Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 22
Il essaya de lier conversation avec le vieux Justus Euler, qui ne demandait pas mieux. Il éprouvait pour lui une secrète sympathie, en souvenir de grand-père qui l'aimait et le vantait. Mais le bon Jean-Michel avait, plus que Christophe, l'heureuse faculté de se faire illusion sur ses amis; et Christophe s'en aperçut. En vain chercha-t-il à connaître les souvenirs de Euler sur grand-père. Il ne réussit à tirer de lui qu'une image décolorée, passablement caricaturesque de Jean-Michel, et des bribes d'entretiens sans aucun intérêt. Invariablement, les récits de Euler commençaient par:
--Comme je le disais à ton pauvre grand-père...
Il n'avait rien entendu, que ce qu'il avait dit lui-même.
Peut-être que Jean-Michel n'écoutait pas autrement. La plupart des amitiés ne sont guère que des associations de complaisance mutuelle, pour parler de soi avec un autre. Mais du moins Jean-Michel, si naïvement qu'il s'abandonnât à sa joie de discourir, avait une sympathie toujours prête à se dépenser à tort et à travers. Il s'intéressait à tout; il regrettait de n'avoir plus quinze ans, pour voir les merveilleuses inventions des générations nouvelles, et pour se mêler à leurs pensées. Il avait cette qualité, la plus précieuse de la vie: une fraîcheur de curiosité, que les années n'altéraient point, et qui renaissait avec chaque matin. Il n'avait pas assez de talent pour utiliser ce don; mais combien de gens de talent auraient pu le lui envier! La plupart des hommes meurent à vingt ou trente ans: passé ce terme, ils ne sont plus que leur propre reflet; le reste de leur vie s'écoule à se singer eux-mêmes, à répéter d'une façon de jour en jour plus mécanique et plus grimaçante ce qu'ils ont dit, fait, pensé, aimé, au temps où ils _étaient._
Il y avait si longtemps que le vieux Euler avait _été_, et il avait _été_ si peu que ce qui restait de lui était bien pauvre. En dehors de son ancien métier et de sa vie de famille, il ne savait rien, et ne voulait rien savoir. Il avait sur toutes choses des idées toutes faites qui dataient de son adolescence. Il prétendait se connaître aux arts; mais il s'en tenait à certains noms consacrés, au sujet desquels il ne manquait pas de réciter des formules emphatiques: tout le reste était nul et non avenu. Quand on lui parlait d'artistes modernes, il n'écoutait point, et parlait d'autre chose. Il se disait passionné de musique, et demandait à Christophe de jouer. Mais dès que Christophe, qui y fut pris une ou deux fois, commençait à jouer, le vieux commençait à causer, tout haut, avec sa fille, comme si la musique redoublait son intérêt pour tout ce qui n'était pas la musique. Christophe exaspéré se levait au milieu du morceau: personne ne le remarquait. Il n'y avait que quelques vieux airs,--trois ou quatre,--les uns très beaux, les autres très laids, mais tous également consacrés, qui avaient le privilège d'obtenir un silence relatif et une approbation absolue. Dès les premières notes, le vieux tombait en extase, et les larmes lui venaient aux yeux, moins pour le plaisir qu'il y goûtait que pour celui qu'il y avait jadis goûté. Christophe finit par prendre ces airs en horreur, bien que certains d'entre eux, comme l'_Adélaïde_ de Beethoven, lui fussent chers: le vieux en fredonnait les premières mesures, et déclarait que «cela, c'était de la musique», la comparant avec mépris à «toute cette sacrée musique moderne, qui n'a pas de mélodie».--Il est vrai qu'il n'en connaissait rien.
Son gendre, plus instruit, se tenait au courant du mouvement artistique; mais c'était encore pis: car il apportait dans ses jugements un esprit de dénigrement perpétuel. Il ne manquait ni de goût, ni d'intelligence; mais il ne pouvait prendre son parti d'admirer ce qui était moderne. Il eût tout aussi bien dénigré Mozart et Beethoven, s'ils eussent été de son temps, et reconnu le mérite de Wagner ou de Richard Strauss, s'ils eussent été morts depuis un siècle. Sa nature chagrine se refusait à admettre qu'il pût y avoir encore, de son vivant, des grands hommes vivants: cette pensée lui déplaisait. Il était si aigri de sa vie manquée qu'il tenait à se persuader qu'elle était manquée pour tous, qu'il n'en pouvait être autrement, et que ceux qui croyaient le contraire, ou qui le prétendaient, étaient de deux choses l'une: des nigauds ou des farceurs.
