Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 4

Chapter 43,890 wordsPublic domain

Brusquement, les conversations s'arrêtèrent. La porte s'ouvrit. Une dame entra, avec un froissement d'étoffes raides. Elle jeta un regard soupçonneux autour d'elle. Elle n'était plus jeune; et pourtant elle portait une robe claire, avec des manches larges; elle tenait sa traîne à la main, pour ne rien frôler. Cela ne l'empêcha pas de venir près du fourneau, de regarder les plats, et même d'y goûter. Quand elle levait un peu la main, la manche retombait, et le bras était nu jusqu'au-dessus du coude: ce que Christophe trouva laid et malhonnête. De quel ton sec et cassant elle parlait à Louisa! Et comme Louisa lui répondait humblement! Christophe en fut saisi. Il se dissimula dans son coin, pour ne pas être aperçu; mais cela ne servit à rien. La dame demanda qui était ce petit garçon; Louisa vint le prendre et le présenter; elle lui tenait les mains pour l'empêcher de se cacher la figure; et, bien qu'il eût envie de se débattre et de fuir, Christophe sentit d'instinct qu'il fallait cette fois ne faire aucune résistance. La dame regarda la mine effarée de l'enfant; et son premier mouvement, maternel, fut de lui sourire gentiment. Mais elle reprit aussitôt son air protecteur, et lui posa sur sa conduite, sur sa piété, des questions auxquelles il ne répondit rien. Elle regarda aussi comment les vêtements allaient; et Louisa s'empressa de montrer qu'ils étaient superbes. Elle tirait le veston, pour effacer les plis; Christophe avait envie de crier, tant il était serré. Il ne comprenait pas pourquoi sa mère remerciait.

La dame le prit par la main, et dit qu'elle voulait le conduire vers ses enfants. Christophe jeta un regard désespéré sur sa mère; mais elle souriait à la maîtresse d'un air si empressé qu'il vit qu'il n'y avait rien à espérer, et il suivit son guide, comme un mouton qu'on mène à la boucherie.

Ils arrivèrent dans un jardin, où deux enfants à l'air maussade, un garçon et une fille, à peu près du même âge que Christophe, semblaient se bouder l'un l'autre. L'arrivée de Christophe fit diversion. Ils se rapprochèrent pour examiner le nouveau venu. Christophe, abandonné par la dame, restait planté dans une allée, sans oser lever les yeux. Les deux autres, immobiles a quelques pas, le regardaient des pieds à la tête, se poussaient du coude, et ricanaient. Enfin, ils se décidèrent. Ils lui demandèrent qui il était, d'où il venait, et ce que faisait son père. Christophe ne répondit rien, pétrifié: il était intimidé jusqu'aux larmes, surtout par la petite fille, qui avait des nattes blondes, une jupe courte, et les jambes nues.

Ils se mirent à jouer. Comme Christophe commençait à se rassurer un peu, le petit bourgeois tomba en arrêt devant lui, et touchant son habit, il dit:

--Tiens, c'est a moi!

Christophe ne comprenait pas. Indigné de cette prétention que son habit fût à un autre, il secoua la tête avec énergie, pour nier.

--Je le reconnais bien peut-être! fit le petit; c'est mon vieux veston bleu: il y a une tache là.

Et il y mit le doigt. Puis, continuant son inspection, il examina les pieds de Christophe, et lui demanda avec quoi étaient faits les bouts de ses souliers rapiécés. Christophe devint cramoisi. La fillette fit la moue et souffla à son frère--Christophe l'entendit,--que c'était un petit pauvre. Christophe en retrouva la parole. Il crut combattre victorieusement cette opinion injurieuse, en bredouillant d'une voix étranglée qu'il était le fils de Melchior Krafft, et que sa mère était Louisa, la cuisinière.--Il lui semblait que ce titre était aussi beau que quelque autre que ce fût; et il avait bien raison.--Mais les deux autres petits, que d'ailleurs la nouvelle intéressa, ne parurent pas l'en considérer davantage. Ils prirent au contraire un ton de protection. Ils lui demandèrent ce qu'il ferait plus tard, s'il serait aussi cuisinier ou cocher. Christophe retomba dans son mutisme. Il sentait comme une glace qui lui pénétrait le cœur.

