Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 24

Chapter 243,888 wordsPublic domain

Sans se l'avouer, elle entreprit sa conquête. Avec la sûreté d'instinct que donne une grande affection, la fillette maladroite sut trouver, du premier coup, le chemin par où elle pouvait atteindre au cœur de son ami. Elle ne s'adressa pas directement à lui. Mais, dès qu'elle fut guérie et qu'elle put de nouveau circuler à travers la maison, elle se rapprocha de Louisa. Le moindre prétexte lui était bon. Elle trouvait mille petits services à lui rendre. Quand elle sortait, elle ne manquait jamais de se charger de ses commissions; elle lui épargnait les courses au marché, les discussions avec les fournisseurs, elle allait lui chercher l'eau à la pompe de la cour, elle faisait même une partie de son ménage, elle lavait les carreaux, elle frottait le parquet, malgré les protestations de Louisa, confuse de ne pas faire seule sa tâche, mais si lasse qu'elle n'avait pas la force de s'opposer à ce qu'on lui vînt en aide. Christophe restait absent tout le jour. Louisa se sentait abandonnée, et la compagnie de la fillette affectueuse et bruyante lui faisait du bien. Rosa s'installait chez elle. Elle apportait son ouvrage, et elles se mettaient à causer. La fillette, avec des ruses gauches, cherchait à amener la conversation sur Christophe. D'entendre parler de lui, d'entendre seulement son nom, la rendait heureuse; ses mains tremblaient, elle évitait de lever les yeux. Louisa, ravie de parler de son cher Christophe, racontait de petites histoires d'enfance, insignifiantes et un tantinet ridicules; mais il n'était pas à craindre que Rosa les jugeât ainsi: ce lui était une joie et un émoi indicibles, de se représenter Christophe petit enfant et faisant les sottises ou les gentillesses de cet âge; la tendresse maternelle qui est dans le cœur de toute femme se mêlait délicieusement en elle à l'autre tendresse; elle riait de bon cœur, et elle avait les yeux humides. Louisa était attendrie de l'intérêt que Rosa lui témoignait. Elle devinait ce qui se passait dans le cœur de la fillette, et elle n'en montrait rien; mais elle s'en réjouissait: car, seule de la maison, elle savait ce que valait ce cœur. Parfois, elle s'arrêtait de parler, pour la regarder. Rosa, étonnée du silence, levait les yeux de son ouvrage. Louisa lui souriait. Rosa se jetait dans ses bras, avec une brusquerie passionnée, elle cachait sa figure dans le sein de Louisa. Puis, elles se remettaient à travailler et à causer, comme avant.

Le soir, lorsque Christophe rentrait, Louisa, reconnaissante des attentions de Rosa et poursuivant le petit plan qu'elle avait formé, ne tarissait pas en éloges de sa jeune voisine. Christophe était touché de la bonté de Rosa. Il voyait le bien qu'elle faisait à sa mère, dont la figure redevenait plus sereine; et il la remerciait avec effusion. Rosa balbutiait, et se sauvait pour cacher son trouble: elle paraissait mille fois plus intelligente ainsi et plus sympathique à Christophe que si elle lui avait parlé. Il la regarda d'un œil moins prévenu, et il ne cacha point sa surprise de découvrir en elle des qualités qu'il n'eût pas soupçonnées. Rosa s'en apercevait; elle remarquait les progrès de sa sympathie, et pensait que cette sympathie s'acheminait vers l'amour. Elle s'abandonnait plus que jamais à ses rêves. Elle était près de croire, avec la belle présomption de l'adolescence, que ce qu'on désire de tout son être finit par s'accomplir.--D'ailleurs, qu'y avait-il de déraisonnable dans son désir? Christophe n'eût-il pas dû être plus sensible qu'un autre à sa bonté, au besoin affectueux qu'elle avait de se dévouer?

Mais Christophe ne songeait pas à elle. Il l'estimait. Elle ne tenait aucune place dans sa pensée. Il avait de bien autres préoccupations en ce moment! Christophe n'était plus Christophe. Il ne se reconnaissait plus. Un travail formidable s'accomplissait en lui, bouleversait jusqu'au fond de son être.

