Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 27

Chapter 273,892 wordsPublic domain

Christophe fit une autre découverte, qui lui causa moins de plaisir. C'est qu'un baptême suppose non seulement une marraine, mais un parrain, et que celui-ci a sur celle-là des droits, auxquels il se garde de renoncer, quand la marraine est jeune et jolie. Il s'en avisa, quand il vit un fermier, aux cheveux blonds frisottants, avec des anneaux dans les oreilles, s'approcher de Sabine en riant et l'embrasser sur les deux joues. Au lieu de se dire qu'il était un sot de l'avoir oublié, et un sot plus sot encore de s'en formaliser, il en voulut à Sabine, comme si elle avait fait exprès de l'attirer dans ce guet-apens. Sa mauvaise humeur augmenta, quand il se trouva séparé d'elle, dans la suite de la cérémonie. De temps en temps, Sabine se retournait, dans le cortège qui serpentait à travers les prairies, et elle lui jetait un regard amical. Il affectait de ne pas la voir. Elle sentait qu'il était fâché, elle devinait pourquoi; mais cela ne l'inquiétait guère: elle s'en amusait. Aurait-elle eu une brouille avec quelqu'un qu'elle aimait, malgré la peine qu'elle en eût ressentie, elle n'eût jamais fait le moindre effort pour dissiper le malentendu: il fallait se donner trop de mal. Tout finirait bien par s'arranger tout seul...

À table, placé entre la meunière et une grosse fille aux joues rouges, qu'il avait escortée à la messe, sans daigner faire attention à elle, Christophe eut l'idée de regarder sa voisine; et, l'ayant trouvée passable, il lui fit, pour se venger, une cour bruyante qui attirât l'attention de Sabine. Il y réussit; mais Sabine n'était pas femme à être jalouse de rien, ni de personne: pourvu qu'elle fût aimée, il lui était indifférent qu'on aimât d'autres; et, au lieu de s'en piquer, elle fut ravie de voir que Christophe s'amusait. De l'autre bout de la table, elle lui adressa son plus charmant sourire. Christophe fut décontenancé; il ne douta plus de l'indifférence de Sabine; et il retomba dans son mutisme boudeur, dont rien ne put le tirer, ni les agaceries, ni les rasades. À la fin, comme il s'assoupissait, se demandant rageusement ce qu'il était venu faire au milieu de cette interminable mangeaille, il n'entendit pas le meunier proposer une promenade en bateau, pour reconduire à leurs fermes certains des invités. Il ne vit pas Sabine qui lui faisait signe de venir de son côté, pour prendre la même barque. Quand il y pensa, il n'y avait plus de place pour lui; et il dut monter dans un autre bateau. Cette nouvelle déconvenue ne l'eût pas rendu plus aimable, s'il n'avait bientôt découvert qu'il allait semer en route presque tous ses compagnons. Alors il se dérida, et leur fit bon visage. D'ailleurs, cette belle après-midi sur l'eau, le plaisir de ramer, la gaieté de ces braves gens, finirent par dissiper toute sa mauvaise humeur. Sabine n'étant plus là, il ne se surveilla plus, et n'eut plus de scrupules à s'amuser franchement, comme les autres.

Ils étaient dans trois barques. Elles se suivaient de près, cherchant à se dépasser. Ils s'adressaient de l'une à l'autre des injures joyeuses. Quand les barques se frôlaient, Christophe voyait le regard souriant de Sabine; et il ne pouvait s'empêcher de lui sourire aussi: la paix était faite. C'est qu'il savait que tout à l'heure ils reviendraient ensemble.

On se mit à chanter des chansons à quatre voix. Chaque groupe, à tour de rôle, disait un des couplets; le refrain était repris en chœur. Les barques, espacées, se répondaient en écho. Les sons glissaient sur l'eau, comme des oiseaux. De temps en temps, un bateau accostait à la rive: un ou deux paysans descendaient; ils restaient sur le bord, et faisaient des signaux aux barques qui s'éloignaient. La petite troupe s'égrenait. Les voix se détachaient une à une du concert. À la fin, ils furent seuls, Christophe, Sabine et le meunier.