Enhardis par son silence, les deux petits riches, qui avaient pris brusquement pour le petit pauvre une de ces antipathies d'enfant, cruelles et sans raison, cherchèrent quelque moyen amusant de le tourmenter. La fillette était particulièrement acharnée. Elle remarqua que Christophe avait peine à courir, à cause de ses vêtements étroits; et elle eut l'idée raffinée de lui faire accomplir des sauts d'obstacle. On fit une barrière avec de petits bancs, et on mit Christophe en demeure de la franchir. Le malheureux garçon n'osa dire ce qui l'empêchait de sauter; il rassembla ses forces, se lança, et s'allongea par terre. Autour de lui, c'étaient des éclats de rire. Il fallut recommencer. Les larmes aux yeux, il fit un effort désespéré, et, cette fois, réussit à sauter. Cela ne satisfit point ses bourreaux, qui décidèrent que la barrière n'était pas assez haute; et ils y ajoutèrent d'autres constructions, jusqu'à ce qu'elle devînt un casse-cou. Christophe essaya de se révolter; il déclara qu'il ne sauterait pas. Alors la petite fille l'appela lâche, et dit qu'il avait peur. Christophe ne put le supporter; et, certain de tomber, il sauta, et tomba. Ses pieds se prirent dans l'obstacle: tout s'écroula avec lui. Il s'écorcha les mains, faillit se casser la tête; et, pour comble de malheur, son vêtement éclata aux genoux, et ailleurs. Il était malade de honte; il entendait les deux enfants danser de joie autour de lui; il souffrait d'une façon atroce. Il sentait qu'ils le méprisaient, qu'ils le haïssaient: pourquoi? pourquoi? Il aurait voulu mourir!--Pas de douleur plus cruelle que celle de l'enfant qui découvre pour la première fois la méchanceté des autres: il se croit persécuté par le monde entier, et il n'a rien qui le soutienne: il n'y a plus rien, il n'y a plus rien!... Christophe essaya de se relever: le petit bourgeois le poussa et le fit retomber; la fillette lui donna des coups de pied. Il essaya de nouveau: ils se jetèrent sur lui tous deux, s'asseyant sur son dos, lui appuyant la figure contre terre. Alors une rage le prit: c'était trop de malheurs! Ses mains qui le brûlaient, son bel habit déchiré,--une catastrophe pour lui!--la honte, le chagrin, la révolte contre l'injustice, tant de misères à la fois se fondirent en une fureur folle. Il s'arc-bouta sur ses genoux et ses mains, se secoua comme un chien, fit rouler ses persécuteurs; et, comme ils revenaient à la charge, il fonça tête baissée sur eux, gifla la petite fille, et jeta d'un coup de poing le garçon au milieu d'une plate-bande.

Ce furent des hurlements. Les enfants se sauvèrent à la maison, avec des cris aigus. On entendit les portes battre, et des exclamations de colère. La dame accourut, aussi vite que la traîne de sa robe pouvait le lui permettre. Christophe la voyait venir, et il ne cherchait pas à fuir; il était terrifié de ce qu'il avait fait: c'était une chose inouïe, un crime; mais il ne regrettait rien. Il attendait. Il était perdu. Tant mieux! Il était réduit au désespoir.

La dame fondit sur lui. Il se sentit frapper. Il entendit qu'elle lui parlait d'une voix furieuse, avec un flot de paroles; mais il ne distinguait rien. Ses deux petits ennemis étaient revenus pour assister à sa honte, et piaillaient à tue-tête. Des domestiques étaient là: c'était une confusion de voix. Pour achever de l'accabler, Louisa, qu'on avait appelée, parut; et, au lieu de le défendre, elle commença par le claquer, elle aussi, avant de rien savoir, et voulut qu'il demandât pardon. Il s'y refusa avec rage. Elle le secoua plus fort et le traîna par la main vers la dame et les enfants, pour qu'il se mît à genoux. Mais il trépigna, hurla, et mordit la main de sa mère. Il se sauva enfin au milieu des domestiques qui riaient.