Christophe sentait une lassitude et une inquiétude extrêmes. Il était brisé sans cause, la tête lourde, les yeux, les oreilles, tous les sens ivres et bourdonnants. Impossible de fixer son esprit nulle part. L'esprit sautait d'objet en objet, dans une fièvre épuisante. Ce papillotement d'images lui donnait le vertige. Il l'attribua d'abord à un excès de fatigue et à l'énervement des jours de printemps. Mais le printemps passait, et son mal ne faisait que croître.

C'était ce que les poètes, qui ne touchent aux choses que d'une main élégante, nomment l'inquiétude de l'adolescence, le trouble de Chérubin, l'éveil du désir amoureux dans la chair et le cœur juvéniles. Comme si l'effroyable crise de l'être qui craque, et meurt, et renaît de toutes parts, comme si ce cataclysme, où tout: la foi, la pensée, l'action, la vie entière, semble près de s'anéantir et se reforge dans les convulsions de la douleur et de la joie, se réduisait à une niaiserie d'enfant!

Tout son corps et son âme fermentaient. Il les considérait, sans force pour lutter, avec un mélange de curiosité et de dégoût. Il ne comprenait point ce qui se passait en lui. Son être se désagrégeait. Il passait les journées dans des torpeurs accablantes. Ce lui était une torture de travailler. La nuit, il avait des sommeils pesants et hachés, des rêves monstrueux, des poussées de désirs: une âme de bête se ruait en lui. Brûlant, trempé de sueur, il se regardait avec horreur; il tâchait de secouer les pensées immondes et démentes, et il se demandait s'il devenait fou.

Le jour ne le mettait pas à l'abri de ces pensées de brute. Dans ces bas-fonds de l'âme, il se sentait couler: rien à quoi se retenir; nulle barrière à opposer au chaos. Toutes ses armures, toutes ces forteresses dont le quadruple rempart l'entourait fièrement: son Dieu, son art, son orgueil, sa foi morale, tout s'écroulait, se détachait, pièce à pièce. Il se voyait nu, lié, couché, sans pouvoir faire un mouvement, comme un cadavre sur qui grouille la vermine. Il avait des sursauts de révolte: qu'était devenue sa volonté? Il l'appelait en vain: tels les efforts qu'on fait dans le sommeil, lorsqu'on sait que l'on rêve, et qu'on veut s'éveiller. On ne réussit qu'à rouler de rêve en rêve, comme une masse de plomb. À la fin, il trouvait moins pénible de ne pas lutter. Il en prenait son parti avec un fatalisme apathique.

Le flot régulier de sa vie semblait interrompu. Tantôt il s'infiltrait dans des crevasses souterraines; tantôt il rejaillissait avec une violence saccadée. La chaîne des jours était brisée. Au milieu de la plaine unie des heures s'ouvraient des trous béants, où l'être s'engouffrait. Christophe assistait à ce spectacle, comme s'il lui était étranger. Tout et tous,--et lui-même,--lui devenaient étrangers. Il continuait d'aller à ses affaires, il accomplissait sa tâche d'une façon automatique; il lui semblait que la mécanique de sa vie allait s'arrêter d'un instant à l'autre: les rouages étaient faussés. À table avec sa mère et ses hôtes, à l'orchestre, au milieu des musiciens et du public, soudain se creusait un vide dans son cerveau: il regardait avec stupeur les figures grimaçantes qui l'entouraient; et il ne comprenait plus. Il se demandait:

--Quel rapport y a-t-il entre ces êtres et...?

Il n'osait même pas dire:

--... et moi.

Car il ne savait plus s'il existait. Il parlait, et sa voix lui semblait sortir d'un autre corps. Il se remuait, et il voyait ses gestes de loin, de haut,--du faîte d'une tour. Il se passait la main sur le front, l'air égaré. Il était près d'actes extravagants.

Surtout quand il était le plus en vue, quand il était tenu de se surveiller davantage. Par exemple, les soirs où il allait au château, ou quand il jouait en public. Il était pris subitement d'un besoin impérieux de faire quelque grimace, de dire une énormité, de tirer le nez au grand-duc, ou de flanquer son pied dans le derrière d'une dame. Il lutta, tout un soir, qu'il conduisait l'orchestre, contre l'envie insensée de se déshabiller en public; et, du moment qu'il entreprit de repousser cette idée, il en fut hanté; il lui fallut toute sa force pour n'y point céder. Au sortir de cette lutte imbécile, il était trempé de sueur, et le cerveau vidé. Il devenait vraiment fou. Il lui suffisait de penser qu'il ne fallait pas faire une chose, pour que cette chose s'imposât à lui, avec la ténacité affolante d'une idée fixe.