Aussi ne parlait-il des célébrités nouvelles que sur un ton d'amère ironie; et, comme il n'était point sot, il ne manquait pas d'en découvrir, dès le premier coup d'œil, les côtés faibles et ridicules. Tout nom nouveau le mettait en défiance; avant de rien connaître d'un artiste, il était disposé à le critiquer,--puisqu'il ne le connaissait pas. S'il avait de la sympathie pour Christophe, c'était parce qu'il croyait que cet enfant misanthrope trouvait la vie mauvaise, comme lui, et d'ailleurs était sans génie. Rien ne rapproche les petites âmes souffreteuses et mécontentes, comme la constatation de leur commune impuissance. Rien non plus ne contribue davantage à rendre le goût de la santé à ceux qui sont sains, que le contact de ce sot pessimisme de médiocres et de malades, qui, parce qu'ils ne sont pas heureux, nient le bonheur des autres. Christophe en fit l'épreuve. Ces pensées moroses lui étaient pourtant familières; mais il s'étonnait de les retrouver dans la bouche de Vogel et de ne les plus reconnaître: elles lui devenaient hostiles; il en était blessé.
Il était bien plus révolté encore par les façons d'Amalia. La brave femme ne faisait après tout qu'appliquer les théories de Christophe sur le devoir. Elle avait à tout propos ce mot dans la bouche. Elle travaillait sans relâche, et voulait que chacun travaillât comme elle. Ce travail n'avait pas pour but de rendre les autres et elle-même plus heureux: au contraire! On pouvait presque dire qu'il avait pour principal objet d'être une gêne pour tous et de rendre la vie le plus désagréable possible,--afin de la sanctifier. Rien n'aurait pu la décider à interrompre, un seul moment, le saint office du ménage, cette sacro-sainte institution, qui prend chez tant de femmes la place de tous les autres devoirs moraux et sociaux. Elle se serait crue perdue, si elle n'avait aux mêmes jours, aux mêmes heures, frotté le parquet, lavé les carreaux, fait briller les boutons de porte, battu les tapis à tour de bras, remué les chaises, les tables, les armoires. Elle y mettait de l'ostentation. On eût dit qu'il s'agissait de son honneur. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, sous cette forme que beaucoup de femmes imaginent et défendent leur honneur? C'est une sorte de meuble qu'il faut tenir brillant, un parquet bien ciré, froid, dur,--et glissant.
L'accomplissement de sa tâche ne rendait pas madame Vogel plus aimable. Elle s'acharnait aux niaiseries du ménage, comme à un devoir imposé par Dieu. Et elle méprisait celles qui ne faisaient pas comme elle, qui prenaient du repos, qui savaient entre leurs travaux jouir un peu de la vie. Elle allait relancer jusque dans sa chambre Louisa, qui, de temps en temps, au milieu de son ouvrage, s'asseyait pour rêver. Louisa soupirait, mais se soumettait, avec un sourire confus. Heureusement Christophe n'en savait rien: Amalia attendait qu'il fût sorti, pour faire ces irruptions dans leur appartement; et, jusqu'à présent, elle ne s'était pas attaquée directement à lui: il ne l'eût pas supporté. Il se sentait vis-à-vis d'elle dans un état d'hostilité latente. Ce qu'il lui pardonnait le moins, c'était son vacarme. Il en était excédé. Enfermé dans sa chambre,--une petite pièce basse qui donnait sur la cour,--la fenêtre hermétiquement close, malgré le manque d'air, afin de ne pas entendre le remue-ménage de la maison, il ne réussissait point à s'en défendre. Involontairement, il s'attachait à suivre, avec une attention surexcitée, les moindres bruits d'en bas; et quand la terrible voix, qui perçait les cloisons, après une accalmie momentanée, s'élevait de nouveau, il était pris de rage; il criait, frappait du pied, lui adressait à travers le mur une collection d'injures. Dans le tapage général, on ne s'en apercevait même pas: on croyait qu'il composait. Il donnait madame Vogel à tous les diables. Il n'y avait pas de respect, ni d'estime qui tînt. Il lui semblait, à ces instants, qu'il eût préféré la plus dévergondée des femmes, pourvu qu'elle se tût, à l'honnêteté et à toutes les vertus, quand elles font trop de bruit.
