Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 26

Chapter 263,708 wordsPublic domain

--Voulez-vous que je vous aide? dit Christophe.

Elle refusa. Elle eût bien voulu accepter; mais elle n'osait pas, à cause des commérages. Et puis, cela l'humiliait.

Ils continuèrent à causer.

--Et vos boutons? dit-elle à Christophe, après un moment. Vous n'allez pas chez Lisi?

--Jamais de la vie, dit Christophe. J'attendrai que vous ayez rangé.

--Oh! dit Sabine, qui avait déjà oublié ce qu'elle venait de dire, n'attendez pas si longtemps!

Ce cri du cœur les mit en joie.

Christophe s'approcha du tiroir qu'elle avait repoussé:

--Laissez-moi chercher, voulez-vous?

Elle courut à lui pour l'empêcher:

--Non, non, je vous en prie, je suis sûre que je n'ai pas...

--Je parie que vous l'avez.

Du premier coup, il ramena, triomphant, le bouton qu'il voulait. Il lui en fallait d'autres. Il voulut continuer de fouiller; mais elle lui arracha la boîte des mains, et, se piquant d'amour-propre, elle-même elle chercha.

Le jour baissait. Elle s'approcha de la fenêtre. Christophe s'assit à quelques pas; la fillette grimpa sur ses genoux. Il feignait d'écouter son verbiage, et y répondait distraitement. Il regardait Sabine, qui se savait regardée. Elle se penchait sur la boîte. Il apercevait sa nuque et un peu de sa joue.--Et tandis qu'il la regardait, il vit qu'elle rougissait. Et il rougit aussi.

L'enfant parlait toujours. Personne ne lui répondait. Sabine ne bougeait plus. Christophe ne voyait pas ce qu'elle faisait: il était sûr qu'elle ne faisait rien, elle ne regardait même pas la boîte qu'elle tenait. Le silence se prolongeait. La petite fille inquiète se laissa glisser des genoux de Christophe:

--Pourquoi vous ne dites plus rien?

Sabine se retourna brusquement, et la serra dans ses bras. La boîte se répandit par terre; la petite poussa des cris de joie, elle courut à quatre pattes à la poursuite des boutons qui roulaient sous les meubles. Sabine revint près de la fenêtre, et appuya son visage contre les carreaux. Elle semblait s'absorber dans la vue du dehors.

--Adieu, dit Christophe, troublé.

Elle ne bougea point la tête, et dit tout bas:

--Adieu.

L'après-midi, le dimanche, la maison restait vide. Toute la famille se rendait à l'église et entendait les vêpres. Sabine n'y allait point. Christophe, en plaisantant, lui en fit des reproches, une fois qu'il l'aperçut assise devant sa porte, dans le petit jardin, tandis que les belles cloches s'égosillaient à l'appeler. Elle répondit sur le même ton que la messe seule était obligatoire; les vêpres ne l'étaient pas: il était donc inutile, et même un peu indiscret, de faire excès de zèle; et elle aimait à penser qu'au lieu de lui en vouloir. Dieu lui en saurait gré.

--Vous faites Dieu à votre image, dit Christophe.

--Cela m'ennuierait tant, à sa place! fit-elle d'un ton convaincu.

--Vous ne vous occuperiez pas souvent du monde, si vous étiez à sa place.

--Tout ce que je lui demanderais, c'est qu'il ne s'occupât pas de moi.

--Cela n'en irait peut-être pas plus mal, dit Christophe.

--Chut! s'écria Sabine, nous disons des impiétés!

--Je ne vois pas l'impiété qu'il y a à dire que Dieu vous ressemble. Je suis sûr qu'il est flatté.

--Voulez-vous vous taire! dit Sabine, moitié riant, moitié fâchée. Elle commençait à craindre que Dieu ne se scandalisât. Elle se hâta de détourner la conversation.

--Et puis, dit-elle, c'est le seul moment de la semaine, où l'on peut jouir en paix du jardin.

--Oui, dit Christophe. Ils ne sont pas là.

Ils se regardèrent.

--Quel silence! fit Sabine. On n'est pas habitué... On ne sait plus où on est...

