Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 30
Elle se leva enfin; elle rejeta ses couvertures, sortit ses beaux grands pieds blancs, ses belles jambes grasses, et se laissa couler sur la descente de lit. Puis elle s'assit pour reprendre haleine, et regarda ses pieds. Enfin, elle frappa des mains, et lui dit de sortir; et, comme il ne se pressait pas, elle le prit par les épaules, et le poussa à la porte, qu'elle referma à clef.
Après qu'elle eut bien musé, regardé et étiré chacun de ses beaux membres, chanté en se lavant un _lied_ sentimental en quatorze couplets, jeté de l'eau à la figure de Christophe qui tambourinait à la fenêtre, et cueilli en partant la dernière rose du jardin, ils prirent le bateau. Le brouillard n'était pas encore dissipé; mais le soleil brillait au travers: on flottait au milieu d'une lumière laiteuse. Ada, assise à l'arrière avec Christophe, l'air assoupi et boudeur, grognait que la lumière lui venait dans les yeux, et que, toute la journée, elle aurait mal à la tête. Et comme Christophe ne prenait pas assez au sérieux ses doléances, elle se renferma dans un silence maussade. Elle avait les yeux à peine ouverts et l'amusante gravité des enfants qui viennent de se réveiller. Mais une dame élégante étant venue s'asseoir non loin d'elle, à la station suivante, elle s'anima aussitôt et s'efforça de dire à Christophe des choses sentimentales et distinguées. Elle avait repris avec lui le «vous» cérémonieux.
Christophe se préoccupait de ce qu'elle dirait à sa patronne, pour excuser son retard. Elle ne s'en inquiétait guère:
--Bah! ce n'est pas la première fois.
--Que quoi?...
--Que je suis en retard, dit-elle, vexée de la question.
Il n'osa demander la cause de ces retards.
--Qu'est-ce que tu lui diras?
--Que ma mère est malade, morte... est-ce que je sais?
Il fut peiné qu'elle parlât si légèrement.
--Je ne veux pas que tu mentes.
Elle se froissa:
--D'abord, je ne mens jamais... Et puis, je ne peux pourtant pas lui dire...
Il demanda, moitié plaisant, moitié sérieux:
--Pourquoi pas?
Elle rit, elle haussa les épaules, eu disant qu'il était grossier et mal élevé, et qu'elle l'avait prié d'abord de ne plus la tutoyer.
--Est-ce que je n'en ai pas le droit?
--Pas du tout.
--Après ce qui s'est passé?
--Il ne s'est rien passé.
Elle le fixait en riant, d'un air de défi; et, bien qu'elle plaisantât, le plus fort, c'était--(il le sentait)--qu'il ne lui en eût pas coûté plus de le dire sérieusement, et presque de le croire. Mais un souvenir plaisant l'égaya sans doute; car elle éclata de rire, en regardant Christophe, et l'embrassa bruyamment, sans se soucier de ses voisins, qui ne semblèrent d'ailleurs s'en étonner aucunement.
Il était maintenant de toutes ses promenades, en compagnie de demoiselles de magasin et de commis de boutique, dont la vulgarité ne lui plaisait guère, et qu'il essayait de perdre en chemin; mais Ada, par esprit de contradiction, n'était plus disposée à s'égarer dans les bois. Lorsqu'il pleuvait, ou que, pour quelque autre raison, on ne sortait pas de la ville, il la menait au théâtre, au musée, au _Thiergarten_; car elle tenait à se montrer avec lui. Elle désirait même qu'il l'accompagnât à l'office religieux; mais il était si absurdement sincère qu'il ne voulait plus mettre les pieds dans une église, depuis qu'il ne croyait plus--(il avait renoncé, sous un autre prétexte, à sa place d'organiste);--et en même temps, il était resté, à son insu, beaucoup trop religieux pour ne pas trouver sacrilège la proposition de Ada.
Il allait le soir chez elle. Il trouvait là Myrrha, qui logeait dans la même maison. Myrrha ne lui gardait pas rancune, elle lui tendait sa main caressante et molle, causait de choses indifférentes ou lestes, et s'éclipsait discrètement. Jamais les deux femmes n'avaient semblé meilleures amies que depuis qu'elles avaient moins de raisons de l'être: elles étaient toujours ensemble. Ada n'avait rien de secret pour Myrrha, elle lui racontait tout; Myrrha écoutait tout: elles semblaient y prendre autant de plaisir l'une que l'autre.
