Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 20

Chapter 203,944 wordsPublic domain

La date du retour était passée. Depuis une semaine déjà, elle aurait dû être là. À la prostration de Christophe avait succédé une agitation fébrile. Minna lui avait promis, en partant, de l'avertir du jour et de l'heure de l'arrivée. Il attendait, de moment en moment, pour aller au-devant d'elle; et il se perdait en conjectures pour expliquer ce retard.

Un soir, un voisin de la maison, un ami de grand-père, le tapissier Fischer, était venu fumer sa pipe et bavarder avec Melchior, comme il faisait souvent, après dîner. Christophe, qui se rongeait, allait remonter dans sa chambre, après avoir en vain guetté le passage du facteur, quand un mot le fit tressaillir. Fischer disait que le lendemain matin, de bonne heure, il irait chez les de Kerich, pour poser des rideaux. Christophe, saisi, demanda:

--Elles sont donc revenues?

--Farceur! tu le sais aussi bien que moi, dit le vieux Fischer, goguenard. Il y a beau temps! Elles sont rentrées avant-hier.

Christophe n'entendit rien de plus; il quitta la chambre et se prépara à sortir. Sa mère, qui depuis quelque temps le surveillait à la dérobée, le suivit dans le couloir et lui demanda timidement où il allait. Il ne répondit pas et sortit. Il souffrait.

Il courut chez mesdames de Kerich. Il était neuf heures du soir. Elles étaient au salon toutes deux, et ne parurent pas surprises de le voir. Elles lui dirent bonsoir avec tranquillité. Minna, occupée à écrire, lui tendit la main par-dessus la table, et continua sa lettre, en lui demandant de ses nouvelles, d'un air distrait. Elle s'excusait d'ailleurs de son impolitesse et feignait d'écouter ce qu'il disait; mais elle l'interrompit' pour demander un renseignement à sa mère. Il avait préparé des paroles touchantes sur ce qu'il avait souffert pendant leur absence: il put à peine en balbutier quelques mots; personne ne les releva, et il n'eut pas le courage de continuer: cela sonnait faux.

Quand Minna eut terminé la lettre, elle prit un ouvrage, et, s'asseyant à quelques pas de lui, se mit à lui raconter le voyage qu'elle avait fait. Elle parlait des semaines agréables qu'elle avait passées, des promenades à cheval, de la vie de château, de la société intéressante; elle s'animait peu à peu et faisait des allusions à des événements ou à des gens, que Christophe ne connaissait pas, et dont le souvenir les faisait rire, sa mère et elle. Christophe se sentait un étranger au milieu de ce récit; il ne savait quelle contenance faire, et riait d'un air gêné. Il ne quittait pas des yeux le visage de Minna, implorant l'aumône d'un regard. Mais quand elle le regardait,--ce qu'elle faisait rarement, s'adressant plus souvent à sa mère qu'à lui,--ses yeux, comme sa voix, étaient aimables et indifférents. Se surveillait-elle à cause de sa mère? Il eût voulu lui parler, seul à seule; mais madame de Kerich ne les quitta pas un moment. Il essaya de mettre la conversation sur un sujet qui lui fût personnel; il parla de ses travaux, de ses projets; il avait conscience que Minna lui échappait; et il tâchait de l'intéresser à lui. En effet, elle sembla l'écouter avec beaucoup d'attention; elle coupait son récit par des interjections variées, qui ne tombaient pas toujours très à propos, mais dont le ton semblait plein d'intérêt. Mais au moment où il se remettait à espérer, grisé par un de ses charmants sourires, il vit Minna mettre sa petite main devant sa bouche, et bâiller. Il s'interrompit net. Elle s'en aperçut, et s'excusa aimablement, prétextant sa fatigue. Il se leva, pensant qu'on le retiendrait encore; mais on ne lui dit rien. Il prolongeait ses saluts, il attendait une invitation à revenir le lendemain: il n'en fut pas question. Il fallut partir. Minna ne le reconduisit pas. Elle lui tendit la main,--une main indifférente, qui s'abandonnait froidement dans sa main; et il prit congé d'elle au milieu du salon.

