Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 21
À l'étage au-dessous, le pas de Louisa allait et venait doucement. Pendant des heures, on ne l'entendait plus; elle ne faisait aucun bruit. Christophe tendait l'oreille. Il descendait, un peu inquiet, comme on le reste longtemps, après un grand malheur. Il entr'ouvrait la porte: Louisa lui tournait le dos; elle était assise devant un placard, au milieu d'un fouillis de choses: des chiffons, de vieux effets, des objets dépareillés, des souvenirs qu'elle avait sortis, sous prétexte de les ranger. Mais la force lui manquait: chacun lui rappelait quelque chose; elle le tournait et le retournait; et elle se mettait à rêver; l'objet s'échappait de ses mains; elle restait, des heures, les bras pendants, affaissée sur sa chaise et perdue dans une torpeur douloureuse.
La pauvre Louisa vivait maintenant la meilleure partie de ses jours dans le passé,--ce triste passé, qui avait été pour elle bien avare de joie; mais elle était si habituée à souffrir qu'elle conservait la gratitude des moindres bienfaits rendus, et que les pâles lueurs qui brillaient de loin en loin dans sa vie suffisaient à l'illuminer. Tout le mal que lui avait fait Melchior était oublié, elle ne se souvenait que du bien. L'histoire de son mariage avait été le grand roman de sa vie. Si Melchior y avait été entraîné par un caprice, dont il s'était vite repenti, c'était de tout son cœur qu'elle s'était donnée; elle s'était crue aimée, comme elle aimait; et elle en avait gardé à Melchior une reconnaissance attendrie. Ce qu'il était devenu, par la suite, elle ne cherchait pas à le comprendre. Incapable de voir la réalité comme elle est, elle savait seulement la supporter comme elle est, en humble et brave femme, qui n'a pas besoin de comprendre la vie, pour vivre. Ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle s'en remettait à Dieu de l'expliquer. Par une piété singulière, elle prêtait à Dieu la responsabilité des injustices qu'elle avait pu souffrir de Melchior et des autres, n'attribuant à ceux-ci que le bien qu'elle en avait reçu. Aussi cette existence de misère ne lui avait laissé aucun souvenir amer. Elle se sentait seulement usée,--chétive créature,--par ces années de privations et de fatigues; et maintenant que Melchior n'était plus là, maintenant que deux de ses fils s'étaient envolés du foyer, et que le troisième semblait pouvoir se passer d'elle, elle avait perdu tout courage pour agir; elle était lasse, somnolente, sa volonté était engourdie. Elle traversait une de ces crises de neurasthénie, qui frappent souvent, au déclin de la vie, les personnes laborieuses, quand un coup imprévu leur enlève toute raison de travailler. Elle n'avait plus le courage de finir le bas qu'elle tricotait, de ranger le tiroir où elle cherchait, de se lever pour fermer la fenêtre: elle restait assise, la pensée vide, sans force,--que pour se souvenir. Elle avait conscience de sa déchéance, et elle en rougissait; elle s'efforçait de la cacher à son fils; et Christophe, absorbé par l'égoïsme de sa propre peine, n'avait rien remarqué. Sans doute, il avait des impatiences secrètes contre les lenteurs de sa mère, maintenant, à parler, à faire les moindres choses; mais, si différentes que fussent ces façons de son activité accoutumée, il ne s'en était pas préoccupé.
Il en fut frappé, pour la première fois, un jour qu'il la surprit, au milieu de ses chiffons répandus sur le parquet, entassés à ses pieds, remplissant ses mains et couvrant ses genoux. Elle avait le cou tendu, la tête penchée en avant, le visage rigide. En l'entendant entrer, elle eut un tressaillement; une rougeur monta à ses joues blanches; d'un mouvement instinctif, elle s'efforça de cacher les objets qu'elle tenait, et elle balbutia, avec un sourire gêné:
--Tu vois, je rangeais...
Il eut la sensation poignante de cette pauvre âme échouée parmi les reliques de son passé, et il fut saisi de compassion. Pourtant il prit un ton un peu brusque et grondeur, afin de l'arracher à son apathie:
--Allons, maman, allons, il ne faut pas rester ainsi, au milieu de cette poussière, dans cette chambre fermée! Cela fait du mal. Il faut se secouer, il faut en finir avec ces rangements.
