Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 33
L'unique salut pour lui eût été de trouver une vraie amitié,--celle de Rosa peut-être: il s'y fût réfugié. Mais la brouille était complète entre les deux familles. Ils ne se voyaient plus. Une seule fois, Christophe avait rencontré Rosa. Elle sortait de la messe. Il avait hésité à l'aborder; et elle, de son côté, avait fait, en le voyant, un mouvement pour venir à sa rencontre; mais quand il voulut aller à elle, au travers du flot des fidèles qui descendaient les marches, elle détourna les yeux; et quand il l'approcha, elle le salua froidement, et passa. Il sentait dans le cœur de la jeune fille un mépris intense et glacé. Et il ne sentait pas qu'elle l'aimait toujours et eût voulu le lui dire; mais elle se le reprochait, comme une faute: elle croyait Christophe mauvais et corrompu, plus loin d'elle que jamais. Ainsi ils se perdirent l'un l'autre pour toujours. Et ce fut peut-être un bien, pour l'un comme pour l'autre. En dépit de sa bonté, elle n'était pas assez vivante pour le comprendre. En dépit de son besoin d'affection et d'estime, il eût étouffé dans une vie médiocre et renfermée, sans joie, sans peine, et sans air. Ils eussent tous deux souffert,--souffert de se faire souffrir. La mauvaise chance qui les sépara fut donc, en fin de compte, une bonne chance, comme il arrive souvent,--comme il arrive toujours, à ceux qui sont forts et qui durent.
Mais, sur l'instant, ce fut une grande tristesse et un malheur pour eux. Pour Christophe surtout. Cette intolérance de vertu, cette étroitesse de cœur, qui semble priver d'intelligence ceux qui en ont le plus, et de bonté ceux qui sont les meilleurs, l'irrita, le blessa, le rejeta par protestation dans une vie trop libre.
Au cours de ses flâneries avec Ada dans les guinguettes des environs, il avait fait connaissance avec quelques tons garçons,--des bohèmes dont l'insouciance et la liberté de laçons ne lui avaient pas trop déplu. Un d'eux, Friedemann, musicien comme lui, organiste, d'une trentaine d'années, ne manquait pas d'esprit, et connaissait son métier, mais il était d'une paresse incurable, et plutôt que de faire un effort pour sortir de sa médiocrité, il se fût laissé mourir de faim, sinon de soif. Il se consolait de son indolence, en disant du mal de ceux qui s'agitent dans la vie; et ses railleries, un peu lourdes, faisaient rire. Plus libre que ses confrères, il ne craignait pas,--bien timidement encore, avec des clignements d'yeux et des sous-entendus,--de fronder les gens en place; il était même capable de ne pas avoir en musique des opinions toutes faites, et de porter sournoisement un coup de pioche aux réputations usurpées des grands hommes du jour. Les femmes ne trouvaient pas grâce devant lui; il aimait, en plaisantant, à redire à leur propos un vieux mot de moine misogyne, dont Christophe, mieux que quiconque, goûtait l'âpreté:
«_Femina mors animae_».
Dans son désarroi, Christophe trouva une distraction à causer avec Friedemann. Il le jugeait, il ne pouvait se plaire longtemps à cet esprit de persiflage vulgaire; ce ton de raillerie et de négation constante ne tardait pas à devenir irritant, et sentait l'impuissance; mais il soulageait de la bêtise suffisante des Philistins. Tout en méprisant au fond son compagnon, Christophe ne pouvait plus se passer de lui. On les voyait toujours ensemble, attablés avec des personnages déclassés et douteux, de la société de Friedemann, qui valaient encore moins cher. Ils jouaient, ils péroraient, ils buvaient pendant des soirs entiers. Christophe se réveillait, tout à coup, au milieu de l'écœurante odeur de charcuterie et de tabac; il regardait ceux qui l'entouraient, avec des yeux égarés: il ne les reconnaissait plus; il pensait avec angoisse:
--Où est-ce que je suis? Quels sont ces gens? Qu'ai-je à faire avec eux?
Leurs propos et leurs rires lui donnaient la nausée. Mais il n'avait pas la force de les quitter: il avait peur de rentrer chez lui, de se retrouver seul, en face de ses désirs et de ses remords. H se perdait, il savait qu'il se perdait; il cherchait,--il voyait dans Friedemann, avec une lucidité cruelle, l'image dégradée de ce qu'il serait, un jour; et il traversait une phase de découragement tel qu'au lieu d'être réveillé par cette menace, elle achevait de l'abattre.