Il rentra chez lui, l'effroi au cœur. De la Minna d'il y avait deux mois, de sa chère Minna, il ne restait plus rien. Que s'était-il passé? Qu'était-elle devenue? Pour un pauvre garçon, qui n'avait jamais encore éprouvé les changements incessants, la disparition totale, et le renouvellement absolu des âmes vivantes, dont la plupart ne sont pas des âmes, mais des collections d'âmes, qui se succèdent, et s'éteignent constamment, la simple vérité était trop cruelle pour qu'il pût se résoudre à y croire. Il en repoussait l'idée avec épouvante, et tâchait de se persuader qu'il avait mal su voir, que Minna était toujours la même. Il décida de retourner chez elle, le lendemain matin, de lui parler à tout prix.

Il ne dormit pas. Il compta, dans la nuit, toutes les sonneries de l'horloge. Dès la première heure, il alla roder autour de la maison des de Kerich; il entra aussitôt qu'il put. Ce ne fut pas Minna qu'il vit, ce fut madame de Kerich. Active et matinale, elle s'occupait à arroser avec une carafe les pots de fleurs sous la véranda. Elle eut une exclamation moqueuse, en apercevant Christophe:

--Ah! fit-elle, c'est vous!... Vous venez à propos, j'ai justement à vous parler. Attendez, attendez...

Elle rentra un moment, pour déposer la carafe et s'essuyer les mains, et revint, avec un petit sourire, en voyant la mine déconfite de Christophe, qui sentait l'approche du malheur.

--Allons au jardin, reprit-elle, nous serons plus tranquilles.

Dans le jardin, tout rempli de son amour, il suivit madame de Kerich. Elle ne se pressait pas de parler, s'amusant du trouble de l'enfant.

--Asseyons-nous là, dit-elle enfin.

Ils étaient sur le banc, où Minna lui avait tendu ses lèvres, la veille du départ.

--Je pense que vous savez de quoi il s'agit, dit madame de Kerich, qui prit un air grave, pour achever de le confondre. Je n'aurais jamais cru cela, Christophe. Je vous estimais un garçon sérieux. J'avais confiance en vous. Je n'aurais jamais pensé que vous en abuseriez, pour essayer de tourner la tête à ma fille. Elle était sous votre garde. Vous deviez la respecter, me respecter, vous respecter vous-même.

Il y avait une légère ironie dans le ton:--madame de Kerich n'attachait pas la moindre importance à cet amour d'enfants;--mais Christophe ne le sentit pas; et ces reproches, qu'il prit au tragique, comme il prenait toute chose, lui allèrent au cœur:

--Mais, madame... mais, madame... (balbutia-t-il, les larmes aux yeux.) Je n'ai jamais abusé de votre confiance... Ne le croyez pas, je vous en prie... Je ne suis pas un malhonnête homme, je vous jure!... J'aime mademoiselle Minna, je l'aime de toute mon âme, mais je veux l'épouser.

Madame de Kerich sourit.

--Non, mon pauvre garçon, (dit-elle, avec cette bienveillance, si dédaigneuse au fond, qu'il allait enfin comprendre,) non, ce n'est pas possible, c'est un enfantillage.

--Pourquoi? Pourquoi? demandait-il.

Il lui saisissait les mains, ne croyant pas qu'elle parlât sérieusement, rassuré presque par sa voix plus douce. Elle continuait de sourire, et disait:

--Parce que.

Il insistait. Avec des ménagements ironiques,--(elle ne le prenait pas tout a fait au sérieux,)--elle lui dit qu'il n'avait pas de fortune, que Minna avait d'autres goûts. Il protestait que cela ne faisait rien, qu'il serait riche, célèbre, qu'il aurait les honneurs, l'argent, tout ce que voudrait Minna. Madame de Kerich se montrait sceptique; elle était amusée de cette confiance en soi, et se contentait de secouer la tête pour dire non. Il s'obstinait toujours.

--Non, Christophe, dit-elle d'un ton décidé, non, ce n'est pas la peine de discuter, c'est impossible. Il ne s'agit pas seulement d'argent. Tant de choses!... La situation...