Christophe était mal à l'aise dans la société de ces deux femmes. Leur amitié, leurs entretiens baroques, leur liberté d'allures, la façon crue dont Myrrha surtout voyait les choses et en parlait,--(moins en sa présence toutefois que quand il n'était pas là; mais Ada le lui répétait),--leur curiosité indiscrète et bavarde, constamment tournée vers des sujets niais ou d'une sensualité assez basse, toute cette atmosphère équivoque et un peu animale le gênait terriblement, l'intéressait pourtant: car il ne connaissait rien de semblable. Il était perdu dans la conversation de ces deux petites bêtes, qui se parlaient chiffons, se disaient des coq-à-l'âne, riaient d'une façon inepte, et dont les yeux brillaient de plaisir, quand elles étaient sur la piste d'une histoire égrillarde. Il était soulagé par le départ de Myrrha. Ces deux femmes ensemble, c'était comme un pays étranger, dont il ne savait pas la langue. Impossible de se faire entendre: elles ne l'écoutaient même pas, elles se moquaient de l'étranger.
Quand il était seul avec Ada, ils continuaient de parler deux langues différentes; mais au moins faisaient-ils effort, l'un et l'autre, pour se comprendre. À vrai dire, plus il la comprenait, moins il la comprenait. Elle était la première femme qu'il connût. Car si la pauvre Sabine en était une, il n'en avait rien su: elle était restée pour lui un rêve de son cœur. Ada se chargeait de lui faire rattraper le temps perdu. Il tâchait à son tour de résoudre l'énigme de la femme:--énigme qui n'en est une peut-être que pour ceux qui y cherchent un sens.
Ada n'avait nulle intelligence: c'était là son moindre défaut. Christophe en eût pris son parti, si elle l'avait pris aussi. Mais bien qu'elle fût uniquement occupée de niaiseries, elle prétendait se connaître aux choses de l'esprit; et elle jugeait de tout avec assurance. Elle parlait musique, elle expliquait à Christophe ce qu'il connaissait le mieux, elle formulait des arrêts et des veto absolus. Inutile d'essayer de la convaincre: elle avait des prétentions et des susceptibilités pour tout; elle faisait la renchérie, elle était têtue, vaniteuse; elle ne voulait--elle ne pouvait rien comprendre. Que ne consentait-elle à ne rien comprendre, en effet! Combien il l'aimait mieux, quand elle voulait bien se résigner à être ce qu'elle était, simplement, avec ses qualités et ses défauts!
En fait, elle se souciait fort peu de penser. Elle se souciait de manger, boire, chanter, danser, crier, rire, dormir; elle voulait être heureuse; et c'eut été très bien déjà si elle y avait réussi. Mais quoique douée pour cela: gourmande, paresseuse, sensuelle, d'un égoïsme candide qui révoltait et amusait Christophe, bref, bien qu'elle eût à peu près tous les vices qui rendent la vie aimable à leur heureux possesseur, sinon à ses amis--(et encore, un visage heureux, du moins s'il est joli, ne rayonne-t-il pas du bonheur sur tous ceux qui rapprochent?)--malgré donc tant de raisons d'être satisfaite de l'existence, Ada n'avait même pas l'intelligence de l'être. Cette belle et forte fille, fraîche, réjouie, à l'air sain, d'une gaieté débordante et d'un féroce appétit, s'inquiétait de sa santé. Elle gémissait sur sa faiblesse, tout en mangeant comme quatre. Elle se plaignait de tout: elle ne pouvait plus se traîner, elle ne pouvait plus respirer, elle avait mal à la tête, elle avait mal aux pieds, aux yeux, à l'estomac, à l'âme. Elle avait peur de tout, elle était follement superstitieuse, elle voyait des signes partout: à table, les couteaux, les fourchettes en croix, le nombre des convives, la salière renversée: c'étaient alors toute une série de rites, qu'il fallait accomplir pour écarter le malheur. En promenade, elle comptait les corbeaux, et elle ne manquait pas d'observer de quel côté ils s'envolaient; elle épiait anxieusement le chemin, à ses pieds, et elle se lamentait quand elle y voyait passer, le matin, une araignée: alors elle voulait revenir, il n'y avait plus d'autre ressource, pour continuer la promenade, que de lui persuader qu'il était plus de midi, et qu'ainsi le présage s'était mué de souci en espoir. Elle avait peur de ses rêves: elle les racontait longuement à Christophe; elle cherchait, pendant des heures, un détail, quand elle l'avait oublié; elle ne lui faisait grâce d'aucun: une suite d'absurdités, où il était question de mariages baroques, de morts, de couturières, de princes, de choses burlesques et quelquefois obscènes. Il fallait qu'il écoutât, qu'il donnât son avis. Souvent, elle restait, des journées entières, sous l'obsession de ces images ineptes. Elle trouvait la vie mal faite, elle voyait crûment les choses et les gens, elle assommait Christophe de ses jérémiades; et ce n'était pas la peine qu'il eût quitté ses petits bourgeois moroses, pour retrouver l'éternel ennemi: le «trauriger ungriechischer Hypochondrist».