--Oui, dit-elle docilement.
Elle essaya de se lever, pour remettre les objets dans le tiroir. Mais elle se rassit aussitôt, laissant retomber avec découragement ce qu'elle avait pris.
--Je ne peux pas, je ne peux pas, gémit-elle, je n'en viendrai jamais à bout!
Il fut effrayé. Il se pencha sur elle, il lui caressa le front avec ses mains.
--Voyons, maman, qu'est-ce que tu as? dit-il. Veux-tu que je t'aide? Est-ce que tu es malade?
Elle ne répondait pas. Elle avait une sorte de sanglot intérieur. Il lui prit les mains, il se mit à genoux devant elle, pour mieux la voir dans la demi-ombre de la chambre.
--Maman! dit-il, inquiet.
Louisa, le front appuyé sur son épaule, s'abandonna à une crise de larmes.
--Mon petit, répétait-elle, en se serrant contre lui, mon petit!... Tu ne me quitteras pas? Promets-moi, tu ne me quitteras pas?
Il avait le cœur déchiré de pitié:
--Mais non, maman, je ne te quitterai pas. Qu'est-ce que c'est que cette idée?
--Je suis si malheureuse! Ils m'ont tous quitté, tous...
Elle montrait les objets qui l'entouraient, et l'on ne savait si elle parlait d'eux, ou de ses fils et de ses morts.
--Tu resteras avec moi? Tu ne me quitteras pas?... Qu'est-ce que je deviendrais, si tu t'en allais aussi?
--Je ne m'en irai pas. Nous resterons ensemble. Ne pleure plus. Je te le promets.
Elle continuait à pleurer, sans pouvoir s'arrêter. Il lui essuya les yeux avec son mouchoir.
--Qu'as-tu, chère maman? Tu souffres?
--Je ne sais pas, je ne sais pas ce que j'ai.
Elle faisait effort pour se calmer et sourire.
--J'ai beau me raisonner: pour un rien, je me remets à pleurer... Tiens, tu vois, je recommence... Pardonne-moi. Je suis bête. Je suis vieille. Je n'ai plus de force. Je n'ai plus de goût à rien. Je ne suis plus bonne à rien. Je voudrais être enterrée avec tout cela...
Il la pressait contre son cœur, comme un enfant.
--Ne te tourmente pas, repose-toi, ne pense plus...
Elle s'apaisait peu à peu.
--C'est absurde, j'ai honte... Mais, qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai?
Cette vieille travailleuse ne parvenait pas à comprendre pourquoi sa force s'était tout à coup rompue; et elle en était humiliée. Il feignit de ne pas s'en apercevoir.
--Un peu de fatigue, maman, dit-il, tâchant de prendre un ton indifférent. Cela ne sera rien, tu verras...
Mais il était inquiet aussi. Depuis l'enfance, il était habitué à la voir vaillante, résignée, silencieusement résistante à toutes les épreuves. Et cet abattement lui faisait peur.
Il l'aida à ranger les affaires éparses sur le plancher. De temps en temps, elle s'attardait à un objet; mais il le lui prenait des mains doucement, et elle le laissait faire.
À partir de ce jour, il s'obligea à rester davantage avec elle. Dès qu'il avait fini sa tâche, au lieu de s'enfermer chez lui, il venait la rejoindre. Il sentait combien elle était seule, et qu'elle n'était pas assez forte pour l'être: il y avait danger à la laisser.
