui sentît vraiment la musique était ce petit garçon.

Si l'on voulait qu'il se tînt tranquille, pourquoi lui jouait-on des airs qui font marcher? Il y avait dans ces pages des chevaux emportés, des épées, les cris de la guerre, l'orgueil du triomphe; et l'on aurait voulu qu'il restât, ainsi qu'eux, à branler la tête, et à marquer la mesure avec son pied. On n'avait qu'à lui jouer des rêveries placides, ou de ces pages bavardes, qui parlent pour ne rien dire; il n'en manque pas en musique: ce morceau de Goldmark, par exemple, dont le vieil horloger disait tout à l'heure, avec un sourire ravi: «C'est joli. Il n'y a pas d'aspérités. Tous les angles sont arrondis...» Le petit était bien tranquille alors. Il s'assoupissait. Il ne savait pas ce qu'on jouait; même il finissait par ne plus l'entendre; mais il était heureux, ses membres s'engourdissaient, il rêvassait.

Ses rêves n'étaient pas des histoires suivies; ils n'avaient ni queue ni tête. À peine s'il voyait de temps en temps une image précise: sa mère faisant un gâteau et enlevant avec un couteau la pâte restée entre ses doigts;--un rat d'eau qu'il avait aperçu la veille nageant dans le fleuve;--un fouet qu'il voulait faire avec une lanière de saule... Dieu sait pourquoi ces souvenirs lui revenaient à présent!--Mais le plus souvent, il ne voyait rien du tout; et pourtant, il sentait une infinité de choses. C'est comme s'il y avait une masse de choses très importantes, qu'on ne pouvait pas dire, ou qu'il était inutile de dire, parce qu'on les savait bien, et parce que cela était ainsi, depuis toujours. Il y en avait de tristes, de mortellement tristes; mais elles n'avaient, rien de pénible, comme celles qu'on rencontre dans la vie; elles n'étaient pas laides et avilissantes, comme lorsque Christophe avait reçu des gifles de son père, ou qu'il songeait, le cœur malade de honte, à quelque humiliation: elles remplissaient l'esprit d'un calme mélancolique. Et il y en avait de lumineuses, qui répandaient des torrents de joie; et Christophe pensait: «Oui, c'est _ainsi_... _ainsi_ que je ferai plus tard.» Il ne savait pas du tout comment était _ainsi_, ni pourquoi il le disait; mais il sentait qu'il fallait qu'il le dît, et que c'était clair comme le jour. Il entendait le bruit d'une mer, dont il était tout proche, séparé seulement par une muraille de dunes. Christophe n'avait nulle idée de ce qu'était cette mer et ce qu'elle voulait de lui; mais il avait conscience qu'elle monterait par-dessus les barrières, et qu'alors!... Alors, ce serait bien, il serait tout à fait heureux. Rien qu'à l'entendre, à se bercer au bruit de sa grande voix, tous les petits chagrins et les humiliations s'apaisaient; ils restaient toujours tristes, mais ils n'étaient plus honteux, ni blessants: tout semblait naturel, et presque plein de douceur.

Bien souvent, de médiocres musiques lui communiquaient cette ivresse. Ceux qui les avaient écrites étaient de pauvres hères, qui ne pensaient à rien, qu'à gagner de l'argent, ou à se faire illusion sur le vide de leur vie, en assemblant des notes, suivant les formules connues, ou,--pour être originaux,--à l'encontre des formules. Mais il y a dans les sons, même maniés par un sot, une telle puissance de vie qu'ils peuvent déchaîner des orages dans une âme naïve. Peut-être même les rêves que suggèrent les sots sont-ils plus mystérieux et plus libres que ceux que souffle une impérieuse pensée, qui vous entraîne de force: car le mouvement à vide et le creux bavardage ne dérangent pas l'esprit de sa propre contemplation...

Ainsi, l'enfant restait, oublié, oubliant, dans le coin du piano,--jusqu'à ce que brusquement il sentît des fourmis lui monter dans les jambes. Et il se souvenait alors qu'il était un petit garçon, avec des ongles noirs, et qu'il frottait son nez contre le mur, en tenant ses pieds entre ses mains.

Le jour où Melchior, entré sur la pointe des pieds, avait surpris l'enfant assis devant le clavier trop haut, il l'avait observé; et une illumination lui avait traversé l'esprit: «Un petit prodige!... Comment n'y avait-il pas pensé?... Quelle fortune pour une famille!... Sans doute il avait cru que ce gamin ne serait qu'un petit rustre, comme sa mère. Mais il n'en coûtait rien d'essayer. Voilà qui serait une chance! Il le promènerait en Allemagne, peut-être même au dehors. Ce serait une vie joyeuse, et noble avec cela.»--Melchior ne manquait jamais de chercher la noblesse cachée de tous ses actes; et il était rare qu'il n'arrivât pas à la trouver.

