Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 31

Chapter 313,828 wordsPublic domain

Amalia le prit fort mal: elle répondit qu'elle disait ce qu'il lui plaisait, qu'elle n'avait à rendre compte de sa conduite à personne,--à lui moins qu'à personne. Et saisissant l'occasion de placer le discours qu'elle avait préparé, elle ajouta que si Louisa était malheureuse, il n'avait pas à en chercher d'autre raison que sa propre conduite, qui était une honte pour lui et un scandale pour tous.

Christophe n'attendait qu'une attaque pour attaquer. Il cria avec emportement que sa conduite ne regardait que lui, qu'il se souciait fort peu qu'elle plût ou ne plût pas à madame Vogel, que si celle-ci voulait s'en plaindre, elle s'en plaignît à lui, qu'elle pouvait bien loi dire tout ce qu'elle voudrait: ce serait comme s'il pleuvait, mais qu'il lui _défendait_,--(elle entendait bien?)--il lui _défendait_ d'en rien dire à sa mère, et que c'était une lâcheté de s'attaquer à une pauvre vieille femme malade.

Madame Vogel poussa les hauts cris. Jamais personne n'avait osé lui parler sur ce top. Elle dit qu'elle ne se laisserait pas faire la leçon par un polisson,--et dans sa propre maison!--Et elle le traita d'une façon outrageante.

Au bruit de la scène, les autres arrivèrent,--sauf Vogel, qui fuyait tout ce qui pouvait être une cause de trouble pour sa santé. Le vieux Euler, pris à témoin par Amalia indignée, pria sévèrement Christophe de se dispenser à l'avenir de ses observations et de ses visites. Il dit qu'ils n'avaient pas besoin de lui pour savoir ce qu'ils devaient faire, qu'ils faisaient leur devoir, qu'ils le feraient toujours.

Christophe déclara qu'il partait, et qu'il ne remettrait plus les pieds chez eux. Il ne partit pourtant point, avant de s'être soulagé de ce qu'il avait à leur dire sur le compte de ce fameux Devoir, qui était devenu pour lui un ennemi personnel. Il dit que ce Devoir serait capable de lui faire aimer le vice. C'étaient des gens comme eux qui décourageaient du bien par leur application à le rendre maussade. Ils étaient cause de la séduction qu'on trouve, par contraste, chez ceux qui sont malhonnêtes, mais aimables et riants. C'est profaner le nom de devoir, que l'appliquer à tout, aux plus niaises corvées, aux actes indifférents, avec une rigueur raide et rogue, qui finit par assombrir et empoisonner la vie. Le devoir est exceptionnel: il faut le réserver pour les moments de réel sacrifice, et ne pas couvrir de ce nom sa propre mauvaise humeur et le désir qu'on a d'être désagréable aux autres. Il n'y a pas de raison, parce qu'on a la sottise ou la disgrâce d'être triste, pour vouloir que tous le soient, et pour imposer à tous son régime d'infirme. La première des vertus, c'est la joie. Il faut que la vertu ait la mine heureuse, libre, sans contrainte. Que celui qui fait le bien se fasse plaisir à lui-même! Mais ce prétendu devoir perpétuel, cette tyrannie de maître d'école, ce ton criard, ces discussions oiseuses, cet ergotage aigre et puéril, ce bruit, ce manque de grâce, cette vie dépouillée de charme, de toute politesse, de tout silence, ce pessimisme mesquin, qui ne laisse rien perdre de ce qui peut rendre l'existence plus pauvre qu'elle n'est, cette inintelligence orgueilleuse, qui trouve plus facile de mépriser les autres que de les comprendre, toute cette morale bourgeoise, sans grandeur, sans bonheur, sans beauté, sont odieux et malfaisants: ils font paraître le vice plus humain que la vertu.

Ainsi pensait Christophe; et, dans son désir de blesser qui l'avait blessé, il ne s'apercevait pas qu'il était aussi injuste que ceux dont il parlait.

Sans doute, ces pauvres gens étaient à peu près tels qu'il les voyait. Mais ce n'était pas leur faute: c'était celle de la vie ingrate, qui avait fait leurs figures, leurs manières et leurs pensées ingrates. Ils avaient subi les déformations de la misère,--non de la grande misère qui tombe d'un seul coup, et qui tue, ou qui forge,--mais de la mauvaise chance, constamment répétée, de la petite misère qui s'épand goutte à goutte, du premier jour au dernier... Grande tristesse! cars sous ces enveloppes rugueuses, que des trésors en réserve, de droiture, de bonté, de silencieux héroïsme!... Toute la force d'un peuple, toute la sève de l'avenir.

