Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 5
La chute dégrisa un peu Melchior. Après avoir juré, sacré, bourré de coups de poing la chaise qui lui avait joué ce tour, après avoir vainement tenté de se relever, il s'affermit sur son séant, le dos appuyé à la table; et il reconnut le pays environnant. Il vit Christophe qui pleurait: il l'appela. Christophe voulait se sauver; il ne pouvait bouger. Melchior l'appela de nouveau; et comme l'enfant ne venait pas, il jura de colère. Christophe s'approcha, en tremblant de tous ses membres. Melchior l'attira vers lui, et l'assit sur ses genoux. Il commença par lui tirer les oreilles, en lui faisant, d'une langue pâteuse et bredouillante, un sermon sur le respect que l'enfant doit à son père. Puis, il changea brusquement d'idée, et le fit sauter dans ses bras en débitant des inepties: il se tordait de rire. De là, sans transition, il passa à des idées tristes; il s'apitoya sur le petit et sur lui-même; il le serrait à l'étrangler, le couvrait de baisers et de larmes; et finalement, il le berça, en entonnant le _De Profundis._ Christophe ne faisait aucun mouvement pour se dégager; il était glacé d'horreur. Étouffé contre la poitrine de son père, sentant sur sa figure l'haleine chargée de vin et les hoquets de l'ivrogne, mouillé par ses baisers et ses pleurs répugnants, il agonisait de dégoût et de peur. Il eût voulu crier, et nul cri ne pouvait sortir de sa bouche. Il resta dans cet état affreux, un siècle, à ce qu'il lui parut,--jusqu'à ce que la porte s'ouvrît et que Louisa entrât, un panier de linge à la main. Elle poussa un cri, laissa tomber le panier, se précipita vers Christophe, et avec une violence que nul ne lui aurait crue, elle l'arracha des bras de Melchior:
--Ah! misérable ivrogne! cria-t-elle.
Ses veux flambaient de colère.
Christophe crut que son père allait la tuer. Mais Melchior fut si saisi par l'apparition menaçante de sa femme qu'il ne répliqua rien et se mit à pleurer. Il se roula par terre; et il se frappait la tête contre les meubles, en disant qu'elle avait raison, qu'il était un ivrogne, qu'il faisait le malheur des siens, qu'il ruinait ses pauvres enfants, et qu'il voulait mourir. Louisa lui avait tourné le dos avec mépris; elle emportait Christophe dans la chambre voisine, elle le caressait, elle cherchait à le rassurer. Le petit continuait de trembler, et il ne répondait pas aux questions de sa mère; puis il éclata en sanglots. Louisa lui baigna la figure avec de l'eau; elle l'embrassait, elle lui parlait tendrement, elle pleurait avec lui. Enfin, ils s'apaisèrent tous deux. Elle s'agenouilla, le mit à genoux auprès d'elle. Ils prièrent pour que le bon Dieu guérît le père de sa dégoûtante habitude, et que Melchior redevînt bon comme autrefois. Louisa coucha l'enfant. Il voulut qu'elle restât près de son lit, à lui tenir la main. Louisa passa une partie de la nuit, assise au chevet de Christophe qui avait la fièvre. L'ivrogne ronflait sur le carreau.
À quelque temps de là, à l'école, où Christophe passait son temps à regarder les mouches au plafond et à donner des coups de poing à ses voisins, pour les faire tomber du banc, le maître qui l'avait pris en grippe, parce qu'il se remuait toujours, parce qu'on l'entendait toujours rire, et parce qu'il n'apprenait jamais rien, fit une allusion inconvenante, un jour que Christophe s'était lui-même laissé choir, à certain personnage bien connu dont il semblait vouloir suivre brillamment les traces. Tous les enfants éclatèrent de rire; et certains se chargèrent de préciser l'allusion, en des commentaires aussi clairs qu'énergiques. Christophe se releva, rouge de honte, saisit son encrier, et le lança à toute volée à la tête du premier qu'il vit rire. Le maître tomba sur lui à coups de poing; il fut fustigé, mis à genoux, et condamné--à un pensum énorme.
