Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 23

Chapter 233,567 wordsPublic domain

La nuit descendait sur la ville. Le banc, où ils étaient assis, était dans l'ombre; les étoiles s'allumaient, une buée blanche montait du fleuve, les grillons bruissaient sous les arbres du cimetière. Les cloches se mirent à sonner: la plus aiguë d'abord, toute seule, comme un oiseau plaintif, interrogea le ciel; puis la seconde, une tierce au-dessous, se mêla à sa plainte; enfin vint la plus grave, à la quinte, qui semblait leur donner la réponse. Les trois voix se fondirent. C'était, au pied des tours, le bourdonnement d'une ruche grandiose. L'air et le cœur tremblaient. Christophe, retenant son souffle, pensait combien la musique des musiciens est pauvre auprès de cet océan de musique, où grondent des milliers d'êtres: c'est la faune sauvage, le libre monde des sons, auprès du monde domestiqué, catalogué, froidement étiqueté par l'intelligence humaine. Il se perdait dans cette immensité sonore, sans rivages et sans bornes...

Et quand le puissant murmure se fut tu, quand ses derniers frémissements se furent éteints dans l'air, Christophe se réveilla. Il regarda, effaré, autour de lui... Il ne reconnaissait plus rien. Tout était changé autour de lui, en lui. Il n'y avait plus de Dieu...

De même que la foi, la perte de la foi est souvent, elle aussi, un coup de la grâce, une lumière subite. La raison n'y est pour rien; et il suffit d'un rien: un mot, un silence, un son de cloche. On se promène, on rêve, on ne s'attend à rien. Brusquement, tout s'écroule. On se voit entouré de ruines. On est seul. On ne croit plus.

Christophe épouvanté ne pouvait comprendre pourquoi, comment cela s'était produit. C'était comme, au printemps, la débâcle d'un fleuve...

La voix de Leonhard continuait de résonner, plus monotone que la voix d'un grillon. Christophe ne l'entendait plus. La nuit était tout à fait venue. Leonhard s'arrêta. Surpris de l'immobilité de Christophe, inquiet de l'heure avancée, il proposa de rentrer. Christophe ne répondait pas. Leonhard lui prit le bras. Christophe tressaillit, et regarda Leonhard avec des yeux égarés.

--Christophe, il faut revenir, dit Leonhard.

--Va au diable! cria Christophe avec fureur.

--Mon Dieu! Christophe, qu'est-ce que je vous ai fait? demanda peureusement Leonhard, ahuri.

Christophe se ressaisit.

--Oui, tu as raison, mon bon, fit-il d'un ton plus doux. Je ne sais ce que je dis. Va à Dieu! Va à Dieu!

Il resta seul. Il avait le cœur plein de détresse.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, crispant les mains, levant la tête passionnément vers le ciel noir. Pourquoi est-ce que je ne crois plus? Pourquoi est-ce que je ne puis plus croire? Que s'est-il passé en moi?...

Il y avait une disproportion trop grande entre la ruine de sa foi et la conversation qu'il venait d'avoir avec Leonhard: il était évident que cette conversation n'en était pas plus la cause que les criailleries d'Amalia et les ridicules de ses hôtes n'étaient cause de l'ébranlement qui se produisait depuis peu dans ses résolutions morales. Ce n'étaient là que des prétextes. Le trouble ne venait pas du dehors. Le trouble était en lui. Il sentait s'agiter dans son cœur des monstres inconnus, et il n'osait pas se pencher sur sa pensée, pour voir son mal en face... Son mal? Était-ce un mal? Une langueur, une ivresse, une angoisse voluptueuse le pénétraient. Il ne s'appartenait plus. En vain, il tâchait de se raidir dans son stoïcisme d'hier. Tout craquait d'un coup. Il avait la sensation soudaine du vaste monde, brûlant, sauvage, incommensurable,... le monde qui déborde Dieu!...