Ainsi sa vie se passait en une succession de forces démentes et de chutes dans le vide. Un vent furieux dans le désert. D'où venait ce souffle? Qu'était cette folie? De quel abîme sortaient ces désirs qui lui tordaient les membres et le cerveau? Il était comme un arc, qu'une main forcenée tend jusqu'à le briser,--vers quel but inconnu?--et qu'elle rejette ensuite, comme un morceau de bois mort. De qui était-il la proie? Il n'osait l'approfondir. Il se sentait vaincu, humilié, et il évitait de regarder en face sa défaite. Il était las et lâche. Il comprenait maintenant ces gens qu'il méprisait jadis: ceux qui ne veulent pas voir la vérité gênante. Dans ces heures de néant, quand le souvenir lui revenait du temps qui passait, du travail abandonné, de l'avenir perdu, il était glacé d'effroi. Mais il ne réagissait point; et sa lâcheté trouvait des excuses dans l'affirmation désespérée du néant; il goûtait une amère volupté à s'y abandonner, comme une épave au fil de l'eau. À quoi bon lutter? Il n'y avait rien, ni beau, ni bien, ni Dieu, ni vie, ni être d'aucune sorte. Dans la rue, quand il marchait, tout à coup la terre lui manquait; il n'y avait ni sol, ni air, ni lumière, ni lui-même: il n'y avait rien. Sa tête l'entraînait, le front en avant; à peine pouvait-il se retenir, au bord de la chute. Il pensait qu'il allait tomber, subitement, foudroyé. Il pensait qu'il était mort...

Christophe faisait peau neuve. Christophe faisait âme neuve. Et, voyant tomber l'âme usée et flétrie de son enfance. Il ne se doutait pas qu'il lui en poussait une nouvelle, plus jeune et plus puissante. Comme on change de corps, au courant de la vie, on change d'âme aussi; et la métamorphose ne s'accomplit pas toujours lentement, au fil des jours: il est des heures de crise, où tout se renouvelle d'un coup. L'ancienne dépouille tombe. Dans ces heures d'angoisse, l'être croit tout fini. Et tout va commencer. Une vie meurt. Une autre est déjà née.

Il était seul, dans sa chambre, une nuit, accoudé devant sa table, à la lueur d'une bougie. Il tournait le dos à la fenêtre. Il ne travaillait pas. Depuis des semaines il ne pouvait travailler. Tout tourbillonnait dans sa tête. Il avait tout remis en question à la fois: religion, morale, art, toute la vie. Et dans cette dissolution universelle de sa pensée, nul ordre, nulle méthode; il s'était jeté sur un amas de lectures puisées au hasard dans la bibliothèque hétéroclite de grand-père, ou dans celle de Vogel: livres de théologie, de sciences, de philosophie, souvent dépareillés, où il ne comprenait rien, ayant tout à apprendre; il n'en pouvait finir aucun, et se perdait en des divagations, des flâneries sans fin, qui laissaient une lassitude, une tristesse mortelle.

Il s'absorbait, ce soir-là, dans une torpeur épuisante. Tout dormait dans la maison. Sa fenêtre était ouverte. Pas un souffle ne venait de la cour. D'épais nuages étouffaient le ciel. Christophe regardait, comme un hébété, la bougie se consumer au fond du chandelier. Il ne pouvait se coucher. Il ne pensait à rien. Il sentait ce néant se creuser d'instant en instant. Il s'efforçait de ne pas voir l'abîme qui l'aspirait; et, malgré lui, il se penchait au bord. Dans le vide, le chaos se mouvait, les ténèbres grouillaient. Une angoisse le pénétrait, son dos frissonnait, sa peau se hérissait, il se cramponnait à la table, afin de ne pas tomber. Il était dans l'attente convulsive de choses indicibles, d'un miracle, d'un Dieu...