Il s'asseyait à côté d'elle, le soir, près de la fenêtre ouverte qui donnait sur la route. La campagne s'éteignait peu à peu. Les gens rentraient à leur foyer. Les petites lumières s'allumaient dans les maisons, au loin. Ils avaient vu cela mille fois. Mais bientôt, ils ne le verraient plus. Ils échangeaient des mots entrecoupés. Ils se faisaient mutuellement remarquer les moindres incidents connus, prévus, de la soirée, avec un intérêt toujours renouvelé. Ils se taisaient longuement. Louisa rappelait, sans raison apparente, un souvenir, une histoire décousue, qui lui passait par la tête. Sa langue se déliait un peu, maintenant qu'elle sentait auprès d'elle un cœur aimant. Elle faisait effort pour parler. Cela lui était difficile: car elle avait pris l'habitude de rester à l'écart des siens; elle regardait ses fils et son mari comme trop intelligents, pour causer avec elle; elle n'osait pas se mêler à leur conversation. La pieuse sollicitude de Christophe lui était chose nouvelle et infiniment douce, mais qui l'intimidait. Elle cherchait ses mots, elle avait peine à s'exprimer; ses phrases restaient inachevées, obscures. Parfois, elle avait honte de ce qu'elle disait; elle regardait son fils, et s'arrêtait au milieu d'une histoire. Mais il lui serrait la main: elle se sentait rassurée. Il était pénétré d'amour et de pitié pour cette âme enfantine et maternelle, où il s'était blotti, quand il était enfant, et qui cherchait en lui maintenant un appui. Et il prenait un plaisir mélancolique à ces petits bavardages sans intérêt pour tout autre que pour lui, à ces souvenirs insignifiants d'une vie toujours médiocre et sans joie, mais qui semblaient à Louisa d'un prix infini. Il cherchait quelquefois à l'interrompre; il craignait que ces souvenirs ne l'attristassent encore, il l'engageait à se coucher. Elle comprenait son intention, et elle lui disait, avec des yeux reconnaissants:
--Non, je t'assure, cela me fait du bien; restons encore un peu.
Ils restaient jusqu'à ce que la nuit fût avancée, et le quartier endormi. Alors, ils se disaient bonsoir, elle, un peu soulagée de s'être déchargée d'une partie de ses peines, lui, le cœur un peu gros de ce fardeau nouveau.
Le jour du départ arrivait. La veille, ils restèrent plus longtemps que d'habitude dans la chambre sans lumière. Ils ne se parlaient pas. De temps en temps, Louisa gémissait: «Ah! mon Dieu!» Christophe tâchait d'occuper son attention des mille petits détails du déménagement du lendemain. Elle ne voulait pas se coucher. Il l'y obligea affectueusement. Mais lui-même, remonté dans sa chambre, ne se coucha pas avant longtemps. Penché à la fenêtre, il s'efforçait de percer l'obscurité, de voir une dernière fois les ténèbres mouvantes du fleuve, au pied de la maison. Il entendait le vent dans les grands arbres du jardin de Minna. Le ciel était noir. Nul passant dans la rue. Une pluie froide commençait à tomber. Les girouettes grinçaient. Dans une maison voisine, un enfant pleurait. La nuit pesait sur la terre, d'une tristesse écrasante. Les heures monotones, les demies et les quarts au timbre fêlé, s'égouttaient dans le silence morne, que ponctuait le bruit de la pluie sur les toits.
Comme Christophe se décidait enfin à se coucher, le cœur transi, il entendit la fenêtre au-dessous qui se fermait. Et, dans son lit, il pensa qu'il est cruel pour les pauvres gens de s'attacher au passé: car ils n'ont pas le droit d'avoir, comme les riches, un passé; ils n'ont pas de maison, pas un coin sur la terre où ils puissent abriter leurs souvenirs: leurs joies, leurs peines, tous leurs jours sont dispersés au vent.
Le lendemain, ils transportèrent, sous la pluie battante, leur pauvre mobilier dans le nouveau logis. Fischer, le vieux tapissier, leur avait prêté une charrette et son petit cheval; et il vint leur donner un coup de main. Mais ils ne purent emporter tous les meubles; car l'appartement où ils allaient était beaucoup plus étroit que l'ancien. Christophe dut décider sa mère à laisser les plus vieux et les plus inutiles. Ce ne fut pas sans peine; les moindres avaient du prix pour elle: une table boiteuse, une chaise brisée, elle ne voulait rien sacrifier. Il fallut que Fischer, fort de l'autorité que lui donnait sa vieille amitié avec grand-père, joignît sa voix grondeuse à celle de Christophe, et même que, bonhomme, et comprenant sa peine, il promît de lui conserver en dépôt quelques-uns de ces précieux débris pour le jour où elle pourrait les reprendre. Alors elle consentit à s'en séparer, avec déchirement.
Les deux frères avaient été prévenus du déménagement; mais Ernst était venu dire, la veille, qu'il ne pourrait être là; et Rodolphe ne parut qu'un moment, vers midi; il regarda charger les meubles, donna quelques conseils, et repartit d'un air affairé.