Oh! cria brusquement Christophe avec colère, il y a des jours où j'ai envie de l'étrangler!

Il n'était pas besoin d'expliquer de qui il voulait parler.

--Et les autres? demanda Sabine gaiement.

--C'est vrai, dit Christophe, découragé. Il y a Rosa.

--Pauvre petite! dit Sabine.

Ils se turent.

--Si c'était toujours comme c'est maintenant!... soupira Christophe.

Elle leva vers lui ses yeux riants, puis les baissa de nouveau. Il s'aperçut qu'elle travaillait.

--Que faites-vous là? demanda-t-il.

(Il était séparé d'elle par le rideau de lierre tendu entre les deux jardins).

--Vous voyez bien, dit-elle, en levant une écuelle qu'elle tenait sur ses genoux; j'écosse des petits pois.

Elle poussa up gros soupir.

--Mais ce n'est pas désagréable! dit-il en riant.

--Oh! répondit-elle, c'est mourant, d'avoir à s'occuper toujours de son dîner!

--Je parie, dit-il, que si c'était possible, vous vous passeriez de dîner, plutôt que d'avoir l'ennui de le préparer.

--Bien sûr! s'écria-t-elle.

--Attendez! Je vais vous aider.

Il enjamba la clôture, et vint près d'elle.

Elle était assise sur une chaise, à l'entrée de sa maison. Il s'assit sur une marche, à ses pieds. Dans les plis de sa robe ramassés sur son ventre, il puisait des poignées de gousses vertes; et il versait les petites balles rondes dans l'écuelle posée entre les genoux de Sabine. Il regardait à terre. Il voyait les bas noirs de Sabine, qui moulaient ses chevilles et ses pieds. Il n'osait lever les yeux vers elle.

L'air était lourd. Le ciel très blanc, très bas, sans un souffle. Aucune feuille ne bougeait. Le jardin était clos de grands murs: le monde finissait là.

L'enfant était sortie avec une voisine. Ils étaient seuls. Ils ne disaient rien. Ils ne pouvaient plus rien dire. Sans voir, il prenait sur les genoux de Sabine d'autres poignées de petits pois; ses doigts tremblaient en la touchant: ils rencontrèrent, au milieu des gousses fraîches et lisses, les doigts de Sabine qui tremblaient. Ils ne purent plus continuer. Ils restèrent immobiles, ne se regardant pas: elle, renversée sur sa chaise, la bouche entrouverte, les bras pendants; lui, assis b ses pieds, adossé contre elle; il sentait le long de son épaule et de son bras la tiédeur de la jambe de Sabine. Ils étaient haletants. Christophe appuyait ses mains contre la pierre, pour les rafraîchir: une de ses mains frôla le pied de Sabine, sorti de son soulier, et resta posée sur lui, ne put se détacher. Un frisson les parcourut. Ils étaient près du vertige. La main de Christophe serrait les doigts menus du petit pied de Sabine. Sabine, moite et glacée, se penchait vers Christophe...

Des voix connues les arrachèrent à cette ivresse. Ils tressaillirent. Christophe se releva d'un bond, et repassa la barrière. Sabine ramassa les épluchures dans sa robe, et regagna la maison. De la cour, il se retourna. Elle était sur le seuil. Ils se regardèrent. Des gouttelettes de pluie commençaient à faire sonner les feuilles des arbres... Elle referma sa porte. Madame Vogel et Rosa rentraient... Il remonta chez lui...

Comme le jour jaunâtre s'éteignait, noyé dans des torrents de pluie, il se leva de sa table, mû par une impulsion irrésistible; il courut à sa fenêtre fermée, et il tendit les bras vers la fenêtre d'en face. Au même moment, à la fenêtre d'en face, derrière les vitres closes, dans la demi-ombre de la chambre, il vit--il crut voir--Sabine qui lui tendait les bras.

Il se précipita hors de chez lui. Il descendit l'escalier. Il courut à la barrière du jardin. Au risque d'être vu, il allait la franchir. Mais, comme il regardait la fenêtre où elle lui était apparue, il vit que tous les volets étaient fermés. La maison semblait dormir. Il hésita à continuer. Le vieux Euler, qui allait à sa cave, l'aperçut et l'appela. Il revint sur ses pas. Il crut avoir rêvé.

