Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 28

Chapter 283,903 wordsPublic domain

Elle lui prit la main, elle le guida, chancelant, aveuglé par ses pleurs, jusqu'à un petit bûcher, qui donnait sur la cour. Elle referma la porte. Ils se trouvèrent dans la nuit. Il s'assit au hasard sur un billot qui servait à fendre le bois. Elle, sur des fagots. Les bruits da dehors arrivaient amortis. Là, il pouvait crier, sans crainte d'être entendu. Il s'abandonna à ses sanglots avec fureur. Rosa ne l'avait jamais vu pleurer; elle ne pensait même pas qu'il pût pleurer; elle ne connaissait que ses larmes de petite fille, et ce désespoir d'homme la remplissait d'effroi et de pitié. Elle était pénétrée pour Christophe d'un amour passionné. Cet amour n'avait rien d'égoïste: c'était un immense besoin de sacrifice, une soif de souffrir pour lui, de lui prendre tout son mal. Elle l'entoura de ses bras, maternellement:

--Cher Christophe, dit-elle, ne pleure pas!

Christophe se détourna:

--Je veux mourir!

Rosa joignit les mains:

--Ne dis pas cela, Christophe!

--Je veux mourir. Je ne peux plus... je ne peux plus vivre... À quoi sert-il de vivre?

Christophe, mon petit Christophe! Tu n'es pas seul. On t'aime...

--Qu'est-ce que cela me fait? Je n'aime plus rien. Tout le reste peut bien vivre ou mourir. Je n'aime rien, je n'aimais qu'elle, je n'aimais qu'elle!

Il sanglota plus fort, la tête cachée dans ses mains. Rosa ne pouvait plus rien dire. L'égoïsme de la passion de Christophe la poignardait. À l'instant où elle croyait être le plus près de lui, elle se sentait plus isolée et plus misérable que jamais. La douleur, au lieu de les rapprocher, les séparait encore. Elle pleura amèrement.

Après quelque temps, Christophe s'interrompit de pleurer, et demanda:

--Mais comment? comment?...

Rosa comprit:

--Elle a pris l'influenza, le soir de ton départ. Tout de suite, elle a été emportée...

Il gémissait:

--Mon Dieu!... Pourquoi ne m'a-t-on pas écrit?

Elle dit:

--J'ai écrit. Je ne savais pas ton adresse: tu ne nous avais rien dit. J'ai été demander au théâtre. Personne ne la savait.

Il savait qu'elle était timide, et que cette démarche avait dû lui coûter. Il demanda:

--Est-ce qu'elle... est-ce qu'elle t'avait dit de le faire? Elle secoua la tête:

--Non. Mais j'ai pensé...

Il la remercia du regard. Le cœur de Rosa se fondit.

--Mon pauvre... pauvre Christophe! dit-elle.

Elle se jeta à son cou, en pleurant. Christophe sentit le prix de cette pure tendresse. Il avait tant besoin d'être consolé! Il l'embrassa:

--Tu es bonne, dit-il, tu l'aimais donc, toi?

Elle se détacha de lui, elle lui jeta un regard passionné, ne répondit pas, et se remit à pleurer.

Ce regard fut une illumination pour lui. Ce regard voulait dire:

--Ce n'était pas elle que j'aimais...

Christophe vit enfin ce qu'il n'avait pas su--ce qu'il n'avait pas voulu voir depuis des mois. Il vit qu'elle l'aimait.

--Chut! dit-elle, on m'appelle.

On entendait la voix d'Amalia.

Rosa demanda:

--Veux-tu rentrer chez toi?

Il dit:

--Non, je ne pourrais pas encore, je ne pourrais pas causer avec ma mère... Plus tard...

Elle dit:

--Reste. Je reviendrai tout à l'heure.