Christophe n'avait pas tort de croire que le devoir est exceptionnel. Mais l'amour ne l'est pas moins. Tout est exceptionnel. Tout ce qui vaut quelque chose n'a pas de pire ennemi,--non pas que ce qui est mal (les vices ont leur prix),--mais que ce qui est habituel. L'ennemi mortel de l'âme, c'est l'usure des jours.

Ada commençait à se lasser. Elle n'était pas assez intelligente pour savoir renouveler son amour dans une nature abondante, comme celle de Christophe. Ses sens et sa vanité avaient extrait de cet amour tout le plaisir qu'elle y pouvait trouver. Il ne lui restait plus que celui de le détruire. Elle avait cet instinct secret, commun à tant de femmes, môme bonnes, a tant d'hommes, même intelligents, qui ne créent pas des œuvres, des enfants, de l'action--n'importe quoi: de la vie,--et qui ont pourtant trop de vie pour supporter leur inutilité. Ils voudraient que les autres fussent inutiles comme eux, et ils y travaillent de leur mieux. Parfois, c'est malgré eux; et quand ils s'aperçoivent de ce désir criminel, ils le repoussent avec indignation. Mais souvent, ils le caressent; et ils s'appliquent, dans la mesure de leurs forces,--les uns modestement, dans leur petit cercle intime,--les autres tout à fait en grand, sur de vastes publics,--à détruire tout ce qui vit, tout ce qui aime à vivre, tout ce qui mérite de vivre. Le critique qui s'acharne à rabaisser à sa taille les grands hommes et les grandes pensées, la fille qui s'amuse à avilir ses amants, sont deux bêtes malfaisantes de la même sorte.--Mais la seconde est plus aimable.

Ada eût donc voulu corrompre un peu Christophe, afin de l'humilier. À la vérité, elle n'était pas de force. Il y eût fallu plus d'intelligence, même dans la corruption. Elle le sentait; et ce n'était pas un de ses moindres griefs cachés contre Christophe, que son amour ne pût lui faire aucun mal. Elle ne s'avouait pas le désir qu'elle avait de lui en faire; elle ne lui en eût peut-être pas fait, si elle avait pu. Mais elle trouvait impertinent de ne le point pouvoir. C'est manquer d'amour envers une femme que ne pas lui laisser l'illusion de son pouvoir bien ou malfaisant sur celui qui l'aime; et c'est la pousser irrésistiblement à en faire l'épreuve. Christophe n'y prenait pas garde. Lorsque Ada lui demandait, par jeu:

--Laisserais-tu ta musique pour moi?

(bien qu'elle n'en eût aucune envie), il répondait franchement:

--Oh! cela, ma petite, ni toi, ni personne n'y peut rien. J'en ferai toujours.

--Et tu prétends m'aimer? s'écriait-elle, dépitée.

Elle haïssait cette musique,--d'autant plus qu'elle n'y comprenait rien, et qu'il lui était impossible de trouver le joint pour atteindre cet ennemi invisible, pour blesser Christophe dans sa passion. Si elle essayait d'en parler avec mépris, ou de juger dédaigneusement les compositions de Christophe, il riait aux éclats; et, malgré son exaspération, Ada prenait le parti de se taire; car elle se rendait compte qu'elle était ridicule.

Mais s'il n'y avait rien à faire de ce côté, elle avait découvert chez Christophe un autre point faible, où il lui était plus facile d'atteindre: c'était sa foi morale. En dépit de sa brouille avec les Vogel, et malgré l'enivrement de son adolescence, Christophe avait conservé une pudeur instinctive, un besoin de pureté, dont il n'avait pas conscience, mais qui devait d'abord frapper, attirer et charmer, puis amuser, puis impatienter, puis irriter jusqu'à la haine, une femme comme Ada. Elle ne s'y attaquait pas de front. Elle demandait insidieusement:

--M'aimes-tu?

--Bien sûr!

--Combien m'aimes-tu?

--Autant qu'on peut aimer.