Ils revinrent dans la même barque, redescendant le fil de l'eau. Christophe et Bertold tenaient les rames, mais ils ne ramaient pas. Sabine, assise à l'arrière, en face de Christophe, causait avec son frère, et regardait Christophe. Ce dialogue leur permettait de se contempler en paix. Jamais ils n'eussent pu le faire, si les paroles menteuses s'étaient tues. Les paroles semblaient dire: «Ce n'est pas vous que je vois.» Mais les regards se disaient: «Qui es-tu? toi que j'aime!... toi que j'aime, qui que tu sois!...»

Le ciel se couvrait, les brouillards s'élevaient des prairies, la rivière fumait, le soleil s'éteignit au milieu des vapeurs. Sabine s'enveloppa les épaules et la tête, en frissonnant, de son petit châle noir. Elle semblait fatiguée. Comme le bateau, longeant la rive, glissait sous les branches étendues des saules, elle ferma les yeux: sa figure toute menue était blême; ses lèvres avaient un pli douloureux; elle ne bougeait plus, elle paraissait souffrir,--avoir souffert,--être morte. Christophe eut le cœur serré. Il se pencha vers elle. Elle rouvrit les yeux, elle vit les yeux inquiets de Christophe qui l'interrogeaient, et elle leur sourit. Ce fut pour lui comme un rayon de soleil. Il demanda à mi-voix:

--Vous êtes malade?

Elle lui fit signe que non, et dit:

--J'ai froid.

Les deux hommes étendirent sur elle leurs manteaux; ils enveloppèrent ses pieds, ses jambes et ses genoux, comme un enfant qu'on borde dans son lit. Elle se laissait faire, et les remerciait du regard. Une pluie fine et glacée commençait à tomber. Ils reprirent les rames, et se hâtèrent de revenir. De lourdes nuées éteignaient le ciel. La rivière roulait des flots d'encre. Des lumières s'allumaient aux fenêtres des maisons, de-ci de-là, dans les champs. Quand ils arrivèrent au moulin, la pluie tombait à flots, et Sabine était transie.

On alluma un grand feu dans la cuisine, et on attendit que l'averse fut passée. Mais elle ne fit que redoubler, et le vent se mit de la partie. Ils avaient trois lieues à faire en voiture, pour revenir à la ville. Le meunier déclara qu'il ne laisserait pas partir Sabine par un temps pareil; il leur proposa à tous deux de passer la nuit à la ferme. Christophe hésitait à accepter; il chercha conseil dans les yeux de Sabine; mais les yeux de Sabine fixaient obstinément les flammes du foyer: on eut dit qu'ils craignaient d'influer sur la décision de Christophe. Mais quand Christophe eut dit oui, elle tourna vers lui sa figure rougissante--(était-ce du reflet du feu?)--et il vit qu'elle était contente.

Chère soirée... La pluie faisait rage au dehors. Le feu lançait dans la noire cheminée des essaims d'étincelles dorées. Ils faisaient cercle autour. Leurs silhouettes fantasques s'agitaient sur le mur. Le meunier montrait à la fillette de Sabine comment on fait des ombres avec les mains. L'enfant riait et n'était pas tout à fait rassurée. Sabine, penchée sur le feu, l'attisait machinalement avec une lourde pincette; elle était un peu lasse, et rêvassait en souriant, tandis que, sans écouter, elle hochait la tête aux bavardages de sa belle-sœur, qui lui contait ses affaires domestiques. Christophe, assis dans l'ombre, à côté du meunier, tirait doucement les cheveux de l'enfant, et regardait le sourire de Sabine. Elle savait qu'il la regardait. Il savait qu'elle lui souriait. Ils n'eurent pas occasion de se parler une seule fois de la soirée, ni de se regarder en face: ils ne le cherchaient point.

Ils se séparèrent de bonne heure. Leurs chambres étaient voisines. Une porte intérieure menait de l'une à l'autre. Christophe vérifia machinalement que le verrou était mis du côté de Sabine. Il se coucha et s'efforça de dormir. La pluie cinglait les vitres. Le vent hululait dans la cheminée. Une porte battait à l'étage au-dessus. Un peuplier battu par l'ouragan craquait devant la fenêtre. Christophe ne pouvait fermer les yeux. Il pensait qu'il était sous le même toit, auprès d'elle. Un mur l'en séparait. Il n'entendait aucun bruit dans la chambre de Sabine. Mais il croyait la voir. Soulevé sur son lit, il l'appelait à voix basse, à travers la muraille, il lui disait des mots tendres et passionnés. Et il lui semblait entendre la voix aimée qui lui répondait, qui redisait ses paroles, qui l'appelait tout bas; il ne savait pas si c'était lui qui faisait les demandes et les réponses, ou si vraiment elle parlait. À un appel plus fort, il ne put résister: il se jeta hors du lit; à tâtons dans la nuit, il s'approcha de la porte; il ne voulait pas l'ouvrir, il se sentait rassuré par cette porte fermée. Et comme il touchait de nouveau à la poignée, il vit que la porte s'ouvrait...