Ce ne fut qu'un instant. Mais tout l'équilibre de sa vie ancienne en fut désormais rompu.

De toute la famille, il n'y avait qu'une personne, à laquelle Christophe n'eût prêté aucune attention: c'était la petite Rosa. Elle n'était point belle; et Christophe qui, lui-même, était très loin d'être beau, se montrait fort exigeant pour la beauté des autres. Il avait la cruauté tranquille de la jeunesse, pour qui une femme n'existe pas, quand elle est laide,--à moins qu'elle n'ait passé l'âge où l'on inspire la tendresse, et qu'elle n'ait plus droit qu'à des sentiments graves, paisibles, quasi religieux. Rosa ne se distinguait d'ailleurs par aucun don spécial, quoiqu'elle ne fût pas sans intelligence; et elle était affligée d'un bavardage qui faisait fuir Christophe. Aussi ne s'était-il pas donné la peine de la connaître, jugeant qu'il n'y avait rien à connaître en elle; c'était tout au plus s'il l'avait regardée.

Elle valait mieux pourtant que beaucoup de jeunes filles; elle valait mieux, en tout cas, que Minna, tant aimée. C'était une bonne petite, sans coquetterie, sans vanité, qui, jusqu'à l'arrivée de Christophe, ne s'était pas aperçue qu'elle était laide, ou ne s'en inquiétait pas; car on ne s'en inquiétait pas autour d'elle. S'il arrivait que le grand-père, ou la mère, le lui dît, par gronderie, elle ne faisait qu'en rire: elle ne le croyait pas, ou n'y attachait aucune importance; et eux, pas davantage. Tant d'autres, aussi laides et plus, avaient trouvé qui les aimât! Les Allemands ont d'heureuses indulgences pour les imperfections physiques: ils peuvent ne pas les voir; ils peuvent même arriver à les embellir, par la vertu d'une imagination complaisante qui trouve des rapports inattendus entre toute figure et les plus illustres exemplaires de la beauté humaine. Il n'eût pas fallu beaucoup presser le vieux Euler, pour lui faire déclarer que sa petite-fille avait le nez de la Junon Ludovisi. Heureusement, il était trop grognon pour faire des compliments; et Rosa, indifférente à la forme de son nez, ne mettait d'amour-propre qu'à l'accomplissement, suivant les rites, des fameux devoirs du ménage. Elle avait accepté comme parole d'Évangile tout ce qu'on lui avait enseigné. Ne sortant guère de chez elle, elle avait peu de termes de comparaison, admirait naïvement les siens, et croyait ce qu'ils disaient. De nature expansive, confiante, facilement satisfaite, elle tâchait de se mettre au ton chagrin de la maison, et répétait docilement les réflexions pessimistes qu'elle entendait. Elle avait le cœur le plus dévoué, pensait toujours aux autres, cherchant à faire plaisir, partageant les soucis, devinant les désirs, ayant besoin d'aimer, sans idée de retour. Naturellement, les siens en abusaient, bien qu'ils fussent bons et qu'ils l'aimassent: on est toujours tenté d'abuser de l'amour de ceux qui vous sont tout livrés. On était si sûr de ses attentions qu'on ne lui en savait pas gré: quoi qu'elle fît, on attendait davantage. Puis, elle était maladroite; elle avait de la gaucherie, de la précipitation, des mouvements brusques et garçonniers, des expansions de tendresse qui amenaient des désastres. C'était un verre brisé, une carafe renversée, une porte brutalement fermée: toutes choses qui déchaînaient contre elle l'indignation de la maison. Constamment rabrouée, la petite s'en allait pleurer dans un coin. Ses larmes ne duraient guère. Elle reprenait son air riant et son caquet, sans ombre de rancune contre qui que ce fût.