--Ce n'est pas beaucoup... Enfin!... Qu'est-ce que tu ferais pour moi?

--Tout ce que tu voudras.

--Ferais-tu une malhonnêteté?

--Singulière façon de t'aimer!

--Il ne s'agit pas de cela. Le ferais-tu?

--Ce n'est jamais nécessaire.

--Mais si moi, je le voulais?

--Tu aurais tort.

--Peut-être... Le ferais tu?

Il voulait l'embrasser. Mais elle le repoussait.

--Le ferais-tu, oui ou non?

--Non, mon petit.

Elle lui tournait le dos, furieuse.

--Tu n'aimes pas, tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer.

--C'est bien possible, disait-il avec bonhomie.

Il savait bien qu'il était capable, tout comme un autre, de commettre, dans un instant de passion, une sottise, une malhonnêteté peut-être, et,--qui sait?--davantage; mais il eût trouvé honteux de s'en vanter froidement, et dangereux de l'avouer à Ada. Un instinct l'avertissait que la chère ennemie se tenait à l'affût et prenait acte de ses moindres propos: il ne voulait pas lui donner prise contre lui.

D'autres fois, elle revenait à la charge; elle lui demandait:

--M'aimes-tu parce que tu m'aimes, ou parce que je t'aime?

--Parce que je t'aime.

--Alors, si je ne t'aimais pas, tu m'aimerais encore?

--Oui.

--Et si j'aimais un autre, tu m'aimerais toujours?

--Ah! cela, je ne sais pas... Je dc crois pas... En tout cas, tu serais la dernière personne à qui j'irais le dire.

--Qu'est-ce qu'il y aurait de changé?

--Beaucoup de choses. Moi, peut-être. Sûrement, toi.

--Qu'est-ce que cela fait, que moi, je change?

--Cela fait tout. Je t'aime comme tu es. Si tu deviens une autre, je ne réponds plus de t'aimer.

--Tu n'aimes pas, tu n'aimes pas! Qu'est-ce que ces ergotages? On aime, ou on n'aime pas. Si tu m'aimes, tu dois m'aimer, telle que je suis, quoi que je fasse, toujours.

--Ce serait t'aimer comme une bête.

--C'est comme cela que je veux être aimée.

--Alors, tu t'es trompée, dit-il en plaisantant, je ne suis pas ce que tu cherches. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas. Et je ne le veux pas.

--Tu es bien fier de ton intelligence! Tu aimes mieux ton intelligence que moi.

--Mais c'est toi que j'aime, ingrate, plus que tu ne t'aimes toi-même. Je t'aime d'autant plus que tu es plus belle et meilleure.

--Tu es un maître d'école, dit-elle avec dépit.

--Que veux-tu? J'aime ce qui est beau. Ce qui est laid me dégoûte.

--Même chez moi?

--Surtout chez toi.

Elle tapa rageusement du pied:

--Je ne veux pas être jugée.

--Plains-toi donc de ce que je te juge et de ce que je t'aime, dit-il tendrement, pour l'apaiser.

Elle se laissa prendre dans ses bras, et daigna même sourire, et permettre qu'il l'embrassât. Mais après un moment, quand il croyait qu'elle avait oublié, elle demanda, inquiète:

--Qu'est-ce que tu trouves de laid en moi?

Il se garda bien de le lui dire; il répondit lâchement:

--Je ne trouve rien de laid.

Elle réfléchit un moment, sourit, et dit:

--Écoute un peu, Christli, tu dis que tu n'aimes pas le mensonge.

--Je le méprise.

--Tu as raison, dit-elle, je le méprise aussi. Du reste, je suis tranquille, je ne mens jamais.

Il la regarda: elle était sincère. Cette inconscience le désarmait.

--Alors, continua-t-elle, en lui passant les bras autour du cou, pourquoi m'en voudrais-tu si j'aimais un autre, et si je te le disais?

--Ne me tourmente pas toujours!

--Je ne te tourmente pas: je ne te dis pas que j'aime un autre; je dis même que non... Mais plus tard, si j'aimais...?

--Eh bien, n'y pensons pas.

--Moi, je veux y penser... Tu ne m'en voudrais pas? Tu ne peux pas m'en vouloir?

--Je ne t'en voudrais pas, je te quitterais, voilà tout.

--Me quitter? Pourquoi donc? Si je t'aimais encore?...