Rosa ne fut pas longtemps sans s'apercevoir de ce qui se passait. Elle était sans défiance, elle ne savait pas encore ce que c'était qu'un sentiment jaloux. Elle était prête à tout donner, et ne demandait rien en échange. Mais si elle se résignait mélancoliquement à ce que Christophe ne l'aimât point, elle n'avait jamais envisagé la possibilité que Christophe aimât une autre.

Un soir, après dîner, elle venait de terminer une ennuyeuse tapisserie, à laquelle elle travaillait depuis des mois. Elle se sentit heureuse, et elle eut envie de s'émanciper un peu, pour une fois, d'aller causer avec Christophe. Elle profita de ce que sa mère avait le dos tourné, pour s'esquiver de la chambre. Elle se glissa hors de la maison, comme un écolier en faute. Elle se réjouissait de confondre Christophe, qui avait affirmé dédaigneusement qu'elle ne finirait jamais son travail. La pauvre petite avait beau connaître les sentiments de Christophe à son égard; elle était toujours disposée à juger du plaisir que les autres devaient avoir à la rencontrer, d'après celui qu'elle éprouvait en les voyant.

Elle sortit. Devant la maison, Christophe et Sabine étaient assis. Le cœur de Rosa se serra. Pourtant elle ne s'arrêta pas à cette impression irraisonnée; et gaiement, elle interpella Christophe. Le bruit de sa voix aiguë, dans le silence de la nuit, produisit sur Christophe l'effet d'une fausse note. Il tressaillit sur sa chaise, et grimaça de colère. Rosa lui agitait triomphalement sa tapisserie sous le nez. Christophe la repoussa avec impatience.

--Elle est finie, finie! insistait Rosa.

--Eh bien, allez en commencer une autre! dit sèchement Christophe.

Rosa fut consternée. Toute sa joie était tombée.

Christophe continua méchamment:

--Et quand vous en aurez fait trente, quand vous serez bien vieille, vous pourrez au moins vous dire que vous n'avez pas perdu votre vie!

Rosa avait envie de pleurer:

--Mon Dieu! comme vous êtes méchant, Christophe! dit-elle.

Christophe eut honte, et lui dit quelques mots d'amitié. Elle se contentait de si peu qu'elle retrouva, aussitôt sa confiance; et elle repartit de plus belle dans son bruyant bavardage: elle ne pouvait parler bas, elle criait à tue-tête, suivant l'habitude de la maison. Malgré tous ses efforts, Christophe ne put cacher sa mauvaise humeur. Il répondit d'abord quelques monosyllabes irrités; puis il ne répondit rien, il tourna le dos, et s'agitait sur sa chaise, en grinçant des dents, à ses notes de crécelle. Rosa voyait qu'elle l'impatientait, elle savait qu'elle devait se taire; mais elle n'en continuait que plus fort. Sabine, silencieuse, dans l'ombre, à quelques pas, assistait à la scène avec une impassibilité ironique. Puis, lassée, et sentant que la soirée était perdue, elle se leva et rentra, Christophe ne s'aperçut de son départ que quand elle n'était plus là. Il se leva aussitôt et, sans même s'excuser, il disparut de son côté, avec un sec bonsoir.

Rosa, restée seule dans la rue, regardait, atterrée, la porte par où il venait de rentrer. Les larmes la gagnaient. Elle revint précipitamment, remonta chez elle, sans faire de bruit, pour ne pas avoir à parler à sa mère, se déshabilla en toute hâte, et, une fois dans son lit, enfoncée sous ses draps, elle sanglota. Elle ne cherchait pas à réfléchir sur ce qui s'était passé; elle ne se demandait pas si Christophe aimait Sabine, si Christophe et Sabine ne pouvaient la souffrir; elle savait que tout était perdu, que la vie n'avait plus de sens, qu'il ne lui restait qu'à mourir.