Il rentra chez lui, blême, rageant en silence; et il déclara froidement qu'il n'irait plus à l'école. On ne fit pas attention à ses paroles. Le lendemain matin, quand sa mère lui rappela qu'il était l'heure de partir, il répondit avec tranquillité qu'il avait dit qu'il n'irait plus. Louisa eut beau prier, crier, menacer: rien n'y fit. Il restait assis dans son coin, le front obstiné. Melchior le roua de coups: il hurla; mais à toutes les sommations qu'on lui faisait après chaque correction, il répondait plus rageusement: «Non!» On lui demanda au moins de dire pourquoi: il serra les dents et ne voulut rien dire. Melchior l'empoigna, le porta à l'école, et le remit au maître. Revenu à son banc, il commença par casser méthodiquement tout ce qui se trouvait à sa portée: son encrier, sa plume; il déchira son cahier et son livre,--le tout d'une façon bien visible, en regardant le maître d'un air provocant. On l'enferma au cabinet noir.--Quelques instants après, le maître le trouva, son mouchoir noué autour du cou, tirant de toutes ses forces sur les deux coins: il tâchait de s'étrangler.
Il fallut le renvoyer.
Christophe était dur au mal. Il tenait de son père et de son grand-père leur robuste constitution. On n'était pas douillet dans la famille: malade ou non, on ne se plaignait jamais, et rien n'était capable de changer quelque chose aux habitudes des deux Krafft, père et fils. Ils sortaient, quelque temps qu'il fît, été comme hiver, restaient pendant des heures sous la pluie ou le soleil, quelquefois tête nue et les vêtements ouverts, par négligence ou par bravade, faisaient des lieues sans jamais être las, et regardaient avec une pitié méprisante la pauvre Louisa, qui ne disait rien, mais qui était forcée de s'arrêter, toute blanche, les jambes gonflées, et le cœur battant à se briser. Christophe n'était pas loin de partager leur dédain pour sa mère: il ne comprenait pas qu'on fût malade; quand il tombait, ou se frappait, ou se coupait, ou se brûlait, il ne pleurait pas; mais il était irrité contre l'objet ennemi. Les brutalités de son père et de ses petits compagnons, les polissons des rues, avec qui il se battait, le trempèrent solidement. Il ne craignait pas les coups; et il revint plus d'une fois au logis, avec le nez saignant et des bosses au front. Un jour, il fallut le dégager, presque étouffé, d'une de ces mêlées furieuses, où il avait roulé sous son adversaire, qui lui cognait avec férocité la tête sur le pavé. Il trouvait cela naturel, étant prêt à faire aux autres ce qu'on lui faisait à lui-même.
Cependant, il avait peur d'une infinité de choses; et, bien qu'on n'en sût rien,--car il était très orgueilleux,--rien ne le fit tant souffrir que ces terreurs continuelles, durant une partie de son enfance. Pendant deux ou trois ans surtout, elles sévirent en lui, comme une maladie.
Il avait peur du mystérieux qui s'abrite dans l'ombre, des puissances mauvaises qui semblent guetter la vie, du grouillement de monstres, que tout cerveau d'enfant porte en lui avec épouvante et mêle à tout ce qu'il voit: derniers restes sans doute d'une faune disparue, des hallucinations des premiers jours près du néant, du sommeil redoutable dans le ventre de la mère, de l'éveil de la larve au fond de la matière.
Il avait peur de la porte du grenier. Elle donnait sur l'escalier, et était presque toujours entrebâillée. Quand il devait passer devant, il sentait son cœur battre; il prenait son élan, et sautait sans regarder. Il lui semblait qu'il y avait quelqu'un ou quelque chose derrière. Les jours où elle était fermée, il entendait distinctement par la chatière entr'ouverte remuer, derrière la porte. Ce n'était pas étonnant, car il y avait de gros rats; mais il imaginait un être monstrueux, des os déchiquetés, des chairs comme des haillons, une tête de cheval, des yeux qui font mourir, des formes incohérentes; il ne voulait pas y penser et y pensait malgré lui. Il s'assurait d'une main tremblante que le loquet était bien mis: ce qui ne l'empêchait pas de se retourner dix fois, en descendant les marches.