Il resta dans le bûcher obscur, où un filet de jour tombait d'un étroit soupirail, vêtu de toiles d'araignée. On entendait le cri d'une marchande dans la rue; contre le mur, dans une écurie voisine, un cheval s'ébrouait et frappait du sabot. La révélation, que Christophe venait d'avoir, ne lui faisait aucun plaisir; mais elle l'occupait, un instant. Il s'expliquait maintenant des choses qu'il n'avait pas comprises. Une foule de petits faits, auxquels il n'avait pas prêté attention, lui revenaient à l'esprit et s'éclairaient. Il s'étonnait d'y penser, il s'indignait de se laisser distraire, une seule minute, de sa misère. Mais cette misère était si atroce que l'instinct de conservation, plus fort que son amour, l'obligeait à en détourner les yeux, se jetait sur cette nouvelle pensée, comme le désespéré qui se noie saisit, malgré lui, le premier objet qui peut l'aider à se soutenir un moment encore au-dessus de l'eau. D'ailleurs, parce qu'il souffrait, il sentait à présent ce qu'une autre souffrait--souffrait par lui. Il comprenait les larmes qu'il venait de faire répandre. Il avait pitié de Rosa. Il pensait qu'il avait été cruel pour elle,--qu'il serait cruel encore. Car il ne l'aimait pas. À quoi servait-il qu'elle l'aimât? Pauvre petite!... Il avait beau se dire qu'elle était bonne (elle venait de le lui prouver). Que lui faisait sa bonté? Que lui faisait sa vie?... Il pensa:

--Pourquoi n'est-ce pas elle qui est morte, et l'autre qui est vivante?

Il pensa:

--Elle vit, elle m'aime, elle peut me le dire aujourd'hui, demain, toute ma vie;--et l'autre, la seule que j'aime, elle est morte sans m'avoir dit qu'elle m'aimait, je ne lui ai pas dit que je l'aimais, jamais je ne le lui entendrai dire, jamais elle ne le saura...

Et le souvenir lui revint de la dernière soirée: il se rappela qu'ils allaient se parler, quand l'arrivée de Rosa les en avait empêchés. Et il haït Rosa...

La porte du bûcher se rouvrit. Rosa appela Christophe à voix basse, le chercha à tâtons. Elle lui prit la main. Il éprouvait une aversion au contact de sa main: il se le reprochait vainement, c'était plus fort que lui.

Rosa se taisait: la profondeur de sa compassion lui avait appris le silence. Christophe lui sut gré de ne point troubler son chagrin par des paroles inutiles. Pourtant il voulait savoir... elle était la seule qui pût lui parler d'elle. Il demanda tout bas:

--Quand est-elle...?

(Il n'osait dire: morte.)

Elle répondit:

--Il y a eu samedi huit jours.

Un souvenir lui traversa l'esprit. Il dit:

--Dans la nuit.

Rosa le regarda, étonnée, et dit:

--Oui, la nuit, entre deux et trois heures.

La mélodie funèbre lui réapparut.

Il demanda, en tremblant:

--A-t-elle beaucoup souffert?

--Non, non, grâce au ciel, cher Christophe, elle n'a presque pas souffert. Elle était si faible! Elle n'a fait aucune résistance. Tout de suite, on a vu qu'elle était perdue.

--Et elle, est-ce qu'elle l'a vu?

--Je ne sais pas. Je crois...

--Elle a dit quelque chose?

--Non, rien. Elle se plaignait, comme un petit enfant.

--Tu étais là?

--Oui, les deux premiers jours, j'étais là toute seule, avant que son frère ne vînt.

Il lui serra la main, dans un élan de reconnaissance.

--Merci.

Elle sentit le sang lui refluer au cœur.

Après un silence, il dit, il balbutia la question qui l'étouffait:

--Elle n'a rien dit... pour moi?

Rosa secoua la tête tristement. Elle eût donné beaucoup pour pouvoir lui faire la réponse qu'il attendait; elle se reprochait de ne pas savoir mentir. Elle tâcha de le consoler:

--Elle n'avait plus conscience.

--Elle parlait?

--On ne comprenait pas bien. Elle parlait tout bas.

--Où est la petite fille?

--Le frère l'a emmenée chez lui, dans son pays.

--Et _elle?_

--Elle est aussi là-bas. Lundi de la semaine passée, elle est partie d'ici.

Ils se remirent à pleurer.

La voix de madame Vogel rappela encore Rosa. Christophe, de nouveau seul, revivait ces journées de mort. Huit jours! il y avait huit jours déjà... Ô Dieu! qu'était-elle devenue? Comme il avait plu, cette semaine, sur la terre!... Et lui, pendant ce temps, il riait, il était heureux.