--Tout en aimant un autre?

--Sans doute. Cela arrive.

--Eh bien, cela n'arrivera pas pour nous.

--Pourquoi?

--Parce que le jour où tu aimeras un autre, je ne t'aimerai plus, mon petit, plus du tout, plus du tout.

--Tout à l'heure, tu disais: peut-être... Ah! tu vois, tu n'aimes pas!

--Soit. Cela vaut mieux pour toi.

--Parce que?...

--Parce que si je t'aimais, quand tu aimerais un autre, cela pourrait mal tourner pour toi, moi, et l'autre.

--Voilà!....Tu es fou maintenant. Alors, je suis condamnée à rester avec toi, toute ma vie?

--Tranquillise-toi. Tu es libre. Tu me quitteras, quand tu voudras. Seulement, ce ne sera pas au revoir, ce sera adieu.

--Mais si je continue de t'aimer, moi?

--Quand on aime, on se sacrifie l'un à l'autre.

--Eh bien, sacrifie-toi!

Il ne put s'empêcher de rire de son égoïsme; et elle rit aussi.

--Le sacrifice d'un seul, dit-il, ne fait que l'amour d'un seul.

--Pas du tout. Il fait l'amour des deux. Je t'aimerai beaucoup plus, si tu te sacrifies pour moi. Et pense donc, Christli: comme, de ton côté, tu m'aimeras beaucoup, puisque tu te seras sacrifié, tu seras très heureux.

Ils riaient, contents de se donner le change sur le sérieux de leur dissentiment.

Il riait, et il la regardait. Au fond, comme elle le disait, elle n'avait nul désir de quitter maintenant Christophe; s'il l'irritait et l'ennuyait souvent, elle savait ce que valait un dévouement comme le sien; et elle n'aimait personne autre. Elle parlait ainsi par jeu, moitié parce qu'elle savait que cela lui était désagréable, moitié parce qu'elle trouvait plaisir à jouer avec des pensées douteuses et malpropres, comme un enfant qui se délecte à tripoter dans l'eau sale. Il le savait. Il ne lui en voulait pas. Mais il était las de ces discussions malsaines, de la lutte sourde engagée contre cette nature incertaine et trouble, qu'il aimait, qui peut-être l'aimait; il était las de l'effort qu'il devait faire pour se duper sur son compte, las parfois à pleurer. Il pensait: «Pourquoi, pourquoi est-elle ainsi? Pourquoi est-on ainsi? Comme la vie est médiocre!»... En même temps, il souriait, en regardant le joli visage qui se penchait vers lui, ses yeux bleus, son teint de fleur, sa bouche rieuse et bavarde, un peu sotte, entr'ouverte sur l'éclat frais de sa langue et de ses dents humides. Leurs lèvres se touchaient presque; et il la regardait, comme de loin, de très loin, d'un autre monde; il la voyait s'éloigner de plus en plus, se perdre dans un brouillard... Et puis, il ne la voyait plus. Il ne l'entendait plus. Il tombait dans une sorte d'oubli souriant, où il pensait à la musique, à ses rêves, à mille choses étrangères à Ada. Il entendait un air. Il composait tranquillement... Ah! la belle musique!... si triste, mortellement triste! et pourtant bonne, aimante... ah! que cela fait du bien!... c'est cela, c'est cela... Le reste n'était pas vrai...

On le secouait par le bras. Une voix lui criait:

--Eh bien, qu'est-ce que tu as? Décidément, tu es fou? Pourquoi est-ce que tu me regardes comme cela? Pourquoi ne réponds-tu pas?

Il revoyait les yeux qui le regardaient. Qui était-ce?...--Ah! oui...--Il soupirait.

Elle l'examinait. Elle cherchait à savoir à quoi il pensait. Elle ne comprenait pas; mais elle sentait qu'elle avait beau faire: elle ne le tenait pas tout entier, il y avait toujours une porte, par où il pouvait s'échapper. Elle s'irritait en secret.

--Pourquoi est-ce que tu pleures? lui demanda-t-elle une fois, au sortir d'un de ces voyages étranges dans une autre vie.

Il se passa la main sur les yeux. Il sentit qu'ils étaient mouillés.

--Je ne sais pas, dit-il.

--Pourquoi ne réponds-tu pas? Voilà trois fois que je te dis la même chose.