Elle n'eut pas besoin d'achever. Ce fut une aiguille qui le perça jusqu'aux moelles. Ses yeux s'ouvrirent. Il vit l'ironie du sourire amical, il vit la froideur du regard bienveillant, il comprit brusquement tout ce qui le séparait de cette femme, qu'il aimait d'un amour filial, qui semblait le traiter d'une façon maternelle; il sentit ce qu'il y avait de protecteur et de dédaigneux dans son affection. Il se leva, tout pâle. Madame de Kerich continuait à lui parler de sa voix caressante: mais c'était fini; il n'entendait plus la musique des paroles, il percevait sous chaque mot la sécheresse de cette âme élégante. Il ne put répondre un mot. Il partit. Tout tournait autour de lui.

Rentré dans sa chambre, il se jeta sur son lit, et il eut une convulsion de colère et d'orgueil révolté, comme quand il était petit. Il mordait son oreiller, il enfonçait son mouchoir dans sa bouche, pour qu'on ne l'entendît pas crier. Il haïssait madame de Kerich. Il haïssait Minna. Il les méprisait avec fureur. Il lui semblait qu'il avait été souffleté, il tremblait de honte et de rage. Il lui fallait répondre, agir sur-le-champ. Il mourrait, s'il ne se vengeait.

Il se releva, et écrivit une lettre d'une violence imbécile:

«Madame,

«Je ne sais pas si, comme vous le dites, vous vous êtes trompée sur moi. Mais ce que je sais, c'est que je me suis trompé cruellement sur vous. J'avais cru que vous étiez mes amies. Vous le disiez, vous faisiez semblant de l'être, et je vous aimais plus que ma vie. Je vois maintenant que tout cela est un mensonge, et que votre affection pour moi n'était qu'une duperie: vous vous serviez de moi, je vous amusais, je vous distrayais, je vous faisais de la musique,--j'étais votre domestique. Votre domestique, je ne le suis pas! Je ne suis celui de personne!

«Vous m'avez fait durement sentir que je n'avais pas le droit d'aimer votre fille. Rien au monde ne peut empêcher mon cœur d'aimer ce qu'il aime; et si je ne suis pas de votre rang, je suis aussi noble que vous. C'est le cœur qui ennoblit l'homme: si je ne suis pas comte, j'ai peut-être plus d'honneur en moi que bien des comtes. Valet ou comte, du moment qu'il m'insulte, je le méprise. Je méprise comme la boue tout ce qui se prétend noble, s'il n'a pas la noblesse de l'âme.

«Adieu! Vous m'avez méconnu. Vous m'avez trompé. Je vous déteste.

«Celui qui aime, en dépit de vous, et qui aimera jusqu'à sa mort mademoiselle Minna, _parce qu'elle est à lui_, et que rien ne peut la lui reprendre.»

À peine eut-il jeté sa lettre à la boîte qu'il eut la terreur de ce qu'il avait fait. Il essaya de n'y plus penser; mais certaines phrases lui revenaient à la mémoire; et il avait une sueur froide, en songeant que madame de Kerich lisait ces énormités. Au premier moment, il était soutenu par son désespoir même; mais, dès le lendemain, il comprit que sa lettre n'aurait d'autre résultat que de le séparer tout à fait de Minna: et cela lui parut le pire des malheurs. Il espérait encore que madame de Kerich, qui connaissait ses emportements, ne prendrait pas celui-ci au sérieux, qu'elle se contenterait d'une sévère remontrance, et,--qui sait?--qu'elle serait peut-être touchée par la sincérité de sa passion. Il n'attendait qu'un mot pour se jeter à ses pieds. Il l'attendit cinq jours. Puis vint une lettre. Elle disait:

«Cher Monsieur,

«Puisque, à votre avis, il y a eu un malentendu entre nous, le plus sage est sans doute de ne point le prolonger. Je me reprocherais de vous imposer davantage des relations, devenues pénibles pour vous. Vous trouverez donc naturel que nous les interrompions. J'espère que vous ne manquerez pas, dans la suite, d'autres amis, qui sauront vous apprécier, comme vous désirez l'être. Je ne doute point de votre avenir, et suivrai de loin, avec sympathie, vos progrès dans la carrière musicale. Salutations.

