Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 25
Il revint. Il s'enferma chez lui, plusieurs jours, sans bouger. Il ne sortait, môme en ville, que quand il y était forcé. Il évitait peureusement toute occasion de passer les portes, de s'aventurer dans les champs: il craignait d'y retrouver le souffle de folie, qui s'était abattu sur lui, comme un coup de vent dans un calme d'orage. Il croyait que les murailles de la ville pourraient l'en préserver. Il ne pensait pas qu'il suffit, pour que l'ennemi se glisse, d'une fente imperceptible entre deux volets clos, de l'épaisseur d'un regard.
_DEUXIÈME PARTIE_
SABINE
Dans une aile de la maison, de l'autre côté de la cour, logeait au rez-de-chaussée une jeune femme de vingt ans, veuve depuis quelques mois, avec une petite fille. Madame Sabine Froehlich était aussi locataire du vieux Euler. Elle occupait la boutique qui donnait sur la rue, et elle avait de plus deux chambres sur la cour, avec jouissance d'un petit carré de jardin, séparé de celui des Euler par une simple clôture de fil de fer, où s'enroulait du lierre. On l'y voyait rarement; l'enfant s'y amusait seule, du matin au soir, à tripoter la terre; et le jardin poussait comme il voulait, au grand mécontentement du vieux Justus, qui aimait les allées ratissées et le bel ordre dans la nature. Il avait essayé de faire à sa locataire quelques observations à ce sujet; mais c'était probablement pour cela qu'elle ne se montrait plus; et le jardin n'en allait pas mieux.
Madame Froehlich tenait une petite mercerie, qui aurait pu être assez achalandée, grâce à la situation dans une rue commerçante, au cœur de la ville; mais elle ne s'en occupait pas beaucoup plus que du jardin. Au lieu de faire son ménage elle-même, comme il convenait, selon madame Vogel, à une femme qui se respecte,--surtout quand elle n'est pas dans une situation de fortune qui permette, sinon excuse l'oisiveté,--elle avait pris une petite servante, une fille de quinze ans, qui venait quelques heures, le matin, pour faire les chambres et garder le magasin, pendant que la jeune femme s'attardait paresseusement dans son lit, ou à sa toilette.
Christophe l'apercevait parfois, à travers ses carreaux, circulant dans sa chambre, pieds nus, en sa longue chemise, ou assise pendant des heures en face de son miroir; car elle était si insouciante qu'elle oubliait de fermer ses rideaux; et, quand elle s'en apercevait, elle était si indolente qu'elle ne prenait pas la peine d'aller les baisser. Christophe, plus pudique, s'écartait de sa fenêtre, pour ne pas la gêner: mais la tentation était forte. En rougissant un peu, il jetait un regard de côté sur les bras nus, un peu maigres, languissamment levés autour des cheveux défaits, les mains jointes derrière la nuque, s'oubliant dans cette pose, jusqu'à ce qu'ils fussent engourdis, et qu'elle les laissât retomber. Christophe se persuadait que c'était par mégarde qu'il voyait en passant cet agréable spectacle, et qu'il n'en était pas troublé dans ses méditations musicales; mais il y prenait goût, et il finit par perdre autant de temps à regarder madame Sabine qu'elle en perdait à faire sa toilette. Non pas qu'elle fût coquette: elle était plutôt négligée, à l'ordinaire, et n'apportait pas à sa mise le soin méticuleux qu'y mettaient Amalia ou Rosa. Si elle s'éternisait devant son miroir, c'était pure paresse; à chaque épingle qu'elle enfonçait, il lui fallait se reposer de ce grand effort, en se faisant dans la glace de petites mines dolentes. Elle n'était pas encore tout à fait habillée, à la fin de la journée.
Souvent, la bonne sortait, avant que Sabine fût prête; et un client sonnait à la porte du magasin. Elle le laissait sonner et appeler une ou deux fois, avant de se décider à se lever de sa chaise. Elle arrivait, souriante, sans se presser,--sans se presser, cherchait l'article qu'on lui demandait,--et, si elle ne le trouvait pas après quelques recherches, ou même (cela arrivait) s'il fallait, pour l'atteindre, se donner trop de peine, transporter par exemple l'échelle d'un bout de la pièce à l'autre,--elle disait tranquillement qu'elle n'avait plus l'objet; et comme elle ne s'inquiétait pas de mettre un peu d'ordre chez elle, ou de renouveler les articles qui manquaient, les clients se lassaient ou s'adressaient ailleurs. Sans rancune, du reste. Le moyen de se fâcher avec cette aimable personne, qui parlait d'une voix douce, et ne s'émouvait de rien! Tout ce qu'on pouvait lui dire lui était indifférent; et on le sentait si bien que ceux qui commençaient à se plaindre n'avaient même pas le courage de continuer: ils partaient, répondant par un sourire à son charmant sourire; mais ils ne revenaient plus. Elle ne s'en troublait point. Elle souriait toujours.