--Que veux-tu? demanda-t-il doucement.

Elle reprit ses sujets de discussions saugrenues.

Il fit un geste de lassitude.

--Oui, dit-elle, je finis. Plus qu'un mot!

Et elle repartit de plus belle.

Christophe se secoua avec colère.

--Veux-tu me laisser tranquille avec tes saletés!

--Je plaisante.

--Trouve des sujets plus propres!

--Discute au moins. Dis pourquoi cela te déplaît.

--Point du tout! Il n'y a pas à discuter pourquoi le fumier pue. Il pue, et voilà tout! Je me bouche le nez, et je m'en vais.

Il s'en allait, furieux; il se promenait à grands pas, respirant l'air glacé.

Mais elle recommençait, une fois, deux fois, dix fois. Elle mettait sur le tapis tous les objets qui pouvaient choquer et blesser sa conscience.

Il pensait que ce n'était qu'un jeu malsain de fille neurasthénique, qui s'amusait à l'agacer. Il haussait les épaules ou feignait de ne pas l'écouter: il ne la prenait pas au sérieux. Il n'en avait pas moins envie parfois de la flanquer par la fenêtre; car la neurasthénie et les neurasthéniques étaient fort peu de son goût...

Mais il lui suffisait de dix minutes loin d'elle, pour avoir oublié tout ce qui lui déplaisait. Il revenait à Ada avec une provision d'espoirs et d'illusions nouvelles. Il l'aimait. L'amour est un acte de foi perpétuel. Que Dieu existe ou non, cela n'importe guère: on croit parce qu'on croit. On aime parce qu'on aime: il n'y faut pas tant de raisons!...

Après la scène que Christophe avait faite aux Vogel, il était devenu impossible de rester dans la maison, et Louisa avait dû chercher un autre logement pour son fils et pour elle.

Un jour, le plus jeune frère de Christophe, Ernst, dont on n'avait plus de nouvelles depuis longtemps, tomba brusquement chez eux. Il était sans place, s'étant fait chasser successivement de toutes celles qu'il avait essayées; sa bourse était vide, et sa santé délabrée: aussi avait-il jugé bon de venir se refaire dans la maison maternelle.

Ernst n'était en mauvais termes avec aucun de ses deux frères; il était peu estimé des deux, et il le savait; mais il ne leur en voulait pas, car cela lui était indifférent. Ils ne lui en voulaient pas non plus. C'eut été peine perdue. Tout ce qu'on lui disait glissait sur lui, sans laisser aucune trace. Il souriait de ses jolis yeux câlins, tâchait de prendre un air contrit, pensait à autre chose, approuvait, remerciait, et finissait toujours par extorquer de l'argent à l'un ou à l'autre de ses frères. En dépit de lui-même, Christophe avait de l'affection pour cet aimable drôle, qui, de traits, ressemblait, comme lui, plus que lui? â leur père Melchior. Grand et fort comme Christophe, il avait une figure régulière, l'air franc, les yeux clairs, un nez droit, une bouche riante, de belles dents, et des manières caressantes. Quand Christophe le voyait, il était désarmé, et il ne lui faisait pas la moitié des reproches qu'il avait préparés: au fond, il éprouvait une sorte de complaisance maternelle pour ce beau garçon, qui était de son sang, et qui, physiquement du moins, lui faisait honneur. Il ne le croyait pas mauvais; et Ernst n'était point sot. Sans culture, il n'était pas sans esprit; il n'était même pas incapable de s'intéresser aux choses de l'esprit. Il goûtait une jouissance à entendre de la musique; et, sans comprendre celle de son frère, il l'écoutait curieusement. Christophe, qui n'était pas gâté par la sympathie des siens, avait eu plaisir à l'apercevoir, à certains de ses concerts.