Brusquement, au milieu de ces grogneries boudeuses, la gaieté reprenait, bruyante, exagérée; il n'y avait pas plus à la discuter que la maussaderie d'avant: c'étaient des éclats de rire, qui, étant sans raison, menaçaient d'être sans fin, des courses à travers champs, des folies, des jeux d'enfant, un plaisir de faire des sottises, de tripoter la terre, les choses sales, les bêtes, les araignées, les fourmis, les vers, de les taquiner, de leur faire du mal, de les faire manger l'un par l'autre, les oiseaux par les chats, les vers parles poules, les araignées par les fourmis, sans méchanceté d'ailleurs, ou par un instinct du mal tout à fait inconscient, par curiosité, par désœuvrement. C'était un besoin inlassable de dire des niaiseries, de répéter cinquante fois des mots qui n'avaient aucun sens, d'agacer, d'irriter, de harceler, de mettre hors de soi. Et ses coquetteries, dès que paraissait quelqu'un,--n'importe qui,--sur le chemin! Aussitôt elle parlait avec animation, riait, faisait du bruit, faisait des grimaces, se faisait remarquer; elle prenait une démarche factice et saccadée. Christophe pressentait avec terreur qu'elle allait dire des choses sérieuses.--Et en effet: cela ne manquait point! Elle devenait sentimentale. Elle l'était sans modération, comme elle était tout le reste; elle s'épanchait avec fracas. Christophe souffrait, il avait envie de la battre. Il ne lui pardonnait rien moins que de n'être pas sincère. Il ne savait pas encore que la sincérité est un don aussi rare que l'intelligence et la beauté, et qu'on ne saurait sans injustice l'exiger de tous. Il ne supportait pas le mensonge; et Ada lui en donnait bonne mesure. Elle mentait constamment, tranquillement, en face de l'évidence. Elle avait une facilité étonnante d'oublier ce qui lui déplaisait,--ou même ce qui lui avait plu,--comme font les femmes qui vivent au cours des heures.
Et malgré tout, ils s'aimaient, ils s'aimaient de tout leur cœur. Ada était aussi sincère que Christophe dans son amour. Pour ne pas reposer sur une sympathie de l'esprit, cet amour n'en était pas moins vrai; il n'avait rien de commun avec la passion basse. C'était un bel amour de jeunesse; et si sensuel qu'il fut, il n'était pas vulgaire, car tout était jeune en lui; il était naïf, presque chaste, lavé par l'ingénuité brûlante du plaisir. Bien que Ada ne fut pas, à beaucoup près, aussi ignorante que Christophe, elle avait encore le divin privilège d'un cœur et d'un corps adolescents, cette fraîcheur des sens, limpide et vive comme un ruisseau, qui donne presque l'illusion de la pureté, et que rien ne remplace. Égoïste, médiocre, insincère dans la vie ordinaire, l'amour la rendait simple, vraie, presque bonne; elle arrivait à comprendre la joie que l'on pouvait trouver à s'oublier pour un autre. Christophe le voyait avec ravissement; et il aurait voulu mourir alors pour elle. Qui peut dire tout ce qu'une âme aimante apporte, en son amour, de ridicule et touchante duperie! L'illusion naturelle de l'amoureux était encore centuplée chez Christophe par le pouvoir illusoire, inné k tout artiste. Un sourire de Ada avait pour lui des significations profondes; un mot affectueux était la preuve de sa bonté de cœur. Il aimait en elle tout ce qu'il y avait de beau dans l'univers. Il l'appelait son moi, son âme, son être. Ils pleuraient d'amour ensemble.