«Josepha von Kerich»

Les plus amers reproches eussent été moins cruels. Christophe se vit perdu. On peut répondre à qui vous accuse injustement. Mais que faire contre le néant de cette indifférence polie? Il s'affola. Il pensa qu'il ne verrait plus Minna, qu'il ne la verrait plus jamais; et il ne put le supporter. Il sentit le peu que pèse tout l'orgueil du monde, au prix d'un peu d'amour. Il oublia toute dignité, il devint lâche, il écrivit de nouvelles lettres, où il suppliait qu'on lui pardonnât. Elles n'étaient pas moins stupides que celle où il s'emportait. On ne lui répondit rien.--Et tout fut dit.

Il faillit mourir. Il pensa à se tuer. Il pensa à tuer. Il se figura du moins qu'il le pensait. Il eut des désirs incendiaires. On ne se doute pas du paroxysme d'amour et de haine qui dévorent certains cœurs d'enfants. Ce fut la crise la plus terrible de son enfance. Elle mit fin à son enfance. Elle trempa sa volonté. Mais elle fut bien près de la briser pour toujours.

Il ne pouvait plus vivre. Accoudé sur sa fenêtre, pendant des heures, et regardant le pavé de la cour, il songeait, comme quand il était petit, qu'il y avait un moyen d'échapper à la torture de la vie. Le remède était là, sous ses yeux, immédiat .. Immédiat? Qui le savait?... Peut-être après des heures--des siècles--de souffrances atroces!... Mais si profond était son désespoir d'enfant qu'il se laissait glisser au vertige de ces pensées.

Louisa voyait qu'il souffrait. Elle ne pouvait se douter exactement de ce qui se passait en lui; mais son instinct l'avertissait du danger. Elle tâchait de se rapprocher de son fils, de connaître ses peines, afin de le consoler. Mais la pauvre femme avait perdu l'habitude de causer intimement avec Christophe; depuis bien des années, il renfermait ses pensées en lui; et elle était trop absorbée par les soucis matériels de la vie, pour avoir le temps de chercher à le deviner. Maintenant qu'elle eût voulu lui venir en aide, elle ne savait que faire. Elle rôdait autour de lui, comme une âme en peine; elle eût souhaité de trouver les mots qui lui eussent fait du bien; et elle n'osait parler, de crainte de l'irriter. Et malgré ses précautions, elle l'irritait par tous ses gestes, par sa présence même; car elle n'était pas très adroite, et il n'était pas très indulgent. Cependant il l'aimait, ils s'aimaient. Mais il suffit de si peu pour séparer des êtres qui se chérissent! Un parler trop fort, des gestes maladroits, un tic inoffensif dans les yeux ou le nez, une façon de manger, de marcher et de rire, une gêne physique qu'on ne peut analyser... On se dit que ce n'est rien; et pourtant, c'est un monde. C'est assez, bien souvent, pour qu'une mère et un fils, deux frères, deux amis, qui sont tout près l'un de l'autre, restent éternellement étrangers l'un à l'autre.

Christophe ne trouvait donc pas auprès de sa mère un appui dans la crise qu'il traversait. Et d'ailleurs, de quel prix est l'affection des autres pour l'égoïsme de la passion, préoccupée d'elle seule?

Une nuit que les siens dormaient, et qu'assis dans sa chambre, sans penser, sans bouger, il s'enlizait dans ses dangereuses idées, un bruit de pas fit résonner la petite rue silencieuse, et un coup frappé à la porte l'arracha à son engourdissement. On entendait un murmure de voix indistinctes. Il se rappela que son père n'était pas rentré le soir, et il pensa avec colère qu'on le ramenait encore ivre, comme l'autre semaine, où on l'avait trouvé couché en travers de la rue. Car Melchior n'observait plus aucune retenue; il se livrait à son vice, sans que sa santé athlétique parût souffrir d'excès et d'imprudences, qui eussent tué un autre homme. Il mangeait comme quatre, buvait à tomber ivre-mort, passait des nuits dehors sous la pluie glacée, se faisait assommer dans des rixes, et se retrouvait sur ses pieds, le lendemain, avec sa bruyante gaieté, voulant que tout le monde fût gai autour de lui.

Louisa, déjà levée, allait précipitamment ouvrir. Christophe, qui n'avait pas bougé, se boucha les oreilles, pour ne pas entendre la voix avinée de Melchior et les réflexions goguenardes des voisins...