Le lendemain matin, la réflexion lui revint avec l'éternel et décevant espoir. En repassant les événements de la veille, elle se persuada qu'elle avait eu tort de leur attribuer cette importance. Sans doute, Christophe ne l'aimait pas; elle s'y résignait, gardant au fond du cœur la pensée inavouée qu'elle finirait par se faire aimer, à force de l'aimer. Mais où avait-elle pris qu'il y eût quelque chose entre Sabine et lui? Comment aurait-il pu aimer, intelligent comme il était, une petite personne, dont l'insignifiance et la médiocrité frappaient les yeux de tous? Elle se sentit rassurée,--et n'en commença pas moins à surveiller Christophe. Elle ne vit rien, de tout le jour, puisqu'il n'y avait rien à voir; mais Christophe, qui la vit en revanche rôder tout le jour autour de lui, sans s'expliquer pourquoi, en conçut une irritation singulière. Elle y mit le comble, le soir, quand elle reparut et s'installa décidément à côté d'eux, dons la rue. Ce fut une réédition de la scène de la veille: Rosa seule parla. Mais Sabine n'attendit pas aussi longtemps, pour retourner chez elle; et Christophe l'imita. Rosa ne pouvait plus se dissimuler que sa présence était importune; mais la malheureuse fille tachait de se duper. Elle ne voyait pas qu'elle ne pouvait rien faire de pis que de chercher à s'imposer; et, avec sa maladresse habituelle, elle continua, les jours suivants.

Le lendemain, Christophe, flanqué de Rosa, attendit vainement que Sabine parût.

Le surlendemain, Rosa se trouva seule. Ils avaient renoncé à lutter. Mais elle n'y gagnait rien, que la rancune de Christophe, furieux d'être privé de ses chères soirées, son unique bonheur. Il lui pardonnait d'autant moins qu'absorbé par ses propres sentiments, il ne se fût jamais avisé de deviner ceux de Rosa.

Il y avait beau temps que Sabine les connaissait: elle savait que Rosa était jalouse, avant même de savoir si elle-même était amoureuse; mais elle n'en disait rien; et, avec la cruauté naturelle de toute jolie femme, qui se sait sûre de la victoire, elle assistait, silencieuse et narquoise, aux efforts inutiles de sa maladroite rivale.

Rosa, restée maîtresse du champ de bataille, contemplait piteusement le résultat de sa tactique. Le mieux était pour elle de ne pas s'obstiner, et de laisser en paix Christophe, au moins pour le moment: ce fut donc ce qu'elle ne fit pas; et comme le pis qu'elle pût faire, c'était de lui parler de Sabine, ce fut justement ce qu'elle fit.

Le cœur battant, elle lui dit timidement, pour connaître sa pensée, que Sabine était jolie. Christophe répliqua sèchement qu'elle était très jolie. Et bien que Rosa eût prévu la réponse qu'elle s'attirait, elle en reçut un coup au cœur. Elle savait bien que Sabine était jolie; mais jamais elle n'y avait pris garde; elle la voyait pour la première fois, par les yeux de Christophe; elle voyait ses traits fins, son petit nez, sa bouche menue, son corps mignon, ses mouvements gracieux... Ah! quelle douleur!... Que n'eût-elle pas donné pour être dans ce corps! Elle ne s'expliquait que trop qu'on le préférât au sien!... Le sien!... Qu'avait-elle fait pour l'avoir? Qu'il lui pesait! Qu'il lui paraissait laid! Il lui était odieux. Et penser qu'il n'y avait que la mort qui l'en délivrerait!... Elle était trop fière et trop humble à la fois pour se plaindre de n'être pas aimée: elle n'y avait aucun droit; et elle cherchait à s'humilier encore davantage. Mais son instinct se révoltait... Non, ce n'était pas juste!... Pourquoi ce corps, à elle, à elle, et non à Sabine?... Et pourquoi aimait-on Sabine? Qu'avait-elle fait pour l'être?... Rosa la voyait sans indulgence, paresseuse, négligente, égoïste, indifférente à tous, ne s'occupant ni de sa maison, ni de son enfant, ni de qui que ce fût, n'aimant qu'elle, ne vivant que pour dormir, flâner, et ne rien faire... Et c'était cela qui plaisait... qui plaisait à Christophe,... à Christophe, qui était si sévère, à Christophe qu'elle estimait et qu'elle admirait par-dessus tout! Ah! c'était trop injuste! C'était trop bête aussi!... Comment Christophe ne le voyait-il pas?--Elle ne pouvait s'empêcher de lui glisser, de temps en temps, une remarque désobligeante pour Sabine. Elle ne le voulait pas; mais c'était plus fort qu'elle. Toujours elle le regrettait, parce qu'elle était bonne et n'aimait à dire du mal de personne. Mais elle le regrettait encore plus, parce qu'elle s'attirait ainsi de cruelles réponses qui lui montraient combien Christophe était épris. Blessé dans son affection, il cherchait à blesser: il y réussissait. Rosa ne répliquait pas, et s'en allait, tête basse, serrant les lèvres, pour ne pas pleurer. Elle pensait que c'était sa faute à elle, qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait, pour avoir fait de la peine à Christophe, en attaquant ce qu'il aimait.