Soudain, comme une écluse qui s'ouvre, dans la cour, derrière lui, un déluge d'eau, une pluie lourde, large, droite, croula. L'air immobile tressaillit. Le sol sec et durci sonna comme une cloche. Et l'énorme parfum de la terre brûlante et chaude ainsi qu'une bête, l'odeur de fleurs, de fruits et de chair amoureuse, monta dans un spasme de fureur et de plaisir. Christophe, halluciné, tendu de tout son être, frémit dans ses entrailles... Le voile se déchira. Ce fut un éblouissement. À la lueur de l'éclair, il vit, au fond de la nuit, il vit--il fut le Dieu. Le Dieu était en lui: Il brisait le plafond de la chambre, les murs de la maison; Il faisait craquer les limites de l'être; il remplissait le ciel, l'univers, le néant. Le monde se ruait en Lui, comme une cataracte. Dans l'horreur et l'extase de cet effondrement, Christophe tombait aussi, emporté par le tourbillon qui broyait comme des pailles les lois de la nature. Il avait perdu le souffle, il était ivre de cette chute en Dieu... Dieu-abîme! Dieu-gouffre, Brasier de l'Être! Ouragan de la vie! Folie de vivre,--sans but, sans frein, sans raison,--pour la fureur de vivre!

Quand la crise se dissipa, il tomba dans un profond sommeil, tel qu'il n'en avait pas eu depuis longtemps. Le lendemain, à son réveil, la tête lui tournait; il était brisé, ainsi que s'il avait bu. Mais il gardait au fond du cœur un reflet de la sombre et puissante lumière qui l'avait terrassé, la veille. Il chercha à la rallumer. Vainement. Plus il la poursuivait, plus elle lui échappait. Dès lors, son énergie fut constamment tendue dans l'effort pour faire revivre la vision d'un instant. Tentatives inutiles. L'extase ne répondait point à l'ordre de la volonté.

Pourtant cet accès de délire mystique ne resta pas isolé; il se reproduisit plusieurs fois, mais jamais avec l'intensité de la première. C'était toujours aux instants où Christophe l'attendait le moins, à de brèves secondes, si brèves, si soudaines,--le temps de lever les yeux, ou d'avancer le bras,--que la vision avait passé, avant qu'il eût le temps de penser que c'était elle; et il se demandait ensuite s'il n'avait pas rêvé. Après le bolide enflammé qui avait brûlé la nuit, c'était une poussière lumineuse, de petites lueurs fugitives, que l'œil avait peine à saisir au passage. Mais elles reparaissaient de plus en plus souvent; elles finissaient par entourer Christophe d'un halo de rêve perpétuel et diffus, où son esprit se diluait. Tout ce qui pouvait le distraire de cette demi-hallucination l'irritait. Impossible de travailler: il n'y pensait même plus. Toute société lui était odieuse; et, plus que toute, celle de ses plus intimes, celle même de sa mère, parce qu'ils prétendaient s'arroger plus de droits sur son âme.

Il quitta la maison, il prit l'habitude de passer les journées au dehors, il ne rentrait qu'à la nuit. Il cherchait la solitude des champs, pour s'y livrer, tout son soûl, comme un maniaque, à l'obsession de ses idées fixes.--Mais dans le grand air qui lave, au contact de la terre, cette obsession se détendait, ces idées perdaient leur caractère de spectres. Son exaltation ne diminua point: elle redoubla plutôt: mais ce ne fut plus un délire dangereux de l'esprit, ce fut une saine ivresse de tout l'être: corps et âme, fous de force.

Il redécouvrit le monde, comme s'il ne l'avait jamais vu. Ce fut une nouvelle enfance. Il semblait qu'une parole magique eût prononcé un: «Sésame, ouvre-toi!» La nature flambait d'allégresse. Le soleil bouillonnait. Le ciel liquide, fleuve transparent, coulait. La terre râlait et fumait de volupté. Les plantes, les arbres, les insectes, les êtres innombrables étaient les langues étincelantes du grand feu de la vie qui montait en tournoyant dans l'air. Tout criait de plaisir.