L'arrivée de Christophe fut un événement considérable dans sa vie. Elle avait souvent entendu parler de lui. Christophe tenait une place dans les potins de la ville: c'était une manière de petite célébrité locale; son nom revenait souvent dans les entretiens de la famille Euler, surtout au temps où vivait encore le vieux Jean-Michel, qui, fier de son petit-fils, en allait chanter les louanges chez toutes ses connaissances. Rosa avait aperçu une ou deux fois au concert le jeune musicien. Quand elle apprit qu'il viendrait loger chez eux, elle battit des mains. Sévèrement semoncée de ce manque de tenue, elle devint confuse. Elle n'y voyait pas malice. Dans une vie aussi uniforme que la sienne, un hôte nouveau était une distraction inespérée. Elle passa les derniers jours avant son arrivée, dans une fièvre d'attente. Elle était dans les transes que la maison ne lui plût pas, et elle s'appliqua à rendre l'appartement avenant, autant qu'il était possible. Elle porta même, le matin de l'emménagement, un petit bouquet de fleurs sur la cheminée, comme souhait de bienvenue. Quant à elle, elle n'avait pris aucun soin pour paraître à son avantage; et le premier regard que lui jeta Christophe suffit à la lui faire juger laide et mal fagotée. Elle ne le jugea point de même, encore qu'elle aurait eu de bonnes raisons pour cela; car Christophe, exténué, affairé, mal soigné, était encore plus laid qu'à l'ordinaire. Mais Rosa, qui était incapable de penser le moindre mal de quiconque, Rosa, qui regardait son grand-père, son père et sa mère, comme parfaitement beaux, ne manqua pas de voir Christophe comme elle s'attendait à le voir, et l'admira de tout son cœur. Elle fut fort intimidée de l'avoir pour voisin à table; et malheureusement, sa timidité se traduisit par ce flot de paroles, qui lui aliéna du premier coup les sympathies de Christophe. Elle ne s'en aperçut pas, et cette première soirée resta dans son esprit un souvenir lumineux. Seule dans sa chambre après qu'ils furent remontés chez eux, elle entendait les pas des nouveaux hôtes marcher au-dessus de sa tête; et ce bruit résonnait joyeusement en elle: la maison lui semblait revivre.

Le lendemain, pour la première fois, elle se regarda dans la glace avec une attention inquiète; et, sans se rendre compte encore de l'étendue de son malheur, elle commença à le pressentir. Elle chercha à juger ses traits, un à un; mais elle n'y parvint pas. Elle avait de tristes appréhensions. Elle soupira profondément, et voulut introduire dans sa toilette quelques changements. Elle ne réussit qu'à s'enlaidir encore. Elle eut de plus la malencontreuse idée d'assommer Christophe de ses prévenances. Dans son désir naïf de voir constamment ses nouveaux amis et de leur rendre service, elle montait et descendait l'escalier à tout moment, leur apportant à chaque fois un objet inutile, s'obstinant à les aider, et toujours riant, causant, criant. Seule la voix impatiente de sa mère pouvait, en l'appelant, interrompre son zèle et ses discours. Christophe faisait grise mine: sans les bonnes résolutions qu'il avait prises, il eût éclaté vingt fois. Il tint bon deux jours; le troisième, il ferma sa porte à clef. Rosa frappa, appela, comprit, redescendit confuse, et ne recommença plus. Il expliqua, quand il la vit, qu'il était occupé à un travail pressant et ne pouvait se déranger. Elle s'excusa humblement. Elle ne pouvait se faire illusion sur l'insuccès de ses innocentes avances: elles allaient droit contre leur but, elles éloignaient Christophe. Il ne prenait plus la peine de cacher sa mauvaise humeur; il n'écoutait même plus quand elle parlait, et ne déguisait pas son impatience. Elle sentait que son bavardage l'irritait; et elle parvenait, à force de volonté, à garder le silence pendant une partie de la soirée; mais c'était plus fort qu'elle: elle recommençait tout à coup sa musique. Christophe la plantait là, au milieu d'une phrase. Elle ne lui en voulait pas. Elle s'en voulait à elle-même. Elle se jugeait bête, ennuyeuse, ridicule; ses défauts lui apparaissaient énormes, elle voulait les combattre; mais elle était découragée par l'échec de ses premières tentatives, elle se disait qu'elle ne pourrait jamais, qu'elle n'avait pas la force. Pourtant, elle essayait de nouveau.