Il fut saisi. Il la referma doucement, il la rouvrit, il la referma encore. N'était-elle pas fermée tout à l'heure? Oui, il en était sur. Qui donc l'avait ouverte?... Les battements de son cœur l'étouffaient. Il s'appuya sur son lit, il s'assit pour respirer. Il était terrassé par la passion. Elle lui enlevait la faculté de faire aucun mouvement: tout son corps fut pris d'un tremblement. Il avait la terreur de cette joie inconnue, qu'il appelait depuis des mois, et qui était là, près de lui, dont rien ne le séparait plus. Ce garçon violent et possédé d'amour, brusquement, ne sentait plus qu'effroi et répugnance devant ses désirs réalisés. Il avait honte d'eux, honte de ce qu'il allait faire. Il aimait trop pour oser jouir de ce qu'il aimait, il le redoutait plutôt: il eût tout fait pour éviter d'être heureux. Aimer, aimer, n'est-ce donc possible qu'au prix de profaner ce qu'on aime?...

Il était retourné près de la porte; et, tremblant d'amour et de crainte, la main sur la serrure, il ne pouvait se décider à ouvrir.

Et de l'autre côté de la porte, ses pieds nus sur le carreau, grelottante de froid, Sabine était debout.

Ainsi, ils hésitèrent,... combien de temps? Des minutes? Des heures?... Ils ne savaient pas qu'ils étaient là; et pourtant ils le savaient. Ils se tendaient les bras,--lui, écrasé par un amour si fort qu'il n'avait pas le courage d'entrer,--elle, l'appelant, l'attendant, et tremblant qu'il n'entrât... Et quand il se décida enfin à entrer, elle venait de se décider à repousser le verrou.

Alors il se traita de fou. Il pesa sur la porte, de toute sa force. Sa bouche collée sur la serrure, il supplia:

--Ouvrez!

Il appelait Sabine, tout bas; elle pouvait entendre son souffle haletant. Elle restait près de la porte, immobile, glacée, claquant des dents, sans force ni pour ouvrir, ni pour se recoucher...

L'ouragan continuait à faire craquer les arbres et battre les portes de la maison... Ils retournèrent, chacun vers son lit, le corps brisé, le cœur plein de tristesse. Les coqs chantaient d'une voix enrouée. Les premières lueurs de l'aube parurent à travers les carreaux couverts de buée. Une aube lamentable, blafarde, noyée dans l'opiniâtre pluie...

Christophe se leva, dès qu'il put; il descendit dans la cuisine, il causa avec les gens. Il avait hâte d'être parti, et il craignait de se retrouver seul en présence de Sabine. Ce lui fut presque un soulagement, quand la fermière vint dire que Sabine était souffrante, qu'elle avait pris froid dans la promenade d'hier, et qu'elle ne partirait pas, ce matin.

Le trajet de retour fut lugubre. Il avait refusé la voiture, et revenait à pied, par les campagnes mouillées, dans le brouillard jaunâtre qui enveloppait la terre, les arbres, les maisons, d'un linceul. Ainsi que la lumière, la vie semblait éteinte. Tout avait l'air de spectres. Lui-même était comme un spectre.