Cette haine du bruit le rapprocha de Leonhard. Le jeune garçon, seul, au milieu de l'agitation générale, restait toujours tranquille, et n'élevait jamais la voix plus fort à un moment qu'à un autre. Il s'exprimait d'une façon correcte et mesurée, choisissant tous ses mots, et ne se pressant pas. La bouillante Amalia n'avait pas la patience d'attendre qu'il eût fini; tous s'exclamaient sur sa lenteur. Il ne s'en émouvait point. Rien n'altérait son calme et sa respectueuse déférence. Christophe avait appris que Leonhard se destinait à la vie ecclésiastique; et sa curiosité en était vivement excitée.
Christophe se trouvait, à l'égard de la religion, dans un état assez étrange: il ne savait pas dans quel état il se trouvait. Il n'avait jamais eu le temps d'y songer sérieusement. Il n'était pas assez instruit, et il était beaucoup trop absorbé par les difficultés de l'existence, pour avoir pu s'analyser et mettre de l'ordre dans ses pensées. Violent comme il était, il passait d'un extrême à l'autre, et delà foi entière à la négation absolue, sans s'inquiéter d'être ou non d'accord avec soi-même. Quand il était heureux, il ne pensait guère à Dieu, mais il était assez disposé à y croire. Quand il était malheureux, il y pensait, mais il n'y croyait guère: il lui semblait impossible qu'un Dieu autorisât le malheur et l'injustice. Ces difficultés l'occupaient d'ailleurs fort peu. Au fond, il était trop religieux pour penser beaucoup à Dieu. Il vivait en Dieu, il n'avait pas besoin d'y croire. Bon pour ceux qui sont faibles, ou affaiblis, pour les vies anémiques! Ils aspirent à Dieu, comme la plante au soleil. Le mourant s'accroche à la vie. Mais celui qui porte en lui le soleil et la vie, qu'irait-il les chercher hors de lui?
Christophe ne se fût probablement jamais préoccupé de ces questions, s'il avait vécu seul. Mais les obligations de la vie sociale l'obligeaient à fixer sa pensée sur ces problèmes puérils et oiseux, qui tiennent une place disproportionnée dans le monde, et où il faut prendre parti, puisqu'on s'y heurte à chaque pas. Comme si une âme saine, généreuse, débordante de force et d'amour, n'avait pas mille choses plus pressées à faire que de s'inquiéter si Dieu existe ou non!... Si encore il ne s'agissait que de croire à Dieu! Mais il faut croire à un Dieu, de telles dimensions, de telle forme, de telle couleur et de telle race! Pour cela, Christophe n'y songeait même pas. Jésus ne tenait presque aucune place dans ses pensées. Ce n'était pas qu'il ne l'aimât point: il l'aimait, quand il pensait à lui; mais il ne pensait pas à lui. Il se le reprochait parfois, il s'en chagrinait, il ne comprenait pas pourquoi il ne s'y intéressait pas davantage. Pourtant il pratiquait, tous les siens pratiquaient, son grand-père lisait la Bible; lui-même suivait la messe; il la servait, en quelque sorte, puisqu'il était organiste; et il s'appliquait à sa tâche avec une conscience exemplaire. Mais il eût été bien embarrassé, au sortir de l'église, de dire à quoi il avait pensé. Il se mit à la lecture des Livres Saints, pour fixer ses idées, et il y prit de l'amusement, et même du plaisir, mais comme à des livres beaux et curieux, qui ne diffèrent pas essentiellement d'autres livres, que personne ne songe à appeler sacrés. Pour dire la vérité, s'il avait de la sympathie pour Jésus, il en avait bien plus pour Beethoven. Et, à son orgue de Saint-Florian, où il accompagnait l'office du dimanche, il était plus occupé de son orgue que de la messe, et plus religieux, les jours où la chapelle jouait du Bach que les jours où elle jouait du Mendelssohn. Certaines cérémonies lui causaient une ferveur exaltée. Mais était-ce bien Dieu qu'il aimait alors, ou seulement la musique, comme un prêtre imprudent le lui avait dit un jour, par plaisanterie, sans se douter du trouble où le jetterait sa boutade? Un autre n'y eût pas pris garde et n'eût rien changé à sa façon de vivre,--(tant de gens s'accommodent de ne pas savoir ce qu'ils pensent!)--Mais Christophe était affligé d'un besoin de sincérité gênant, qui lui inspirait des scrupules à tout propos. Et du jour qu'il en eut, il lui devint impossible de n'en pas avoir toujours. Il se tourmentait, il lui semblait qu'il agissait avec duplicité. Croyait-il, ou ne croyait-il pas?... Il n'avait pas les moyens, matériels ni intellectuels,--(il faut du savoir et des loisirs)--pour résoudre la question, seul. Et cependant, il fallait la résoudre, sous peine d'être un indifférent, ou un hypocrite. Or, il était aussi incapable d'être l'un que l'autre.