Le cortège se mit en marche par les rues boueuses. Christophe tenait la bride du cheval qui glissait sur les pavés gluants. Louisa, marchant à côté de son fils, tâchait de l'abriter de la pluie. Ce fut ensuite la lugubre installation dans l'appartement humide, rendu plus sombre encore par les reflets blafards du ciel bas. Ils n'eussent pas résisté au découragement qui les oppressait, sans les attentions de leurs hôtes. Mais, la voiture étant partie et leurs meubles entassés pêle-mêle dans la chambre, comme la nuit tombait, Christophe et Louisa, harassés, affalés l'un sur une caisse, l'autre sur un sac, entendirent une petite toux sèche dans l'escalier: on frappa à leur porte. Le vieux Euler entra. Il s'excusa cérémonieusement de déranger ses chers hôtes; il ajouta que, pour fêter le premier soir de cette heureuse arrivée, il espérait qu'ils voudraient bien souper en famille avec eux. Louisa, enfoncée dans sa tristesse, voulait refuser. Christophe n'était pas très tenté non plus par cette réunion familiale; mais le vieux insista, et Christophe, songeant qu'il était mieux pour sa mère de ne point passer cette première soirée dans la nouvelle maison, seule avec ses pensées, la força à accepter.
Ils descendirent à l'étage au-dessous, où ils trouvèrent toute la famille réunie: le vieux, sa fille, son gendre Vogel, et ses petits-enfants, un garçon et une fille, un peu moins âgés que Christophe. Tous s'empressèrent autour d'eux, leur souhaitant la bienvenue, s'informant s'ils étaient fatigués, s'ils étaient contents de leurs chambres, s'ils n'avaient besoin de rien, leur posant dix questions, auxquelles Christophe ahuri ne comprenait rien; car ils parlaient tous à la fois. La soupe était déjà servie: ils se mirent à table. Mais le bruit continua. Amalia, la fille de Euler, avait entrepris aussitôt de mettre Louisa au courant de toutes les particularités locales, de la topographie du quartier, des habitudes et des avantages de la maison, de l'heure où passait le laitier, de l'heure où elle se levait, des divers fournisseurs et des prix qu'elle payait. Elle ne la lâchait point, qu'elle n'eût tout expliqué. Louisa, assoupie, s'efforçait de témoigner de l'intérêt à ces renseignements; mais les remarques qu'elle se hasardait à faire témoignaient qu'elle n'avait rien compris, et provoquaient, avec les exclamations indignées d'Amalia, un redoublement d'informations. Le vieux greffier Euler expliquait à Christophe les difficultés de la carrière musicale. L'autre voisine de Christophe, Rosa, la fille d'Amalia, parlait sans s'arrêter, depuis le commencement du repas, avec une telle volubilité qu'elle n'avait pas le temps de respirer: elle perdait haleine au milieu d'une phrase; mais elle reprenait aussitôt. Vogel, morne, se plaignait de ce qu'il mangeait. Et c'étaient à ce sujet des discussions passionnées. Amalia, Euler, la petite, interrompaient leurs discours, pour prendre part au débat; et il s'élevait des controverses sans fin sur la question de savoir s'il y avait trop de sel dans le ragoût, ou pas assez: ils se prenaient à témoin les uns les autres; et pas un avis n'était semblable à l'autre. Chacun méprisait le goût de son voisin, et croyait le sien seul raisonnable et sain. On aurait pu discuter là-dessus jusqu'au Jugement Dernier.
Mais, à la fin, tous s'entendirent pour gémir en commun sur la méchanceté des temps. Ils s'apitoyèrent affectueusement sur les chagrins de Louisa et de Christophe, dont ils louèrent, en termes qui le touchèrent, la conduite courageuse. Ils se complurent à rappeler non seulement les malheurs de leurs hôtes, mais les leurs, et ceux de leurs amis et de tous ceux qu'ils connaissaient; et ils tombèrent d'accord que les bons étaient toujours malheureux, et qu'il n'y avait de joie que pour les égoïstes et les malhonnêtes gens. Ils conclurent que la vie était triste, qu'elle ne servait à rien, et qu'il vaudrait beaucoup mieux être mort, si ce n'était la volonté de Dieu, sans doute, qu'on vécût pour souffrir. Comme ces idées se rapprochaient du pessimisme actuel de Christophe, il en conçut plus d'estime pour ses hôtes, et ferma les yeux sur leurs petits travers.