Soudain, une angoisse inexplicable le saisit: il eut peur de ce qui allait venir... Et aussitôt, un cri déchirant lui fit relever la tête. Il bondit à la porte...

Au milieu d'un groupe d'hommes, qui parlaient à voix basse, dans le corridor obscur, éclairé par la lueur tremblante d'une lanterne, sur une civière était couché, comme autrefois grand-père, un corps ruisselant d'eau, immobile. Louisa sanglotait à son cou. On avait trouvé Melchior noyé dans le ru du moulin.

Christophe poussa un cri. Tout le reste du monde disparut, ses autres peines furent balayées. Il se jeta sur le corps de son père, à côté de Louisa, et ils pleurèrent ensemble.

Assis auprès du lit, veillant le dernier sommeil de Melchior, dont le visage avait pris maintenant une expression sévère et solennelle, il sentait la sombre tranquillité du mort entrer en lui. Sa passion enfantine s'était dissipée, comme un accès de fièvre; le souffle glacial de la tombe avait tout emporté. Minna, son orgueil, son amour, hélas! quelle misère! Que tout était peu de chose auprès de cette réalité, la seule réalité: la mort! Était-ce la peine de tant souffrir, désirer, s'agiter, pour en arriver là!...

Il regardait son père endormi, et il était pénétré d'une pitié infinie. Il se rappelait ses moindres actes de bonté et de tendresse. Car, avec toutes ses tares, Melchior n'était pas méchant, il y avait beaucoup de bon en lui. Il aimait les siens. Il était honnête. Il avait un peu de la probité intransigeante des Krafft, qui, dans les questions de moralité et d'honneur, ne souffrait pas de discussion et n'eût jamais admis ces petites saletés morales, que tant de gens de la société ne regardent pas tout à fait comme des fautes. Il était brave et, en toute occasion dangereuse, s'exposait avec une sorte de jouissance. S'il était dépensier pour lui-même, il l'était aussi pour les autres: il ne pouvait supporter qu'on fût triste; et il faisait volontiers largesse de ce qui lui appartenait,--et de ce qui ne lui appartenait pas,--aux pauvres diables qu'il rencontrait sur son chemin. Toutes ses qualités apparaissaient maintenant à Christophe: il les exagérait. Il lui semblait qu'il avait méconnu son père. Il se reprochait de ne l'avoir pas assez aimé. Il le voyait vaincu par la vie: il croyait entendre cette malheureuse âme, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter, et gémissant de sa vie inutilement perdue. Il entendait cette lamentable prière, dont l'accent l'avait déchiré naguère:

--Christophe! ne me méprise pas!

Et il était bouleversé de remords. Il se jetait sur le lit et baisait le visage du mort, en pleurant. Il répétait, comme autrefois:

--Mon cher papa, je ne te méprise pas, je t'aime! Pardonne-moi!

Mais la plainte ne s'apaisait pas, et reprenait, angoissée:

--Ne me méprisez pas! Ne me méprisez pas!...

Et brusquement, Christophe se vit couché lui-même à la place du mort; il entendait les terribles paroles sortir de sa propre bouche, il sentait sur son cœur peser le désespoir d'une inutile vie, irrémédiablement perdue. Et il pensait avec épouvante: «Toutes les souffrances, toutes les misères du monde, plutôt que d'en arriver là! »... Combien il en avait été près! N'avait-il pas failli céder à la tentation de briser sa vie, pour échapper lâchement à sa peine? Comme si toutes les peines, toutes les trahisons n'étaient pas des chagrins d'enfant auprès de la torture et du crime suprêmes de se trahir soi-même, de renier sa foi, de se mépriser dans la mort!

Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut être un homme digne du nom d'homme doit lutter constamment contre des armées d'ennemis invisibles: les forces meurtrières de la nature, les désirs troubles, les obscures pensées, qui poussent traîtreusement à s'avilir et à s'anéantir. Il vit qu'il avait été sur le point de tomber dans le piège. Il vit que le bonheur et l'amour étaient une duperie d'un moment, pour amener le cœur à désarmer et à abdiquer. Et le petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu:

--Va, va, sans jamais te reposer.