Il chercha à sonder timidement les gens qui l'entouraient. Tous avaient l'air sûrs d'eux-mêmes. Christophe brûlait de connaître leurs raisons. Il n'y parvenait point. Presque jamais on ne lui faisait une réponse précise: c'étaient des discours à côté. Certains le traitaient d'orgueilleux, et lui disaient que cela ne se discute point, que des milliers de gens plus intelligents que lui et meilleurs avaient cru sans discuter, qu'il n'avait qu'à faire comme eux. Il en était même qui prenaient un air froissé, comme si c'eût été une offense personnelle de leur poser une telle question; ce n'étaient peut-être pas les plus sûrs de leur fait. D'autres haussaient les épaules et disaient en souriant: «Bah! cela ne peut pas faire de mal...» Et leur sourire disait: «Et c'est tellement commode!...» Ceux-là, Christophe les méprisait, de toute la force de son cœur.
Il avait essayé de s'ouvrir de ses inquiétudes à un prêtre; mais il fut découragé par cette tentative. Il ne put discuter sérieusement. Si affable que fût son interlocuteur, il faisait poliment sentir qu'il n'y avait point d'égalité réelle entre Christophe et lui; il semblait entendu d'avance que sa supériorité était incontestée, et que la discussion ne pouvait pas franchir les limites qu'il lui assignait, sans une sorte d'inconvenance: c'était un jeu de parade tout à fait inoffensif. Quand Christophe avait voulu passer outre, et poser des questions, auxquelles il ne plaisait pas au digne homme de répondre, il s'en était tiré avec un sourire protecteur, quelques citations latines, et une objurgation paternelle de prier, prier, pour que Dieu l'éclairât.--Christophe était sorti de l'entretien, humilié et blessé par ce ton de supériorité polie. À tort ou à raison, pour rien au monde, il n'aurait eu de nouveau recours à un prêtre. Il admettait bien que ces hommes lui étaient supérieurs par l'intelligence et leur titre sacré; mais lorsque l'on discute, il n'y a plus ni supérieur, ni inférieur, ni titres, ni âge, ni nom: rien ne compte que la vérité, devant elle tout le monde est égal.
Aussi fut-il heureux de trouver un garçon de son âge, qui crût. Lui-même ne demandait qu'à croire; et il espérait que Leonhard lui en donnerait de bonnes raisons. Il lui fit des avances. Leonhard répondit avec sa douceur habituelle, mais sans empressement: il n'en mettait à rien. Comme on ne pouvait avoir une conversation suivie à la maison, sans être interrompu à tout instant par Amalia ou parle vieux, Christophe proposa une promenade, le soir, après dîner. Leonhard était trop poli pour refuser, quoiqu'il s'en fût dispensé volontiers; car sa nature indolente avait peur de la marche, de la conversation, et de tout ce qui lui coûtait un effort.
Christophe était gêné pour entamer l'entretien. Après deux ou trois phrases gauches sur des sujets indifférents, il se jeta, avec une brusquerie un peu brutale, dans la question qui lui tenait au cœur. Il demanda à Leonhard si vraiment il allait se faire prêtre, et si c'était pour son plaisir. Leonhard, interloqué, jeta sur lui un regard inquiet; mais quand il vit que Christophe n'avait aucune intention hostile, il se rassura:
--Oui, répondit-il. Comment en serait-il autrement?