Il avait peur de la nuit, au dehors. Il lui arrivait de s'arrêter chez le grand-père, ou d'y être envoyé le soir, pour quelque commission. Le vieux Krafft habitait un peu en dehors de la ville, la dernière maison sur la route de Cologne. Entre cette maison et les premières fenêtres éclairées de la ville, il y avait deux ou trois cents pas, qui paraissaient bien le triple à Christophe. Pendant quelques instants, le chemin faisait un coude, où l'on ne voyait rien. La campagne était déserte, au crépuscule; la terre devenait noire, et le ciel d'une pâleur effrayante. Lorsqu'on sortait des buissons qui entouraient la route, et qu'on grimpait sur le talus, on distinguait encore une lueur jaunâtre au bord de l'horizon; mais cette lueur n'éclairait pas, et elle était plus oppressante que la nuit; elle faisait l'obscurité plus sombre autour d'elle: c'était une lumière de glas. Les nuages descendaient presque au ras du sol. Les buissons devenaient énormes et bougeaient. Les arbres squelettes ressemblaient à des vieillards grotesques. Les bornes du chemin avaient des reflets de linges livides. L'ombre remuait. Il y avait des nains assis dans les fossés, des lumières dans l'herbe, des vols effrayants dans l'air, des cris stridents d'insectes, qui sortaient on ne sait d'où. Christophe était toujours dans l'attente angoissée de quelque excentricité sinistre de la nature. Il courait, et son cœur sautait dans sa poitrine.
Quand il voyait la lumière dans la chambre de grand-père, il se rassurait. Mais le pire était que souvent le vieux Krafft n'était pas rentré. Alors c'était plus effrayant encore. Cette vieille maison, perdue dans la campagne, intimidait l'enfant, même en plein jour. Il oubliait ses craintes, quand le grand-père était là; mais quelquefois, le vieux le laissait seul et sortait sans le prévenir. Christophe n'y avait pas pris garde. La chambre était paisible. Tous les objets étaient familiers et bienveillants. Il y avait un grand lit de bois blanc; au chevet du lit, une grosse Bible sur une planchette, des fleurs artificielles sur la cheminée, avec les photographies des deux femmes et des onze enfants,--le vieux avait écrit au bas de chacune d'elles, la date de la naissance et celle de la mort.--Aux murs, des versets encadrés, et de mauvaises chromos de Mozart et de Beethoven. Un petit piano dans un coin, un violoncelle dans l'autre; des rayons de livres pêle-mêle, des pipes accrochées, et, sur la fenêtre, des pots de géraniums. On était comme entouré d'amis. Les pas du vieux allaient et venaient dans la chambre à côté; on l'entendait raboter ou clouer; il se parlait tout seul, s'appelait imbécile, ou chantait de sa grosse voix, faisant un pot-pourri de bribes de chorals, de _lieder_ sentimentaux, de marches belliqueuses et de chansons à boire. On se sentait à l'abri. Christophe était assis dans le grand fauteuil, près de la fenêtre, un livre sur les genoux; penché sur les images, il s'absorbait en elles; le jour baissait; ses yeux devenaient troubles; il finissait par ne plus regarder, et tombait dans une songerie vague. La roue d'un chariot grondait au loin sur la route. Une vache mugissait dans les champs. Les cloches de la ville, lasses et endormies, sonnaient l'angélus du soir. Des désirs incertains, d'obscurs pressentiments s'éveillaient dans le cœur de l'enfant qui rêvait.
Brusquement, Christophe se réveillait, pris d'une sourde inquiétude. Il levait les yeux: la nuit. Il écoutait: le silence. Grand-père venait de sortir. Il avait un frisson. Il se penchait à la fenêtre, pour tâcher de le voir encore: la route était déserte; les choses commençaient à prendre un visage menaçant. Dieu! si elle allait venir?--Qui?... Il n'aurait su le dire. La chose d'épouvante... Les portes fermaient mal. L'escalier de bois craquait comme sous un pas. L'enfant bondissait, traînait le fauteuil, les deux chaises et la table au coin le plus abrité de la chambre; il en formait une barrière: le fauteuil, adossé au mur, une chaise à droite, une chaise à gauche, et la table par devant. Au milieu, il installait une double échelle; et, juché sur le sommet, avec son livre et quelques autres volumes, comme munitions en cas de siège, il respirait, ayant décidé, dans son imagination d'enfant, que l'ennemi ne pouvait en aucun cas traverser la barrière: ce n'était pas permis.