Il s'en allait, le cœur gonflé, la figure brûlante de colère et des tapes qu'il avait reçues. Il tâchait de ne pas penser, et il hâtait le pas, parce qu'il ne voulait pas pleurer dans la rue. Il aurait voulu être rentré, pour se soulager de ses larmes; il avait la gorge serrée, le sang à la tête: il éclatait.

Enfin, il arriva; il monta en courant le vieil escalier noir, jusqu'à sa niche habituelle dans l'embrasure d'une fenêtre, au-dessus du fleuve; il s'y jeta hors d'haleine; et ce fut un déluge de pleurs. Il ne savait pas au juste pourquoi il pleurait; mais il fallait qu'il pleurât; et quand le premier flot fut à peu près passé, il pleura encore, parce qu'il voulait pleurer, avec une sorte de rage, pour se faire souffrir, comme s'il punissait ainsi les autres, en même temps que lui. Puis il pensa que son père allait rentrer, que sa mère raconterait tout et que ses malheurs n'étaient pas près de leur fin. Il résolut de fuir, n'importe où, pour ne plus revenir jamais.

Juste au moment où il descendait, il se heurta à son père qui rentrait.

--Que fais-tu là, gamin? où vas-tu? demanda Melchior. Il ne répondait pas.

--Tu as fait quelque sottise. Qu'est-ce que tu as fait?

Christophe se taisait obstinément.

--Qu'est-ce que tu as fait? répéta Melchior. Veux-tu répondre?

L'enfant se mit à pleurer, et Melchior à crier, de plus en plus fort l'un et l'autre, jusqu'à ce qu'on entendît le pas précipité de Louisa, qui montait l'escalier. Elle arriva, toute bouleversée encore. Elle commença par de violents reproches, mêlés de nouvelles gifles, auxquelles Melchior joignit, sitôt qu'il eut compris,--et probablement avant,--des claques à assommer un bœuf. Ils criaient tous les deux. L'enfant hurlait. Ils finirent par se disputer l'un l'autre avec la même colère. Tout en rossant son fils, Melchior disait que le petit avait raison, que voilà à quoi on s'exposait en allant servir chez des gens, qui se croient tout permis, parce qu'ils ont de l'argent. Et tout en frappant l'enfant, Louisa criait à son mari qu'il était un brutal, qu'elle ne lui permettait pas de toucher le petit, et qu'il l'avait blessé. En effet, Christophe saignait un peu du nez; mais il n'y pensait guère, et il ne sut aucun gré à sa mère de le lui tamponner rudement avec un linge mouillé, puisqu'elle continuait à le gronder. À la fin, on le poussa dans un recoin obscur, où on l'enferma sans souper.

Il les entendait crier l'un contre l'autre; et il ne savait pas lequel il détestait le plus. Il lui semblait que c'était sa mère; car il n'eût jamais attendu d'elle une pareille méchanceté. Tous ses malheurs de la journée l'accablaient à la fois: tout ce qu'il avait souffert, l'injustice des enfants, l'injustice de la dame, l'injustice de ses parents, et--ce qu'il sentait aussi, comme une blessure vive, sans s'en rendre bien compte,--l'abaissement de ses parents, dont il était si fier, devant ces autres gens, méchants et méprisables. Cette lâcheté, dont il prenait une vague conscience, pour la première fois, lui paraissait ignoble. Tout en lui était ébranlé: son admiration pour les siens, le respect religieux qu'ils lui inspiraient, sa confiance dans la vie, le besoin naïf qu'il avait d'aimer les autres et d'en être aimé, sa foi morale, aveugle, mais absolue. C'était un écroulement total. Il était écrasé par la force brutale, sans nul moyen de se défendre, de réchapper jamais. Il suffoqua. Il crut mourir. Il se raidit de tout son être, dans une révolte désespérée. Il tapa des poings, des pieds, de la tête, contre le mur, hurla, fut pris de convulsions, et, se meurtrissant aux meubles, tomba par terre.

Ses parents, accourus, le prirent dans leurs bras. C'était à qui des deux, maintenant, serait le plus tendre. Sa mère le déshabilla, le porta dans son lit, s'assit à son chevet et resta auprès de lui, jusqu'à ce qu'il fût plus calme. Mais il ne désarmait point, il ne pardonnait rien, et il fit semblant de dormir, pour ne pas l'embrasser. Sa mère lui semblait mauvaise et lâche. Il ne se doutait pas de tout le mal qu'elle avait pour vivre et le faire vivre, et de ce qu'elle avait souffert de prendre parti contre lui.

