Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 3
Il se taisait. Le roulement de la voiture l'assoupissait. Les grelots du cheval dansaient. Dig, ding, dong, ding. Des musiques s'éveillaient dans l'air; elles voletaient autour des sonnailles argentines, comme un essaim d'abeilles; elles se balançaient gaiement sur le rythme de la carriole; c'était une source intarissable de chansons: l'une succédait à l'autre. Christophe les trouvait superbes. Il y en eut une surtout qui lui parut si belle qu'il voulut attirer l'attention de grand-père. Il la chanta plus fort. On n'y prit pas garde. Il la recommença, sur un ton au-dessus,--puis encore une fois, à tue-tête,--tant que le vieux Jean-Michel lui dit avec irritation: «Mais à la fin, tais-toi! tu es assommant avec ton bruit de trompette!»--Cela lui coupa la respiration; il rougit jusqu'au nez, et se tut, mortifié. Il écrasait de son mépris les deux lourds imbéciles, qui ne comprenaient pas ce que son chant avait de sublime, un chant qui ouvrait le ciel! Il les trouva très laids, avec leur barbe de huit jours; et ils sentaient mauvais.
Il se consola, en regardant l'ombre du cheval. C'était là encore un spectacle étonnant. Cette bête toute noire courait le long de la route, couchée sur le côté. Le soir, en revenant, elle couvrait une partie de la prairie; on rencontrait une meule, la tête montait dessus et se retrouvait à sa place, quand on avait passé; le museau était tiré comme un ballon crevé; les oreilles étaient grandes et pointues comme des cierges. Était-ce vraiment une ombre, ou bien était-ce un être? Christophe n'eût pas aimé se rencontrer seul avec elle. Il n'aurait pas couru après, comme il faisait après l'ombre de grand-père, pour lui marcher sur la tête et piétiner dessus.--L'ombre des arbres, quand le soleil tombait, était aussi un objet de méditations. Elle formait des barrières en travers de la route. Elle avait l'air de fantômes tristes et grotesques, qui disaient: «N'allez pas plus loin»; et les essieux grinçants et les sabots du cheval répétaient: «Pas plus loin!»
Grand-père et le voiturier continuaient sans se lasser leurs interminables bavardages. Leur ton s'élevait souvent, surtout quand ils parlaient d'affaires locales et d'intérêts blessés. L'enfant cessait de rêver, et les regardait inquiet. Il lui semblait qu'ils étaient fâchés l'un contre l'autre, et il craignait qu'ils n'en vinssent aux coups. C'était, bien au contraire, au moment où ils s'entendaient le mieux dans une commune haine. Même le plus souvent, ils n'avaient point de haine, ni la moindre passion: ils parlaient de choses indifférentes, en criant à plein gosier, pour le plaisir de crier, comme c'est la joie du peuple. Mais Christophe, qui ne comprenait pas leur conversation, entendait seulement leurs éclats de voix, il voyait leurs traits crispés, et il pensait avec angoisse: «Comme il a l'air méchant! Ils se haïssent, sûrement. Comme il roule les yeux! Comme il ouvre la bouche! Il m'a craché au nez, dans sa fureur. Mon Dieu! il va tuer grand-père...»
La voiture s'arrêtait. Le paysan disait: «Vous voilà arrivés.» Les deux ennemis mortels se serraient la main. Grand-père descendait d'abord. Le paysan lui tendait le petit garçon. Un coup de fouet au cheval. La voiture s'éloignait: et l'on se retrouvait à l'entrée du petit chemin creux près du Rhin. Le soleil s'enfonçait dans les champs. Le sentier serpentait presque au ras de l'eau. L'herbe abondante et molle pliait sous les pas, avec un grésillement. Des aulnes se penchaient sur le fleuve, baignés jusqu'à mi-corps. Une nuée de moucherons dansaient. Un canot passait sans bruit, entraîné par le courant paisible aux larges enjambées. Les flots suçaient les branches des saules avec un petit bruit de lèvres. La lumière était fine et brumeuse, l'air frais, le fleuve gris d'argent. On revenait au gîte, et les grillons chantaient. Et dès le seuil souriait le cher visage de maman...