Ce n'était pas seulement le plaisir qui les liait; c'était une poésie indéfinissable de souvenirs et de rêves,--les leurs? ou ceux des êtres qui avaient aimé avant eux, qui avaient été avant eux... en eux...?... Ils gardaient sans se le dire, sans le savoir peut-être, la fascination des premières minutes où ils s'étaient rencontrés dans le bois, des premiers jours, des premières nuits passées ensemble, des sommeils dans les bras l'un de l'autre, immobiles, sans pensée, noyés en un torrent d'amour et de joie silencieuse. De brusques évocations, des images, des pensées sourdes, dont le frôlement les faisait secrètement pâlir et fondre de volupté, les entouraient d'un bourdonnement d'abeilles. Lumière brûlante et tendre... Le cœur défaille et se tait, accablé par une douceur trop grande. Silence, langueur de fièvre, sourire las de la terre qui frissonne aux premiers soleils de printemps... Le frais amour de deux corps juvéniles est un matin d'avril. Il passe comme rosée. La jeunesse du cœur est un déjeuner de soleil.
Rien n'était mieux fait pour resserrer les liens amoureux de Christophe avec Ada que la façon dont le monde les jugeait.
Dès le lendemain de leur première rencontre, tout le quartier était informé. Ada ne faisait rien pour cacher l'aventure, elle tenait à se faire honneur de sa conquête. Christophe eut préféré plus de discrétion; mais il se sentait poursuivi par la curiosité des gens; et comme il ne voulait pas avoir l'air de fuir devant elle, il s'affichait avec Ada. La petite ville jasait. Les collègues de Christophe à l'orchestre lui faisaient des compliments goguenards, auxquels il ne répondait pas, parce qu'il n'admettait point qu'on se mêlât de ses affaires. Au château, son manque de tenue était blâmé. La bourgeoisie jugeait sa conduite avec sévérité. Il perdit ses leçons de musique dans certaines familles. Chez d'autres, les mères se crurent obligées d'assister dorénavant à la répétition de leurs filles, l'air soupçonneux, comme si Christophe avait eu l'intention d'enlever ces précieuses poulettes. Les demoiselles étaient censées tout ignorer. Naturellement, elles savaient tout; et tout en battant froid à Christophe pour son manque de goût, elles mouraient d'envie d'avoir plus de détails. Il n'y avait que dans le petit commerce et chez les employés de magasin que Christophe était populaire; mais il ne le resta point: il était aussi agacé par l'approbation des uns que par le blâme des autres; et ne pouvant rien contre le blâme, il s'arrangea de façon à ne pas garder l'approbation: ce qui n'était pas très difficile. Il était indigné de l'indiscrétion générale.
Les plus excités contre lui étaient Justus Euler et la famille Vogel. L'inconduite de Christophe leur semblait un outrage personnel. Ils n'avaient pourtant fondé sur lui aucun projet sérieux: ils se défiaient,--madame Vogel surtout,--de ces caractères d'artiste. Mais comme ils avaient l'esprit naturellement chagrin et toujours porté à croire qu'ils étaient persécutés par le sort, ils se persuadèrent qu'ils tenaient au mariage de Christophe avec Rosa, dès qu'ils furent bien certains que ce mariage n'aurait pas lieu: ils virent là une marque de leur malechance accoutumée. La logique eut voulu, si la fatalité était responsable de leur mécompte, que Christophe ne le fut pas; mais la logique des Vogel était celle qui leur permettait de trouver le plus de raisons de se plaindre. Ils jugèrent donc que si Christophe se conduisait mal, ce n'était pas seulement pour son plaisir, mais pour les offenser. Ils étaient d'ailleurs scandalisés. Très religieux, moraux, pleins de vertus familiales, ils étaient de ceux pour qui le péché de la chair est le plus honteux de tous, le plus grave, presque le seul, parce qu'il est le seul redoutable,--(il est trop évident que des gens comme il faut ne seront jamais tentés de voler ni de tuer).--Aussi Christophe leur parut foncièrement malhonnête, et ils changèrent de façons à son égard. Ils lui faisaient une mine glaciale, et se détournaient sur son passage. Christophe, qui ne tenait point à leur conversation, haussait les épaules de toutes ces simagrées. Il feignait de ne pas remarquer les insolences d'Amalia, qui, tout en affectant de l'éviter avec mépris, faisait tout pour qu'il l'abordât, afin qu'elle pût lui dire ce qu'elle avait sur le cœur.