Il sentit dans sa poche un paquet enveloppé dans du papier de soie: c'étaient des boucles d'argent qu'il lui rapportait pour ses souliers. Il se souvint du soir où sa main s'était posée sur le petit pied déchaussé. Ses petits pieds, où étaient-ils maintenant? Comme ils devaient avoir froid!... Il pensa que le souvenir de ce tiède contact était le seul qu'il eût de ce corps bien aimé. Jamais il n'avait osé le toucher, le prendre dans ses bras. Elle s'en était allée, tout entière inconnue. Il ne savait rien d'elle, ni de son âme, ni de sa chair. Il n'avait pas un souvenir de sa forme, de sa vie, de son amour... Son amour?... quelle preuve en avait-il? Pas une lettre, pas une relique,--rien. Où la saisir, où la chercher, en lui-même, hors de lui!... Ô néant! Il ne lui restait rien d'elle que l'amour qu'il avait pour elle, il ne lui restait que lui...--Et malgré tout, son désir enragé de l'arracher à la destruction, son besoin de nier la mort, faisait qu'il s'attachait à cette dernière épave, dans un acte de foi forcené:

... _Ne son gia morto; e ben c'albergo cangi, resto in te vivo, c'or mi vedi e piangi, se l'un nell'altro amante si trasforma_...

«... Je ne suis pas morte, j'ai changé de demeure; vivante je reste en toi, qui me vois et qui pleures. En l'âme de l'amant se transforme l'aimée.»

Il n'avait jamais lu ces sublimes paroles; mais elles étaient en lui. Chacun remonte à son tour le calvaire des siècles. Chacun retrouve les peines, chacun retrouve l'espoir désespéré des siècles. Chacun remet ses pas dans les pas de ceux qui furent, qui luttèrent avant lui contre la mort, nièrent la mort,--sont morts.

Il se mura chez lui. Ses volets restaient dos, tout le jour, pour ne pas voir les fenêtres de la maison d'en face. Il fuyait les Vogel: ils lui étaient odieux, Il n'avait rien à leur reprocher: c'étaient de trop braves gens et trop pieux pour n'avoir pas fait taire leurs sentiments devant la mort. Ils savaient la peine de Christophe, et ils la respectaient, quoi qu'ils pussent en penser; ils évitaient de prononcer devant lui le nom de Sabine, Mais ils avaient été ses ennemis, quand elle vivait: c'était assez pour qu'il fût le leur, maintenant qu'elle ne vivait plus.

D'ailleurs, ils n'avaient rien changé à leurs façons bruyantes; et malgré la pitié sincère, mais passagère, qu'ils avaient éprouvée, il était évident que ce malheur ne les touchait guère--(c'était trop naturel); peut-être même en éprouvaient-ils un secret débarras. Christophe l'imaginait du moins. Maintenant que les intentions des Vogel à son égard lui devenaient claires, il était porté à les exagérer. En réalité, ils tenaient peu à lui; et il s'attribuait une trop grande importance. Mais il ne doutait pas que la mort de Sabine, en écartant le principal obstacle aux projets de ses hôtes, ne leur parût laisser le champ libre à Rosa, Aussi, il la détesta. Que l'on eût--(les Vogel, Louisa, Rosa même)--disposé de lui tacitement, cela seul eut suffi, dans n'importe quel cas, pour l'éloigner de celle qu'on voulait qu'il aimât, Il se cabrait, chaque fois qu'on lui semblait toucher à son ombrageuse liberté. Mais, ici, il n'était pas seul en cause. Les droits qu'on s'arrogeait sur lui ne portaient pas seulement atteinte à ses droits, mais à ceux de la morte à qui son cœur s'était donné. Aussi les défendait-il âprement, bien que personne ne les attaquât. Il suspectait la bonté de Rosa, qui souffrait de le voir souffrir et venait souvent frapper à sa porte, pour le consoler et lui parler de l'autre. Il ne la repoussait pas: il avait besoin de causer de Sabine avec quelqu'un qui l'eût connue; il voulait savoir les plus petits détails de ce qui s'était passé pendant la maladie. Mais il n'en était pas reconnaissant à Rosa, il prêtait à son cœur des mobiles intéressés. Ne voyait-il pas que la famille, qu'Amalia même permettait ces longues causeries, que jamais elle n'eût autorisées, si elle n'y avait trouvé son compte? Rosa n'était-elle pas d'accord avec les siens? Il ne pouvait croire que sa compassion fût tout à fait sincère et dénuée de pensées personnelles.