Sa mère fut moins patiente. Madame Vogel, qui voyait tout, n'avait pas tardé à remarquer, ainsi que le vieux Euler, les entretiens de Christophe avec sa jeune voisine: il n'était pas difficile de deviner le roman. Les projets qu'ils avaient formés en secret de marier quelque jour Rosa avec Christophe, en étaient contrariés; et cela leur semblait de la part de Christophe une offense personnelle, bien qu'il ne fût pas tenu de savoir qu'on avait disposé de lui, sans l'avoir consulté. Mais le despotisme d'Amalia n'admettait pas qu'on pensât autrement qu'elle; et il lui paraissait scandaleux que Christophe eût passé outre à l'opinion méprisante, qu'elle avait, maintes fois, exprimée sur Sabine.

Elle ne se gêna point pour la lui répéter. Chaque fois qu'il était là, elle trouvait un prétexte pour parler de la voisine; elle cherchait les choses les plus blessantes à dire, celles qui pouvaient être le plus sensibles à Christophe; avec sa crudité de vue et de langage, elle n'avait pas de peine à les trouver. L'instinct féroce de la femme, si supérieur à celui de l'homme dans l'art de faire du mal, comme de faire du bien, la faisait insister moins sur la paresse de Sabine et ses défauts moraux que sur sa malpropreté. Son œil indiscret et fureteur en avait été chercher des preuves, à travers les carreaux, jusqu'au fond de la maison, dans les secrets de toilette de Sabine; et elle les étalait avec une complaisance grossière. Quand elle ne pouvait tout dire, par décence, elle laissait entendre davantage.

Christophe pâlissait de honte et de colère; il devenait blanc comme un linge, et ses lèvres tremblaient. Rosa, qui prévoyait ce qui allait se passer, suppliait sa mère de finir; elle tâchait même de défendre Sabine. Mais elle ne faisait que rendre Amalia plus agressive.

Et brusquement, Christophe bondissait de sa chaise. Il tapait sur la table, et criait que c'était une indignité de parler ainsi d'une femme, de l'épier chez elle, d'étaler ses misères; il fallait être bien méchant, pour s'acharner contre un être bon, charmant, paisible, qui vivait à l'écart, qui ne faisait de mal à personne, qui ne disait de mal de personne. Mais où se trompait fort, si on croyait lui faire tort ainsi: on ne faisait que la rendre plus sympathique et faire ressortir sa bonté.

Amalia sentait qu'elle était allée trop loin; mais elle était blessée de la leçon; et, portant la dispute sur un autre terrain, elle disait qu'il était trop facile de parler de bonté: avec ce mot, on excusait tout. Parbleu! il était bien commode de passer pour bon, en ne s'occupant jamais de rien, ni de personne, en ne faisant pas son devoir!

À quoi Christophe ripostait que le premier devoir était de rendre la vie aimable aux autres, mais qu'il y avait des gens, pour qui le devoir était uniquement ce qui est laid, ce qui est maussade, ce qui ennuie, ce qui gêne la liberté des autres, ce qui vexe, ce qui blesse le voisin, les domestiques, sa famille, et soi-même. Dieu nous garde de ces gens et de ce devoir, comme de la peste!...