Il se fût perdu, s'il avait pu l'être. Par bonheur, il avait, comme les êtres de son espèce, un ressort et un recours contre la destruction, que les autres n'ont pas: sa force d'abord, son instinct de vivre, de ne pas se laisser mourir, plus intelligent que l'intelligence, plus fort que la volonté. Et il avait aussi, à son insu, l'étrange curiosité de l'artiste, cette impersonnalité passionnée, que porte en lui tout être doué vraiment du pouvoir créateur. Il avait beau aimer, souffrir, se donner tout entier à ses passions: il les voyait. Elles étaient en lui, mais elles n'étaient pas lui. Une myriade de petites âmes gravitaient obscurément en son âme vers un point fixe, inconnu et certain: tel le monde planétaire qu'aspire dans l'espace un gouffre mystérieux. Cet état perpétuel de dédoublement inconscient se manifestait surtout dans les moments vertigineux, où la vie quotidienne s'endort et où surgit des abîmes du sommeil le regard du sphinx, la face multiforme de l'Être. Depuis un an, Christophe était obsédé par des rêves, où il sentait nettement, dans une même seconde, avec une illusion absolue, qu'il était à la fois plusieurs êtres différents, souvent lointains, séparés par des mondes, par des siècles. À l'état de veille, il en conservait le trouble hallucinant, sans avoir le souvenir de ce qui l'avait causé. C'était comme la fatigue d'une idée fixe disparue, dont la trace persiste, sans qu'on puisse la comprendre. Mais tandis que son âme se débattait douloureusement dans le réseau des jours, une autre âme assistait en lui, attentive et sereine, à ces efforts désespérés. Il ne la voyait pas; mais elle jetait sur lui la réverbération de sa lumière cachée. Cette âme était avide et joyeuse de sentir, de souffrir, d'observer, de comprendre ces hommes, ces femmes, cette terre, ces passions, ces pensées, même torturantes, même médiocres, même viles:--et cela suffisait à leur communiquer un peu de sa lumière, à sauver Christophe du néant. Elle lui faisait sentir qu'il n'était pas seul tout à fait. Cette seconde âme, avide de tout être et de tout connaître, opposait son rempart aux passions destructrices.
Si elle suffisait à lui maintenir la tête au-dessus de l'eau, elle ne lui permettait pourtant pas d'en sortir avec ses seules forces. Il ne parvenait pas à se maîtriser et à se recueillir. Tout travail lui était impossible. Il traversait une crise intellectuelle, qui devait être féconde:--toute sa vie future y était déjà en germe;--mais cette richesse intime ne se traduisait, pour le moment, que par des extravagances; et les effets immédiats d'une telle surabondance ne différaient pas de ceux de la stérilité la plus indigente. Christophe était submergé par la vie. Toutes ses forces avaient subi une formidable poussée et grandi trop vite, toutes à la fois. Sa volonté seule n'avait pas eu une croissance aussi rapide; et elle était affolée par cette foule de monstres. La personnalité craquait. De ce tremblement de terre, de ce cataclysme intérieur, les autres ne voyaient rien. Christophe lui-même ne voyait que son impuissance à vouloir, à créer, et à être. Désirs, instincts, pensées, sortaient les uns après les autres, comme d'une terre volcanique s'échappent des nuages de soufre; et il se demandait:
--Maintenant, que sortira-t-il? Qu'adviendra-t-il de moi? Sera-ce toujours ainsi, ou sera-ce fini de Christophe? Ne sera-t-il rien, jamais?
Et voici que surgissaient maintenant les instincts héréditaires, les vices de ceux qui avaient été avant lui.
Il s'enivra.
Il rentrait à la maison, sentant le vin, riant, accablé.
La pauvre Louisa le regardait, soupirait, ne disait rien, priait.
Mais, un soir qu'il sortait d'un cabaret, aux portes de la ville, il aperçut sur la route, à quelques pas devant lui, l'ombre falote de l'oncle Gottfried, son ballot sur le dos. Depuis des mois, le petit homme n'était pas revenu au pays, et ses absences se faisaient toujours plus longues. Christophe le héla, tout heureux. Gottfried, courbé sous son fardeau, se retourna; il regarda Christophe, qui se livrait à une mimique extravagante, et il s'assit sur une borne pour l'attendre. Christophe, la figure animée, s'approcha, en exécutant une gambade, et il secoua la main de l'oncle avec de grandes démonstrations d'affection. Gottfried le regarda longuement, puis il dit:
--Bonjour, Melchior.
Christophe crut que l'oncle se trompait, et il éclata de rire:
--Le pauvre homme baisse, pensa-t-il, il perd la mémoire.