Et sans doute, elle ne l'était pas. Rosa plaignait Christophe de tout son cœur. Elle faisait effort pour voir Sabine avec les yeux de Christophe, pour l'aimer au travers de lui; elle se reprochait sévèrement les mauvais sentiments qu'elle avait pu avoir contre elle, et lui en demandait pardon, le soir, dans ses prières. Mais pouvait-elle oublier qu'elle, elle était vivante, qu'elle voyait Christophe à toute heure du jour, qu'elle l'aimait, qu'elle n'avait plus à craindre l'autre, que l'autre s'effaçait, que son souvenir même s'effacerait, qu'elle restait seule, qu'un jour peut-être...? Pouvait-elle réprimer, au milieu de sa douleur, de la douleur de son ami, qui était sienne,--pouvait-elle réprimer un brusque mouvement de joie, un espoir irraisonné? Elle se le reprochait ensuite. Ce n'était qu'un éclair. C'était assez. Il l'avait vu. Il lui jetait un regard qui lui glaçait le cœur: elle y lisait des pensées haineuses; il lui en voulait de vivre, quand l'autre était morte.

Le meunier, avec sa voiture, vint chercher le petit mobilier de Sabine. En rentrant d'une leçon, Christophe vit étalés, devant la porte, dans la rue, le lit, l'armoire, les matelas, le linge, tout ce qui avait été à elle, tout ce qui restait d'elle. Ce lui fut un spectacle odieux. Il passa précipitamment. Sous le porche, il se heurta à Bertold qui l'arrêta:

--Ah! mon cher monsieur, disait-il en lui serrant la main avec effusion, hein! qui eût dit cela quand nous étions ensemble? Comme nous étions contents, alors! C'est pourtant depuis ce jour-là, depuis cette sacrée promenade sur l'eau, qu'elle a commencé à aller mal. Enfin! cela ne sert à rien de se plaindre! Elle est morte. Après elle, ça sera notre tour. C'est la vie... Et vous, comment allez-vous? Moi, très bien, Dieu merci!

Il était rouge, suant, sentait le vin. L'idée que c'était son frère, qu'il avait des droits sur son souvenir, blessait Christophe. Il souffrait d'entendre cet homme parler de celle qu'il aimait. Le meunier, au contraire, était heureux de trouver un ami avec qui causer de Sabine; il ne comprenait pas la froideur de Christophe. Il ne se doutait pas de tout ce que sa présence, l'évocation subite de la journée à la ferme, les souvenirs heureux qu'il rappelait lourdement, les pauvres reliques de Sabine qui jonchaient le sol et qu'il poussait du pied, en causant, remuaient de souffrance dans l'âme de Christophe. Le seul nom de Sabine, quand il revenait dans sa bouche, déchirait Christophe. Il cherchait un prétexte pour faire taire Bertold. Il gagna l'escalier; mais l'autre s'attachait à lui, l'arrêtait sur les marches, continuait son récit. Enfin, comme le meunier lui racontait la maladie de Sabine, avec le plaisir étrange que trouvent certaines gens, surtout des gens du peuple, à parler de maladies, avec un luxe de détails pénibles, Christophe n'y tint plus: (il se raidissait, pour ne pas crier de douleur). Il l'interrompit net:

--Pardon, dit-il, avec une sécheresse glaciale, il faut que je vous quitte.

Il le quitta, sans autre adieu.

Cette insensibilité révolta le meunier. Il n'avait pas été sans deviner la secrète affection de sa sœur et de Christophe. Que celui-ci témoignât d'une telle indifférence, lui parut monstrueux: il jugea que Christophe n'avait point de cœur.

Christophe avait fui dans sa chambre: il suffoquait. Tant que dura le déménagement, il ne sortit plus de chez lui. Il s'était juré de ne pas regarder par la fenêtre, mais il ne pouvait s'empêcher de le faire; et, caché dans un coin, derrière ses rideaux, il suivait le départ des hardes aimées. En les voyant disparaître, il était sur le point de courir dans la rue, de crier: «Non! non! laissez-les-moi! Ne me les emportez pas!» Il voulait supplier qu'on lui donnât au moins un objet, un seul objet, qu'on ne la lui prît pas tout entière. Mais comment eût-il osé le demander au meunier? Il n'était rien pour lui. Son amour, elle-même ne l'avait pas su: comment aurait-il osé le dévoiler a un autre? Puis, s'il avait essayé de dire un mot, il eût éclaté en sanglots... Non, non, il fallait se taire, il fallait assister à cette disparition totale, sans pouvoir rien pour sauver un débris du naufrage...