À la maison, il trouva des visages irrités. Tous étaient scandalisés qu'il eût passé la nuit, Dieu savait où, avec Sabine. Il s'enferma dans sa chambre et se mit à travailler. Sabine revint le lendemain, et s'enferma de son côté. Ils prirent garde de ne pas se rencontrer. Le temps était toujours pluvieux et froid; ni l'un ni l'autre ne sortait. Ils se voyaient derrière leurs vitres closes. Sabine était enveloppée, au coin du feu, et songeait, Christophe était enfoui dans ses papiers. Ils se saluaient d'une fenêtre à l'autre, avec réserve. Ils ne se rendaient pas compte exactement de ce qu'ils sentaient: ils s'en voulaient l'un à l'autre, ils s'en voulaient à eux-mêmes, ils en voulaient aux choses. La nuit de la ferme était écartée de leur pensée: ils en rougissaient, et ils ne savaient pas s'ils rougissaient davantage de leur folie, ou de n'y avoir pas cédé. Il leur était pénible de se voir: car cette vue leur rappelait des souvenirs qu'ils voulaient fuir; et, d'un commun accord, ils se retirèrent l'un et l'autre au fond de leurs chambres, pour s'oublier tout à fait. Mais cela n'était pas possible, et ils souffraient de cette hostilité secrète. Christophe était poursuivi par l'expression de sourde rancune, qu'il avait pu lire une fois sur le visage glacé de Sabine, Elle n'était pas moins malheureuse de ces pensées; elle avait beau les combattre, les nier même; elle ne pouvait pas s'en défaire. Il s'y joignait la honte que Christophe eût deviné ce qui se passait en elle;--et la honte de s'être offerte... la honte de s'être offerte et de ne s'être pas donnée.

Christophe accepta avec empressement l'occasion qui s'offrit d'aller pour quelques concerts à Cologne et à Düsseldorf. Il était bien aise de passer deux ou trois semaines loin de la maison. La préparation de ces concerts et la composition d'une œuvre nouvelle qu'il voulait y jouer l'occupèrent tout entier, et il finit par oublier les souvenirs importuns. Ils s'effaçaient aussi de l'esprit de Sabine, reprise par la torpeur de sa vie habituelle. Ils en vinrent à penser l'un à l'autre avec indifférence. S'étaient-ils vraiment aimés? Ils en doutaient. Christophe fut sur le point de partir pour Cologne, sans avoir dit adieu à Sabine.

La veille de son départ, un je ne sais quoi les rapprocha. C'était une de ces après-midi de dimanche, où tous étaient à l'église. Christophe aussi était sorti, pour terminer ses préparatifs de voyage. Sabine, assise dans son minuscule jardin, se chauffait aux derniers rayons du soleil. Christophe rentra: il était pressé, son premier mouvement en la voyant fut de saluer et de passer. Mais quelque chose le retint, au moment où il passait: fut-ce la pâleur de Sabine, ou quelque sentiment indéfinissable: remords, crainte, tendresse?... Il s'arrêta, se retourna vers Sabine, et, appuyé sur la clôture du jardin, il lui souhaita le bonsoir. Sans répondre, elle lui tendit la main. Son sourire était plein de bonté,--d'une bonté qu'il ne lui avait jamais vue. Son geste voulait dire: «Paix entre nous...» Il saisit sa main par-dessus la barrière, il se pencha sur elle, et la baisa. Elle n'essaya point de la retirer. Il avait envie de se jeter à genoux, de lui dire: «Je vous aime»... Ils se regardèrent en silence. Mais ils ne s'expliquèrent point. Après un moment, elle dégagea sa main, elle détourna la tête. Il se détourna aussi, afin de cacher son trouble. Puis ils se regardèrent de nouveau avec des yeux rassérénés. Le soleil se couchait. Des nuances subtiles, violet, orange et mauve, couraient dans le ciel froid et clair. Elle resserra frileusement son châle sur ses épaules, d'un geste qui lui était familier. Il demanda:

--Comment allez-vous?

Elle fit une petite moue, comme si cela ne valait pas la peine de répondre. Ils continuaient de se regarder, heureux. Il leur semblait qu'ils s'étaient perdus, et qu'ils venaient de se retrouver...

Il rompit enfin le silence, et dit:

--Je pars demain.

La figure de Sabine s'effara:

--Vous partez? répéta-t-elle.

Il se hâta d'ajouter:

--Oh! seulement pour deux ou trois semaines.

--Deux ou trois semaines! dit-elle, d'un air consterné.

Il expliqua qu'il s'était engagé pour des concerts, mais qu'une fois de retour, il ne bougerait plus de tout l'hiver.

--L'hiver, dit-elle, c'est loin...

--Mais non, fit-il, ce sera bientôt arrivé.

Elle hochait la tête, sans le regarder.

--Quand nous reverrons-nous? dit-elle, après un instant.