Après qu'il eut épuisé jusqu'à la dernière goutte l'incroyable provision de larmes qui tient dans les yeux d'un enfant, il se sentit un peu soulagé. Il était las; mais ses nerfs étaient trop tendus pour qu'il pût dormir. Les images de tantôt recommencèrent à flotter dans sa demi-torpeur. C'était surtout la petite fille, qu'il revoyait, avec ses yeux brillants, son petit nez levé d'une façon dédaigneuse, ses cheveux sur ses épaules, ses jambes nues, et sa parole enfantine et poseuse. Il tressaillait, en croyant réentendre sa voix. Il se rappelait combien il avait été stupide avec elle; et il se sentait contre elle une haine farouche; il ne lui pardonnait pas de l'avoir humilié, il était dévoré du désir de l'humilier à son tour, de la faire pleurer. Il en chercha les moyens, et n'en trouva aucun. Il n'y avait nulle apparence qu'elle se souciât jamais de lui. Mais, pour se soulager, il supposa que tout fût ainsi qu'il le souhaitait. Il établit donc qu'il était devenu très puissant et glorieux; et il décida en même temps qu'elle était amoureuse de lui. Alors il commença de se raconter une de ces absurdes histoires, qu'il finissait par croire plus réelles que la réalité.

Elle se mourait d'amour; mais il la dédaignait. Quand il passait devant sa maison, elle le regardait passer, cachée derrière les rideaux; et il se savait regardé; mais il feignait de n'y prendre pas garde, et il parlait gaiement. Il quittait même le pays et voyageait, au loin, afin d'augmenter sa peine. Il faisait de grandes choses.--Ici, il introduisait dans son récit certains fragments choisis des récits héroïques de grand-père.--Elle, pendant ce temps, tombait malade de chagrin. Sa mère, l'orgueilleuse dame, venait le supplier: «Ma pauvre fille se meurt. Je vous en prie, venez!» Il venait. Elle était couchée. Elle avait la figure pâle et creusée. Elle lui tendait les bras. Elle ne pouvait parler; mais elle lui prenait les mains et les baisait en pleurant. Alors il la regardait avec une bonté et une douceur admirables. Il lui disait de guérir, et consentait à ce qu'elle l'aimât. Arrivé à ce moment du récit, comme il se plaisait à en prolonger l'agrément, en répétant plusieurs fois les paroles et les attitudes, le sommeil vint le prendre; et il s'endormit consolé.

Mais quand il rouvrit les yeux, le jour était venu; et ce jour ne brillait plus avec l'insouciance du matin précédent: quelque chose était changé dans le monde. Christophe connaissait l'injustice.

Il y avait des moments de gène très étroite à la maison. Ils étaient de plus en plus fréquents. On faisait maigre chère, ces jours-là. Nul ne s'en apercevait mieux que Christophe. Le père ne voyait rien; il se servait le premier, et il avait toujours assez pour lui. Il causait bruyamment, riait aux éclats de ce qu'il disait; et il ne remarquait pas le regard de sa femme, qui riait d'un rire forcé, en le surveillant, tandis qu'il se servait. Le plat, quand il passait ensuite, était à moitié vide. Louisa servait les petits: deux pommes de terre à chacun. Lorsque venait le tour de Christophe, souvent il n'en restait que trois sur l'assiette, et sa mère n'était pas servie. Il le savait d'avance, il les avait comptées, avant qu'elles arrivassent à lui. Alors il rassemblait son courage, et il disait d'un air dégagé:

--Rien qu'une, maman.

Elle s'inquiétait un peu.

--Deux, comme les autres.

--Non, je t'en prie, une seule.

--Est-ce que tu n'as pas faim?

--Non, je n'ai pas grand'faim.

Mais elle n'en prenait qu'une aussi, et ils la pelaient avec soin, ils la partageaient en tout petits morceaux, ils tâchaient de la manger le plus lentement possible. Sa mère le surveillait. Quand il avait fini:

--Allons, prends-la donc!