Et quand tout fut fini, quand la maison fut vide, quand la porte cochère se fut refermée sur le meunier, quand les roues du chariot se furent éloignées, en ébranlant les vitres, quand leur bruit s'effaça, il se jeta par terre, n'ayant plus une larme, plus une pensée pour souffrir ou pour lutter, glacé, comme mort lui-même.

On frappa à la porte. Il resta immobile. On frappa de nouveau. Il avait oublié de s'enfermer a clef. Rosa entra. Elle eut une exclamation, en le voyant étendu sur le plancher, et s'arrêta, effrayée. Il souleva la tête, avec colère:

--Quoi? Que veux-tu? Laisse-moi!

Elle ne s'en allait pas, elle restait, hésitante, adossée à la porte, elle répétait:

--Christophe...

Il se releva en silence; il était honteux qu'elle l'eût vu ainsi. En s'époussetant de la main, il demanda durement:

--Eh bien, qu'est-ce que tu veux?

Rosa, intimidée, dit:

--Pardon... Christophe... je suis entrée... je t'apportais...

Il vit qu'elle tenait un objet à la main.

--Voilà, dit-elle, en le lui tendant. J'ai demandé à Bertold qu'il me donnât un souvenir d'elle. J'ai pensé que cela te ferait plaisir...

C'était une petite glace d'argent, le miroir de poche, où elle se regardait, pendant des heures, moins par coquetterie que par désœuvrement. Christophe le saisit, saisit la main qui le lui tendait:

--Oh! Resi!... fit-il.

Il était pénétré par sa bonté et par le sentiment de sa propre injustice. D'un mouvement passionné, il s'agenouilla devant elle et lui baisa la main:

--Pardon... pardon... dit-il.

Rosa ne comprit pas d'abord; puis, elle comprit trop bien; elle rougit, elle se mit à pleurer. Elle comprit qu'il voulait dire:

«Pardon si je suis injuste... pardon si je ne t'aime pas... pardon si je ne puis pas... si je ne puis pas t'aimer, si je ne t'aimerai jamais!...»

Elle ne lui retirait pas sa main: elle savait que ce n'était pas elle qu'il embrassait. Et, la joue appuyée sur la main de Rosa, il pleurait à chaudes larmes, sachant qu'elle lisait en lui: il avait une amère tristesse à ne pouvoir l'aimer, à la faire souffrir.

Ils restèrent ainsi, pleurant tous deux, dans le crépuscule de la chambre.

Enfin, elle dégagea sa main. Il continuait de murmurer:

--Pardon!...

Elle lui posa sa main doucement sur la tête. Il se releva. Ils s'embrassèrent en silence, ils sentirent sur leurs lèvres l'âcre goût de leurs larmes.

--Nous serons toujours amis, dit-il tout bas.

Elle hocha la tête, et le quitta, trop triste pour parler.

Ils pensaient que le monde est mal fait. Qui aime n'est pas aimé. Qui est aimé n'aime point. Qui aime et est aimé est un jour, tôt ou tard, séparé de son amour... On souffre. On fait souffrir. Et le plus malheureux n'est pas toujours celui qui souffre.

Christophe recommença à fuir la maison. Il n'y pouvait plus vivre. Il ne pouvait voir en face les fenêtres sans rideaux, appartement vide.

Il connut une pire douleur. Le vieux Euler se hâta de relouer le rez-de-chaussée. Un jour, Christophe vit dans la chambre de Sabine des figures étrangères. De nouvelles vies effaçaient les dernières traces de la vie disparue.