Mais le talent principal de Ernst était la connaissance qu'il avait du caractère de ses deux frères, et son habileté à en jouer. Christophe avait beau savoir son égoïsme et son indifférence, il avait beau voir que Ernst ne pensait à sa mère et à lui que quand il avait besoin d'eux: il se laissait toujours reprendre par ses façons affectueuses, et il était bien rare qu'il lui refusât rien. Il le préférait de beaucoup à son autre frère, Rodolphe, qui était correct et rangé, appliqué à ses affaires, hautement moral, qui ne demandait pas d'argent, qui n'en eût pas donné non plus, et qui venait voir sa mère régulièrement, tous les dimanches, pendant une heure, ne parlait que de lui, se vantait, vantait sa maison et tout ce qui le concernait, ne s'informait pas des autres, ne s'y intéressait pas, et s'en allait, l'heure sonnant, satisfait du devoir accompli. Celui-là, Christophe ne pouvait le souffrir. Il s'arrangeait pour être sorti, à l'heure où Rodolphe venait. Rodolphe le jalousait: il méprisait les artistes, et les succès de Christophe lui étaient pénibles. Il ne laissait pas cependant de profiter de leur petite notoriété dans les milieux commerçants qu'il fréquentait; mais jamais il n'en disait un mot à sa mère, ni à Christophe: il feignait de les ignorer. Par contre, il n'ignorait jamais le moindre événement désagréable qui arrivait à Christophe. Christophe méprisait ces petitesses, et feignait de ne point les remarquer; mais ce qui lui eût été plus sensible, ce qu'il n'eût jamais pensé, c'est qu'une partie des renseignements malveillants que Rodolphe avait sur lui, venaient de Ernst. Le petit gueux faisait fort bien la différence entre Christophe et Rodolphe: nul doute qu'il ne reconnût la supériorité de Christophe, et que peut-être même, il n'eût une sympathie, un peu ironique, pour sa candeur. Mais il se gardait de n'en pas profiter; et, tout en méprisant les mauvais sentiments de Rodolphe, il les exploitait honteusement. Il flattait sa vanité et sa jalousie, acceptait ses rebuffades avec déférence, et le tenait au courant des potins scandaleux de la ville, en particulier, de ceux qui concernaient Christophe,--dont il était toujours merveilleusement informé. Il en arrivait à ses fins; et Rodolphe, malgré son avarice, se laissait carotter par Ernst, comme Christophe.

Ainsi, Ernst se servait et se moquait des deux, impartialement. Aussi, tous deux l'aimaient.

Malgré toutes ses roueries, Ernst était dans un piteux état, quand il se présenta chez sa mère. Il venait de Munich, où il avait trouvé et, suivant son habitude, perdu presque aussitôt sa dernière place. Il avait dû faire à pied la plus grande partie du chemin, par des pluies torrentielles, et couchant Dieu sait où. Il était couvert de boue, déchiré, semblable à un mendiant, et toussait lamentablement; car il avait pris en route une mauvaise bronchite. Louisa lut bouleversée, et Christophe courut à lui, ému, quand ils le virent entrer. Ernst, qui avait la larme facile, ne manqua pas d'user de cet effet; et ce fut un attendrissement général: ils pleurèrent tous trois dans les bras l'un de l'autre.

Christophe donna sa chambre; on bassina le lit, on y coucha le malade, qui semblait près de rendre l'âme. Louisa et Christophe s'installèrent à son chevet, se relayèrent pour le veiller. Il fallut un médecin, des remèdes, un bon feu dans la chambre, une nourriture spéciale.

Il fallut songer ensuite à l'habiller des pieds à la tête: linge, chaussures, vêtements, tout était à renouveler. Ernst se laissait faire. Louisa et Christophe se saignaient aux quatre membres pour parer aux dépenses. Ils étaient fort gênés, en ce moment: le nouvel emménagement, un logement plus cher, quoique aussi incommode, moins de leçons pour Christophe et bien plus de dépenses. Ils arrivaient tout juste à joindre les deux bouts. Ils recoururent aux grands moyens. Christophe aurait pu, sans doute, s'adresser à Rodolphe, qui était plus que lui en état de venir en aide à Ernst; mais il ne le voulait pas: il mettait son point d'honneur à secourir seul son frère. Il s'y croyait tenu, en sa qualité de frère aîné,--et parce qu'il était Christophe. En rougissant de honte, il dut accepter, rechercher à son tour, une offre qu'il avait rejetée avec indignation, quinze jours avant,--la proposition qu'un intermédiaire lui avait faite de la part d'un riche amateur inconnu, qui voulait acheter une œuvre musicale pour la donner sous son nom. Louisa se loua à la journée, pour repriser du linge. Ils se cachaient l'un à l'autre leurs sacrifices; ils se mentaient au sujet de l'argent qu'ils rapportaient au logis.