Quand il remonta avec sa mère dans la chambre en désordre, ils se sentaient tristes et las, mais un peu moins seuls; et tandis que Christophe, les yeux ouverts dans la nuit, ne pouvant dormir à cause de sa fatigue et du bruit du quartier, écoutait les lourdes voitures qui ébranlaient les murs, et les souffles de la famille endormie à l'étage au-dessous, il tâchait de se persuader qu'il serait, sinon heureux, moins malheureux ici, au milieu de ces braves gens,--à vrai dire, un peu ennuyeux,--qui souffraient des mêmes maux que lui, qui semblaient le comprendre, et qu'il croyait comprendre.
Mais s'étant à la fin assoupi, il fut désagréablement réveillé dès l'aube par les voix de ses voisins qui commençaient à discuter, et par le grincement de la pompe qu'une main rageuse faisait marcher, pour procéder ensuite au lavage à grande eau de la cour et de l'escalier.
Justus Euler était un petit vieillard voûté, aux yeux inquiets et moroses, une figure rouge, plissée, bossuée, la mâchoire édentée, et une barbe mal soignée, qu'il ne cessait de tourmenter avec ses mains. Très brave homme, un peu prudhomme, profondément moral, il s'entendait assez bien avec grand-père. On prétendait qu'il lui ressemblait. Et, en vérité, il était de la même génération et élevé dans les mêmes principes; mais il lui manquait la forte vie physique de Jean-Michel: c'est-à-dire que, tout en pensant comme lui sur une quantité de points, au fond il ne lui ressemblait guère; car ce qui fait les hommes, c'est le tempérament, bien plus que les idées; et quelles que soient les divisions, factices ou réelles, que l'intelligence a mises entre eux, la grande division de l'humanité est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont point. Le vieux Euler n'était pas des premiers. Il parlait de morale, comme grand père; mais sa morale n'était pas la même que celle de grand-père; elle n'avait pas son estomac, ses poumons, et sa face joviale. Tout chez lui et les siens était bâti sur un plan plus parcimonieux et plus étriqué. Quarante ans fonctionnaire, maintenant retraité, il souffrait de cette tristesse de l'inaction, si lourde chez les vieillards qui ne se sont pas ménagé pour leurs dernières années la ressource d'une vie intérieure. Toutes ses habitudes naturelles ou acquises, toutes celles de son métier lui avaient donné quelque chose de méticuleux et de chagrin, qui se retrouvait à quelque degré chez chacun de ses enfants.
Son gendre, Vogel, employé à la chancellerie du palais, avait une cinquantaine d'années. Grand, fort, tout à fait chauve, des lunettes d'or collées aux tempes, et d'assez bonne mine, il se croyait malade, et sans doute l'était, bien qu'il n'eût évidemment pas tous les maux qu'il se prêtait, mais l'esprit aigri par la niaiserie de son métier, et le corps un peu ruiné par sa vie sédentaire. Très laborieux d'ailleurs, non sans mérite, ayant même une certaine culture, il était victime de l'absurde vie moderne, et comme beaucoup d'employés enchaînés à leurs bureaux, succombait au démon de l'hypocondrie. Un de ces malheureux, que Goethe appelait «_ein trauriger ungriechischer Hypochondrist_»--«un hypocondre morose et pas du tout grec»,--qu'il plaignait, mais qu'il avait bien soin de fuir.