Elle semblait une jeune figure florentine. Les sourcils levés, bien dessinés, les yeux gris à demi ouverts, sous le rideau des cils. La paupière intérieure un peu gonflée, avec un léger pli creusé dessous. Le mignon petit nez se relevait vers le bout par une courbe légère. Une autre petite courbe le séparait de la lèvre supérieure, qui se retroussait au-dessus de la bouche entr'ouverte, avec une moue de lassitude souriante. La lèvre inférieure était un peu grosse; le bas de la figure, rond, avait le sérieux enfantin des vierges de Filippo Lippi. Le teint était un peu brouillé, les cheveux brun clair, des boucles en désordre, et un chignon à la diable. Elle avait un corps menu, aux os délicats, aux mouvements paresseux. Mise sans beaucoup de soin,--une jaquette qui bâillait, des boutons qui manquaient, de vilains souliers usés, l'air un peu souillonnette,--elle charmait par sa grâce juvénile, sa douceur, sa chatterie instinctive. Quand elle venait prendre l'air à la porte de la boutique, les jeunes gens qui passaient la regardaient avec plaisir; et bien qu'elle ne se souciât pas d'eux, elle ne manquait pas de le remarquer. Son regard prenait alors cette expression reconnaissante et joyeuse, qu'ont les yeux de toute femme qui se sent regardée avec sympathie. Il semblait dire:
--Merci!... Encore! Encore! Regardez-moi!...
Mais quelque plaisir qu'elle eût à plaire, jamais sa nonchalance n'eût fait le moindre effort pour plaire.
Elle était un objet de scandale pour les Euler-Vogel. Tout en elle les blessait: son indolence, le désordre de sa maison, la négligence de sa toilette, son indifférence polie à leurs observations, son éternel sourire, la sérénité impertinente avec laquelle elle avait accepté la mort de son mari, les indispositions de son enfant, ses mauvaises affaires, les ennuis gros et menus de la vie quotidienne, sans que rien changeât rien à ses chères habitudes, à ses flâneries éternelles,--tout en elle les blessait: et le pire de tout, qu'ainsi faite, elle plaisait. Madame Vogel ne pouvait le lui pardonner. On eût dit que Sabine le fît exprès pour infliger par sa conduite un démenti ironique aux fortes traditions, aux vrais principes, au devoir insipide, au travail sans plaisir, à l'agitation, au bruit, aux querelles, aux lamentations, au pessimisme sain, qui était la raison d'être de la famille Euler, comme de tous les honnêtes gens, et faisait de leur vie un purgatoire anticipé. Qu'une femme qui ne faisait rien et se donnait du bon temps, toute la sainte journée, se permît de les narguer de son calme insolent, tandis qu'ils se tuaient à la peine comme des galériens,--et que, par-dessus le marché, le monde lui donnât raison,--cela passait les bornes, c'était h décourager d'être honnête!... Heureusement, Dieu merci! il y avait encore quelques gens de bon sens sur terre. Madame Vogel se consolait avec eux. On échangeait les observations du jour sur la petite veuve, qu'on épiait à travers ses persiennes. Ces commérages faisaient la joie de la famille, le soir, quand on était réunis à table. Christophe écoutait, d'une oreille distraite. Il était si habitué à entendre les Vogel se faire les censeurs de la conduite de leurs voisins qu'il n'y prêtait plus aucune attention. D'ailleurs, il ne connaissait encore de madame Sabine que sa nuque et ses bras nus, qui, bien qu'assez plaisants, ne lui permettaient pas de se faire une opinion définitive sur sa personne. Il se sentait pourtant plein d'indulgence pour elle; et, par esprit de contradiction, il lui savait gré surtout de ne point plaire à madame Vogel.