Gottfried avait en effet l'air vieilli, ratatiné, rapetissé, rabougri; il respirait d'un petit souffle pénible et court. Christophe continuait à pérorer. Gottfried remonta son ballot sur ses épaules, et se remit silencieusement en marche. Ils revinrent côte à côte, Christophe gesticulant et parlant à tue-tête, Gottfried toussotant, se taisant. Et comme Christophe l'interpellait, Gottfried l'appela encore Melchior. Cette fois, Christophe lui demanda:
--Ah çà! qu'est-ce que tu as à m'appeler Melchior? Je m'appelle Christophe, tu le sais bien. As-tu oublié mon nom?
Gottfried, sans s'arrêter, leva les yeux vers lui, le regarda, secoua la tête, et dit froidement:
--Non, tu es Melchior, je te reconnais bien.
Christophe s'arrêta, atterré. Gottfried continuait de trottiner, Christophe le suivit, sans répliquer. Il était dégrisé. En passant près de la porte d'un café-concert, il alla aux mornes glaces qui reflétaient les becs de gaz de l'entrée et les pavés déserts, il se regarda: il reconnut Melchior. Il rentra, bouleversé.
Il passa la nuit à s'interroger, à se fouiller l'âme. Il comprenait maintenant. Oui, il reconnaissait les instincts et les vices qui avaient levé en lui: ils lui faisaient horreur. Il songea à la veillée funèbre, auprès de Melchior mort, aux engagements pris, et il repassa en revue sa vie, depuis: il les avait tous trahis. Qu'avait-il fait depuis un an? Qu'avait-il fait pour son Dieu, pour son art, pour son âme? Qu'avait-il fait pour son éternité? Pas un jour qui n'eût été perdu, gâché, souillé. Pas une œuvre, pas une pensée, pas un effort durable. Un chaos de désirs se détruisant l'un l'autre. Vent, poussière, néant... Que lui avait servi de vouloir? Il n'avait rien fait de ce qu'il avait voulu. Il avait fait le contraire de ce qu'il avait voulu. Il était devenu ce qu'il ne voulait pas être: voilà le bilan de sa vie.
Il ne se coucha point. Vers six heures du matin (il faisait nuit encore), il entendit Gottfried qui se préparait à partir.--Car Gottfried n'avait pas voulu s'arrêter davantage. En passant par la ville, il était venu, suivant son habitude, embrasser sa sœur et son neveu; mais il avait annoncé que, le lendemain matin, il se remettrait en marche.
Christophe descendit. Gottfried vit sa figure blême, creusée par une nuit de douleur. Il lui sourit affectueusement, et lui demanda s'il voulait l'accompagner un peu. Ils sortirent, ensemble, avant l'aube. Ils n'avaient pas besoin de parler: ils se comprenaient. En passant près du cimetière, Gottfried dit:
--Entrons, veux-tu?
Jamais il ne manquait de faire visite à Jean-Michel et à Melchior, quand il venait au pays. Christophe n'était pas entré là depuis un an. Gottfried s'agenouilla devant la fosse de Melchior, et dit:
--Prions, pour qu'ils dorment bien, et qu'ils ne nous tourmentent pas.
Sa pensée était un mélange de superstitions étranges et de clair bon sens: elle surprenait parfois Christophe; mais cette fois, il ne la comprit que trop. Ils ne dirent rien de plus, jusqu'à ce qu'ils fussent sortis du cimetière.
Comme ils avaient refermé la grille gémissante, et suivaient, le long du mur, dans les champs frileux qui s'éveillaient, le petit sentier qui passait sous les cyprès des tombes, d'où la neige s'égouttait, Christophe se mit à pleurer:
--Ah! oncle, dit-il, que je souffre!
Il n'osait lui parler de l'épreuve qu'il avait faite de l'amour, par une peur bizarre de gêner Gottfried; mais il parla de sa honte, de sa médiocrité, de sa lâcheté, de ses engagements violés.
--Oncle, que faire? J'ai voulu, j'ai lutté; et, après un an, je suis au même point qu'avant. Même pas! J'ai reculé. Je ne suis bon à rien, je ne suis bon à rien! J'ai perdu ma vie, je me suis parjuré!...
Ils montaient la colline au-dessus de la ville. Gottfried dit avec bonté:
--Ce n'est pas la dernière fois, mon petit. On ne fait pas ce qu'on veut. On veut, et on vit: cela fait deux. Il faut se consoler. L'essentiel, vois-tu, c'est de ne pas se lasser de vouloir et de vivre. Le reste ne dépend pas de nous.
Christophe répétait avec désespoir:
--Je me suis parjuré!