Il lui devint impossible de rester au logis. Il passa des journées entières au dehors; il ne revenait qu'à la nuit, quand il ne pouvait plus rien voir. De nouveau, il reprit ses courses dans la campagne. Elles le ramenaient invinciblement à la ferme de Bertold. Mais il n'y entrait pas, il n'osait approcher, il faisait le tour, de loin. Il avait découvert un point, sur une colline, d'où l'on dominait la ferme, la plaine et la rivière: ce fut son but de promenade habituel. De là, il suivait des yeux les méandres de l'eau, jusqu'aux bouquets de saules, sous lesquels il avait vu passer l'ombre de la mort sur les traits de Sabine. De là, il distinguait les deux fenêtres des chambres où ils avaient veillé, côte à côte, si près, si loin, séparés par une porte,--la porte de l'éternité. De là, il planait au-dessus du cimetière. Il n'avait pu se résoudre à y entrer: il avait depuis l'enfance l'horreur de ces champs pourris, auxquels il se refusait à attacher l'image des êtres qu'il aimait. Mais d'en haut et de loin, le petit champ des morts n'avait rien de sinistre; il était calme, il dormait au soleil... Dormir!... Elle aimait dormir! Rien ne la dérangerait là. Les chants des coqs se répondaient à travers la plaine. De la ferme montaient le bourdonnement du moulin, les piaillements de la basse-cour, les cris des enfants qui jouaient. Il apercevait la petite fille de Sabine, il la voyait courir, il distinguait son rire. Une fois, il la guetta, près de la porte de la ferme, dans un repli du chemin creux qui faisait le tour des murs; il la saisit au passage, il l'embrassa furieusement. La petite eut peur, et se mit à pleurer. Elle l'avait presque oublié déjà. Il lui demanda:

--Es-tu contente ici?

--Oui, je m'amuse...

--Tu ne veux pas revenir?

--Non!

Il l'avait lâchée. Cette indifférence d'enfant le désolait. Pauvre Sabine!... C'était elle pourtant, un peu d'elle... Si peu! L'enfant ne ressemblait pas à sa mère: il avait passé en elle, mais à peine avait-il gardé de ce mystérieux séjour un parfum très léger de l'être disparu: des inflexions de voix, un petit froncement de lèvres, une façon de ployer la tête. Le reste de la personne était un autre être; et cet être mêlé à celui de Sabine répugnait à Christophe, sans qu'il se l'avouât.

Ce n'était qu'en lui-même que Christophe retrouvait Sabine. Partout elle le suivait; mais il ne se sentait véritablement avec elle que quand il était seul. Nulle part, elle n'était plus près de lui que dans ce refuge, sur la colline, loin des regards, au milieu de ce pays, plein de son souvenir. Il faisait des lieues pour y venir, il y montait en courant, le cœur battant, comme à un rendez-vous: c'en était un, en effet. Dès qu'il était arrivé, il se couchait à terre,--cette terre, où son corps était couché;--il fermait les yeux: et elle l'envahissait. Il ne voyait pas ses traits, il n'entendait pas sa voix: il n'en avait pas besoin; elle entrait en lui, elle le prenait, il la possédait. Dans cet état d'hallucination passionnée, il n'avait plus conscience de rien, sinon qu'il était avec elle.

Cet état dura peu.--À dire vrai, il ne fut tout à fait sincère qu'une seule fois. Dès le lendemain, la volonté y avait part. Et depuis, vainement Christophe tâcha de le faire revivre. Ce fut alors seulement qu'il pensa à évoquer la forme précise de Sabine: jusque-là, il n'y songeait point. Il y réussit, par éclairs, et il en était illuminé. Mais c'était au prix d'heures d'attente et de nuit.

--Pauvre Sabine! pensait-il, ils t'oublient tous, il n'y a que moi qui t'aime, qui te garde pour toujours, ô mon trésor! Je t'ai, je te tiens, je ne te laisserai pas échapper!...

Il parlait ainsi, parce que déjà elle lui échappait: elle fuyait de sa pensée, comme l'eau entre les doigts. Il revenait toujours, fidèle au rendez-vous. Il voulait penser à elle, et il fermait les yeux. Mais il lui arrivait, après une demi-heure, une heure, deux heures parfois, de s'apercevoir qu'il n'avait pensé à rien. Les bruits de la vallée, le bouillonnement des écluses, les clochettes de deux chèvres qui broutaient sur la colline, le bruit du vent dans les petits arbres grêles, au pied desquels il était étendu, imbibaient sa pensée poreuse et molle, comme une éponge. Il s'indignait contre sa pensée: elle s'efforçait de lui obéir et de fixer l'image disparue; mais elle retombait, lasse et endolorie, et de nouveau se livrait, avec un soupir de soulagement, au flot paresseux des sensations.

Il secoua sa torpeur. Il parcourut la campagne, à la recherche de Sabine. Il la cherchait dans le miroir, où son sourire avait passé. Il la cherchait au bord de la rivière, où ses mains s'étaient trempées. Mais le miroir et l'eau ne lui renvoyaient que son propre reflet. L'excitation de la marche, l'air frais, son sang vigoureux qui battait, réveillèrent des musiques en lui. Il voulut se donner le change:

--Ô Sabine!... soupirait-il.