Le soir, après dîner, quand il faisait très chaud, on ne pouvait rester dans la cour étouffante, où le soleil donnait, toute l'après-midi. Le seul endroit de la maison où l'on respirât un peu était le côté de la rue. Euler et son gendre allaient quelquefois s'asseoir sur le pas de leur porte, avec Louisa. Madame Vogel et Rosa n'apparaissaient qu'un instant: elles étaient retenues par les soins du ménage; madame Vogel mettait son amour-propre à bien montrer qu'elle n'avait pas le temps de flâner; et elle disait, assez haut pour qu'on l'entendît, que tous ces gens qui étaient là, à bâiller sur leurs portes, sans faire œuvre de leurs dix doigts, lui donnaient sur les nerfs. Ne pouvant--(elle le regrettait)--les forcer à s'occuper, elle prenait le parti de ne pas les voir, et elle rentrait travailler rageusement. Rosa se croyait obligée de l'imiter. Euler et Vogel trouvaient des courants d'air partout, ils craignaient de se refroidir, et remontaient chez eux; ils se couchaient fort tôt, et n'auraient, pour un empire, changé la moindre chose à leurs habitudes. À partir de neuf heures, il ne restait plus que Louisa et Christophe. Louisa passait ses journées dans sa chambre; et, le soir, Christophe s'obligeait, quand il le pouvait, à lui tenir compagnie, pour la forcer à prendre un peu l'air. Seule, elle ne fût point sortie: le bruit de la rue l'effarait. Les enfants se poursuivaient avec des cris aigus. Tous les chiens du quartier y répondaient avec leurs aboiements. On entendait des sons de piano, une clarinette un peu plus loin, et, dans une rue voisine, un cornet à piston. Des voix s'interpellaient. Les gens allaient et venaient par groupes, devant leurs maisons. Louisa se serait crue perdue, si on l'eût laissée seule au milieu de ce tohu-bohu. Mais auprès de son fils, elle y trouvait presque plaisir. Le bruit s'apaisait graduellement. Les enfants et les chiens se couchaient les premiers. Les groupes s'égrenaient. L'air devenait plus pur. Le silence descendait. Louisa racontait de sa voix fluette les petites nouvelles que lui avaient apprises Amalia ou Rosa. Elle n'y trouvait pas un très grand intérêt. Mais elle ne savait de quoi causer avec son fils, et elle éprouvait le besoin de se rapprocher de lui, de dire quelque chose. Christophe, qui le sentait, feignait de s'intéresser à ce qu'elle racontait; mais il n'écoutait pas. Il s'engourdissait vaguement, et repassait les événements de sa journée.
Un soir qu'ils étaient ainsi,--pendant que sa mère parlait, il vit s'ouvrir la porte de la mercerie voisine. Une forme féminine sortit silencieusement, et s'assit dans la rue. Quelques pas séparaient sa chaise de Louisa. Elle s'était placée dans l'ombre la plus épaisse. Christophe ne pouvait voir son visage; mais il la reconnaissait. Sa torpeur s'effaça. L'air lui parut plus doux. Louisa ne s'était pas aperçue de la présence de Sabine, et continuait à mi-voix son tranquille bavardage. Christophe l'écoutait mieux, et il éprouvait le besoin d'y mêler ses réflexions, de parler, d'être entendu peut-être. La mince silhouette demeurait sans bouger, un peu affaissée, les jambes légèrement croisées, les mains l'une sur l'autre posées à plat sur ses genoux. Elle regardait devant elle, elle ne semblait rien entendre. Louisa s'assoupissait. Elle rentra. Christophe dit qu'il voulait rester encore un peu.
Il était près de dix heures. La rue s'était vidée. Les derniers voisins rentraient l'un après l'autre. On entendait le bruit des boutiques qui se fermaient. Les vitres éclairées clignaient de l'œil, s'éteignaient. Une ou deux s'attardaient encore: elles moururent. Silence... Ils étaient seuls, ils ne se regardaient pas, ils retenaient leur souffle, ils semblaient ignorer qu'ils étaient l'un près de l'autre. Des champs lointains venaient le parfum des prairies fauchées, et, d'un balcon voisin, l'odeur d'un pot de giroflées. L'air était immobile. La Voie lactée coulait. Au-dessus d'une cheminée, le Chariot de David inclinait ses essieux; dans le pâle ciel vert, ses étoiles fleurissaient comme des marguerites. À l'église de la paroisse, onze heures sonnèrent, répétées tout autour par les autres églises, aux voix claires ou rouillées, et, dans l'intérieur des maisons, par les timbres assourdis des pendules, ou par les coucous enroués.