--Non, maman.

--Mais tu es malade, alors?

--Je ne suis pas malade, mais j'ai assez mangé.

Il arrivait que son père lui reprochât de faire le difficile, et qu'il s'adjugeât la dernière pomme de terre. Mais Christophe se méfiait maintenant; et il la réservait sur son assiette pour Ernst, le petit frère, toujours vorace, qui la guettait du coin de l'œil depuis le commencement du dîner, et qui finissait par lui demander:

--Tu ne la manges pas? Donne-la-moi, dis, Christophe.

Ah! comme Christophe détestait son père, comme il lui en voulait de ne pas penser à eux, de ne même pas se douter qu'il leur mangeait leur part! Il avait si faim qu'il le haïssait et qu'il aurait voulu le lui dire; mais il pensait, dans son orgueil, qu'il n'en avait pas le droit, tant qu'il ne gagnerait pas sa vie. Ce pain que son père lui prenait, son père l'avait gagné. Lui n'était bon à rien; il était une charge pour tous; il n'avait pas le droit de parler. Plus tard, il parlerait,--s'il arrivait à plus tard. Oh! il mourrait de faim, avant!...

Il souffrait plus qu'un autre enfant de ces jeûnes cruels. Son robuste estomac était à la torture; parfois il en tremblait, la tête lui faisait mal; il avait un trou dans la poitrine, un trou qui tournait et qui s'élargissait comme une vrille qu'on enfonce. Mais il ne se plaignait pas; il se sentait observé par sa mère, et il prenait un air indifférent. Louisa, le cœur serré, comprenait vaguement que son petit garçon se privait de manger, pour que les autres eussent davantage; elle repoussait cette pensée; mais elle y revenait toujours. Elle n'osait pas l'éclaircir, demander à Christophe si c'était vrai; car, si c'avait été vrai, qu'aurait-elle pu faire? Elle-même était habituée aux privations, depuis qu'elle était petite. À quoi sert de se plaindre, quand on ne peut faire autrement? Elle ne se doutait pas, il est vrai, avec sa frêle santé et son peu de besoins, que l'enfant dût souffrir davantage. Elle ne lui disait rien; mais, une ou deux fois, quand les autres étaient sortis, les enfants dans la rue, Melchior à ses affaires, elle priait son aîné de rester, pour lui rendre quelque petit service. Christophe lui tenait sa peloté, tandis qu'elle la dévidait. Brusquement, elle jetait tout, elle l'attirait passionnément à elle; elle le mettait sur ses genoux, quoiqu'il fût déjà bien lourd; elle le serrait. Il lui passait avec violence ses bras autour du cou, et ils pleuraient tous deux, en s'embrassant comme des désespérés.

--Mon pauvre petit garçon!...

--Maman, chère maman!...

Ils ne disaient rien de plus; mais ils se comprenaient.

Christophe fut assez longtemps avant de s'apercevoir que son père buvait. L'intempérance de Melchior ne passait pas certaines limites, au moins dans les commencements. Elle n'était point brutale. Elle se manifestait plutôt par les éclats d'une joie excessive. Il disait des inepties, chantait à tue-tête pendant des heures, en tapant sur la table; et parfois, il voulait à toute force danser avec Louisa et avec les enfants. Christophe voyait bien que sa mère avait l'air triste; elle se retirait à l'écart, et baissait le nez sur son ouvrage; elle évitait de regarder l'ivrogne; et elle tâchait doucement de le faire taire, quand il disait des grossièretés qui la faisaient rougir. Mais Christophe ne comprenait pas; et il avait un tel besoin de gaieté qu'il se faisait presque une fête de ces retours bruyants du père. La maison était triste; et ces folies étaient une détente pour lui. Il riait de tout son cœur des gestes grotesques et des plaisanteries stupides de Melchior; il chantait et dansait avec lui; et il trouvait très mauvais que sa mère, d'une voix fâchée, lui ordonnât de cesser. Comment cela eût-il été mal, puisque son père le faisait? Bien que sa petite observation toujours en éveil, et qui n'oubliait rien, lui eût fait remarquer dans la conduite de son père plusieurs choses qui n'étaient pas conformes à son instinct enfantin et impérieux de justice, il continuait pourtant à l'admirer. C'est un tel besoin chez l'enfant! Sans doute une des formes de l'éternel amour de soi. Quand l'homme se reconnaît trop faible pour réaliser ses désirs et satisfaire son orgueil, il les reporte, enfant, sur ses parents, homme vaincu par la vie, sur ses enfants à son tour. Ils sont, ou ils seront tout ce qu'il a rêvé d'être, ses champions, ses vengeurs; et dans cette abdication orgueilleuse à leur profit, l'amour et l'égoïsme se mêlent avec une force et une douceur enivrantes. Christophe oubliait donc tous ses griefs contre son père, et il s'évertuait à trouver des raisons de l'admirer: il admirait sa taille, ses bras robustes, sa voix, son rire, sa gaieté; et il rayonnait d'orgueil, quand il entendait admirer son talent de virtuose, ou quand Melchior racontait, en les amplifiant, les éloges qu'il avait reçus. Il croyait à ses vantardises; et il regardait son père comme un génie, un des héros de grand-père.