Ô délicieux souvenirs, bienfaisantes images, qui bourdonneront, comme un vol harmonieux, pendant toute la vie!... Les voyages qu'on fait plus tard, les grandes villes, les mers mouvantes, les paysages de rêves, les figures aimées, ne se gravent pas dans l'âme avec la justesse infaillible de ces promenades d'enfance, ou du simple coin de jardin tous les jours entrevu par la fenêtre, à travers la buée de vapeur que fait sur la vitre la petite bouche collée de l'enfant désœuvré...
Maintenant, c'est le soir dans la maison close. La maison,... le refuge contre tout ce qui est effrayant: l'ombre, la nuit, la peur, les choses inconnues. Rien d'ennemi ne saurait passer le seuil... Le feu flambe. Une oie dorée tourne mollement à la broche. Une délicieuse odeur de graisse et de chair croustillante embaume la chambre. Joie de manger, bonheur incomparable, enthousiasme religieux, trépignements de joie! Le corps s'engourdit de la douce chaleur, des fatigues du jour, du bruit des voix familières. La digestion le plonge en une extase, où les figures, les ombres, l'abat-jour de la lampe, les langues de flammes qui dansent avec une pluie d'étoiles dans la cheminée noire, tout prend une apparence réjouissante et magique. Christophe appuie sa joue sur son assiette pour mieux jouir de tout ce bonheur...
Il est dans son lit tiède. Comment y est-il venu? La bonne fatigue l'écrase. Le bourdonnement des voix dans la chambre et des images de la journée se mêlent dans son cerveau. Le père prend son violon; les sons aigus et doux se plaignent dans la nuit. Mais le suprême bonheur est lorsque maman vient, qu'elle prend la main de Christophe assoupi, et que, penchée sur lui, à sa demande, elle chante à mi-voix une vieille chanson, dont les mots ne veulent rien dire. Le père trouve cette musique stupide; mais Christophe ne s'en lasse pas. Il retient son souffle; il a envie de rire et de pleurer; son cœur est ivre. Il ne sait pas où il est, il déborde de tendresse; il passe ses petits bras autour du cou de sa mère, et l'embrasse de toutes ses forces. Elle lui dit en riant:
--Tu veux donc m'étrangler?
Il la serre plus fort. Comme il l'aime, comme il aime tout! Toutes les personnes, toutes les choses! Tout est bon, tout est beau... Il s'endort. Le grillon crie dans l'âtre. Les récits de grand-père, les figures héroïques flottent dans la nuit heureuse... Etre un héros comme eux!... Oui, il le sera!... il l'est... Ah! que c'est bon de vivre!...
Quelle surabondance de force, de joie, d'orgueil, en ce petit être! Quel trop-plein d'énergie! Son corps et son esprit sont toujours en mouvement, emportés dans une ronde qui tourne à perdre haleine. Comme une petite salamandre, il danse jour et nuit dans la flamme. Un enthousiasme que rien ne lasse, et que tout alimente. Un rêve délirant, une source jaillissante, un trésor d'inépuisable espoir, un rire, un chant, une ivresse perpétuelle. La vie ne le tient pas encore; à tout instant, il s'en échappe: il nage dans l'infini. Qu'il est heureux! qu'il est fait pour être heureux! Rien en lui qui ne croie au bonheur, qui n'y tende de toutes ses petites forces passionnées!...
La vie se chargera vite de le mettre à la raison.