--Ah! fit Christophe. Vous êtes bien heureux!
Leonhard sentit une nuance d'envie dans la voix de Christophe, et il en fut agréablement flatté. Il changea aussitôt de manières, il devint expansif, sa figure s'éclaira:
--Oui, dit-il. Je suis heureux.
Il rayonnait.
--Comment faites-vous pour cela? demanda Christophe.
Leonhard, avant de répondre, proposa de s'asseoir, sur un banc tranquille, dans une galerie du cloître de Saint-Martin. On apercevait delà un coin de la petite place, plantée d'acacias, et, plus loin, la campagne, baignée par la brume du soir. Le Rhin coulait au pied de la colline. Un vieux cimetière abandonné, dont les tombes étaient noyées sous un flot d'herbes, dormait à côté d'eux, derrière sa grille close.
Leonhard se mit à parler. Il disait, les yeux brillants de contentement, combien il était doux d'échapper à la vie, d'avoir trouvé l'asile, où l'on sera pour toujours à l'abri. Christophe, encore meurtri par ses blessures récentes, sentait passionnément ce désir de repos et d'oubli; mais il s'y mêlait un regret. Il demanda, avec un soupir:
--Et pourtant, est-ce que cela ne vous coûte pas de renoncer tout à fait à la vie?
--Oh! fit l'autre tranquillement, qu'y a-t-il à regretter? N'est-elle pas triste et laide?
--Il y a de belles choses aussi, dit Christophe, regardant le beau soir.
--Il y a quelques belles choses, mais peu.
--Ce peu, c'est encore beaucoup pour moi!
--Oh! bien, c'est une simple affaire de bon sens. D'un côté, un peu de bien et beaucoup de mal; de l'autre, ni bien ni mal, sur terre; et après, un bonheur infini: est-ce qu'on peut hésiter?
Christophe n'aimait pas beaucoup cette arithmétique. Une vie si économe lui paraissait bien pauvre. Cependant, il s'efforçait de se persuader que c'était la sagesse.
--Ainsi, demanda-t-il avec un peu d'ironie, il n'y a pas de risque que vous vous laissiez séduire par une heure de plaisir?
--Quelle sottise! quand on sait que ce n'est qu'une heure, et qu'il y a toute l'éternité après!
--Vous en êtes donc bien sûr, de cette éternité?
--Naturellement.
Christophe l'interrogea. Il avait un frémissement de désir et d'espoir. Si Leonhard allait lui fournir enfin les preuves invincibles de croire! Avec quelle passion il renoncerait lui-même à tout le reste du monde, pour le suivre en Dieu!
Tout d'abord, Leonhard, fier de son rôle d'apôtre, convaincu d'ailleurs que les doutes de Christophe n'étaient que pour la forme et qu'ils auraient le bon goût de céder aux premiers arguments, recourut aux livres saints, à l'autorité de l'Évangile, aux miracles, à la tradition. Mais il commença à s'assombrir, quand Christophe, après l'avoir écouté quelques minutes, l'arrêta en lui disant que c'était répondre à la question par la question, et qu'il ne lui demandait pas de lui exposer ce qui faisait justement l'objet de son doute, mais les moyens de le résoudre. Leonhard dut constater que Christophe était beaucoup plus malade qu'il ne semblait, et qu'il avait la prétention de ne se laisser convaincre qu'au moyen de la raison. Cependant il pensait encore que Christophe jouait l'esprit fort--(il n'imaginait pas qu'on pût l'être sincèrement).--Il ne se découragea donc pas, et, fort de sa science récente, il fit appel à ses connaissances d'école; il déballa pêle-mêle, avec plus d'autorité que d'ordre, ses preuves métaphysiques de l'existence de Dieu et de l'âme immortelle. Christophe, l'esprit tendu, le front plissé par l'effort, peinait silencieusement; il lui faisait recommencer ses mots, cherchait laborieusement à en pénétrer le sens, à l'enfoncer en soi, à suivre le raisonnement. Puis il éclata, déclara qu'on se moquait de lui, que tout cela c'était des jeux d'esprit, des plaisanteries de beaux parleurs qui fabriquaient des mots et qui s'amusaient ensuite à croire que ces mots étaient des choses. Leonhard, piqué, se porta garant de la bonne foi des auteurs. Christophe haussa les épaules, et dit, en jurant, que si ce n'étaient pas des farceurs, c'étaient de sacrés littérateurs; et il exigea d'autres preuves.