Mais l'ennemi surgissait parfois du livre même.--Parmi les vieux bouquins achetés au hasard par le grand-père, il y en avait avec des images, qui faisaient sur l'enfant une impression profonde: elles l'attiraient et l'effrayaient. C'étaient des visions fantastiques, des tentations de Saint-Antoine, où des squelettes d'oiseaux fientent dans des carafes, où des myriades d'œufs s'agitent comme des vers dans des grenouilles éventrées, où des têtes marchent sur des pattes, où des derrières jouent de la trompette, et où des ustensiles de ménage et des cadavres de bêtes s'avancent gravement, enveloppés de grands draps, avec des révérences de vieilles dames. Christophe en avait horreur, et toujours y revenait, ramené par son dégoût. Il les regardait longuement, et jetait de temps en temps un œil furtif autour de lui, pour voir ce qui remuait dans les plis des rideaux.--Une image d'écorché dans un ouvrage d'anatomie lui était plus odieuse encore. Il tremblait de tourner la page, quand il approchait de l'endroit du livre où elle se trouvait. Ces informes bariolages avaient une intensité prodigieuse pour lui. La puissance de création, inhérente au cerveau des enfants, suppléait aux pauvretés de la mise en scène. Il ne voyait pas de différence entre ces barbouillages et la réalité. La nuit, ils agissaient plus fortement sur ses rêves que les images vivantes aperçues dans le jour.
Il avait peur du sommeil. Pendant plusieurs années, les cauchemars empoisonnèrent son repos:--Il errait dans des caves, et il voyait entrer par le soupirail l'écorché grimaçant.--Il était dans une chambre, seul, et il entendait un frôlement de pas dans le corridor; il se jetait sur la porte pour la fermer, il avait juste le temps d'en saisir la poignée; mais on la tirait du dehors; il ne pouvait tourner la clef, il faiblissait, il appelait au secours. Et, de l'autre côté, il savait bien _qui_ voulait entrer.--Il était au milieu des siens; et soudain, leur visage changeait; ils faisaient des choses folles.--Il lisait tranquillement; et il sentait qu'un être invisible était _autour_ de lui. Il voulait fuir, il se sentait lié. Il voulait crier, il était bâillonné. Une étreinte répugnante lui serrait le cou. Il s'éveillait, suffoquant, claquant des dents; et il continuait de trembler, longtemps après s'être réveillé; il ne parvenait pas à chasser son angoisse.
La chambre où il dormait était un réduit sans fenêtres et sans porte; un vieux rideau, accroché par une tringle au-dessus de l'entrée, le séparait seulement de la chambre des parents. L'air épais l'étouffait. Ses frères, qui couchaient dans le même lit, lui donnaient des coups de pied. Il avait la tête brûlante, et il était en proie à une demi-hallucination, où se répercutaient tous les petits soucis du jour, indéfiniment grossis. Dans cet état d'extrême tension nerveuse, voisin du cauchemar, la moindre secousse lui était une souffrance. Le craquement du plancher lui causait un effroi. La respiration de son père s'enflait d'une façon fantastique; elle ne paraissait plus être un souffle humain; ce bruit monstrueux lui faisait horreur: il semblait que ce fût une bête qui était couchée là. La nuit l'écrasait, elle ne finirait jamais, ce serait toujours ainsi; il y avait des mois qu'il était là. Il haletait, il se soulevait à demi sur son lit, il s'asseyait, il essuyait du bras de sa chemise sa figure couverte de sueur. Parfois, il poussait son frère Rodolphe, pour le réveiller; mais l'autre grognait, tirait à lui le reste des couvertures, et se rendormait solidement.