_DEUXIÈME PARTIE_
_L'alba vinceva Vora mattutina che fuggia innanzi, si che di lontano conobbi il tremolar della marina..._
Purg. I
Les Krafft étaient originaires d'Anvers. Le vieux Jean-Michel avait quitté le pays, à la suite de frasques de jeunesse, d'une rixe violente, comme il en avait souvent,--car il était diablement batailleur,--et qui avait eu cette fois un fâcheux dénouement. Il était venu s'établir, presque un demi-siècle avant, dans la petite ville princière, dont les toits rouges aux faîtes pointus et les jardins ombreux, étagés sur la pente d'une molle colline, se mirent dans les yeux vert-pâle du _Vater Rhein._ Excellent musicien, il s'était fait promptement apprécier dans un pays où tous sont musiciens. Il y avait pris racine en épousant, à quarante ans passés, Clara Sartorius, la fille du maître de chapelle du prince, qui lui transmit sa charge. Clara était une Allemande placide, qui avait deux passions: la cuisine et la musique. Elle eut pour son mari un culte qu'égalait seul celui qu'elle avait pour son père. Jean-Michel n'admirait pas moins sa femme. Ils avaient vécu en parfait accord, pendant quinze ans; et ils avaient eu quatre enfants. Puis Clara était morte; et Jean-Michel, après l'avoir beaucoup pleurée, avait épousé cinq mois plus tard Ottilie Schütz, une fille de vingt ans, aux joues rouges, robuste et rieuse. Ottilie avait juste autant de qualités que Clara, et Jean-Michel l'avait aimée juste autant. Après huit ans de mariage, elle mourut à son tour, non sans avoir eu le temps de lui faire sept enfants. Au total, onze enfants, dont un seul avait survécu. Bien qu'il les aimât fort, tant de coups répétés n'avaient pas altéré sa solide bonne humeur. L'épreuve la plus rude avait été la mort d'Ottilie, il y avait trois ans maintenant, à un âge où il est malaisé de se rebâtir une vie et de fonder un nouveau foyer. Mais après un moment de désarroi, le vieux Jean-Michel avait repris son équilibre moral, qu'aucun malheur n'était capable de lui faire perdre.
C'était un homme affectueux; mais la santé chez lui était plus forte que tout. Il avait une répulsion physique pour la tristesse, et un besoin de grosse gaieté, à la flamande, un rire énorme et enfantin. Quelque chagrin qu'il eût, il n'en buvait pas une rasade de moins, ni n'en perdait un coup de dent à table; et la musique ne chômait jamais. Sous sa direction, l'orchestre de la Cour acquit une petite célébrité dans les pays rhénans, où Jean-Michel était devenu légendaire par sa stature athlétique et par ses accès de colère. Il ne pouvait se maîtriser malgré tous ses efforts: car cet homme violent était au fond timide et craignait de se compromettre; il aimait le décorum et redoutait l'opinion. Mais son sang l'emportait: il voyait rouge; et il était pris brusquement par des impatiences folles, non seulement aux répétitions de l'orchestre, mais en plein concert, où il lui était arrivé, devant le prince, de jeter son bâton avec rage et de trépigner comme un possédé, en apostrophant un de ses musiciens, d'une voix furieuse et bredouillante. Le prince s'en amusait; mais les artistes mis en cause lui gardaient rancune. En vain, Jean-Michel, honteux de son incartade, s'évertuait, l'instant d'après, à la faire oublier par une obséquiosité exagérée: à la première occasion, il éclatait de plus belle; et cette extrême irritabilité, augmentant avec l'âge, finit par rendre sa position difficile. Il le sentit lui-même; et, un jour qu'une de ses crises de colère avait failli amener une grève de l'orchestre, il offrit sa démission. Il espérait qu'après ses services, on ferait des difficultés pour l'accepter, qu'on le supplierait de rester: il n'en fut rien; et comme il était trop fier pour revenir sur son offre, il partit, navré, accusant l'ingratitude des hommes.