Christophe n'était touché que par l'attitude de Rosa. La petite le condamnait plus durement que les siens. Non que ce nouvel amour de Christophe lui parût détruire les dernières chances qu'elle avait d'être aimée de lui: elle savait qu'elle n'en avait aucune--(bien qu'elle continuât peut-être d'espérer... elle espérait toujours!)--Mais elle s'était fait de Christophe une idole; et cette idole s'écroulait. C'était la pire douleur,... une douleur plus cruelle, dans l'innocence de son cœur, que d'être dédaignée par lui. Élevée d'une façon puritaine, dans une morale étroite, à laquelle elle croyait passionnément, ce qu'elle avait appris de Christophe ne l'avait pas seulement désolée, mais écœurée. Elle avait déjà souffert, quand il aimait Sabine; elle avait commencé de perdre certaines de ses illusions sur son héros. Que Christophe put aimer une âme aussi médiocre lui semblait inexplicable et peu glorieux. Mais du moins, cet amour était pur, et Sabine n'en était pas indigne. Enfin la mort avait passé là-dessus, et avait tout sanctifié... Mais qu'aussitôt après, Christophe aimât une autre,--et quelle autre!--c'était bas, c'était odieux! Elle en venait à prendre la défense de la morte contre lui. Elle ne lui pardonnait pas de l'avoir oubliée...--Hélas! il y pensait plus qu'elle; mais elle ne se doutait pas qu'il put y avoir place, dans un cœur passionné, pour deux sentiments à la fois; elle croyait qu'on ne peut rester fidèle au passé, sans sacrifier le présent. Pure et froide, elle n'avait aucune idée de la vie, ni de Christophe; tout lui paraissait devoir être pur, étroit, et soumis au devoir, comme elle. Modeste dans toute son âme et de toute sa personne, elle n'avait qu'un orgueil: celui de la pureté; elle l'exigeait de soi et des autres. Que Christophe se fût ainsi abaissé, elle ne le lui pardonnait pas, elle ne le lui pardonnerait jamais.
Christophe essaya de lui parler, sinon de s'expliquer avec elle.--(Qu'aurait-il pu dire à une fillette puritaine et naïve?)--Il eut voulu l'assurer qu'il était son ami, qu'il tenait à son estime, et qu'il y avait encore droit. Mais Rosa le fuyait, avec un silence sévère; et il sentait qu'elle le méprisait.
Il en avait chagrin et colère. Il avait conscience qu'il ne méritait pas ce mépris; et pourtant, il finissait par en être bouleversé: il se jugeait coupable. Les reproches les plus amers, c'était lui qui se les faisait, en pensant à Sabine. Il se torturait:
--Mon Dieu! comment est-ce possible! Comment est-ce que je suis?...
Mais il ne pouvait résister au courant qui remportait. Il pensait que la vie est criminelle; et il fermait les yeux pour ne pas la voir, et vivre. Il avait un tel besoin de vivre, d'aimer, dette heureux!... Non, il n'y avait rien de méprisable dans son amour! Il savait qu'il pouvait n'être pas sage, pas intelligent, pas très heureux môme, en aimant Ada; mais qu'y avait-il là de vil? À supposer--(il s'efforçait d'en douter)--que Ada n'eut pas une très grande valeur morale, en quoi l'amour qu'il avait pour elle était-il moins pur? L'amour est dans celui qui aime, non dans celui qu'on aime. Tout est pur chez les purs. Tout est pur chez les forts et chez ceux qui sont sains. L'amour, qui pare certains oiseaux de leurs plus belles couleurs, fait sortir des âmes honnêtes ce qu'elles ont de plus noble. Le désir de ne montrer à l'autre rien qui ne soit digne de lui, fait qu'on ne prend plus plaisir qu'aux pensées et aux actes qui sont en harmonie avec la belle image que l'amour a sculptée. Et le bain de jeunesse où l'âme se retrempe, le rayonnement sacré de la force et de la joie, sont beaux et bienfaisants, et rendent plus grand le cœur.