Ils s'éveillèrent de leur songerie, et se levèrent en même temps. Et, comme ils allaient rentrer, chacun de son côté, tous deux ils se saluèrent de la tête, sans parler. Christophe remonta dans sa chambre. Il alluma sa bougie, s'assit devant sa table, la tête dans ses mains, et resta longtemps sans penser. Puis il soupira, et se coucha.
Le lendemain, en se levant, il s'approcha machinalement de la fenêtre, et regarda du côté de la chambre de Sabine. Mais les rideaux étaient clos. Ils le furent, toute la matinée. Ils le furent toujours depuis.
Christophe proposa à sa mère, le soir suivant, d'aller de nouveau s'asseoir devant la porte de la maison. Il en prit l'habitude. Louisa s'en réjouit: elle s'inquiétait de le voir s'enfermer dans sa chambre, aussitôt après dîner, fenêtre close, volets clos.--La petite ombre muette ne manqua pas non plus de revenir s'asseoir à sa place accoutumée. Ils se saluaient d'un rapide signe de tête, sans que Louisa s'en aperçût. Christophe causait avec sa mère. Sabine souriait à sa petite fille, qui jouait dans la rue; vers neuf heures, elle allait la coucher, puis revenait sans bruit. Quand elle tardait un peu, Christophe commençait à craindre qu'elle ne revînt plus. Il guettait les bruits de la maison, les rires de la fillette qui ne voulait pas dormir; il distinguait le frôlement de la robe de Sabine, avant qu'elle eût paru sur le seuil de la boutique. Alors il détournait les yeux, et parlait à sa mère d'une voix plus animée. Il avait le sentiment parfois que Sabine le regardait. Il jetait de son côté des regards furtifs. Mais jamais leurs yeux ne se rencontraient.
L'enfant servit de lien entre eux. Elle courait dans la rue avec d'autres petits. Ils s'amusaient ensemble à exciter un brave chien débonnaire, qui sommeillait, le museau allongé entre les pattes; il entr'ouvrait un œil rouge, et poussait à la fin un grognement ennuyé: alors ils se dispersaient, en piaillant d'effroi et de bonheur. La fillette poussait des cris perçants, et regardait derrière elle, comme si elle était poursuivie: elle allait se jeter dans les jambes de Louisa, qui riait affectueusement. Louisa retenait l'enfant, elle la questionnait; et l'entretien s'engageait avec Sabine. Christophe n'y prenait point part. Il ne parlait pas à Sabine. Sabine ne lui parlait pas. Par une convention tacite, ils feignaient de s'ignorer. Mais il ne perdait pas un mot des propos échangés par-dessus sa tête. Son silence paraissait hostile à Louisa. Sabine ne le jugeait pas ainsi; mais il l'intimidait, et elle se troublait un peu dans ses réponses. Alors elle trouvait une raison pour rentrer.
Pendant toute une semaine, Louisa enrhumée garda la chambre. Christophe et Sabine se trouvèrent seuls. La première fois, ils en furent effrayés. Sabine, pour se donner une contenance, tenait la petite sur ses genoux, et la mangeait de baisers. Christophe gêné ne savait pas s'il devait continuer d'ignorer ce qui se passait auprès de lui. Cela devenait difficile: bien qu'ils ne se fussent pas encore adressé la parole, la connaissance était faite, grâce à Louisa. Il essaya de sortir une ou deux phrases de sa gorge; mais les sons s'arrêtaient en route. La fillette, une fois de plus, les tira d'embarras. En jouant à cache-cache, elle tournait autour de la chaise de Christophe, qui l'attrapa au passage et l'embrassa. Il n'aimait pas beaucoup les enfants; mais il éprouvait une douceur singulière à embrasser celle-ci. La petite se débattait, tout occupée de son jeu. Christophe la taquina, elle lui mordit les mains; il la laissa glisser à terre. Sabine riait. Ils échangèrent, en la regardant, des mots insignifiants. Puis Christophe essaya--(il s'y crut obligé)--de lier conversation; mais il n'avait pas grandes ressources de parole; et Sabine ne lui facilitait pas la tâche: elle se contentait de répéter ce qu'il venait de dire:
--Il faisait bon, ce soir.