Mais il y avait d'autres défauts contre lesquels elle ne pouvait rien: que faire contre sa laideur? Elle ne pouvait plus en douter. La certitude de son infortune lui était brusquement apparue, un jour qu'elle se regardait dans la glace: c'avait été un coup de foudre. Naturellement, elle s'exagérait encore le mal, elle voyait son nez dix fois plus gros qu'il n'était; il lui semblait occuper tout le visage; elle n'osait plus se montrer, elle aurait voulu mourir. Mais la jeunesse possède une telle force d'espoir que ces accès de découragement ne duraient point; elle se figurait ensuite qu'elle s'était trompée; elle cherchait à le croire, et elle en venait même, par instants, à trouver son nez très ordinaire, et presque assez bien fait. Son instinct lui fit alors chercher, mais bien maladroitement, quelques ruses enfantines, une façon de se coiffer qui dégageât moins le front et n'accusât pas autant les disproportions du visage. Elle n'y mettait pas de coquetterie; aucune pensée d'amour n'avait traversé son esprit, ou c'était à son insu. Elle demandait peu de chose: rien qu'un peu d'amitié; et ce peu, Christophe ne paraissait pas disposé à le lui accorder. Il semblait à Rosa qu'elle eût été parfaitement heureuse, s'il avait bien voulu seulement lui dire, quand ils se rencontraient, un bonjour, un bonsoir amical, avec bonté. Mais le regard de Christophe était si dur et si froid à l'ordinaire! Elle en était glacée. Il ne lui disait rien de désagréable; elle eût mieux aimé des reproches que ce cruel silence.

Un soir, Christophe était à son piano, et jouait. Il s'était installé dans une étroite pièce mansardée, tout en haut de la maison, afin d'être moins dérangé par le bruit. Rosa l'écoutait d'en bas, avec émotion. Elle aimait la musique, quoiqu'elle eût le goût mauvais, ne l'ayant jamais formé. Tant que sa mère était là, elle restait dans un coin de la chambre, penchée sur son ouvrage, et elle semblait absorbée dans son travail; mais son âme était attachée aux sons qui venaient de là-haut. Aussitôt que, par bonheur, Amalia sortait, pour une course dans le voisinage, Rosa se levait d'un bond, jetait l'ouvrage, et grimpait, le cœur battant, jusqu'au seuil de la mansarde. Elle retenait son souffle et appliquait son oreille contre la porte. Elle restait ainsi, jusqu'à ce qu'Amalia rentrât. Elle allait sur la pointe des pieds, prenant garde de ne faire aucun bruit; mais comme elle n'était pas très adroite, et, comme elle était toujours pressée, elle manquait souvent de dégringoler dans l'escalier; et une fois qu'elle écoutait, le corps penché en avant, la joue collée à la serrure, elle perdit l'équilibre et vint buter la porte avec son front. Elle fut si consternée qu'elle en perdit haleine. Le piano s'arrêta net: elle n'eut pas la force de se sauver. Elle se relevait, quand la porte s'ouvrit. Christophe la vit, lui jeta un regard furibond, puis, sans une parole, l'écarta brutalement, descendit avec colère, et sortit. Il ne revint que pour dîner, ne prêta aucune attention à ses regards désolés, qui imploraient un pardon, fit comme si elle n'existait point, et pendant plusieurs semaines il cessa complètement de jouer. Rosa en répandit d'abondantes larmes, en secret; personne ne s'en apercevait, personne ne faisait attention à elle. Elle priait Dieu ardemment pour quoi? Elle ne savait trop. Elle avait besoin de confier ses chagrins. Elle était sûre que Christophe la détestait.