--Mais où irai-je, Seigneur? Quoique je fasse, où que j'aille, la fin n'est-elle pas toujours la même, le terme n'est-il point là?

--Allez mourir, vous qui devez mourir! Allez souffrir, vous qui devez souffrir! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois être:--un Homme.

L'ADOLESCENT

_PREMIÈRE PARTIE_

LA MAISON EULER

La maison était plongée dans le silence. Depuis la mort du père, tout semblait mort. Maintenant que s'était tue la voix bruyante de Melchior, on n'entendait plus, du matin au soir, que le murmure lassant du fleuve.

Christophe s'était rejeté dans un travail obstiné. Il mettait une rage muette à se punir d'avoir voulu être heureux. Aux condoléances et aux mots affectueux il ne répondait rien, raidi dans son orgueil. Il s'acharnait à ses tâches quotidiennes, et donnait ses leçons avec une attention glacée. Ses élèves qui connaissaient son malheur étaient choquées de son insensibilité. Mais ceux qui, plus âgés, avaient quelque expérience de la douleur, savaient ce que cette froideur apparente pouvait, chez un enfant, dissimuler de souffrance; et ils avaient pitié. Il ne leur savait point gré de leur sympathie. La musique même ne lui apportait aucun soulagement. Il en faisait sans plaisir, comme un devoir. On eût dit qu'il trouvât une joie cruelle à ne plus avoir de joie à rien, ou à se le persuader, à se priver de toutes les raisons de vivre, et à vivre pourtant.

Ses deux frères, effrayés par le silence de la maison en deuil, s'étaient empressés de la fuir. Rodolphe était entré dans la maison de commerce de son oncle Théodore, et il logeait chez lui. Quant à Ernst, après avoir essayé de deux ou trois métiers, il s'était engagé sur un des bateaux du Rhin, qui font le service entre Mayence et Cologne; et il ne reparaissait que quand il avait besoin d'argent. Christophe restait donc seul avec sa mère dans la maison trop grande; et l'exiguïté des ressources, le paiement de certaines dettes qui s'étaient découvertes après la mort du père, les avaient décidés, quelque peine qu'ils en eussent, à chercher un autre logement plus humble et moins coûteux.

Ils trouvèrent un petit étage,--deux ou trois chambres au second étage d'une maison de la rue du Marché. Le quartier était bruyant, au centre de la ville, loin du fleuve, loin des arbres et de tous les lieux familiers. Mais il fallait consulter la raison, et non le sentiment; Christophe avait là une belle occasion de satisfaire à son besoin chagrin de mortification. D'ailleurs, le propriétaire de la maison, le vieux greffier Euler, était un ami de grand-père, il connaissait la famille: c'était assez pour décider Louisa, perdue dans sa maison vide, et irrésistiblement attirée vers ceux qui gardaient le souvenir des êtres qu'elle avait aimés.

Ils se préparèrent au départ. Ils savourèrent longuement l'amère mélancolie des derniers jours passés au foyer triste et cher que l'on quitte pour jamais. Ils osaient à peine échanger leur douleur; ils en avaient honte ou peur. Chacun pensait qu'il ne devait pas montrer sa faiblesse à l'autre. À table, tous deux seuls dans une lugubre pièce aux volets demi-clos, ils n'osaient pas élever la voix, ils se hâtaient de manger et évitaient de se regarder, par crainte de ne pouvoir cacher leur trouble. Ils se séparaient aussitôt après. Christophe retournait à ses affaires; mais, dès qu'il avait un instant de liberté, il revenait, il s'introduisait en cachette chez lui, il montait sur la pointe des pieds dans sa chambre ou au grenier. Alors il fermait la porte, il s'asseyait dans un coin, sur une vieille malle, ou sur le rebord de la fenêtre, et il restait sans penser, se remplissant du bourdonnement indéfinissable de la vieille maison qui tressaillait au moindre pas. Son cœur tremblait comme elle. Il épiait anxieusement les souffles du dedans et du dehors, les craquements du plancher, les bruits imperceptibles et familiers: il les reconnaissait tous. Il perdait conscience, sa pensée était envahie par les images du passé; il ne sortait de son engourdissement qu'au son de l'horloge de Saint-Martin, qui lui rappelait qu'il était temps de repartir.