--Oui, ce soir était excellent.
--On ne respirait pas dans la cour.
--Oui, la cour était étouffante.
L'entretien devenait pénible. Sabine profita de ce qu'il était l'heure de faire rentrer la petite, pour rentrer avec elle; et elle ne se montra plus.
Christophe craignit qu'elle ne fît de même, les soirs suivants, et qu'elle évitât de se trouver avec lui, tant que Louisa ne serait pas là. Mais ce fut tout le contraire; et, le lendemain, Sabine essaya de reprendre l'entretien. Elle le faisait par volonté plutôt que par plaisir; on sentait qu'elle se donnait beaucoup de mal pour trouver des sujets de conversation, et qu'elle s'ennuyait elle-même des questions qu'elle posait: demandes et réponses tombaient au milieu de silences navrants. Christophe se rappelait les premiers tête-à-tête avec Otto; mais avec Sabine, les sujets étaient plus restreints encore, et elle n'avait pas la patience d'Otto. Quand elle vit le peu de succès de ses tentatives, elle n'insista pas: il fallait se donner trop de mal, cela ne l'intéressait plus. Elle se tut, et il l'imita.
Aussitôt, tout redevint très doux. La nuit reprit son calme, et le cœur ses pensées. Sabine se balançait lentement sur sa chaise, en rêvant. Christophe rêvait, à ses côtés. Ils ne se disaient rien. Au bout d'une demi-heure, Christophe, se parlant à lui-même, s'extasia à mi-voix sur les effluves grisants apportés par le vent tiède, qui venait de passer sur une charrette de fraises. Sabine répondit deux ou trois mots. Ils se turent de nouveau. Ils savouraient le charme de ces silences indéfinis, de ces mots indifférents. Ils subissaient le même rêve; ils étaient pleins d'une seule pensée; ils ne savaient point laquelle, ils ne se l'avouaient pas à eux-mêmes. Quand onze heures sonnèrent, ils se quittèrent en souriant.
Le jour d'après, ils ne tentèrent même plus de renouer conversation: ils reprirent leur cher silence. De loin en loin, quelques monosyllabes leur servaient à reconnaître qu'ils pensaient aux mêmes choses.
Sabine se mit à rire:
--Comme c'est mieux, dit-elle, de ne pas se forcer à parler! On s'y croit obligé, et c'est si ennuyeux!
--Ah! fit Christophe, d'un ton pénétré, si tout le monde était de votre avis!
Ils rirent tous deux. Ils pensaient à madame Vogel.
--La pauvre femme! dit Sabine, comme elle est fatigante!
--Elle ne se fatigue jamais, reprit Christophe, d'un air navré.
Sabine s'égaya de son air et de son mot.
--Vous trouvez cela plaisant? dit-il. Cela vous est bien aisé, à vous. Vous êtes à l'abri.
--Je crois bien, dit Sabine. Je m'enferme à clef chez moi.
Elle avait un petit rire doux, presque silencieux. Christophe l'écoutait, ravi, dans le calme de la nuit. Il aspira l'air frais, avec délices.
--Ah! que c'est bon de se taire! fit-il en s'étirant.
--Et que c'est inutile de parler! dit-elle.
--Oui, dit Christophe, on se comprend si bien!
Ils retombèrent dans leur silence. La nuit les empêchait de se voir. Ils souriaient tous deux.
Pourtant, s'ils sentaient de même, quand ils étaient ensemble,--ou s'ils se l'imaginaient,--ils ne savaient rien l'un de l'autre. Sabine ne s'en inquiétait aucunement. Christophe était plus curieux. Un soir, il lui demanda:
--Aimez-vous la musique?
--Non, dit-elle simplement. Elle m'ennuie. Je n'y comprends rien du tout.
Cette franchise le charma. Il était excédé par les mensonges des gens qui se disaient fous de musique et qui mouraient d'ennui, quand ils en entendaient: ce lui semblait presque une vertu de ne pas l'aimer et de le dire. Il s'informa si Sabine lisait.
--Non. D'abord, elle n'avait pas de livres.
Il lui offrit les siens.
--Des livres sérieux? demanda-t-elle, inquiète.
--Pas de livres sérieux, si elle ne voulait pas. Des poésies.
--Mais ce sont des livres sérieux!