Il ne comprit pas bien cette question: il y avait déjà répondu.

--Aussitôt que je serai revenu: dans quinze jours, vingt au plus.

Elle gardait son air atterré. Il essaya de plaisanter:

--Le temps ne vous durera pas, dit-il. Vous dormirez.

--Oui, dit Sabine.

Elle essayait de sourire: mais sa lèvre tremblait.

--Christophe!... dit-elle tout à coup, en se redressant vers lui.

Il y avait dans sa voix un accent de détresse. Elle semblait dire:

--Restez! Ne partez pas!...

Il lui saisit la main, il la regarda, il ne comprenait pas l'importance qu'elle attachait à ce voyage de quinze jours; mais il n'attendait qu'un mot d'elle, pour lui dire:

--Je reste...

Au moment où elle allait parler, la porte de la rue s'ouvrit, et Rosa parut. Sabine retira sa main de la main de Christophe, et rentra précipitamment chez elle. Sur le seuil, elle le regarda une fois encore,--et disparut.

Christophe pensait la revoir dans la soirée. Mais, surveillé par les Vogel, suivi partout par sa mère, en retard comme toujours dans ses préparatifs de voyage, il ne put trouver un instant pour s'échapper hors de chez lui.

Le lendemain, il partit de très bonne heure. En passant devant la porte de Sabine, il eut envie d'entrer, de frapper à la fenêtre: il lui était pénible de la quitter sans lui avoir dit au revoir;--car il avait été interrompu par Rosa, avant d'avoir eu le temps de le faire. Mais il pensa qu'elle dormait, et qu'elle lui saurait mauvais gré de l'avoir réveillée. Puis, que lui dirait-il? Il était maintenant trop tard pour renoncer au voyage; et si elle le lui demandait?... Enfin il ne s'avouait pas qu'il n'était pas fâché d'essayer son pouvoir sur elle,--au besoin, de lui faire un peu de peine... Il ne prenait pas au sérieux le chagrin que son départ causait à Sabine; et il pensait que cette courte absence augmenterait la tendresse que, peut-être, elle avait pour lui.

Il courut à la gare. Malgré tout, il avait quelques remords. Mais, dès que le train se mit en marche, tout fut oublié. Il se sentait le cœur plein de jeunesse. Il salua gaiement la vieille ville, dont le soleil rosissait les toits et le sommet des tours; et, avec l'insouciance de ceux qui partent, il dit adieu à ceux qui restaient, et il n'y pensa plus.

Pendant tout le temps qu'il fut à Düsseldorf et à Cologne, Sabine ne lui revint pas un jour à l'esprit. Absorbé du matin au soir par les répétitions et les concerts, par les dîners et les conversations, occupé de mille objets nouveaux et de la satisfaction orgueilleuse de ses succès, il n'eut pas le temps de se souvenir. Une seule fois, la cinquième nuit après son départ, se réveillant brusquement, après un cauchemar, il s'aperçut qu'il pensait à elle en dormant, et que c'était cette pensée qui l'avait réveillé; mais il lui fut impossible de se rappeler comment il pensait à elle. Il était angoissé et agité. Ce n'était pas surprenant: il avait joué, le soir, dans un concert, et, au sortir de la salle, il s'était laissé entraîner à un souper, où il avait bu quelques verres de champagne. Ne pouvant dormir, il se leva. Une pensée musicale l'obsédait. Il se dit que c'était cela qui le tourmentait en dormant, et il l'écrivit. En la relisant, il fut frappé de voir combien elle était triste. Il n'avait aucune tristesse, en l'écrivant: du moins, il lui semblait ainsi. Mais il se souvint que d'autres fois, quand il était triste, il ne pouvait écrire que des musiques joyeuses, dont la gaieté le blessait. Il ne s'y arrêta pas davantage. Il était habitué, sans les comprendre, aux surprises de son monde intérieur. Il se rendormit aussitôt après, et ne se rappelait plus rien, le lendemain matin.