--Entends-tu? dit Gottfried...
(Les coqs chantaient dans la campagne.)
--Ils chantaient aussi pour un autre qui s'est parjuré. Ils chantent pour chacun de nous, chaque matin.
--Un jour viendra, dit Christophe amèrement, où ils ne chanteront plus pour moi... Un jour sans lendemain. Et qu'aurai-je fait de ma vie?
--Il y a toujours un lendemain, dit Gottfried.
--Mais que faire, s'il ne sert à rien de vouloir?
--Veille et prie.
--Je ne crois plus.
Gottfried sourit:
--Tu ne vivrais pas, si tu ne croyais pas. Chacun croit. Prie.
--Prier quoi?
Gottfried lui montra le soleil, qui paraissait dans l'horizon rouge et glacé:
--Sois pieux devant le jour qui se lève. Ne pense pas à ce qui sera dans un an, dans dix ans. Pense à aujourd'hui. Laisse tes théories. Toutes les théories, vois-tu, même celles de vertu, sont mauvaises, sont sottes, font le mal. Ne violente pas la vie. Vis aujourd'hui. Sois pieux envers chaque jour. Aime-le, respecte-le, ne le flétris pas surtout, ne l'empêche pas de fleurir. Aime-le, même quand il est gris et triste, comme aujourd'hui. Ne t'inquiète pas. Vois. C'est l'hiver maintenant. Tout dort. La bonne terre se réveillera. Il n'y a qu'à être une bonne terre, et patiente comme elle. Sois pieux. Attends. Si tu es bon, tout ira bien. Si tu ne l'es pas, si tu es faible, si tu ne réussis pas, eh bien, il faut encore être heureux ainsi. C'est sans doute que tu ne peux davantage. Alors, pourquoi vouloir plus? Pourquoi te chagriner de ce que tu ne peux pas faire? Il faut faire ce qu'on peut... _Als ich kann._
--C'est trop peu, dit Christophe, en faisant la grimace.
Gottfried rit amicalement:
--C'est plus que personne ne fait. Tu es un orgueilleux. Tu veux être un héros. C'est pour cela que tu ne fais que des sottises... Un héros! Je ne sais pas trop ce que c'est; mais, vois-tu, j'imagine: un héros, c'est celui qui fait ce qu'il peut. Les autres ne le font pas.
--Ah! soupira Christophe, à quoi bon vivre alors? Cela n'en vaut pas la peine. Il y a pourtant des gens qui disent que «vouloir, c'est pouvoir»!...
Gottfried rit de nouveau, doucement:
--Oui?... Eh bien, ce sont de grands menteurs, mon petit. Ou ils ne veulent pas grand'chose...
Ils étaient arrivés au sommet de la colline. Ils s'embrassèrent affectueusement. Le petit colporteur s'en alla, de son pas fatigué. Christophe resta, pensif, le regardant s'éloigner. Il se redisait le mot de l'oncle:
--_Als ich kann_ (Comme je peux).
Et il sourit, pensant:
--Oui... Tout de même... C'est assez.
Il revint vers la ville. La neige durcie craquait sous ses souliers. La bise aigre d'hiver faisait tressaillir, sur la colline, les branches nues des arbres rabougris. Elle rougissait ses joues, elle brûlait sa peau, elle fouettait son sang. Les toits rouges des maisons, en bas, riaient au soleil éclatant et froid. L'air était fort et dur. La terre glacée semblait jubiler d'une âpre allégresse. Le cœur de Christophe était comme elle. Il pensait:
--Je me réveillerai aussi.
Il avait encore des larmes aux yeux. Il les essuya du revers de sa main, et regarda en riant le soleil qui s'enfonçait sous un rideau de vapeurs. Les nuées, lourdes de neige, passaient au-dessus de la ville, fouettées par la bourrasque. Il leur fît un pied de nez. Le vent glacial soufflait...
--Souffle, souffle!... Fais ce que tu veux de moi! Emporte-moi!... Je sais bien où j'irai.
_Christofori fadem die quacumque tueris, Illa nempe die non morte mala morieris._
_L'Aube, Le Matin_ et _L'Adolescent_ ont été publiés d'abord dans les _Cahiers de la quinzaine_, dirigés par Charles Péguy, en trois livraisons de février 1904 et 15 janvier 1905. Les premières éditions Ollendorff datent de: _L'Aube_, 28 mars 1905--_Le Matin_, 10 octobre 1905--_L'Adolescent_, 10 octobre 1905.
TABLE
L'AUBE
LE MATIN
L'ADOLESCENT
End of Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 1 (of 4), by Romain Rolland