--Des romans, alors.
Elle fit la moue.
--Cela ne l'intéressait pas?
--Si, cela l'intéressait; mais c'était toujours trop long; jamais elle n'avait la patience d'aller jusqu'au bout. Elle oubliait le commencement, elle sautait des chapitres, et elle ne comprenait plus rien. Alors elle jetait le livre.
--Belle preuve d'intérêt!
Bah! c'était bien assez pour une histoire pas vraie. Elle réservait son intérêt pour autre chose que pour des livres.
--Pour le théâtre peut-être?
--Ah! bien, non!
--Est-ce qu'elle n'y allait pas?
--Non. Il faisait trop chaud. Il v avait trop de monde. On est bien mieux chez soi. Les lumières font mal aux yeux. Et les acteurs sont si laids!
Là-dessus, il était d'accord avec elle. Mais il y avait encore autre chose au théâtre: les pièces.
--Oui, fit-elle distraitement. Mais je n'ai pas le temps.
--Que pouvez-vous faire, du matin jusqu'au soir?
Elle souriait:
--Il y a tant à faire!
--C'est vrai, dit-il, vous avez votre magasin.
--Oh! fit-elle tranquillement, cela ne m'occupe pas beaucoup.
--C'est votre fillette alors qui vous prend tout votre temps?
--Oh! non, la ‘pauvre petite! elle est bien sage, elle s'amuse toute seule.
--Alors?
Il s'excusa de son indiscrétion. Mais elle s'en amusait.
--Il y avait tant, tant de choses!
--Quelles?
--Elle ne pouvait pas dire. Il y en avait de toutes sortes. Quand ce ne serait que se lever, faire sa toilette, penser au dîner, faire le dîner, manger le dîner, penser au souper, ranger un peu sa chambre... La journée était déjà finie... Et il fallait bien pourtant avoir aussi un peu de temps pour ne rien faire!...
--Et vous ne vous ennuyez pas?
--Jamais.
--Même quand vous ne faîtes rien?
--Surtout quand je ne fais rien. C'est bien plutôt de faire quelque chose, qui m'ennuie.
Ils se regardèrent en riant.
--Que vous êtes heureuse! dit Christophe. Moi, je ne sais pas ne rien faire.
--Il me semble que vous savez très bien.
--J'apprends depuis quelques jours.
--Eh bien, vous arriverez.
Il avait le cœur paisible et reposé, quand il venait de causer avec elle. Il lui suffisait de la voir. Il se détendait de ses inquiétudes, de ses irritations, de cette angoisse nerveuse qui lui contractait le cœur. Nul trouble quand il lui parlait. Nul trouble quand il songeait à elle. Il n'osait se l'avouer; mais, dès qu'il était près d'elle, il se sentait pénétré par une torpeur délicieuse, il s'assoupissait presque. Les nuits, il dormait comme il n'avait jamais dormi.
En revenant de son travail, il jetait un coup d'œil dans l'intérieur de la boutique. Il était rare qu'il ne vît pas Sabine. Ils se saluaient en souriant. Parfois, elle était sur le seuil, et ils échangeaient quelques mots; ou bien il entr'ouvrait la porte, il appelait la petite, et lui glissait dans la main un cornet de bonbons.
Un jour, il se décida à entrer. Il prétendit avoir besoin de boutons pour son veston. Elle se mit à en chercher; mais elle ne les trouva pas. Tous les boutons étaient mêlés: impossible de s'y reconnaître. Elle était un peu ennuyée qu'il vît ce désordre. Lui s'en divertissait, et se penchait curieusement pour mieux voir.
--Non! fit-elle, en tâchant de cacher le tiroir avec ses mains. Ne regardez pas! C'est un fouillis...
Elle se remit à chercher. Mais Christophe la gênait. Elle se dépita, et repoussant le tiroir:
--Je ne trouve pas, dit-elle. Allez donc chez Lisi, dans la rue à côté. Elle en a sûrement. Elle a tout ce qu'on veut.
Il rit de cette façon de faire des affaires.
--Est-ce que vous lui envoyez ainsi tous vos clients?
--Ce n'est pas la première fois, répondit-elle gaiement.
Elle avait pourtant un peu honte.
--C'est trop ennuyeux de ranger, reprit-elle. Je remets de jour en jour pour le faire... Mais je le ferai sûrement demain.