Depuis ce temps, il ne savait comment remplir ses journées. Il avait soixante-dix ans passés; mais il était vigoureux encore; il continuait de travailler et de courir par la ville, du matin au soir, donnant des leçons, discutant, pérorant, se mêlant de tout. Il était ingénieux et cherchait tous les moyens de s'occuper: il se mit à réparer les instruments de musique; il imaginait, essayait, trouvait parfois des perfectionnements. Il composait aussi, il s'évertuait à composer. Il avait écrit jadis une _Missa solemnis_, dont il parlait souvent, et qui était la gloire de la famille. Elle lui avait demandé tant de peine qu'il avait failli avoir une congestion en l'écrivant. Il tâchait de se persuader que c'était une œuvre de génie; mais il savait très bien dans quel néant de pensée il l'avait écrite; et il n'osait plus revoir le manuscrit, parce qu'à chaque fois il reconnaissait dans les phrases qu'il croyait siennes des lambeaux d'autres auteurs, péniblement mis bout à bout, à coups de volonté. Ce lui était une grande tristesse. Il lui venait parfois des idées qu'il trouvait admirables. Il courait à sa table, avec un frémissement: tenait-il enfin l'inspiration, cette fois?--Mais à peine avait-il la plume en main, qu'il se retrouvait seul, dans le silence; et tous ses efforts pour ranimer les voix disparues n'aboutissaient qu'à lui faire entendre des mélodies connues de Mendelssohn ou de Brahms.
«Il est, dit George Sand, des génies malheureux auxquels l'expression manque, qui emportent dans la tombe l'inconnu de leur méditation, comme disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues illustres: Geoffroy Saint-Hilaire.»--Jean-Michel appartenait à cette famille. Il ne parvenait pas plus à s'exprimer en musique qu'en parole; et toujours il se faisait illusion: il eût tant aimé à parler, à écrire, à être un grand musicien, un orateur éloquent! C'était sa plaie secrète; il n'en disait rien à personne, il ne se l'avouait pas à lui-même, il tâchait de n'y pas penser; mais il y pensait malgré lui, et cela lui mettait la mort dans l'âme.
Pauvre vieux homme! En rien, il ne parvenait à être lui-même tout à fait. Il y avait en lui tant de beaux et puissants germes; mais ils n'arrivaient pas à leur croissance. Une foi profonde, touchante, dans la dignité de l'art, dans la valeur morale de la vie; mais elle se traduisait, le plus souvent, d'une façon emphatique et ridicule. Tant de noble orgueil; et, dans la vie, une admiration presque servile des supérieurs. Un si haut désir d'indépendance; et, en fait, une docilité absolue. Des prétentions à l'esprit fort; et toutes les superstitions. La passion de l'héroïsme, un courage réel; et tant de timidité!--Une nature qui s'arrête en chemin.
Jean-Michel avait reporté ses ambitions sur son fils; et Melchior promit d'abord de les réaliser. Il avait, dès l'enfance, de grands dons pour la musique. Il apprenait avec une facilité remarquable, et de bonne heure il acquit, comme violoniste, une virtuosité qui fit de lui pendant longtemps le favori, presque l'idole, des concerts de la cour. Il jouait aussi fort agréablement du piano et d'autres instruments. Il était beau parleur, bien fait, quoiqu'un peu lourd,--le type de ce qui passe en Allemagne pour la beauté classique: un large front inexpressif, de gros traits réguliers, et une barbe frisée: un Jupiter des bords du Rhin. Le vieux Jean-Michel savourait les succès de son fils; il était en extase devant les tours de force du virtuose, lui qui n'avait jamais su jouer proprement d'aucun instrument. Ce n'était certes pas Melchior qui eût été en peine pour exprimer ce qu'il pensait. Le malheur est qu'il ne pensait rien: et il ne s'en souciait même pas. Il avait tout juste l'âme d'un comédien médiocre, qui soigne ses inflexions de voix, sans s'occuper de ce qu'elles expriment, et surveille avec une vanité anxieuse leur effet sur le public.