Un soir, vers sept heures, il était seul à la maison. Les petits frères se promenaient avec Jean-Michel. Louisa lavait le linge, au fleuve. La porte s'ouvrit, et Melchior fit irruption. Il était sans chapeau, débraillé; il exécuta pour entrer une sorte d'entrechat, et il alla tomber sur une chaise devant la table. Christophe commença à rire, pensant qu'il s'agissait d'une de ses farces habituelles; et il vint vers lui. Mais dès qu'il le vit de près, il n'eut plus envie de rire. Melchior était assis, les bras pendants, et regardait devant lui, sans voir, avec des yeux qui clignotaient; sa figure était cramoisie; il avait la bouche ouverte; il en sortait de temps en temps un gloussement stupide. Christophe fut saisi. Il crut d'abord que son père plaisantait; mais voyant qu'il ne bougeait pas, il fut pris de peur.

--Papa! papa! cria-t-il.

Melchior continuait à glousser comme une poule. Christophe lui saisit le bras avec désespoir, et le secoua de toutes ses forces:

--Papa, cher papa, réponds-moi! Je t'en supplie!

Le corps de Melchior vacilla comme une chose molle, faillit tomber; sa tête s'inclina vers celle de Christophe; il le regarda, en gargouillant des syllabes incohérentes et irritées. Quand les yeux de Christophe rencontrèrent ces yeux troubles, une terreur folle s'empara de lui. Il se sauva au fond de la chambre, se jeta à genoux devant le lit, et enfouit sa figure dans les draps. Ils restèrent longtemps ainsi. Melchior se balançait lourdement sur sa chaise, en ricanant. Christophe se bouchait les oreilles, pour ne pas entendre, et il tremblait. Ce qui se passait en lui était inexprimable: c'était un bouleversement affreux, un effroi, une douleur, comme si quelqu'un était mort, quelqu'un de cher et de vénéré.

Personne ne rentrait, ils restaient seuls tous deux; la nuit tombait, et la peur de Christophe augmentait de minute en minute. Il ne pouvait s'empêcher d'écouter, et son sang se glaçait, en entendant cette voix qu'il ne reconnaissait plus; l'horloge boiteuse marquait la mesure de ce jacassement insensé. Il n'y tint plus, il voulut fuir. Mais pour sortir, il fallait passer devant son père; et Christophe frémissait, à l'idée de revoir ses yeux: il lui semblait qu'il en mourrait. Il tâcha de se glisser sur les mains et les genoux jusqu'à la porte de la chambre. Il ne respirait pas, il ne regardait pas, il s'arrêtait au moindre mouvement de Melchior, dont il voyait les pieds sous la table. Une jambe de l'ivrogne tremblait. Christophe parvint à la porte; d'une main maladroite, il appuya sur la poignée; mais, dans son trouble, il la lâcha: elle se referma brusquement. Melchior se retourna pour voir; la chaise sur laquelle il se balançait perdit l'équilibre: il s'écroula avec fracas. Christophe épouvanté n'eut pas la force de fuir. Il resta collé au mur, regardant son père allongé à ses pieds; et il criait au secours.