Et malgré tout, elle espérait. Il suffisait que Christophe semblât lui témoigner quelques marques d'intérêt, qu'il parut écouter ce qu'elle disait, qu'il lui serrât la main plus amicalement que d'habitude...

Quelques mots imprudents des siens achevèrent de lancer son imagination sur une piste décevante.

Toute la famille était pleine de sympathie pour Christophe. Ce grand garçon de seize ans, sérieux et solitaire, qui avait une haute idée de ses devoirs, leur inspirait à tous une sorte de respect. Ses accès de mauvaise humeur, ses silences obstinés, son air sombre, ses manières brusques, n'étaient point faits pour étonner dans une maison comme celle-là. Même madame Vogel, qui regardait tout artiste comme un fainéant, n'osait pas lui reprocher, d'une façon agressive, comme elle en avait envie, les heures qu'il passait à bayer aux corneilles, le soir, à la fenêtre de sa mansarde, immobile, et penché sur la cour, jusqu'à ce que la nuit fût venue: car elle savait que, le reste du jour, il s'exténuait dans ses leçons; et elle le ménageait,--comme les autres,--pour une raison de derrière la tête, que personne ne disait, et que chacun savait.

Rosa avait saisi entre ses parents des regards échangés et des chuchotements mystérieux, quand elle causait avec Christophe. D'abord, elle n'y prit pas garde. Puis elle en fut intriguée et émue; elle brûlait de savoir ce qu'ils disaient, mais elle n'eût pas osé le demander.

Un soir qu'elle était montée sur un banc du jardin, afin de dénouer la corde tendue entre deux arbres pour faire sécher le linge, elle s'appuya, pour sauter à terre, sur l'épaule de Christophe. Juste à ce moment, son regard rencontra celui de son grand-père et de son père, qui étaient assis, fumant leur pipe, le dos appuyé au mur de la maison. Les deux hommes échangèrent un clin d'œil; et Justus Euler dit à Vogel:

--Ça fera un joli couple.

Sur un coup de coude de Vogel, qui remarquait que la fillette écoutait, il couvrit sa réflexion, fort habilement,--(il le pensait du moins),--d'un «hum! hum!» retentissant, fait pour attirer l'attention à vingt pas à la ronde. Christophe, qui lui tournait le dos, ne s'aperçut de rien; mais Rosa en fut si bouleversée qu'elle oublia qu'elle sautait, et se tordit le pied. Elle fût tombée, si Christophe ne l'avait retenue, pestant tout bas contre l'éternelle maladroite. Elle s'était fait très mal: mais elle n'en montra rien, elle y songeait à peine, elle songeait à ce qu'elle venait d'entendre. Elle s'en fut vers sa chambre; chaque pas lui était une douleur, elle se raidissait, pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle était inondée d'un trouble délicieux. Elle se laissa tomber sur la chaise au pied de son lit, et se cacha la figure dans les couvertures. Sa figure la brûlait; elle avait les larmes aux yeux, et elle riait. Elle avait honte, elle aurait voulu se cacher au fond de la terre, elle ne parvenait pas à fixer ses idées; ses tempes battaient, sa cheville lui causait des élancements aigus, elle était dans un état de torpeur et de fièvre. Elle entendait vaguement les bruits du dehors, les cris des enfants qui jouaient dans la rue; et les mots du grand-père résonnaient à son oreille; elle riait tout bas, elle rougissait, le visage enfoui dans l'édredon, elle priait, elle remerciait, elle désirait, elle craignait,--elle aimait.

Sa mère l'appela. Elle essaya de se lever. Au premier pas, elle éprouva une douleur si intolérable qu'elle faillit avoir une syncope; la tête lui tournait. Elle crut qu'elle allait mourir, elle aurait voulu mourir, et, en même temps, elle voulait vivre de toutes les forces de son être, vivre pour le bonheur promis. Sa mère vint enfin, et toute la maison fut bientôt en émoi. Grondée suivant l'habitude, pansée, couchée, elle s'engourdissait dans le bourdonnement de sa douleur physique et de sa joie intérieure. Douce nuit... Les moindres souvenirs de cette chère veillée lui restèrent sacrés. Elle ne pensait pas à Christophe, elle ne savait pas ce qu'elle pensait. Elle était heureuse.