Fort de cette assurance, aussitôt après le souper, dès la dernière bouchée prise, il plaqua de nouveau l'enfant devant le piano et il lui fit répéter la leçon de la journée, jusqu'à ce que ses yeux se fermassent de fatigue. Puis, le lendemain, trois fois. Puis, le surlendemain. Et tous les jours, depuis. Christophe se lassa vite; puis il s'ennuya à mourir; enfin, il n'y tint plus, et tenta de se révolter. Cela n'avait pas de sens, ce qu'on lui faisait faire; il ne s'agissait que de courir le plus vite possible sur les touches, en escamotant le pouce, ou d'assouplir le quatrième doigt, qui restait gauchement collé entre ses deux voisins. Il en avait mal aux nerfs; et cela n'avait rien de beau. Fini des résonances magiques, des monstres fascinants, de l'univers de songes pressenti un moment... Les gammes et les exercices se succédaient, secs, monotones, insipides, plus insipides que les conversations que l'on avait à table, et qui toujours roulaient sur les plats, et toujours sur les mêmes plats. L'enfant commença par écouter distraitement les leçons de son père. Semoncé rudement, il continua de mauvaise grâce. Les bourrades ne se firent pas attendre: il y opposa la plus méchante humeur. Ce qui y mit le comble, ce fut, un soir, d'entendre Melchior révéler ses projets, dans la chambre à côté. Ainsi, c'était pour l'exhiber comme un animal savant, qu'on l'ennuyait, qu'on l'obligeait tout le jour à remuer des morceaux d'ivoire! Il n'avait même plus le temps d'aller faire visite à son cher fleuve. Qu'est-ce qu'on avait donc à s'acharner contre lui?--Il était indigné, blessé dans son orgueil et dans sa liberté. Il décida qu'il ne jouerait plus de musique, ou le plus mal possible, qu'il découragerait son père. Ce serait un peu dur; mais il fallait sauver son indépendance.

Dès la leçon suivante, il tenta d'exécuter son plan. Il s'appliqua consciencieusement à taper à côté des notes et à rater tous ses traits. Melchior cria; puis il hurla; et les coups se mirent à pleuvoir. Il avait une forte règle. À chaque fausse note, il en frappait les doigts de l'enfant, en même temps qu'il lui vociférait à l'oreille, à le rendre sourd. Christophe grimaçait de douleur; il se mordait les lèvres pour ne pas pleurer, et, stoïquement, il continuait à accrocher les notes de travers, rentrant sa tête dans ses épaules, à chaque coup qu'il sentait venir. Mais le système était mauvais, et il ne tarda pas à s'en apercevoir. Melchior était aussi têtu que lui; et il jura que, quand ils y passeraient deux jours et deux nuits, il ne lui ferait grâce d'aucune note, avant qu'elle n'eût été exécutée correctement. Christophe mettait trop de conscience à ne jouer jamais juste; et Melchior commençait à soupçonner la ruse, en voyant à chaque trait la petite main retomber lourdement de côté, avec une mauvaise volonté évidente. Les coups de règle redoublèrent; Christophe ne sentait plus ses doigts. Il pleurait piteusement, en silence, reniflant, ravalant ses sanglots et ses larmes. Il comprit qu'il n'avait rien à gagner à continuer ainsi et qu'il lui fallait prendre un parti désespéré. Il s'arrêta, et, tremblant d'avance, à l'idée de l'orage qu'il allait déchaîner, il dit courageusement:

--Papa, je ne veux plus jouer.

Melchior fut suffoqué.

--Quoi!... quoi!... cria-t-il.

Il lui secouait le bras, à le briser. Christophe, tremblant de plus en plus et levant le coude pour se garer des coups, continua:

--Je ne veux plus jouer. D'abord, parce que je ne veux pas être tapé. Et puis...

Il ne put achever. Une énorme gifle lui coupa la respiration. Melchior hurlait:

--Ah! tu ne veux pas être tapé? tu ne veux pas?...

C'était une grêle de coups. Christophe braillait, au travers de ses sanglots:

--Et puis... je n'aime pas la musique!... je n'aime pas la musique!...

Il se laissa glisser de son siège. Melchior l'y rassit brutalement, et il lui frappait les poignets contre le clavier. Il criait:

--Tu joueras!

Et Christophe criait:

--Non! non! je ne jouerai pas!

Melchior dut y renoncer. Il le mit à la porte, lui disant qu'il n'aurait pas à manger de tout le jour, de tout le mois, qu'il n'eût joué ses exercices, sans en manquer un seul. Il le poussa dehors d'un coup de pied au derrière, et fit battre sur lui la porte.

Christophe se trouva dans l'escalier, le sale et obscur escalier, aux marches vermoulues. Un courant d'air venait par le carreau brisé d'une lucarne; l'humidité suintait suites murs. Christophe s'assit sur une des marches grasses; son cœur sautait dans sa poitrine, de colère et d'émotion. Tout bas, il injuriait son père:

--Animal! voilà ce que tu es! Un animal... un grossier personnage... une brute! oui, une brute!... Et je te hais, je te hais... oh! je voudrais que tu fusses mort, que tu fusses mort!