Amalia n'usait ni de l'un ni de l'autre système. Robuste, bruyante et active, elle ne s'apitoyait pas sur les jérémiades de son mari; elle le secouait rudement. Mais à vivre toujours ensemble, nulle force ne résiste; et quand, dans un ménage, l'un des deux est neurasthénique, il y a de grandes chances pour que, quelques années après, ils le soient tous les deux. Amalia avait beau crier contre Vogel: l'instant d'après, elle gémissait plus fort que lui; et, sautant sans transition des rebuffades aux lamentations, elle ne lui faisait aucun bien; elle décuplait au contraire son mal, en donnant à des niaiseries un retentissement assourdissant. Elle finissait non seulement par achever d'accabler le malheureux Vogel, épouvanté des proportions que prenaient ses plaintes répercutées par cet écho, mais par s'accabler elle-même. À son tour, elle prenait l'habitude de gémir sans raison sur sa solide santé, et sur celle de son père, et de sa fille, et de son fils. Ce devenait une manie: à force de le dire, elle se le persuadait. Le moindre rhume était pris au tragique; tout était un sujet d'inquiétudes. Quand on allait bien, elle se tourmentait encore, en pensant à la maladie prochaine. Ainsi la vie se passait dans des transes perpétuelles. Au reste, on ne s'en portait pas plus mal; et il semblait que cet état de plaintes constantes servît à entretenir la santé générale. Chacun mangeait, dormait, travaillait, comme à l'ordinaire; et la vie du ménage n'en était pas ralentie. L'activité d'Amalia ne se satisfaisait point de s'exercer du matin au soir, du haut en bas de la maison: il fallait que chacun s'évertuât autour d'elle: et c'était un branle-bas de meubles, un lavage de carreaux, un frottement de parquets, un bruit de voix, de pas, une trépidation, un mouvement perpétuels.
Les deux enfants, écrasés par cette bruyante autorité, qui ne laissait personne libre, semblaient trouver naturel de s'y soumettre. Le garçon, Leonhard, avait une jolie figure insignifiante, et des manières compassées. La jeune fille. Rosa, une blondine, avec d'assez beaux yeux, bleus, doux et affectueux, eût été agréable, par la fraîcheur de son teint délicat et son air de bonté, sans un nez un peu fort et gauchement planté, qui alourdissait la figure et lui donnait un caractère niais. Elle rappelait cette jeune fille de Holbein, qui est au musée de Bâle,--la fille du bourgmestre Meier,--assise, les yeux baissés, les mains sur ses genoux, ses cheveux pâles dénoués sur ses épaules, l'air gêné de son nez disgracieux. Mais Rosa ne s'en inquiétait guère, et cela ne troublait point son caquet inlassable. On entendait sans cesse sa voix aiguë qui racontait des histoires,--toujours essoufflée, comme si elle n'avait jamais le temps de tout dire, toujours excitée et pleine d'entrain, en dépit des gronderies qu'elle essuyait de sa mère, de son père, du grand-père, exaspérés, moins parce qu'elle parlait toujours, que parce qu'elle les empêchait de parler. Car ces excellentes gens, bons, loyaux, dévoués,--la crème des honnêtes gens,--avaient presque toutes les vertus; mais il leur en manquait une qui fait le charme de la vie: la vertu du silence.
Christophe était en veine de patience. Ses chagrins avaient assagi son humeur intolérante et emportée. L'expérience qu'il avait faite de l'indifférence cruelle des âmes élégantes, le portait â sentir davantage le prix de braves gens sans grâce et diablement ennuyeux, mais qui avaient de la vie une conception austère; parce qu'ils vivaient sans joie, ils lui semblaient vivre sans faiblesse. Ayant décidé qu'ils étaient excellents et qu'ils devaient lui plaire, il s'efforçait, en Allemand qu'il était, de se persuader qu'ils lui plaisaient en effet. Mais il n'y réussissait point: il manquait de ce complaisant idéalisme germanique, qui ne veut pas voir et ne voit pas ce qu'il lui serait désagréable de remarquer, par crainte de troubler la tranquillité commode de ses jugements et l'agrément de sa vie. Au contraire, il ne sentait jamais si bien les défauts des gens que quand il les aimait, car il eût voulu les aimer entièrement, sans aucune restriction: c'était une sorte de loyauté inconsciente, un besoin irrésistible de vérité, qui le rendait plus clairvoyant et plus exigeant à l'égard de ce qui lui était le plus cher. Aussi ne tarda-t-il pas à ressentir une sourde irritation des travers de ses hôtes. Ceux-ci ne cherchaient point à les déguiser. Ils étalaient tout ce qu'ils avaient d'insupportable; et le meilleur restait en eux caché. C'était ce que se disait Christophe, qui, s'accusant d'injustice, entreprit de passer outre à ses premières impressions et de découvrir les excellentes qualités qu'ils dissimulaient avec tant de soin.