La dispute s'envenimait. Amalia devenait fort aigre. Christophe ne lui cédait en rien.--Et le résultat le plus clair, c'était que, désormais, Christophe affectait de se montrer constamment avec Sabine. Il allait frapper à sa porte. Il causait joyeusement et riait avec elle. Il choisissait pour cela les moments où Amalia et Rosa pouvaient le voir. Amalia se vengeait par des paroles rageuses. Mais l'innocente Rosa avait le cœur déchiré par ce raffinement de cruauté; elle sentait qu'il les détestait, qu'il voulait se venger; et elle pleurait amèrement.

Ainsi, Christophe, qui avait tant de fois souffert de l'injustice, apprit à faire souffrir injustement.

À quelque temps de là, le frère de Sabine, meunier à Landegg, un petit bourg à quelques lieues de la ville, célébra le baptême d'un garçon. Sabine était marraine. Elle fit inviter Christophe. Il n'aimait pas ces fêtes; mais pour la satisfaction d'ennuyer les Vogel et d'être avec Sabine, il accepta avec empressement.

Sabine se donna le malin plaisir d'inviter aussi Amalia et Rosa, sûre qu'elles refuseraient. Elles n'y manquèrent point. Rosa mourait d'envie d'accepter. Elle ne détestait pas Sabine, elle se sentait même parfois le cœur plein de tendresse pour elle, parce que Christophe l'aimait; elle avait envie de le lui dire, de se jeter à son cou. Mais sa mère était là, et l'exemple de sa mère. Elle se raidit dans son orgueil, et refusa. Puis, lorsqu'ils furent partis, et qu'elle pensa qu'ils étaient ensemble, qu'ils étaient heureux ensemble, qu'ils se promenaient en ce moment dans la campagne, par cette belle journée de juillet, tandis qu'elle restait enfermée dans sa chambre, avec une pile de linge à raccommoder, auprès de sa mère qui grondait, il lui sembla qu'elle étouffait; et elle maudit son amour-propre. Ah! s'il avait été encore temps!... S'il avait été encore temps, hélas! elle eût fait de même...

Le meunier avait envoyé son char à bancs chercher Christophe et Sabine. Ils prirent en passant quelques invités sur le chemin. Le temps était frais et sec. Le clair soleil faisait reluire les rouges grappes des cerisiers dans les champs. Sabine souriait. Sa figure pâlotte était rosée par l'air vif. Christophe tenait sur ses genoux la petite fille. Ils ne cherchaient pas à se parler, ils parlaient à leurs voisins, peu importait à qui, et de quoi: ils étaient contents d'entendre la voix l'un de l'autre, ils étaient contents d'être emportés dans la même voiture. Ils échangeaient des regards de joie enfantine, en se montrant une maison, un arbre, un passant. Sabine aimait la campagne; mais elle, n'y allait presque jamais: son incurable paresse lui interdisait toute promenade; il y avait près d'un an qu'elle n'était sortie de la ville: aussi jouissait-elle des moindres choses qu'elle voyait. Elles n'étaient point nouvelles pour Christophe; mais il aimait Sabine; et comme tous ceux qui aiment, il voyait tout au travers d'elle, il sentait chacun de ses tressaillements de plaisir, il exaltait encore les émotions qu'elle éprouvait: car en se confondant avec l'aimée, il lui prêtait son être.

Arrivés au moulin, ils trouvèrent dans la cour les gens de la ferme et les autres invités, qui les reçurent avec un vacarme assourdissant. Les poules, les canards et les chiens faisaient chorus. Le meunier Bertold, un gaillard au poil blond, carré de la tête et des épaules, aussi gros et grand que Sabine était frêle, enleva sa petite sœur dans ses bras, et la posa délicatement à terre, comme s'il avait peur de la casser. Christophe ne tarda pas à s'apercevoir que la petite sœur faisait, selon l'habitude, ce qu'elle voulait du colosse, et que, tout en se moquant lourdement de ses caprices, de sa paresse, et de ses mille et un défauts, il la servait à pieds baisés. Elle y était habituée, et le trouvait naturel. Elle trouvait tout naturel, et ne s'étonnait de rien. Elle ne faisait rien pour être aimée: il lui semblait tout simple qu'elle le fut; et si elle ne l'était point, elle n'en avait souci: c'est pourquoi chacun l'aimait.