Et cette joie était sienne. Cette force était sienne. Il ne se distinguait point du reste des choses. Jusque-là, même dans les jours heureux de l'enfance, où il voyait la nature avec une curiosité ardente et ravie, les êtres lui semblaient de petits mondes fermés, effrayants ou burlesques, sans rapports avec lui, et qu'il ne pouvait comprendre. Était-il même bien sûr qu'ils sentaient, qu'ils vivaient? C'étaient des mécaniques étranges; et Christophe avait pu, avec la cruauté inconsciente de l'enfance, déchiqueter de malheureux insectes, sans songer qu'ils souffraient,--pour le plaisir de voir leurs contorsions grotesques. Il avait fallu que l'oncle Gottfried, si calme d'ordinaire, lui arrachât des mains, avec indignation, une mouche qu'il torturait. Le petit avait essayé de rire d'abord; puis il avait fondu en larmes, ému par l'émotion de l'oncle: il commençait à comprendre que sa victime existait vraiment, aussi bien que lui, et qu'il avait commis un crime. Mais si, depuis, il n'eût pas fait de mal aux bêtes, il n'éprouvait pour elles aucune sympathie; il passait auprès, sans chercher à sentir ce qui s'agitait dans leur petite machine; il avait plutôt peur d'y penser: cela avait l'air d'un mauvais rêve.--Et voici que tout s'éclairait maintenant. Ces humbles et obscures consciences devenaient à leur tour des foyers de lumière.

Vautré dans l'herbe où pullulaient les êtres, à l'ombre des arbres bourdonnants d'insectes, Christophe regardait l'agitation fiévreuse des fourmis, les araignées aux longues pattes, qui semblent danser en marchant, les sauterelles bondissantes, qui sautent de côté, les scarabées lourds et précipités, et les vers nus, glabres et roses, à la peau élastique, marbrée de plaques blanches. Ou, les mains sous la tête, les yeux fermés, il écoutait l'orchestre invisible, les rondes d'insectes tournant avec frénésie, dans un rayon de soleil, autour des sapins odorants, les fanfares des moustiques, les notes d'orgue des guêpes, les essaims d'abeilles sauvages vibrant comme des cloches à la cime des bois, et le divin murmure des arbres balancés, le doux frémissement de la brise dans les branches, le fin froissement des herbes ondulantes, comme un souffle qui plisse le front limpide d'un lac, comme le frôlement d'une robe légère et de pas amoureux, qui s'approchent, qui passent, et se fondent dans l'air.

Tous ces bruits, tous ces cris, il les entendait en lui. Du plus petit au plus grand de ces êtres, une même rivière de vie coulait: elle le baignait aussi. Ainsi, il était un d'eux, il était de leur sang, il entendait l'écho fraternel de leurs joies et de leurs souffrances; leur force se mêlait à la sienne, comme un fleuve grossi par des milliers de ruisseaux. Il se noyait en eux. Sa poitrine était près d'éclater sous la violence de l'air trop abondant, trop fort, qui crevait les fenêtres et faisait irruption dans la maison close de son cœur asphyxié. Le changement était trop brusque: après avoir trouvé le néant partout, quand il n'était préoccupé que de sa propre existence, et qu'il la sentait lui échapper et se dissoudre comme une pluie, voici qu'il trouvait partout l'Être sans fin et sans mesure, maintenant qu'il aspirait à s'oublier soi-même, pour renaître dans l'univers. Il lui semblait qu'il sortait du tombeau. Il nageait voluptueusement dans la vie qui coule à pleins bords; et, entraîné par elle, il se croyait pleinement libre. Il ne savait pas qu'il l'était moins que jamais, qu'aucun être n'est libre, que la loi même qui régit l'univers n'est pas libre, que la mort seule--peut-être--délivre.

Mais la chrysalide qui sortait de sa gaine étouffante, s'étirait avec délices dans son enveloppe nouvelle, et n'avait pas eu le temps de reconnaître encore les bornes de sa nouvelle prison.