Il restait ainsi dans l'angoisse de la fièvre, jusqu'à ce qu'une raie pâle parût sur le plancher, au bas du rideau. Cette blancheur timide de l'aube lointaine faisait soudain descendre en lui la paix. Il la sentait se glisser dans la chambre, alors que nul encore n'aurait pu la distinguer de l'ombre. Aussitôt sa fièvre tombait, son sang s'apaisait, comme un fleuve débordé qui rentre dans son lit; une chaleur égale coulait dans tout son corps, et ses yeux brûlés d'insomnie se fermaient.
Le soir, il voyait revenir l'heure du sommeil avec effroi. Il se promettait de n'y pas céder, de veiller toute la nuit, par terreur des cauchemars. Mais la fatigue finissait par l'emporter; et c'était toujours quand il s'y attendait le moins, que les monstres revenaient.
Nuit redoutable! Si douce à la plupart des enfants, si terrible à certains d'entre eux!... Il avait peur de dormir. Il avait peur de ne pas dormir. Sommeil ou veille, il était entouré par des images monstrueuses, les fantômes de son esprit, les larves qui flottent dans le demi-jour crépusculaire de l'enfance, comme dans le clair-obscur sinistre de la maladie.
Mais ces terreurs imaginaires devaient bientôt s'effacer devant la grande Épouvante, celle qui ronge tous les hommes, et que la sagesse s'évertue vainement à oublier ou à nier: la Mort.
Un jour, en furetant dans un placard, il mit la main sur des objets qu'il ne connaissait pas: une robe d'enfant, une toque rayée. Il les apporta triomphalement à sa mère, qui, au lieu de lui sourire, prit une mine fâchée et lui ordonna de les reporter où il les avait pris. Comme il tardait à obéir, en demandant pourquoi, elle les lui arracha des mains, sans répondre, et les serra sur un rayon où il ne pouvait atteindre. Très intrigué, il la pressa de questions. Elle finit par dire que c'était à un petit frère qui était mort, avant que lui-même vînt au monde. Il en fut atterré: jamais il n'avait entendu parler de cela. Il resta un moment silencieux, puis il tâcha d'en savoir plus. Sa mère semblait distraite; elle dit cependant qu'il se nommait Christophe comme lui, mais qu'il était plus sage. Il lui fit d'autres questions; mais elle n'aimait pas à répondre. Elle dit qu'il était au ciel, et qu'il priait pour eux tous. Christophe n'en put rien tirer de plus; elle lui ordonna de se taire et de la laisser travailler. Elle parut s'absorber en effet dans sa couture; elle avait l'air soucieuse et ne levait pas les yeux. Mais après quelque temps, elle le regarda dans le coin où il s'était retiré pour bouder, se remit à sourire, et lui dit doucement d'aller jouer dehors.
Ces bribes de conversation agitèrent profondément Christophe. Ainsi, il y avait eu un enfant, un petit garçon de sa mère, tout comme lui, qui avait le même nom, qui était presque pareil, et qui était mort!--Mort, il ne savait pas au juste ce que c'était; mais c'était quelque chose d'affreux.--Et jamais on ne parlait de cet autre Christophe; il était tout à fait oublié. Ce serait donc de même pour lui, s'il mourait à son tour?--Cette pensée le travaillait encore, le soir, quand il se trouva à table avec toute sa famille, et quand il les vit rire et parler de choses indifférentes. On pourrait donc être joyeux après qu'il serait mort! Oh! il n'aurait jamais cru que sa mère fût assez égoïste pour rire après la mort de son petit garçon! Il les détestait tous; il avait envie de pleurer sur lui-même, sur sa propre mort, d'avance. En même temps, il aurait voulu poser une foule de questions; mais il n'osait pas; il se souvenait du ton sur lequel sa mère lui avait imposé silence.--Enfin, il n'y tint plus; et comme il se couchait, il demanda à Louisa, qui venait l'embrasser:
--Maman, est-ce qu'il couchait dans mon lit?
La pauvre femme tressaillit; et, d'une voix qu'elle tâchait de rendre indifférente, elle demanda:
--Qui?
--Le petit garçon... qui est mort, dit Christophe en baissant la voix.
Les mains de sa mère le serrèrent brusquement:
--Tais-toi, tais-toi, dit-elle.