Le plus curieux, c'est que chez lui, malgré son souci constant de l'attitude en scène, comme chez Jean-Michel, malgré son respect craintif des conventions sociales, il y avait toujours quelque chose de saccadé, d'inattendu, d'hurluberlu, qui faisait dire aux gens que tous les Krafft étaient un peu timbrés. Cela ne lui nuisit pas d'abord; il semblait que ces excentricités même fussent la preuve du génie qu'on lui prêtait; car il est entendu, parmi les gens de bon sens, qu'un artiste n'en saurait avoir. Mais on ne tarda pas à être fixé sur le caractère de ces extravagances: la source ordinaire en était la bouteille. Nietzsche dit que Bacchus est le dieu de la musique; et l'instinct de Melchior était du même avis; mais, en ce cas, son dieu fut bien ingrat: loin de lui donner les idées qui lui manquaient, il lui enleva le peu de celles qu'il avait. Après son absurde mariage (absurde aux yeux du monde, et par conséquent aux siens), il s'abandonna de plus en plus. Il négligea son jeu,--si sûr de sa supériorité qu'en peu de temps il la perdit. D'autres virtuoses survinrent, qui lui succédèrent dans la faveur publique: cela lui fut amer; mais, au lieu de réveiller son énergie, ses échecs achevèrent de le décourager. Il se vengeait, en déblatérant contre ses rivaux avec ses compagnons de cabaret. Il comptait, dans son absurde orgueil, succéder à son père, comme directeur de musique: un autre fut nommé. Il se crut persécuté, et prit des airs de génie méconnu. Grâce à la considération dont jouissait le vieux Krafft, il garda sa place de violon à l'orchestre; mais il perdit peu à peu presque toutes ses leçons en ville. Et si ce coup était le plus sensible à son amour-propre, il l'était encore plus à sa bourse. Depuis quelques années, les ressources du ménage avaient bien diminué, par suite de revers de fortune. Après avoir connu une réelle abondance, la gène était venue et croissait de jour en jour. Melchior refusait de s'en apercevoir; il n'en dépensait pas un sou de moins pour sa toilette et son plaisir.
Il n'était pas un mauvais homme, mais un homme demi-bon, ce qui est peut-être pire, faible, sans aucun ressort, sans force morale, au reste se croyant bon père, bon fils, bon époux, bon homme, et peut-être l'étant, si pour l'être il suffit d'une bonté facile, qui s'attendrit aisément, et de cette affection animale, qui fait qu'on aime les siens, comme une partie de soi. On ne pouvait même pas dire qu'il fût très égoïste: il n'avait pas assez de personnalité pour l'être. Il n'était rien. Terrible chose dans la vie que ces gens qui ne sont rien! Comme un poids inerte qu'on abandonne en l'air, ils tendent à tomber, il faut absolument qu'ils tombent; et ils entraînent dans leur chute tout ce qui est avec eux.
Ce fut au moment où la situation de la famille devenait le plus difficile, que le petit Christophe commença à comprendre ce qui se passait autour de lui.
Il n'était plus seul enfant. Melchior faisait un enfant à sa femme chaque année, sans s'inquiéter de ce qui en arriverait plus tard. Deux étaient morts en bas âge. Deux autres avaient trois et quatre ans. Melchior ne s'en occupait jamais. Louisa, forcée de sortir, les confiait à Christophe, qui avait maintenant six ans.
Il en coûtait à Christophe: car il devait renoncer pour ce devoir à ses bonnes après-midi dans les champs. Mais il était fier qu'on le traitât en homme, et il s'acquittait de sa tâche gravement. Il amusait de son mieux les petits, en leur montrant ses jeux; et il s'appliquait à leur parler, comme il avait entendu sa mère causer avec le bébé. Ou bien il les portait dans ses bras, l'un après l'autre, comme il avait vu faire; il fléchissait sous le poids, serrant les dents, pressant de toute sa force le petit frère contre sa poitrine, pour qu'il ne tombât pas. Les petits voulaient toujours être portés, ils n'en étaient jamais las; et quand Christophe ne pouvait plus, c'étaient des pleurs sans fin. Ils lui donnaient bien du mal, et il était sauvent fort embarrassé d'eux. Ils étaient sales et demandaient des soins maternels. Christophe ne savait que faire. Ils abusaient de lui. Il avait envie parfois de les gifler; mais il pensait: «Ils sont petits, ils ne savent pas»; et il se laissait pincer, taper, tourmenter, avec magnanimité. Ernst hurlait pour rien; il trépignait, il se roulait de colère: c'était un enfant nerveux, et Louisa avait recommandé à Christophe de ne pas contrarier ses caprices. Quant à Rodolphe, il était d'une malice de singe; il profitait toujours de ce que Christophe avait Ernst sur les bras, pour faire derrière son dos toutes les sottises possibles; il cassait les jouets, renversait l'eau, salissait sa robe, et faisait tomber les plats, en fouillant dans le placard.