Quand Leonhard reconnut, avec stupeur, que Christophe était irrémédiablement atteint, il ne s'intéressa plus à lui. Il se souvint qu'on lui avait recommandé de ne pas perdre son temps k discuter avec des incrédules,--du moins quand ils s'entêtent à ne pas vouloir croire. C'est risquer de se troubler soi-même, sans nul profit pour l'autre. Mieux vaut abandonner le malheureux à la volonté de Dieu, qui, si c'est son dessein, saura bien l'éclairer; ou sinon, qui oserait aller contre la volonté de Dieu? Leonhard ne s'obstina donc pas à prolonger la discussion. Il se contenta de dire avec douceur qu'il n'y avait rien à faire pour le moment, qu'aucun raisonnement n'était capable de montrer le chemin tant qu'on était résolu à ne pas le voir, et qu'il fallait prier, faire appel à la grâce: rien n'est possible sans elle; il faut la désirer, il faut vouloir, pour croire.
Vouloir? pensait amèrement Christophe. Ainsi, Dieu existera, parce que je voudrai qu'il existe! Ainsi, la mort n'existera plus, parce qu'il me plaira de la nier!... Hélas!... Comme la vie est facile à ceux qui n'ont pas le besoin de voir la vérité, à ceux qui n'ont le pouvoir de la voir comme ils désirent, et de se fabriquer des rêves complaisants, où dormir douillettement! Dans un tel lit Christophe était bien sûr de ne dormir jamais...
Leonhard continuait à parler. Il s'était rabattu sur son sujet de prédilection: les charmes de la vie contemplative; et sur ce terrain sans danger, il ne tarissait plus. De sa voix monotone qui tremblait de plaisir, il disait les joies de la vie en Dieu, en dehors du monde, loin du bruit, dont il parlait avec un accent inattendu de haine (il le détestait presque autant que Christophe), loin des violences, loin des railleries, loin des petites misères dont on souffre, chaque jour, dans le nid chaud et sûr de la foi, d'où l'on contemple en paix les malheurs du monde étranger et lointain. Christophe, en l'écoutant parler, perçait l'égoïsme de cette foi. Leonhard en eut le soupçon; il se hâta de s'expliquer. Ce n'était pas une vie d'oisiveté que la vie de contemplation! Au contraire: on agit plus par la prière que par l'action; que serait le monde sans la prière? On expie pour les autres, on se charge de leurs fautes, on leur offre ses mérites, on intercède pour le monde auprès de Dieu.
Christophe l'écoutait, en silence, avec une hostilité croissante. Il sentait chez Leonhard l'hypocrisie de ce renoncement. Il n'était pas assez injuste pour la prêter à tous ceux qui croient. Il savait bien que cette abdication de la vie est chez un petit nombre une impossibilité de vivre, un désespoir poignant, un appel à la mort,--que c'est, chez un plus petit nombre, une extase passionnée... (Combien de temps dure-t-elle?)... Mais, chez la plupart des hommes, n'est-ce pas trop souvent le froid raisonnement d'âmes plus éprises de leur tranquillité que du bonheur des autres, ou de la vérité? Et si les cœurs sincères en ont conscience, combien ils doivent souffrir de cette profanation de leur idéal!...
Leonhard, tout heureux, exposait maintenant la beauté et l'harmonie du monde, vu du haut de son perchoir divin: en bas, tout était sombre, injuste, douloureux; d'en haut, tout devenait clair, lumineux, ordonné; le monde était semblable à une boîte d'horlogerie, parfaitement réglée...
Christophe n'écoutait plus que d'une oreille distraite. Il se demandait: «Croit-il, ou bien croit-il qu'il croit?» Cependant sa propre foi, son désir passionné de foi, n'en était pas ébranlé. Ce n'était pas la médiocrité d'âme et les pauvres arguments d'un sot comme Leonhard, qui pouvaient y porter atteinte...