Que ses amis le méconnussent, le remplissait d'amertume. Mais le plus grave était que sa mère commençait à se tourmenter.
La bonne femme était loin de partager l'étroitesse de principes des Vogel. Elle avait vu de trop près les vraies tristesses, pour chercher à en inventer d'autres. Humble, brisée par la vie, en ayant reçu peu de joies, et lui en ayant encore moins demandé, résignée à ce qui venait, et n'essayant pas de le comprendre, elle se fût bien gardée de juger et de censurer les autres: elle ne s'en croyait pas le droit. Elle se trouvait trop bête pour prétendre qu'ils se trompaient, quand ils ne pensaient pas comme elle; il lui eût paru ridicule de vouloir imposer aux gens les règles inflexibles de sa morale et de sa foi. Au reste, sa morale et sa foi étaient toutes d'instinct: pieuse et pure pour son compte, elle fermait les yeux sur la conduite des autres, avec l'indulgence du peuple pour certaines faiblesses. C'était là un des griefs qu'avait jadis contre elle son beau-père, Jean-Michel: elle ne faisait pas assez de distinction entre les personnes honorables et celles qui ne l'étaient point; elle ne craignait pas, dans la rue, ou au marché, de s'arrêter pour serrer la main et parler amicalement à d'aimables filles fort connues du quartier, et que les femmes comme il faut devaient feindre d'ignorer. Elle s'en remettait à Dieu de distinguer le mal du bien, et de punir ou de pardonner. Elle ne demandait aux autres qu'un peu de cette affectueuse sympathie, qui est si nécessaire pour s'alléger mutuellement la vie. Pourvu qu'on fût bon, c'était l'essentiel.
Mais, depuis qu'elle habitait chez les Vogel, on était en train de la changer. L'esprit dénigrant de la famille avait fait de Louisa d'autant plus facilement sa proie qu'elle était alors abattue et sans force pour résister. Amalia s'était emparée d'elle; et, du matin au soir, dans ces longs tête-à-tête où les deux femmes travaillaient ensemble et où Amalia seule parlait, Louisa, passive et écrasée, prenait à son insu l'habitude de tout juger et de tout critiquer. Madame Vogel ne manqua pas de lui dire ce qu'elle pensait de la conduite de Christophe. Le calme de Louisa l'irritait. Elle trouvait indécent que Louisa se préoccupât si peu de ce qui les mettait hors d'eux; elle ne fut pas contente qu'elle n'eût réussi à la troubler tout à fait. Christophe s'en aperçut. Louisa n'osait lui faire de reproches; mais c'étaient, chaque jour, des observations timides, inquiètes, insistantes; et comme, impatienté, il y répondit brusquement, elle ne lui dit plus rien; mais il continuait de lire le chagrin dans ses yeux; et, quand il revenait, il voyait parfois qu'elle avait pleuré. Il connaissait trop sa mère, pour ne pas être sûr que ces inquiétudes ne lui venaient pas d'elle.--Et il savait d'où elles lui venaient.
Il résolut d'en finir. Un soir que Louisa, ne pouvant plus retenir ses larmes, s'était levée de table, au milieu du souper, sans que Christophe pût apprendre ce qui la désolait, il descendit l'escalier, quatre à quatre, et alla frapper à la porte des Vogel. Il bouillait de colère. Il n'était pas seulement indigné de la façon dont madame Vogel agissait avec sa mère; il avait à se venger de ce qu'elle avait soufflé à Rosa contre lui, de ses tracasseries contre Sabine, de tout ce qu'il avait dû tolérer d'elle depuis des mois. Depuis des mois, il portait un faix de rancunes accumulées, dont il avait hâte de se décharger.
Il fit irruption chez madame Vogel, et, d'une voix qui voulait être calme, mais qui tremblait de fureur, il lui demanda ce qu'elle avait bien pu raconter à sa mère pour la mettre dans un tel état.