Il prolongea son voyage, de trois ou quatre jours. Il s'amusait à le prolonger, sachant qu'il lui suffisait de vouloir, pour revenir aussitôt: il n'était pas pressé. Ce ne fut que dans le wagon, sur le chemin du retour, que la pensée de Sabine le reprit. Il ne lui avait pas écrit. Il était même si insouciant qu'il n'avait pas pris la peine de réclamer b la poste les lettres qu'on aurait pu lui adresser. Il trouvait une jouissance secrète à ce silence, il savait que là-bas on l'attendait, et qu'on l'aimait... Qu'on l'aimait? Jamais elle ne le lui avait dit encore, jamais il ne le lui avait dit. Sans doute, ils le savaient, sans avoir besoin de le dire. Pourtant, rien ne valait la sûreté de l'aveu. Pourquoi avaient-ils tant attendu pour le faire? Quand ils étaient près de parler, quelque chose, toujours,--un hasard, une gêne,--les en avait empêchés. Pourquoi? Pourquoi? Que de temps ils avaient perdu!... Il brûlait d'entendre les chères paroles sortir de la bouche aimée. Il brûlait de les lui dire, il les disait tout haut, dans son compartiment vide. À mesure qu'il approchait, l'impatience l'étreignait, une sorte d'angoisse... Plus vite! Plus vite donc! Oh! penser que dans une heure il allait la revoir!...

Il était six heures et demie du matin, quand il rentra dans la maison. Personne n'était encore levé. Les fenêtres de Sabine étaient fermées. Il passa dans la cour, sur la pointe des pieds, pour qu'elle ne l'entendît pas. Il riait de la surprendre. Il monta chez lui. Sa mère dormait. Il fit sa toilette, sans bruit. Il avait faim; mais il craignit d'éveiller Louisa, en cherchant dans le buffet. Dans la cour, il entendit des pas; il ouvrit doucement sa fenêtre, et vit Rosa, qui, la première levée, comme d'habitude, commençait à balayer. Il l'appela à mi-voix. Elle eut un mouvement de surprise joyeuse, en le voyant; puis elle prit un air sévère. Il pensa qu'elle lui en voulait encore; mais il était d'excellente humeur. Il descendit auprès d'elle.

--Rosa, Rosa, dit-il d'une voix joyeuse, donne-moi à manger, ou je te mange! je meurs de faim!

Rosa sourit, et l'emmena dans la cuisine du rez-de-chaussée. En lui versant une jatte de lait, elle ne pouvait s'empêcher de lui poser une kyrielle de questions sur son voyage et sur ses concerts. Mais bien qu'il fût disposé à y répondre,--(dans le bonheur d'être revenu, il était presque heureux de retrouver le bavardage de Rosa),--Rosa s'arrêtait brusquement, au milieu de ses interrogations, sa figure s'allongeait, elle détournait les yeux, elle était soucieuse. Puis le bavardage reprenait; mais il semblait qu'elle se le reprochât, et, de nouveau, elle s'arrêtait court. Il finit par le remarquer, et dit:

--Mais qu'est-ce que tu as donc, Rosa? Est-ce que tu me boudes?

Elle secoua énergiquement la tête, pour dire que non; et, se tournant vers lui, avec sa brusquerie habituelle, des deux mains elle lui prit le bras:

--Oh! Christophe!... dit-elle.

Il fut saisi. Il laissa tomber le morceau de pain qu'il tenait.

--Quoi! Qu'est-ce qu'il y a? fit-il.

Elle répétait:

--Oh! Christophe!... Il est arrivé un tel malheur!...

Il repoussa la table. Il bégaya:

--Ici?

Elle montra la maison, de l'autre côté de la cour.

Il cria:

--Sabine!

Elle pleura:

--Elle est morte.

Christophe ne vit plus rien. Il se leva, il se sentit tomber, il s'accrocha à la table, il renversa ce qui était dessus, il voulut crier. Il souffrait de douleurs atroces. Il fut pris de vomissements.

Rosa, épouvantée, s'empressait auprès de lui; elle lui tenait la tête, pleurait.

Aussitôt qu'il put parler, il dit:

--Ce n'est pas vrai!

Il savait que c'était vrai. Mais il voulait le nier, il voulait que ce qui était ne fut pas. Quand il vit le visage de Rosa tout ruisselant de larmes, il ne douta plus, et il sanglota.

Rosa releva la tête:

--Christophe! dit-elle.

Étendu sur la table, il se cachait la figure. Elle se pencha vers lui:

--Christophe!... Maman vient!...

Christophe se redressa:

--Non, non, dit-il, je ne veux pas qu'elle me voie.