Si bien que lorsque Louisa rentrait, au lieu de complimenter Christophe, elle lui disait, sans le gronder, mais d'un air chagrin, en voyant les dégâts:
--Mon pauvre garçon, tu n'es pas bien habile.
Christophe était mortifié, et il avait le cœur gros.
Louisa, qui ne laissait échapper aucune occasion de gagner un peu d'argent, continuait à se placer comme cuisinière dans les circonstances exceptionnelles, les repas de noces ou de baptême. Melchior feignait de n'en rien savoir: cela froissait son amour-propre; mais il n'était pas fâché qu'elle le fit, sans qu'il le sût. Le petit Christophe n'avait encore aucune idée des difficultés de la vie; il ne connaissait d'autres limites à sa volonté que celle de ses parents, qui n'était pas bien gênante, puisqu'on le laissait pousser à peu près au hasard; il n'aspirait qu'à devenir grand, pour pouvoir faire tout ce qu'il voulait. Il n'imaginait pas les contraintes où l'on se heurte à chaque pas; et surtout il n'eût jamais pensé que ses parents ne fussent pas entièrement maîtres d'eux-mêmes. Le jour où il entrevit pour la première fois qu'il y avait parmi les hommes des gens qui commandent et des gens qui sont commandés, et que les siens et lui n'étaient pas des premiers, tout son être se cabra: ce fut la première crise de sa vie.
Ce jour-là, sa mère lui avait mis ses habits les plus propres, de vieux habits donnés, dont l'ingénieuse patience de Louisa avait su tirer parti. Il alla la rejoindre, comme elle le lui avait dit, dans la maison où elle travaillait. Il était intimidé, à l'idée d'entrer seul. Un valet flânait sous le porche; il arrêta l'enfant et lui demanda d'un ton protecteur ce qu'il venait faire. Christophe balbutia en rougissant qu'il venait voir «madame Krafft»,--ainsi qu'on le lui avait recommandé de dire.
--Madame Krafft? Qu'est-ce que tu lui veux, à madame Krafft?--continua le domestique, en appuyant ironiquement sur le mot: madame.--C'est ta mère? Monte là. Tu trouveras Louisa, à la cuisine, au fond du corridor.
Il alla, de plus en plus rouge; il avait honte d'entendre appeler sa mère familièrement: Louisa. Il était humilié; il eût voulu se sauver près de son cher fleuve, à l'abri des buissons, où il se contait des histoires.
Dans la cuisine, il tomba au milieu d'autres domestiques, qui l'accueillirent par des exclamations bruyantes. Au fond, près des fourneaux, sa mère lui souriait d'un air tendre et un peu gêné. Il courut à elle et se jeta dans ses jambes. Elle avait un tablier blanc et tenait une cuiller en bois. Elle commença par ajouter à son trouble, en voulant qu'il levât le menton, pour qu'on vît sa figure, et qu'il allât tendre la main à chacune des personnes qui étaient là, en leur disant bonjour. Il n'y consentit pas; il se tourna contre le mur et se cacha la tête dans son bras. Mais peu à peu il s'enhardit, et il risqua hors de sa cachette un petit œil brillant et rieur, qui disparaissait de nouveau, toutes les fois qu'on le regardait. Il observa les gens, à la dérobée. Sa mère avait un air affairé et important, qu'il ne lui connaissait pas; elle allait d'une casserole à l'autre, goûtant, donnant son avis, expliquant d'un ton sûr des recettes, que la cuisinière ordinaire écoutait avec respect. Le cœur de l'enfant se gonflait d'orgueil, en voyant combien on appréciait sa mère, et quel rôle elle jouait dans cette belle pièce, ornée d'objets magnifiques d'or et de cuivre qui brillaient.