Sa voix tremblait; Christophe, qui avait la tête appuyée contre sa poitrine, entendit son cœur qui battait. Il y eut un instant de silence; puis elle dit:
--Il ne faut plus jamais parler de cela, mon chéri... Dors tranquillement... Non, ce n'est pas son lit.
Elle l'embrassa; il crut que sa joue était mouillée, il aurait voulu en être sûr. Il était un peu soulagé: elle avait donc du chagrin! Pourtant il en douta de nouveau, l'instant d'après, quand il l'entendit dans la chambre à côté parler d'une voix tranquille, sa voix de tous les jours. Qu'est-ce qui était vrai, de maintenant ou de tout à l'heure?--Il se tourna longtemps dans son lit, sans trouver de réponse. Il aurait voulu que sa mère eût de la peine: sans doute, il eût été triste de penser qu'elle était triste; mais cela lui aurait fait, malgré tout, du bien! Il se serait senti moins seul.--Il s'endormit, et, le lendemain, n'y pensa plus.
Quelques semaines après, un des gamins avec qui il jouait dans la rue ne vint pas à l'heure habituelle. Un du groupe dit qu'il était malade; et l'on s'accoutuma à ne plus le voir aux jeux: on avait l'explication, c'était tout simple.--Un soir, Christophe était couché, de bonne heure; et du réduit où était son lit, il voyait la lumière dans la chambre de ses parents. On frappa à la porte. Une voisine vint causer. Il écouta distraitement, se contant une histoire suivant son habitude; les mots de la conversation ne lui arrivaient pas tous. Brusquement, il entendit la voisine qui disait qu'«il était mort». Tout son sang s'arrêta: car il avait compris de qui il s'agissait. Il écouta, retenant son souffle. Ses parents s'exclamaient. La voix bruyante de Melchior cria:
--Christophe, entends-tu? Le pauvre Fritz est mort.
Christophe fit un effort, et répondit d'un ton tranquille:
--Oui, papa.
Il avait la poitrine serrée.
Melchior revint à la charge:
--Oui, papa. Voilà tout ce que tu trouves à dire? Cela ne te fait pas de peine?
Louisa, qui comprenait l'enfant, fit:
--Chut! laisse-le dormir!
Et l'on parla plus bas. Mais Christophe, l'oreille tendue, épiait tous les détails: la fièvre typhoïde, les bains froids, le délire, la douleur des parents. Il ne pouvait plus respirer; une boule l'étouffait, lui montait dans le cou; il frissonnait: toutes ces horribles choses se gravaient dans sa tête. Surtout il retint que le mal était contagieux, c'est-à-dire qu'il pourrait mourir aussi de la même façon; et l'épouvante le glaçait: car il se rappelait qu'il avait donné la main à Fritz, la dernière fois qu'il l'avait vu, et que dans la journée même il avait passé devant sa maison.--Cependant, il ne faisait aucun bruit, pour ne pas être obligé de parler; et quand son père lui demanda, après le départ de la voisine; «Christophe, dors-tu?» il ne répondit pas. Il entendit Melchior qui disait à Louisa:
--Cet enfant n'a pas de cœur.
Louisa ne répliqua rien; mais un moment après, elle vint doucement soulever le rideau et regarda le petit lit. Christophe n'eut que le temps de fermer les yeux, et d'imiter le souffle régulier qu'il entendait à ses frères quand ils dormaient. Louisa s'éloigna sur la pointe des pieds. Qu'il eût voulu la retenir! Qu'il eût voulu lui dire combien il avait peur, lui demander de le sauver, de le rassurer au moins! Mais il craignait qu'on se moquât de lui, qu'on le traitât de lâche: et puis, il savait trop déjà que tout ce qu'on pourrait dire ne servirait à rien. Et, pendant des heures, il resta plein d'angoisse, croyant sentir le mal qui se glissait en lui, des douleurs dans la tête, une gêne au cœur, et pensant, terrifié: «C'est fini, je suis malade, je vais mourir, je vais mourir!...» Une fois, il se dressa dans son lit, appela sa mère à voix basse; mais ils dormaient, et il n'osa les réveiller.