Le lendemain, Christophe, qui se croyait un peu responsable de l'accident, vint prendre de ses nouvelles; et, pour la première lois, il lui témoigna une apparence d'affection. Elle en fut pénétrée de reconnaissance, elle bénit son mal. Elle eût souhaité de souffrir, toute sa vie, pour avoir, toute sa vie, une telle joie.--Elle dut rester étendue plusieurs jours, sans bouger; elle les passa à ressasser les paroles du grand-père, et à les discuter: car le doute était venu. Avait-il dit:

--Cela fera...

Ou bien:

--Cela ferait...?

Mais était-il même possible qu'il eût rien dit de semblable?--Oui, il l'avait bien dit, elle en était certaine... Quoi! Ils ne voyaient donc pas qu'elle était laide, et que Christophe ne pouvait la souffrir?... Mais il était si bon d'espérer! Elle en arrivait à croire qu'elle s'était peut-être trompée, qu'elle n'était pas aussi laide qu'elle croyait; elle se soulevait sur sa chaise pour tâcher de se voir dans la glace accrochée en face: elle ne savait plus que penser. Après tout, son grand-père et son père étaient meilleurs juges: on ne peut se juger soi-même... Mon Dieu! si c'était possible!... Si, par hasard... si, sans qu'elle s'en doutât, si... si elle était jolie!... Peut-être s'exagérait-elle aussi les sentiments peu sympathiques de Christophe. Sans doute, l'indifférent garçon, après les marques d'intérêt qu'il lui avait données, au lendemain de l'accident, ne s'inquiétait plus d'elle; il oubliait de prendre de ses nouvelles; mais Rosa l'excusait: il était préoccupé de tant de choses! comment eût-il pensé à elle? On ne doit pas juger un artiste, comme les autres hommes.

Pourtant, si résignée qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher d'attendre, avec un battement de cœur, quand il passait près d'elle, une parole de sympathie. Un seul mot, un regard...: son imagination faisait le reste. Les commencements de l'amour ont besoin de si peu d'aliment! C'est assez de se voir, de se frôler en passant; une telle force de rêve ruisselle de l'âme à ces moments qu'elle peut presque suffire à créer son amour; un rien la plonge dans des extases, qu'à peine retrouvera-t-elle plus tard, quand, devenue plus exigeante, à mesure qu'elle est plus satisfaite, elle possède enfin l'objet de son désir.--Rosa vivait tout entière, sans que personne en sût rien, dans un roman forgé par elle de toutes pièces: Christophe l'aimait en secret et n'osait le lui dire, par timidité, ou pour quelque inepte raison, romanesque et romantique, qui plaisait à l'imagination de cette petite oie sentimentale. Elle bâtissait là-dessus des histoires sans fin, d'une absurdité parfaite: elle le savait elle-même, mais ne voulait pas le savoir; elle se mentait voluptueusement, pendant des jours, des jours, penchée sur son ouvrage. Elle en oubliait de parler: tout son flot de paroles était rentré en elle, comme un fleuve disparu subitement sous la terre. Mais là, il prenait sa revanche. Quelle débauche de discours, de conversations muettes! Parfois on voyait ses lèvres remuer, comme chez ceux qui ont besoin, quand ils lisent, d'épeler tout bas les syllabes, afin de les comprendre.

Au sortir de ces rêves, elle était heureuse et triste. Elle savait que les choses n'étaient pas comme elle venait de se les raconter; mais il lui en restait un reflet de bonheur, et elle se remettait à vivre avec plus de confiance. Elle ne désespérait pas de gagner Christophe.