Un nouveau cycle des jours commença. Jours d'or et de fièvre, mystérieux et enchantés, comme lorsqu'il était enfant, et qu'il découvrait, une à une, les choses, pour la première fois. De l'aube au crépuscule, il vivait dans un mirage perpétuel. Toutes ses occupations étaient abandonnées. Le consciencieux garçon, qui durant des années n'avait pas manqué, même malade, une leçon, ni une répétition d'orchestre, trouvait de mauvais prétextes pour esquiver le travail. Il ne craignait pas de mentir. Il n'en avait pas de remords. Les principes de vie stoïques, sous lesquels il avait eu plaisir jusque-là à ployer sa volonté: la morale, le Devoir, lui apparaissaient maintenant sans vérité. Leur despotisme jaloux se brisait contre la Nature. La saine, la forte, la libre nature humaine, voilà la seule vertu: au diable tout le reste! Il y a de quoi rire de pitié, quand on voit les petites règles tatillonnes de politique prudente, que le monde décore du nom de morale, et où il prétend mettre sous clef la vie! Ridicules taupinières! La vie passe, et tout est balayé...

Christophe, crevant d'énergie, était pris de la fureur de détruire, de brûler, de briser, d'assouvir par des actes aveugles et forcenés la force qui l'étouffait. Ces accès finissaient d'ordinaire par de brusques détentes: il pleurait, il se jetait par terre, il embrassait la terre, il eût voulu y enfoncer ses dents, ses mains, se repaître d'elle; il tremblait de fièvre et de désir.

Un soir, il se promenait à l'orée d'un bois. Ses yeux étaient grisés de lumière, la tête lui tournait; il était dans cet état d'exaltation, où tout est transfiguré. La lumière veloutée du soir y ajoutait sa magie. Des rayons de pourpre et d'or flottaient sous les châtaigniers. Des lueurs phosphorescentes semblaient sortir des prés. Le ciel était voluptueux et doux comme des yeux. Dans une prairie voisine, une fille fanait. En chemise et jupon court, le cou et les bras nus, elle ratissait l'herbe et la mettait en tas. Elle avait le nez court, les joues larges, le front rond, un mouchoir sur les cheveux. Le soleil couchant rougissait sa peau brûlée, comme une poterie, qui semblait absorber les derniers rayons du jour.

Elle fascina Christophe. Appuyé contre un hêtre, il la regardait s'avancer vers la lisière du bois. Elle ne s'occupait pas de lui. Un moment, elle leva son regard indifférent: il vit ses yeux bleu dur dans la face halée. Elle passa, si près que quand elle se pencha pour ramasser les herbes, par la chemise entre-bâillée il vit un duvet blond sur la nuque et l'échine. L'obscur désir qui le gonflait éclata tout d'un coup. Il se jeta sur elle, par derrière, l'empoigna par le cou et la taille, lui renversa la tête en arrière, lui enfonça dans la bouche entr'ouverte sa bouche. Il baisa les lèvres sèches et gercées, il se heurta aux dents qui le mordirent de colère. Ses mains couraient sur les bras rudes, sur la chemise trempée de sueur. Elle se débattit. Il serra plus étroitement, il eut envie de l'étrangler. Elle se dégagea, cria, cracha, s'essuya les lèvres avec sa main, et le couvrit d'injures. Il l'avait lâchée, et s'enfuyait à travers champs. Elle lui lança des pierres, et continuait de décharger sur lui une litanie d'appellations ordurières. Il rougissait, bien moins de ce qu'elle pouvait dire ou penser que de ce qu'il pensait lui-même. L'inconscience subite de son acte le remplissait de terreur. Qu'avait-il fait? Qu'allait-il faire? Ce qu'il en pouvait comprendre ne lui inspirait que dégoût. Et il était tenté par ce dégoût. Il luttait contre lui-même, et il ne savait de quel côté était le vrai Christophe. Une force aveugle l'assaillait, il la fuyait en vain: c'était se fuir soi-même. Que ferait-elle de lui? Que ferait-il demain..., dans une heure..., le temps de traverser en courant la terre labourée, d'arriver au chemin?... Y arriverait-il seulement? Ne s'arrêterait-il pas, pour revenir eu arrière, et courir à cette fille? Et alors?... Il se souvenait de la seconde de délire, où il la tenait à lu gorge. Tous les actes étaient possibles. Un crime même! .. Oui, même un crime... Le tumulte de son cœur le faisait haleter. Arrivé au chemin, il s'arrêta pour respirer. La fille causait, là-bas, avec une autre fille attirée par ses pris; et, les poings sur les hanches, elles le regardaient, en riant aux éclats.